»La permission du colonel obtenue, j'envoyai chercher des chevaux, une

chaise de poste, et je partis avec l'exprès qui avait apporté la

nouvelle de l'arrestation de Lemaire. La figure de cet homme ne me

revenait pas du tout; ce qui m'avait d'abord indisposé contre lui,

c'était de l'entendre tutoyer Joséphine, et la traiter avec beaucoup

d'abandon. A peine monté dans la voiture, il s'installa dans un coin,

s'y mit à son aise, et dormit jusqu'à Menin, où je fis arrêter pour

prendre quelque chose. Paraissant s'éveiller en sursaut, il me dit

familièrement:--Capitaine, je ne voudrais pas descendre.... Faites-moi

le plaisir de m'apporter un verre d'eau-de-vie...--Assez surpris de ce

ton, je lui envoyai ce qu'il demandait par une fille de service, qui

revint aussitôt me dire que mon compagnon de voyage n'avait pas répondu;

que, sans doute, il dormait. Force me fut de retourner à la voiture, où

je vis mon homme, immobile dans son coin, la figure couverte d'un

mouchoir.--Dormez-vous, lui dis-je à voix basse?--Non, répondit-il;.....

et je n'ai guères d'envie; mais pourquoi diable m'envoyez-vous une

domestique, quand je vous dis que je ne me soucie pas de montrer ma face

à ces gens-là.--Je lui apportai le verre d'eau-de-vie, qu'il avala d'un

trait; nous partîmes ensuite. Comme il ne paraissait plus disposé à

dormir, je le questionnai légèrement sur les motifs qui l'engageaient à

garder l'_incognito_, et sur l'affaire que j'allais traiter à Courtrai,

sans en connaître les détails. Il me dit, très succinctement, que

Lemaire était prévenu de faire partie d'une bande de chauffeurs, et il

ajouta qu'il n'en avait rien dit à Joséphine, dans la crainte de

l'affliger davantage. Cependant nous approchions de Courtrai; à quatre

cents pas de la ville, mon compagnon crie au postillon d'arrêter un

moment; il met une perruque, cachée dans la forme de son chapeau, se

colle une large emplâtre sur l'oeil gauche, tire de son gilet une

paire de pistolets doubles, change les amorces, les replace au même

endroit, ouvre la portière, saute à terre et disparaît.

»Toutes ces évolutions, dont je ne connaissais pas le but, ne laissaient

pas que de me donner quelques inquiétudes. L'arrestation de Lemaire

n'était-elle qu'un prétexte? M'attirait-on dans un piége? Voulait-on me

faire jouer un rôle dans quelque intrigue, dans quelque mauvaise

affaire? je ne pouvais me résoudre à le croire. Cependant j'étais fort

incertain sur ce que j'avais à faire, et je me promenais à grands pas

dans une chambre de l'_Hôtel du Damier_, où mon mystérieux compagnon

m'avait conseillé de descendre, quand la porte s'ouvrant tout-à-coup, me

laissa voir..... Joséphine! A son aspect, tous mes soupçons

s'évanouirent. Cette brusque apparition, ce voyage précipité, fait sans

moi, à quelques heures de distance, tandis qu'il eût été si simple de

profiter de la chaise, eussent dû cependant les redoubler. Mais j'étais

amoureux, et quand Joséphine m'eut dit qu'elle n'avait pu supporter

l'idée de l'absence, je trouvai la raison excellente et sans réplique.

Il était quatre heures après midi. Joséphine s'habille, sort, et ne

rentre qu'à dix heures, accompagnée d'un homme habillé en cultivateur du

pays de Liége; mais dont la tenue et l'expression de physionomie ne

répondaient nullement à ce costume.

»On servit quelques rafraîchissements; les domestiques sortirent.

