Ce genre de vie me convenait assez: affublé d'une espèce de costume de

frère ignorantin, toléré par les autorités, je ne devais pas craindre

d'être l'objet d'aucun soupçon; d'un autre côté, la vie animale, pour

laquelle j'ai toujours eu quelque considération, était fort bonne, les

parents nous envoyant à chaque instant de la bière, de la volaille ou

des fruits. Je comptais enfin dans ma clientelle quelques jolies

paysannes, fort dociles à mes leçons. Tout alla bien pendant quelque

temps, mais on finit par se méfier de moi; on m'épia, on eut la

certitude que je donnais une grande extension à mes fonctions, et l'on

s'en plaignit au père Lambert. A son tour, il me parla des charges

élevées contre moi; j'opposai des dénégations complètes. Les plaignants

se turent, mais ils redoublèrent de surveillance; et une nuit que,

poussé par un zèle classique, j'allais donner leçon dans un grenier à

foin, à une écolière de seize ans, je fus saisi par quatre garçons

brasseurs, conduit dans une houblonnière, dépouillé de tous mes

vêtements, et fustigé jusqu'au sang avec des verges d'orties et de

chardons. La douleur fut si vive, que j'en perdis connaissance; en

reprenant mes sens, je me trouvai dans la rue, nu, couvert d'ampoules et

de sang.

Que faire? Rentrer chez le père Lambert, c'était vouloir courir de

nouveaux dangers. La nuit n'était pas avancée. Bien que dévoré par une

fièvre brûlante, je pris le parti de me rendre à Mareuil, chez un de mes

oncles; j'y arrivai à deux heures du matin, excédé de fatigues, et

couvert seulement d'une mauvaise natte que j'avais trouvée près d'une

marre. Après avoir un peu ri de ma mésaventure, on me frotta par tout le

corps avec de la crême mêlée d'huile. Au bout de huit jours, je partis

bien rétabli pour Arras. Il m'était cependant impossible d'y rester; la

police pouvait être instruite d'un moment à l'autre de mon séjour; je

me mis donc en route pour la Hollande, avec l'intention de m'y fixer;

l'argent que j'emportais me permettait d'attendre qu'il se présentât

quelque occasion de m'occuper utilement.

Après avoir traversé Bruxelles, où j'appris que la baronne d'I.....

s'était fixée à Londres, Anvers et Breda, je m'embarquai pour Rotterdam.

On m'avait donné l'adresse d'une taverne où je pourrais loger. J'y

rencontrai un Français qui me fit beaucoup d'amitiés, et m'invita

plusieurs fois à dîner, en me promettant de s'intéresser pour me faire

trouver une bonne place. Je ne répondais à ces prévenances qu'avec

méfiance, sachant que tous les moyens étaient bons au gouvernement

hollandais pour recruter sa marine. Malgré toute ma réserve, mon nouvel

ami parvint cependant à me griser complétement avec une liqueur

particulière. Le lendemain, je m'éveillai en rade, à bord d'un brick de

guerre hollandais. Il n'y avait plus à en douter: l'intempérance m'avait

livré aux marchands d'âmes (_Sel Ferkaff_).

Étendu près d'un hauban, je réfléchissais à cette destinée singulière

qui multipliait autour de moi les incidents, quand un homme de

l'équipage, me poussant du pied, me dit de me lever pour aller recevoir

les habits de bord. Je feignis de ne pas comprendre: le maître

d'équipage vint alors me donner lui-même l'ordre en français. Sur mon

observation que je n'étais pas marin, puisque je n'avais pas signé

d'engagement, il saisit une corde comme pour m'en frapper; à ce geste,

je sautai sur le couteau d'un matelot qui déjeûnait au pied du grand

mât, et, m'adossant à une pièce de canon, je jurai d'ouvrir le ventre au

premier qui avancerait. Grande rumeur parmi l'équipage. Au bruit, le

capitaine parut sur le pont. C'était un homme de quarante ans, de bonne

mine, dont les manières n'avaient rien de cette brusquerie si commune

aux gens de mer; il écouta ma réclamation avec bienveillance, c'était

tout ce qu'il pouvait faire, puisqu'il ne tenait pas à lui de changer

l'organisation maritime de son gouvernement.

