chez ces ecclésiastiques qui viennent dans les villes afficher leurs
prétentions et cacher leur immoralité, le curé me reçut avec bonté: «Ma
chère soeur, me dit-il, j'allais célébrer la messe; dès qu'elle sera
dite, vous déjeûnerez avec nous.» Il fallut donc aller à l'église, et ce
ne fut pas un petit embarras pour moi que de faire les signes et les
génuflexions prescrits à une religieuse: heureusement la vieille
servante du curé se trouvait à mes côtés; je me tirai passablement
d'affaire en l'imitant de tout point. La messe finie, on se mit à table,
et les questions commencèrent. Je dis à ces braves gens que je me
rendais à Rennes pour accomplir une pénitence. Le curé n'insista pas;
mais le sacristain, me pressant un peu vivement, afin de savoir pourquoi
j'étais ainsi punie, je lui répondis: «Hélas! c'est pour avoir été
curieuse!....» Mon homme se le tint pour dit, et quitta ce chapitre. Ma
position était cependant assez difficile; je n'osais pas manger, dans la
crainte de déceler un appétit viril; d'un autre côté, je disais plus
souvent _M. le Curé_, que _mon cher frère_, de telle sorte que ces
distractions eussent pu tout découvrir, si je n'eusse abrégé le
déjeûner. Je trouvai cependant moyen de me faire indiquer les endroits
de cantonnement; et, muni des bénédictions du curé, qui me promit de ne
pas m'oublier dans ses prières, je me remis en chemin, déjà familiarisé
avec mon nouveau costume.
Sur la route je rencontrai peu de monde; les guerres de la révolution
avaient dépeuplé ce malheureux pays, et je traversais des villages où il
ne restait pas debout une maison. A la nuit, arrivant dans un hameau
composé de quelques habitations, je frappai à la porte d'une chaumière.
Une femme âgée vint ouvrir, et m'introduisit dans une pièce assez
grande, mais qui, pour la malpropreté, l'eût disputé aux plus sales
taudis de la Galice ou des Asturies. La famille se composait du père, de
la mère, d'un jeune garçon, et de deux filles, de quinze à dix-sept ans.
Lorsque j'entrai, on faisait des espèces de crêpes avec de la farine de
sarrasin; tout le monde était groupé autour de la poêle, et ces figures,
éclairées à la Rembrandt par les seules lueurs du foyer, formaient un
tableau qu'un peintre eût admiré; pour moi, qui n'avais guères le temps
de faire attention aux effets de lumière, je témoignai le désir de
prendre quelque chose. Avec tous les égards qu'inspirait mon costume, on
me servit les premières crêpes, que je dévorai, sans même m'apercevoir
qu'elles étaient brûlantes à m'enlever le palais. Depuis, je me suis
assis à des tables somptueuses; on m'a prodigué les vins les plus
exquis, les mets les plus délicats et les plus recherchés; rien de tout
cela ne m'a fait oublier les crêpes du paysan bas-breton.
Le souper terminé, la prière se fit en commun. Le père et la mère
allumèrent ensuite leurs pipes. Abattu par les agitations et les
fatigues de la journée, je témoignai le désir de me retirer. «Nous
n'avons point de lit à vous donner, dit le maître de la maison, qui,
ayant été marin, parlait assez bien français: vous coucherez avec mes
deux filles.....» Je lui fis observer qu'allant en pénitence, je devais
coucher sur la paille; j'ajoutai que je me contenterais d'un coin de
l'étable. «Oh! reprit-il, en couchant avec Jeanne et Madelon, vous ne
romprez pas votre voeu, car leur lit n'est composé que de paille.....
Vous ne pouvez pas d'ailleurs avoir place dans l'étable... Il s'y trouve
déjà un chaudronnier et deux semestriers qui ont demandé à y passer la
nuit.» Je n'avais plus rien à dire: trop heureux d'éviter la rencontre
des soldats, je gagnai le boudoir de ces demoiselles. C'était un bouge
rempli de pommes à cidre, de fromages et de lard fumé; dans un coin,
juchaient une douzaine de poules, et plus bas on avait parqué huit
lapins. L'ameublement se composait d'une cruche ébréchée, d'une
escabelle vermoulue et d'un fragment de miroir; le lit, comme tous ceux
de ce pays, était tout simplement un coffre en forme de bière, à demi
pipes, en attendant l'heure du coucher. Très rempli de paille, et
n'ayant guère plus de trois pieds de largeur.
Ici nouvel embarras pour moi; les deux jeunes filles se déshabillaient
fort librement devant moi, qui avais de bonnes raisons pour montrer
beaucoup de retenue. Indépendamment des circonstances qu'on devine,
j'avais sous mes habits de femme une chemise d'homme qui devait décéler
mon sexe et mon _incognito_. Pour ne pas me livrer, je détachai
lentement quelques épingles, et lorsque je vis les deux soeurs
couchées, je renversai, comme par mégarde, la lampe de fer qui nous
éclairait; je pus alors me débarrasser sans crainte de mes vêtements
féminins. En entrant dans les draps de toile à voiles, je me couchai de
manière à éviter toute fâcheuse découverte. Cette nuit fut cruelle: car,
sans être jolie, mademoiselle Jeanne, qui ne pouvait faire un mouvement
sans me toucher, jouissait d'une fraîcheur et d'un embonpoint trop
séduisants pour un homme condamné depuis si long-temps aux rigueurs d'un
célibat absolu. Ceux qui ont pu se trouver dans une position analogue
croiront sans peine que je ne dormis pas un seul instant.