Aussitôt Joséphine, se jetant à mon cou, me supplia de nouveau de sauver

son mari, en me répétant qu'il ne dépendait que de moi de lui rendre ce

service. Je promis tout ce qu'on voulut. Le prétendu paysan, qui avait

jusque là gardé le silence, prit la parole, en fort bons termes, et

m'exposa ce qu'il y avait à faire. Lemaire, me dit-il, arrivait à

Courtrai, avec plusieurs voyageurs qu'il avait rencontrés sur la route

sans les connaître, quand ils avaient été entourés par un détachement de

gendarmerie, qui les sommait, au nom de la loi, d'arrêter. Les étrangers

s'étaient mis en défense, des coups de pistolets avaient été échangés,

et Lemaire, resté seul avec son commis, sur le champ de bataille, avait

été saisi, sans qu'il fît aucun effort pour se sauver, persuadé qu'il

n'était pas coupable, et qu'il n'avait rien à craindre. Il s'élevait

cependant contre lui des charges assez fortes: il n'avait pas pu rendre

un compte exact des affaires qui l'amenaient dans le canton, attendu, me

dit le faux paysan, qu'il faisait en ce moment la contrebande; puis on

avait trouvé dans un buisson deux paires de pistolets, qu'on assurait y

a voir été jetés par lui et par son commis, au moment où on les avait

arrêtés; enfin une femme assurait l'avoir vu, la semaine précédente, sur

la route de Gand, avec les voyageurs qu'il prétendait n'avoir rencontrés

que le matin de l'engagement avec les gendarmes.

»Dans ces circonstances, ajouta mon interlocuteur, il faut trouver moyen

de prouver:

»1º Que Lemaire n'a quitté Lille que depuis trois jours, et qu'il y

résidait depuis un mois;

»2º Qu'il n'a jamais porté de pistolets;

»3º Qu'avant de partir, il a touché de quelqu'un soixante louis.

»Cette confidence eût dû m'ouvrir les yeux sur la nature des démarches

qu'on exigeait de moi; mais, enivré par les carresses de Joséphine, je

repoussai des pensers importuns, en m'efforçant de m'étourdir sur un

funeste avenir. Nous partîmes tous trois, la même nuit, pour Lille. En

arrivant, je courus toute la journée pour faire les dispositions

nécessaires; le soir j'eus tous mes témoins[2]. Leurs dépositions ne

furent pas plus tôt parvenues à Courtrai, que Lemaire et son commis

recouvrèrent leur liberté. On juge de leur joie. Elle me parut si

excessive, que je ne pus m'empêcher de faire la réflexion qu'il fallait

que le cas fût bien critique, pour que leur libération excitât de

pareils transports. Le lendemain de son arrivée, dînant chez Lemaire, je

trouvai dans ma serviette un rouleau de cent louis. J'eus la faiblesse

de les accepter; dès lors je fus un homme perdu.

»Jouant gros jeu, traitant mes camarades, faisant de la dépense, j'eus

bientôt dissipé cette somme. Lemaire me faisant chaque jour de nouvelles

offres de services, j'en profitai pour lui faire divers emprunts, qui se

montèrent à deux mille francs, sans que j'en fusse plus riche, ou du

moins plus raisonnable. Quinze cents francs empruntés à un Juif, sur une

traite en blanc de mille écus, et vingt-cinq louis, que m'avait avancés

le quartier-maître, disparurent avec la même rapidité. Je dissipai enfin

jusqu'à une somme de cinq cents francs, que mon lieutenant m'avait prié

de lui garder jusqu'à l'arrivée de son marchand de chevaux, auquel il la

devait. Cette dernière somme fut jouée et perdue dans une soirée, au

_Café de la Montagne_, contre un nommé Carré, qui avait déjà ruiné la

moitié du régiment.