En Angleterre, où le service des bâtiments de guerre est plus dur, moins

lucratif et surtout moins libre que celui des navires du commerce, la

marine de l'État se recrutait et se recrute encore aujourd'hui au moyen

de _la presse_. En temps de guerre, _la presse_ se fait en mer à bord

des vaisseaux marchands, auxquels on rend souvent des matelots épuisés

ou malingres pour des hommes frais et vigoureux; elle se fait aussi à

terre au milieu des grandes villes, mais on ne prend en général que des

individus dont la tournure ou le costume annoncent qu'ils ne sont pas

étrangers à la mer. En Hollande, au contraire, à l'époque dont je parle,

on procédait à peu près comme en Turquie, où, dans un moment d'urgence,

on prend et jette sur un vaisseau de ligne, des maçons, des

palefreniers, des tailleurs ou des barbiers, gens, comme on voit fort

utiles. Qu'à la sortie du port, un vaisseau soit forcé d'en venir au

combat avec un semblable équipage, toutes les manoeuvres sont

manquées, et cette circonstance explique peut-être comment tant de

frégates turques ont été prises ou coulées bas par de chétifs _misticks_

grecs.

Nous avions donc à bord des hommes que leurs inclinations et les

habitudes de toute leur vie semblaient tellement éloigner du service

maritime, qu'il eût même paru ridicule de songer à les y faire entrer.

Des deux cent individus _pressés_ comme moi, il n'y en avait peut-être

pas vingt qui eussent mis le pied sur un navire. La plupart avaient été

enlevés de vive force ou à la faveur de l'ivresse; on avait séduit les

autres en leur promettant un passage gratuit pour Batavia, où ils

devaient exercer leur industrie: de ce nombre étaient deux Français,

l'un teneur de livres, bourguignon; l'autre jardinier, limousin, qui

devaient faire, comme on voit, d'excellents matelots. Pour nous

consoler, les hommes de l'équipage nous disaient que dans la crainte des

désertions, nous ne descendrions peut-être pas à terre avant six mois,

ce qui s'est au surplus pratiqué quelquefois dans la marine anglaise, où

le matelot peut rester des années entières sans voir la terre natale

autrement que des _perroquets_ de son vaisseau; des hommes sûrs font le

service de canotiers, et l'on y a vu même employer des gens étrangers à

l'équipage. Pour adoucir ce que cette consigne a de rigoureux, on laisse

venir à bord quelques-unes de ces femmes de mauvaise vie qui pullulent

dans les ports de mer, et qu'on y appelle, je ne sais à quel propos, les

filles de la reine Caroline (_Queents Caroline daugh'ers_). Les marins

anglais dont j'ai tenu plus tard ces détails, qu'on ne doit pas

considérer comme d'une exactitude générale, ajoutaient que, pour

déguiser en partie l'immoralité de la mesure, des capitaines puritains

exigeaient parfois que les visiteuses prissent le nom de cousines ou de

soeurs.

Pour moi, qui me destinais depuis long-temps à la marine, cette position

n'eût eu rien de répugnant si je n'eusse été contraint, et si je n'eusse

eu en perspective l'esclavage dont on me menaçait; ajoutez à cela les

mauvais traitements du maître d'équipage, qui ne pouvait me pardonner ma

première incartade. A la moindre fausse manoeuvre, les coups de corde

pleuvaient de manière à faire regretter le bâton des argousins du bagne.

J'étais désespéré; vingt fois il me vint dans l'idée de laisser tomber

des hunes une poulie de drisse sur la tête de mon persécuteur ou bien

encore de le jeter à la mer quand je serais de quart la nuit. J'eusse

certainement exécuté quelqu'un de ces projets, si le lieutenant, qui

m'avait pris en amitié, parce que je lui enseignais l'escrime, n'eût un

peu adouci ma position. Nous devions d'ailleurs être incessamment

dirigés sur Helwotsluis, où était mouillé le _Heindrack_, de l'équipage

duquel nous devions faire partie: dans le trajet, on pouvait s'évader.