»La nuit qui suivit fut affreuse: tour-à-tour agité par la honte d'avoir

abusé d'un dépôt qui formait toute la fortune du lieutenant, par la rage

de me trouver dupe, et par le désir effréné de jouer encore, je fus

vingt fois tenté de me faire sauter la cervelle. Lorsque les trompettes

sonnèrent le réveil, je n'avais pas encore fermé l'oeil: j'étais de

semaine, je descendis pour passer l'inspection des écuries; la première

personne que j'y rencontrai fut le lieutenant, qui me prévint que son

marchand de chevaux étant arrivé, il allait envoyer chercher ses cinq

cents francs par son domestique. Mon trouble était si grand, que je

répondis sans savoir ce que je disais; l'obscurité de l'écurie l'empêcha

seule de s'en apercevoir. Il n'y avait plus un instant à perdre si je

voulais éviter d'être à jamais perdu de réputation auprès de mes chefs

et de mes camarades.

»Dans cette position terrible, il ne m'était pas même venu dans la

pensée de m'adresser à Lemaire, tant je croyais avoir abusé déjà de son

amitié; je n'avais cependant plus d'autre ressource; enfin, je me

décidai à l'informer par un billet de l'embarras de ma situation. Il

accourut aussitôt, et, déposant sur ma table deux tabatières d'or, trois

montres et douze couverts armoiriés, il me dit qu'il n'avait pas

d'argent pour le moment, mais que je m'en procurerais facilement en

mettant au mont-de-piété ces valeurs, qu'il laissait à ma disposition.

Après m'être confondu en remercîments, j'envoyai engager le tout par

mon domestique, qui me rapporta douze cents francs. Je remboursai

d'abord le lieutenant; puis, conduit par ma mauvaise étoile, je volai au

_Café de la Montagne_, où Carré, après s'être long-temps fait prier pour

donner une revanche, fit passer de ma bourse dans la sienne les sept

cents francs qui me restaient.

»Tout étourdi de ce dernier coup, j'errai quelque temps au hasard dans

les rues de Lille, roulant dans ma tête mille projets funestes. C'est

dans cette disposition que j'arrivai, sans m'en apercevoir, à la porte

de Lemaire; j'entrai machinalement, on allait se mettre à table.

Joséphine, frappée de mon extrême pâleur, me questionna avec intérêt sur

mes affaires et sur ma santé; j'étais dans un de ces moments

d'abattement où la conscience de sa faiblesse rend expansif l'homme le

plus réservé. J'avouai toutes mes profusions, en ajoutant qu'avant deux

mois, j'aurais à payer plus de quatre mille francs, dont je ne possédais

pas le premier sou.

»A ces mots, Lemaire me regarde fixement, et, avec un regard que je

n'oublierai de ma vie, fût-elle encore bien longue:--Capitaine, me

dit-il, je ne vous laisserai pas dans l'embarras;..... mais une

confidence en vaut une autre........ On n'a rien à cacher à un homme qui

vous a sauvé de...... et, avec un rire atroce, il se passa la main

gauche autour du cou..... Je frémis;... je regardai Joséphine: elle

était calme!... Ce moment fut affreux... Sans paraître remarquer mon

trouble, Lemaire continuait son épouvantable confidence: j'appris qu'il

faisait partie de la bande de Sallambier; que lorsque les gendarmes

l'avaient arrêté près de Courtrai, ils venaient de commettre un vol, à

main armée, dans une maison de campagne des environs de Gand. Les

domestiques ayant voulu se défendre, on en avait tué trois, et deux

malheureuses servantes avaient été pendues dans un cellier. Les objets

que j'avais engagés provenaient du vol qui avait suivi ces

assassinats!..... Après m'avoir expliqué comment il avait été arrêté

près de Courtrai, en soutenant la retraite, Lemaire ajouta que désormais

il ne tiendrait qu'à moi de réparer mes pertes et de remonter mes

affaires, en prenant seulement part à deux ou trois expéditions.

»J'étais anéanti. Jusqu'alors la conduite de Lemaire, les circonstances

de son arrestation, le genre de service que je lui avais rendu, me

paraissaient bien suspects, mais j'éloignais soigneusement de ma pensée

tout ce qui eût pu convertir mes soupçons en certitude. Comme agité par

un affreux cauchemar, j'attendais le réveil,.... et le réveil fut plus

affreux encore!