Le jour du transbordement arrivé, nous embarquâmes au nombre de deux

cent soixante-dix recrues sur un petit smack, manoeuvré par vingt-cinq

hommes et monté par vint-cinq soldats, qui devaient nous garder. Le

faiblesse de ce détachement me confirma dans la résolution de tenter un

coup de main pour désarmer les militaires et forcer les marins à nous

conduire près d'Anvers. Cent vingt des recrues, Français ou Belges,

entrèrent dans le complot. Il fut convenu que nous surprendrions les

hommes de quart au moment du dîner de leurs camarades, dont on devait

avoir ainsi bon marché. Ce plan s'exécuta avec d'autant plus de succès,

que nos gens ne se doutaient absolument de rien. L'officier qui

commandait le détachement fut saisi au moment où il allait prendre le

thé; il ne fut cependant l'objet d'aucun mauvais traitement. Un jeune

homme de Tournai, engagé comme subrécargue, et réduit au service de

matelot, lui exposa si éloquemment les motifs de ce qu'il appelait notre

révolte, qu'il lui persuada de se laisser mettre sans résistance à fond

de cale avec ses soldats. Quant aux marins, ils restèrent dans les

manoeuvres; seulement un Dunkerquois, qui était des nôtres, prit la

barre du gouvernail.

La nuit vint: je voulais qu'on mît à la cape afin d'éviter de tomber

peut-être sur quelque bâtiment garde-côte, auquel nos marins pouvaient

faire des signaux; le Dunkerquois s'y refusa avec une obstination qui

eut dû m'inspirer de la méfiance. On continua la marche, et, au point du

jour, le smack se trouva sous le canon d'un fort voisin d'Helwotsluis.

Aussitôt le Dunkerquois annonça qu'il allait à terre pour voir si nous

pouvions débarquer sans danger; je vis alors que nous étions vendus,

mais il n'y avait pas à reculer; des signaux avaient sans doute déjà été

faits; au moindre mouvement, le fort pouvait nous couler bas; il fallut

attendre l'événement. Bientôt une barque, montée par une vingtaine de

personnes, partit du rivage et aborda le smack; trois officiers qui s'y

trouvaient montèrent sur le pont sans témoigner aucune crainte,

quoiqu'il fût le théâtre d'une rixe assez vive entre nos camarades et

les marins hollandais, qui voulaient tirer les soldats de la cale.

Le premier mot du plus âgé des officiers fut pour demander qui était le

chef du complot: tout le monde restant muet, je pris la parole en

français; j'exposai qu'il n'y avait point eu de complot; c'était par un

mouvement unanime et spontané que nous avions cherché à nous soustraire

à l'esclavage qu'on nous imposait; nous n'avions d'ailleurs nullement

maltraité le commandant du smack; il pouvait en rendre témoignage comme

les marins hollandais, qui savaient bien que nous leur aurions laissé le

bâtiment après avoir débarqué près d'Anvers. J'ignore si ma harangue

produisit quelque effet, car on ne me la laissa pas achever; seulement,

pendant qu'on nous entassait à fond de cale à la place des soldats que

nous y avions mis la veille, j'entendis dire au pilote, «qu'il y en

avait là plus d'un qui pourrait bien danser le lendemain au bout d'une

vergue.» Le smack gouverna ensuite sur Helwotsluis, où il arriva, le

même jour, à quatre heures de l'après-midi. Sur la rade était mouillé le

_Heindrack_. Le commandant du fort s'y rendit en chaloupe, et une heure

après, on m'y conduisit moi-même. Je trouvai assemblé une espèce de

conseil maritime qui m'interrogea sur les détails de l'insurrection et

sur la part que j'y avais prise. Je soutins, comme je l'avais déjà fait

devant le commandant du fort, que n'ayant signé aucun acte d'engagement,

je me croyais en droit de recouvrer ma liberté par tous les moyens

possibles.

On me fit alors retirer pour faire comparaître le jeune homme de

Tournai, qui avait arrêté le commandant du smack; on nous considérait

tous deux comme chefs de complot, et l'on sait qu'en pareille

circonstance, c'est sur ces coupables que porte le châtiment; il n'y

allait véritablement pour nous ni plus ni moins que d'être pendus:

heureusement le jeune homme, que j'avais eu le temps de prévenir, déposa

dans le même sens que moi, en soutenant avec fermeté qu'il n'y avait eu

suggestion de la part de personne, l'idée nous étant venue en même temps

à tous de frapper le grand coup; nous étions au reste bien sûrs de

n'être pas démentis par nos camarades, qui nous témoignaient un vif

intérêt, allant jusqu'à dire que si nous étions condamnés, le bâtiment à

bord duquel on les placerait sauterait comme un caisson; c'est-à-dire

qu'ils mettraient le feu aux poudres, quitte à faire aussi un voyage en

l'air. Il y avait là des gaillards capables de le faire comme ils le

disaient. Soit qu'on craignît l'effet de ces menaces et du mauvais

exemple qu'elles donneraient aux marins de la flotille enrôlés d'après

le même procédé, soit que le conseil reconnût que nous nous étions

renfermés dans le cercle de la défense légitime, en cherchant à nous

soustraire à un guet-apens, on nous promit de solliciter notre grâce de

l'amiral, à condition que nous retiendrions nos camarades dans la

subordination, qui ne paraissait être leur vertu favorite. Nous promîmes

tout ce qu'on voulut, car rien ne rend si facile sur les conditions

d'une transaction, que de sentir la corde au cou.

Ces préliminaires arrêtés, nos camarades furent transférés à bord du

vaisseau, et répartis dans les entre-ponts avec l'équipage qu'ils

venaient compléter; tout se fit dans le plus grand ordre; il ne s'éleva

pas la moindre plainte; on n'eut pas à réprimer le plus petit désordre.

Il est juste de dire qu'on ne nous maltraitait pas comme à bord du

brick, où notre ancien ami le maître d'équipage ne commandait que la

corde à la main. D'un autre côté, donnant des leçons d'escrime aux

gardes-marines, j'étais traité avec quelques égards; on me fit même

passer bombardier, avec vingt-huit florins de solde par mois. Deux mois

s'écoulèrent ainsi sans que la présence continuelle des croiseurs

anglais nous permît de quitter la rade. Je m'étais fait à ma nouvelle

position; je ne songeais même nullement à en sortir quand nous apprîmes

que les autorités françaises faisaient rechercher les nationaux qui

pouvaient faire partie des équipages hollandais. L'occasion était belle

pour ceux d'entre nous qui se fussent mal trouvés du service, mais

personne ne se souciait d'en profiter; on ne voulait d'abord nous avoir

que pour nous incorporer dans les équipages de ligne français, mutation

qui ne présentait rien de bien avantageux; puis, la plupart de mes

camarades avaient, je crois, comme moi, de bonnes raisons pour ne pas

désirer de montrer leur figure aux agents de la métropole. Chacun se tut

donc; quand on envoya demander au capitaine ses rôles d'équipage,

l'examen n'eut aucun résultat, par le motif tout simple que nous étions

tous portés sous de faux noms; nous crûmes l'orage passé.

Cependant les recherches continuaient: seulement, au lieu de faire des

enquêtes, on apostait sur le port et dans les tavernes des agents

chargés d'examiner les hommes qui venaient à terre pour leur service ou

en permission. Ce fut dans une de ces excursions que l'on m'arrêta; j'en

ai long-temps conservé de la reconnaissance pour le cuisinier du

vaisseau, qui m'honorait de son inimitié personnelle, depuis que

j'avais trouvé mauvais qu'il nous donnât du suif pour du beurre, et de

la merluche gâtée pour du poisson frais. Amené chez le commandant de

place, je me déclarai hollandais; la langue m'était assez familière pour

soutenir cette version; je demandai, au surplus, à être conduit sous

escorte à mon bord, pour me procurer les papiers qui justifieraient de

ma naturalité; rien ne paraissait plus juste et plus naturel. Un

sous-officier fut chargé de m'accompagner; nous partîmes dans le canot

qui m'avait amené à terre. Arrivés près du vaisseau, je fis monter le

premier mon homme, avec lequel j'avais causé jusque là fort amicalement;

quand je le vis accroché dans les haubans, je poussai tout à coup au

large en criant aux canotiers de ramer vigoureusement, et qu'il y aurait

pour boire. Nous fendions l'eau pendant que mon sous-officier, resté

dans les haubans, se démenait au milieu de l'équipage, qui ne le

comprenait pas, ou faisait semblant de ne pas le comprendre. Arrivé à

terre, je courus me cacher dans une maison de connaissance, bien résolu

de quitter le vaisseau, où il me devenait difficile de reparaître sans

être arrêté. Ma fuite devant confirmer tous les soupçons qui s'étaient

élevés contre moi, j'en prévins toutefois le capitaine, qui m'autorisa

tacitement à faire ce que je croirais utile à ma sûreté.

Un corsaire de Dunkerque, _le Barras_, capitaine Fromentin, était en

rade. A cette époque, on visitait rarement les bâtiments de ce genre,

qui avaient en quelque sorte droit d'asile; il m'eût fort convenu d'y

passer: un lieutenant de prise auquel je m'adressai me présenta à

Fromentin, qui m'admit sur ma réputation, comme capitaine d'armes.