»Eh bien! dit Joséphine, en prenant un air pénétré,.... vous ne répondez

pas.... Ah! je le vois,... nous avons perdu votre amitié..., j'en

mourrai!.... Elle fondait en pleurs; ma tête s'égara; oubliant la

présence de Lemaire, je me précipite à ses genoux comme un insensé, en

m'écriant: Moi, vous quitter..... non, jamais! jamais! Les sanglots me

coupèrent la voix: je vis une larme dans les yeux de Joséphine, mais

elle reprit aussitôt sa fermeté. Pour Lemaire, il nous offrit de la

fleur d'orange aussi tranquillement qu'un cavalier présente une glace à

sa danseuse au milieu d'un bal.

»Me voilà donc enrôlé dans cette bande, l'effroi des départements du

Nord, de la Lys et de l'Escaut. En moins de quinze jours, je fus

présenté à Sallambier, dans qui je reconnus le paysan liégeois; à

Duhamel, à Chopine, à Calandrin et aux principaux chauffeurs. Le premier

coup de main auquel je pris part eut lieu aux environs de Douai. La

maîtresse de Duhamel, qui faisait partie de l'expédition, nous

introduisit dans un château, où elle avait servi comme femme de chambre.

Les chiens ayant été empoisonnés par un élagueur d'arbres employé dans

la maison, nous n'attendîmes même pas pour exécuter notre projet, que

les maîtres fussent couchés. Aucune serrure ne résistait à Calandrin.

Nous arrivâmes dans le plus grand silence, à la porte du salon; la

famille, composée du père, de la mère, d'une grand'tante, de deux jeunes

personnes et d'un parent en visite, faisait _la bouillotte_. On

n'entendait que ces mots, répétés d'une voix monotone: _Passe, tiens, je

fais Charlemagne_, quand Sallambier, tournant brusquement le bouton de

la porte, parût, suivi de dix hommes barbouillés de noir, le pistolet ou

le poignard à la main. A cet aspect, les cartes tombèrent des mains à

tout le monde; les demoiselles voulurent crier; d'un geste, Sallambier

leur imposa silence. Pendant qu'un des nôtres, montant avec l'agilité

d'un singe sur la tablette de la cheminée, coupait au plafond les deux

cordons de sonnette; les femmes s'évanouirent: on n'y fit pas attention.

Le maître de la maison, quoique fort troublé, conservait seul quelque

présence d'esprit. Après avoir vingt fois ouvert la bouche sans trouver

une parole, il parvint enfin à demander ce que nous voulions: _de

l'argent_, répondit Sallambier, dont la voix me parut toute changée; et,

prenant le flambeau de la table de jeu, il fit signe au propriétaire de

le suivre dans une pièce voisine, où nous savions qu'étaient déposés

l'argent et les bijoux: c'était exactement don Juan précédant la statue

du commandeur.

»Nous restâmes sans lumière, immobiles à nos postes, n'entendant que les

soupirs étouffés des femmes, le bruit de l'argent, et ces mots, _encore!

encore!_ que Sallambier répétait de temps en temps d'un ton sépulcral.

Au bout de vingt minutes, il reparut avec un mouchoir rouge, noué par

les coins et rempli de pièces de monnaie; les bijoux étaient dans ses

poches. Pour ne rien négliger, on prit à la vieille tante et à la mère

leurs boucles d'oreilles, ainsi que sa montre au parent qui choisissait

si bien son temps pour faire ses visites. On partit enfin, après avoir

soigneusement enfermé toute la société, sans que les domestiques, déjà

couchés depuis long-temps, se fussent même doutés de l'invasion du

château.

»Je pris part encore à plusieurs autres coups de main qui présentèrent

plus de difficultés que celui que je viens de te raconter. Nous

éprouvions de la résistance, ou bien les propriétaires avaient enfoui

leur argent, et pour le leur faire livrer, on leur faisait endurer les

traitemens les plus barbares. Dans le principe, on s'était borné à leur

brûler la plante des pieds avec des pelles rougies au feu; mais,

adoptant des modes plus expéditifs, on en vint à arracher les ongles aux

entêtés, et à les gonfler comme des ballons avec un soufflet.