Quatre jours après, _le Barras_ mit à la voile pour établir sa croisière

dans le Sund; on était au commencement de l'hiver de 1799, dont les gros

temps firent périr tant de navires sur les côtes de la Baltique. A peine

étions-nous en haute mer, qu'il s'éleva un vent de nord tout-à-fait

contraire pour notre destination; il fallut mettre à la cape; le roulis

était tellement fort, que j'en fus indisposé au point de ne pouvoir rien

prendre autre chose pendant trois jours, que de l'eau-de-vie mêlée

d'eau; la moitié de l'équipage était dans la même position, de manière

qu'un bateau pêcheur eût suffi pour nous prendre sans coup férir. Enfin

le temps s'éleva, le vent tourna tout à coup au sud-ouest, et _le

Barras_, excellent marcheur, filant ses dix noeuds à l'heure, eut

bientôt guéri tout le monde. En ce moment la vigie cria: _Navire à

babord_. Le Capitaine saisissant sa lunette, déclara que c'était un

caboteur anglais, sous pavillon neutre, que le coup de vent avait séparé

de quelque convoi. On arriva sur lui vent arrière, après avoir hissé

pavillon français. Au second coup de canon, il amena sans attendre

l'abordage; l'équipage fut mis à fond de cale, et la prise dirigée sur

Bergen (Norwège), où la cargaison, composée de bois des Iles, trouva

bientôt des acheteurs.

Je restai six mois à bord du _Barras_: mes parts de prise commençaient à

me faire un assez bon pécule, quand nous entrâmes en relâche à Ostende.

On a vu que cette ville m'avait toujours été funeste; ce qui m'y arriva

cette fois me ferait presque croire au fatalisme. Nous étions à peine

entrés dans le bassin, qu'un commissaire, des gendarmes et des agents de

police, vinrent à bord pour examiner les papiers de l'équipage; j'ai su,

depuis, que ce qui avait provoqué cette mesure en quelque sorte

inusitée, c'était un assassinat dont on supposait que l'auteur pouvait

se trouver parmi nous. Quand mon tour d'interrogatoire arriva, je

déclarai me nommer Auguste Duval, né à Lorient, et j'ajoutai que mes

papiers étaient restés à Roterdam, au bureau de la marine hollandaise;

on ne répondit rien; je me croyais tiré d'affaire. Lorsque les cent

trois hommes qui se trouvaient à bord eurent été interrogés, on nous fit

appeler à huit, en nous annonçant que nous allions être conduits au

bureau des classes, pour y donner des explications; ne m'en souciant pas

du tout, je m'esquivai au détour de la première rue, et j'avais déjà

gagné trente pas sur les gendarmés, quand une vieille femme qui lavait

le devant de sa maison me jeta son balai entre les jambes; je tombai,

les gendarmes arrivèrent, on me mit les menottes, sans préjudice de

nombre de coups de crosse de carabine et de monture de sabre; on m'amena

ainsi garrotté devant le commissaire des classes qui, après m'avoir

entendu, me demanda si je n'étais pas évadé de l'hôpital de Quimper. Je

me vis pris, puisqu'il y avait danger pour _Duval_ comme pour _Vidocq_.

Je me décidai cependant pour le premier nom, qui présentait moins de

chances défavorables que le second, puisque la route d'Ostende à

Lorient étant plus longue que celle d'Ostende à Arras, pouvait me

laisser plus de latitude pour m'échapper.

CHAPITRE XIII.

Je revois Francine.--Ma réintégration dans la prison de

Douai.--Suis-je ou ne suis-je pas Duval?--Les magistrats

embarrassés.--J'avoue que je suis Vidocq.--Nouveau séjour à

Bicêtre.--J'y retrouve le capitaine Labbre.--Départ pour

Toulon.--Jossas, admirable voleur.--Son entrevue avec une grande

dame.--Une tempête sur le Rhône.--Le marquis de St-Amand.--Le

bourreau du bagne.--Les voleurs du garde-meubles.--Une famille de

chauffeurs.