Quelques-uns de ces malheureux, n'ayant réellement pas l'argent qu'on

leur supposait, périssaient au milieu des tortures. Voilà, mon ami, dans

quelle carrière était entré un officier bien né, que douze ans de bons

services, quelques actions d'éclat, et le témoignage de ses camarades,

entouraient d'une estime qu'il cessait de mériter depuis long-temps, et

qu'il allait bientôt perdre sans retour.»

Ici Villedieu s'interrompit et laissa tomber sa tête sur sa poitrine,

comme accablé par ses souvenirs; je le laissai s'y livrer un moment,

mais les noms qu'il citait m'étaient trop connus pour que je ne prisse

pas à son récit un vif intérêt de curiosité. Quelques verres de

champagne lui rendirent de l'énergie; il continua en ces termes.

«Cependant les crimes se multipliaient dans une progression tellement

effrayante, que la gendarmerie ne suffisant plus à la surveillance, on

organisa des colonnes mobiles prises dans les garnisons de diverses

villes. Je fus chargé d'en diriger une. Tu comprends que la mesure eut

un effet tout contraire à celui qu'on en attendait, puisque, avertis par

moi, les _chauffeurs_ évitaient les endroits que je devais parcourir

avec mon monde. Les choses n'en allèrent donc que plus mal. L'autorité

ne savait plus quel parti prendre; elle apprit toutefois que la plupart

des _chauffeurs_ résidaient à Lille, et l'ordre fut aussitôt donné de

redoubler de surveillance aux portes. Nous trouvâmes pourtant moyen de

rendre vaines ces nouvelles précautions. Sallambier se procura chez ces

fripiers de ville de guerre, qui habilleraient tout un régiment, quinze

uniformes du 13e chasseurs; on en affubla un pareil nombre de

chauffeurs, qui, m'ayant à leur tête, sortirent à la brune, comme allant

en détachement pour une mission secrète.

»Quoique ce stratagème eût complétement réussi, je crus m'apercevoir que

j'étais l'objet d'une surveillance particulière. Le bruit se répandit

qu'il rôdait aux environs de Lille des hommes travestis en chasseurs à

cheval. Le colonel paraissait se méfier de moi; un de mes camarades fut

désigné pour alterner avec moi dans le service des colonnes mobiles,

qu'auparavant je dirigeais seul. Au lieu de me donner l'ordre la veille,

comme aux officiers de gendarmerie, on ne me le faisait connaître qu'au

moment du départ. On m'accusa enfin assez directement, pour me mettre

dans la nécessité de m'expliquer vis-à-vis du colonel, qui ne me

dissimula pas que je passais pour avoir des rapports avec les

chauffeurs. Je me défendis tant bien que mal, les choses en restèrent

là; seulement, je quittai le service des colonnes mobiles, qui

commencèrent à déployer une telle activité, que les chauffeurs osaient

à peine sortir.

»Sallambier ne voulant pas toutefois languir si long-temps dans

l'inaction, redoubla d'audace à mesure que les obstacles se

multipliaient autour de nous. Dans une seule nuit, il commit trois vols

dans la même commune. Mais les propriétaires de la première des maisons

attaquées, s'étant débarrassés de leurs bâillons et de leurs liens,

donnèrent l'alarme. On sonna le tocsin à deux lieues à la ronde, et les

chauffeurs ne durent leur salut qu'à la vitesse de leurs chevaux. Les

deux frères Sallambier furent surtout poursuivis avec tant

d'acharnement, que ce ne fut que vers Bruges, que ceux qui leur

donnaient la chasse perdirent leurs traces. Dans un gros village où ils

se trouvaient, ils louèrent une voiture et deux chevaux, pour aller,

dirent-ils, à quelques lieues, et revenir le soir.

»Un cocher les conduisait; arrivés au bord de la mer, Sallambier l'aîné

le frappa par derrière d'un coup de couteau qui le renversa de son

siége. Les deux frères le transportèrent ensuite à la mer, espérant que

les vagues entraîneraient le cadavre. Maîtres de la voiture, ils

poursuivaient leur route, lorsqu'au déclin du jour, ils rencontrèrent un

homme du pays qui leur souhaita le bon soir. Comme ils ne répondaient

pas, l'homme s'approcha en disant: Eh bien! Vandeck, tu ne me reconnais

pas?... C'est moi,..... Joseph.... Sallambier dit alors qu'il a loué la

voiture pour trois jours, sans conducteur. Le ton de cette réponse,

l'état des chevaux, couverts de sueur, que leur maître n'eût

certainement pas confiés sans conducteur, tout inspire des inquiétudes

au questionneur. Sans pousser plus loin la conversation, il court au

village voisin, et donne l'alarme: sept ou huit hommes montent à cheval;

ils se mettent à la poursuite de la voiture, qu'ils aperçoivent bientôt,

cheminant assez lentement. Ils pressent leur marche, ils

l'atteignent..... Elle est vide.... Un peu désappointés, ils s'en

emparent, et la mettent en fourrière dans un village, où ils se

proposent de passer la nuit. A peine sont-ils à table, qu'un grand bruit

se fait entendre: on amène chez le bourgmestre deux voyageurs accusés de

l'assassinat d'un homme que des pêcheurs ont trouvé égorgé au bord de la

mer. Ils y courent, Joseph reconnaît les individus qu'il avait vus dans

la voiture, et qui l'ont quittée, parce que les chevaux refusaient de

marcher. C'était en effet les deux Sallambier, que la confrontation de

Joseph paraissait singulièrement déconcerter. Leur identité fut bientôt

constatée. Sur le soupçon qu'ils pouvaient appartenir à quelque bande de

chauffeurs, on les transféra à Lille, où ils furent reconnus en arrivant

au _Petit Hôtel_.

»Là, Sallambier l'aîné, circonvenu par les agents de l'autorité, énonça

tous ses complices, en indiquant où et comment on pourrait les arrêter.

Par suite de ses avis, quarante-trois personnes des deux sexes furent

arrêtées. De ce nombre étaient Lemaire et sa femme. On lança en même

temps contre moi un mandat d'amener. Prévenu par un maréchal-des-logis

de gendarmerie, à qui j'avais rendu quelques services, je pus me sauver,

et gagner Paris, où je suis depuis dix jours. Quand je t'ai rencontré,

je cherchais le domicile d'une ancienne connaissance où je prévoyais

pouvoir me cacher ou me donner quelque moyen de passer à l'étranger;

mais me voilà tranquille, puisque je retrouve Vidocq.»

CHAPITRE XII.

Voyage à Arras.--Le P. Lambert.--Vidocq maître d'école.--Départ

pour la Hollande.--_Les marchands d'âmes._--L'insurrection.--Le

corsaire.--Catastrophe.

La confiance de Villedieu me flattait beaucoup, sans doute, mais, je

n'en trouvais pas moins ce voisinage fort dangereux; aussi lui fis-je

une histoire, quand il me questionna sur mes moyens d'existence, et

particulièrement sur mon domicile. Par la même raison, je me gardai bien

de me trouver au rendez-vous qu'il m'avait donné pour le lendemain;

c'eût été d'ailleurs m'exposer à me perdre sans lui être utile. En le

quittant, à onze heures du soir, je pris même la précaution de faire

plusieurs détours avant de rentrer à l'auberge, dans la crainte d'être

suivi par quelques agents. Mon maître, qui était couché, m'éveilla le

lendemain avant le jour, pour me dire que nous allions partir

sur-le-champ pour Nogent-le-Rotrou, d'où nous devions nous rendre dans

ses propriétés, situées aux environs de cette ville.