Huit jours s'écoulèrent pendant lesquels je revis une seule fois le

commissaire de classes. On me fit ensuite partir avec un transport de

prisonniers, déserteurs ou autres, qui furent dirigés sur Lille. Il

était bien à craindre que l'incertitude de mon identité ne vint expirer

dans une ville où j'avais séjourné si souvent: aussi, averti que nous y

passerions, pris-je de telles précautions, que des gendarmes qui

m'avaient déjà conduit précédemment ne me reconnurent pas; mes traits

cachés sous une épaisse couche de fange et de suie étaient en outre

dénaturés par l'enflure factice de mes joues, presque aussi grosses que

celles de l'ange qui, dans les fresques d'églises, sonne la trompette

du jugement dernier. Ce fut en cet état que j'entrai à l'_Égalité_,

prison militaire, où je devais faire une station de quelques jours. Là,

pour charmer l'ennui de la réclusion, je risquai quelques séances à la

cantine: j'espérais qu'en me mêlant aux visiteurs je pourrais saisir une

occasion de m'évader. La rencontre d'un matelot que j'avais connu à bord

du _Barras_ me parut d'un favorable augure à l'exécution de ce projet:

je lui payai à déjeûner; le repas terminé, je revins dans ma chambre;

j'y étais depuis environ trois heures, rêvant aux moyens de recouvrer ma

liberté, lorsque le matelot monta pour m'inviter à prendre ma part d'un

dîner que sa femme venait de lui apporter. Le matelot avait une femme;

il me vint à la pensée que pour mettre en défaut la vigilance des

geôliers, elle pourrait me procurer des vêtements de son sexe ou tout

autre déguisement. Plein de cette idée, je descends à la cantine, et

m'approche de la table: soudain un cri se fait entendre, une femme s'est

évanouie: c'est celle de mon camarade... Je veux la secourir,... une

exclamation m'échappe...... Ciel, c'est Francine...! effrayé de mon

imprudence, j'essaie de réprimer un premier mouvement dont je n'ai pas

été le maître. Surpris, étonnés, les spectateurs de cette scène, se

groupent autour de moi, on m'accable de questions, et après quelques

minutes de silence, je réponds par une histoire: c'est ma soeur que

j'ai cru reconnaître.

Cet incident n'eut pas de suite. Le lendemain, nous partîmes au point du

jour; je fus consterné en voyant que le convoi, au lieu de suivre comme

de coutume la route de Lens, prenait celle de Douai. Pourquoi ce

changement de direction? je l'attribuais à quelque indiscrétion de

Francine; je sus bientôt qu'il résultait tout simplement de la nécessité

d'évacuer sur Arras la foule de réfractaires entassés dans la prison de

Cambrai.

Francine, que j'avais si injustement soupçonnée, m'attendait à la

première halte... Malgré les gendarmes, elle voulut absolument me parler

et m'embrasser: elle pleura beaucoup, et moi aussi. Avec quelle amertume

ne se reprochait-elle pas une infidélité qui était la cause de tous mes

malheurs! Son repentir était sincère; je lui pardonnai de bon coeur,

et quand, sur l'injonction du brigadier, il fallut nous séparer, ne

pouvant mieux faire, elle me glissa dans la main une somme de deux cents

francs en or.

Enfin nous arrivons à Douai: nous voici à la porte de la prison du

département, un gendarme sonne. Qui vient ouvrir? Dutilleul, ce

guichetier qui, à la suite d'une de mes tentatives d'évasion m'avait

pansé pendant un mois. Il ne semble pas me remarquer. Au greffe je

trouve encore une figure de ma connaissance, l'huissier Hurtrel, dans un

tel état d'ivresse, que je me flatte qu'il aura perdu la mémoire.

Pendant trois jours on ne me parle de rien; mais le quatrième je suis

mené devant le juge d'instruction, en présence d'Hurtrel et de

Dutilleul: on me demande si je ne suis pas Vidocq; je soutiens que je

suis Auguste Duval, que l'on peut s'en assurer en écrivant à l'Orient,

qu'au surplus le motif de mon arrestation à Ostende le prouve, puisque

je ne suis prévenu que de désertion d'un bâtiment de l'État. Mon aplomb

paraît en imposer au juge, il hésite, Hurtrel et Dutilleul persistent à

dire qu'ils ne se trompent pas. Bientôt l'accusateur public Rausson

vient me voir, et prétend également me reconnaître: toutefois, comme je

ne me déconcerte point, il reste quelque incertitude, et afin

d'éclaircir le fait, on imagine un stratagème.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 16 / 20 段