En quatre jours le voyage se fit. Reçu dans cette famille comme un

serviteur laborieux et zélé, je n'en persistai pas moins dans

l'intention que j'avais conçue depuis quelque temps de retourner dans

mon pays, d'où je ne recevais ni nouvelles ni argent. De retour à Paris,

où nous ramenâmes des bestiaux, j'en fis part à mon maître, qui ne me

donna mon congé qu'à regret. En le quittant, j'entrai dans un café de la

place du Chatelet, pour y attendre un commissionnaire qui m'apportait

mes effets: un journal me tomba sous la main, et le premier article qui

me frappa fut le récit de l'arrestation de Villedieu. Il ne s'était

laissé prendre qu'après avoir terrassé deux des agents chargés de

s'assurer de sa personne: lui-même était grièvement blessé. Deux mois

après, exécuté à Bruges, le dernier de dix-sept de ses complices, il

regardait tomber leurs têtes avec un calme qui ne se démentit pas un

seul instant.

Cette circonstance me donna lieu de me féliciter du parti que j'avais

pris. En restant avec le marchand de boeufs, je devais venir au moins

deux fois par mois à Paris; la police politique, dirigée contre les

complots et les agents de l'étranger, y prenait un développement et une

énergie qui pouvaient me devenir d'autant plus funestes, qu'on

surveillait fort minutieusement tous les individus qui, appelés à chaque

instant, par leurs occupations, dans les départements de l'Ouest,

pouvaient servir d'intermédiaires entre les chouans et leurs amis de la

capitale. Je partis donc en toute hâte. Le troisième jour, j'étais

devant Arras, où j'entrai le soir, au moment où les ouvriers revenaient

du travail. Je ne descendis point directement chez mon père, mais chez

une de mes tantes, qui fut prévenir mes parents. Ils me croyaient mort,

n'ayant pas reçu mes deux dernières lettres; je n'ai jamais pu savoir

comment et par qui elles avaient été égarées ou interceptées. Après

avoir longuement raconté toutes mes traverses, j'en vins à demander des

nouvelles de la famille, ce qui me conduisit naturellement à m'informer

de ma femme. J'appris que mon père l'avait recueillie quelque temps chez

lui; mais que ses débordements étaient devenus tellement scandaleux,

qu'on avait dû la chasser honteusement. Elle était, me dit-on, enceinte

d'un avocat de la ville, qui fournissait à peu près à ses besoins;

depuis quelque temps on n'entendait plus parler d'elle, et l'on ne s'en

occupait plus.

Je ne m'en occupai pas davantage: j'avais à songer à bien autre chose.

D'un moment à l'autre, on pouvait me découvrir, m'arrêter chez mes

parents, que je mettrais ainsi dans l'embarras. Il était urgent de

trouver un asile sur lequel la surveillance de la police s'exerçât moins

activement qu'à Arras. On jeta les yeux sur un village des environs,

Ambercourt, où demeurait un ex-carme, ami de mon père, qui consentit à

me recevoir. A cette époque (1798), les prêtres se cachaient encore pour

dire la messe, quoiqu'on ne fût guère hostile envers eux. Le père

Lambert, mon hôte, célébrait donc l'office divin dans une espèce de

grange; comme il ne trouvait pour le seconder qu'un vieillard presque

impotent, je m'offris à remplir les fonctions de sacristain, et je m'en

tirai si bien, qu'on eût dit que je n'avais fait autre chose de ma vie.

Je devins également le second du père Lambert, dans les leçons qu'il

donnait aux enfants du voisinage. Mes succès dans l'enseignement firent

même quelque bruit dans le canton, attendu que j'avais pris un excellent

moyen pour avancer rapidement les progrès de mes élèves; je commençais

par tracer au crayon des lettres qu'ils recouvraient avec la plume; la

gomme élastique faisait le reste. Les parents étaient enchantés;

seulement il était un peu difficile à mes élèves d'opérer sans leur

maître, ce dont les paysans artésiens, quoique aussi fins que qui que ce

soit, en fait de transactions, avaient la bonté de ne pas s'apercevoir.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 15 / 20 段