J'étais donc immobile, les yeux ouverts comme un lièvre au gîte, quand,
long-temps avant que le jour ne dût paraître, j'entendis frapper à la
porte à coups de crosses de fusil. Ma première idée, comme celle de tout
homme qui se trouve dans un mauvais cas, fut qu'on avait découvert mes
traces, et qu'on venait m'arrêter; je ne savais plus où me fourrer.
Pendant que les coups redoublaient, je me rappelai enfin les soldats
couchés dans l'étable, et mes alarmes se dissipèrent. «Qui est là, dit
le maître de la maison, s'éveillant en sursaut?--Vos soldats
d'hier.--Eh! bien, que voulez-vous?--Du feu, pour allumer nos pipes
avant de partir.» Notre hôte se leva alors, chercha du feu dans les
cendres, et ouvrit aux soldats. L'un des deux, regardant sa montre à la
clarté de la lampe, dit: «Il est quatre heures et demie..... Allons,
partons, l'étape est bonne..... En route, mauvaise troupe.» Ils
s'éloignèrent en effet; l'hôte souffla la lampe et se recoucha. Pour
moi, ne voulant pas plus m'habiller devant mes compagnes, que m'y
déshabiller, je me levai aussitôt, et, rallumant la lampe, j'endossai de
nouveau ma robe de bure; puis je me mis à genoux dans un coin, feignant
de prier Dieu en attendant le réveil de la famille. Il ne se fit pas
long-temps attendre. A cinq heures, la mère cria de son lit:
«Jeanne,..... debout.... Il faut faire la soupe pour la soeur, qui
veut partir de bonne heure.» Jeanne se lève; la soupe au lait de beurre
est faite, mangée de bon appétit, et je quitte les bonnes gens qui
m'avaient si bien accueilli.
Après avoir marché toute cette journée avec ardeur, je me trouvai le
soir dans un village des environs de Vannes, où je reconnus que j'avais
été trompé par des indications fausses ou mal comprises. Je couchai dans
ce village, et le lendemain je traversai Vannes de très grand matin. Mon
intention était toujours de gagner Rennes, d'où j'espérais arriver
facilement à Paris; mais, en sortant de Vannes, je fis une rencontre qui
me décida à changer d'avis. Sur la même route, cheminait lentement une
femme suivie d'un jeune enfant, et portant sur son dos une boîte de
reliques, qu'elle montrait dans les villages, en chantant des
complaintes, et vendant des bagues de saint Hubert ou des chapelets
bénits. Cette femme me dit qu'elle allait à Nantes par la traverse.
J'avais tant d'intérêt à éviter la grande route, que je n'hésitai point
à suivre ce nouveau guide, Nantes me présentant d'ailleurs encore plus
de ressources que Rennes, comme on le verra tout à l'heure.
Au bout de huit jours de marche, nous arrivâmes à Nantes, où je quittai
la femme aux reliques, qui logea dans un faubourg. Pour moi, je me fis
indiquer l'_île Feydeau_. Étant à Bicêtre, j'avais appris d'un nommé
Grenier, dit le _Nantais_, qu'il se trouvait dans ce quartier une espèce
d'auberge où les voleurs se rassemblaient sans crainte d'y être
inquiétés; je savais qu'en se recommandant de quelques noms _connus_, on
y était admis sans difficulté, mais je ne connaissais que très vaguement
l'adresse, et il n'y avait guères moyen de la demander. Je m'avisai d'un
expédient qui me réussit; j'entrai successivement chez plusieurs logeurs
en demandant M. Grenier. A la quatrième maison où je m'adressai,
l'hôtesse, quittant deux personnes avec lesquelles elle était en
affaire, me fit passer dans un petit cabinet et me dit: «Vous avez-vu
Grenier?.... Est-il toujours malade (en prison)?--Non, repris-je, il est
bien portant (libre). Et voyant que j'étais bien chez _la mère des
voleurs_, je lui dis sans hésiter qui j'étais, et dans quelle position
je me trouvais. Sans répondre, elle me prit par le bras, ouvrit une
porte pratiquée dans la boiserie, et me fit entrer dans une salle basse,
où huit hommes et deux femmes jouaient aux cartes, en buvant de
l'eau-de-vie et des liqueurs. «Tenez», dit ma conductrice en me
présentant à la compagnie, fort étonnée de l'apparition d'une
religieuse; «tenez, voilà la soeur qui vient vous convertir». En même
temps, j'arrachai ma guimpe, et trois des assistants, que j'avais vus au
bagne, me reconnurent: c'étaient les nommés Berry, Bidaut-Mauger, et le
jeune Goupy, que j'avais rencontré à Quimper; les autres étaient des
évadés du bagne de Rochefort. On s'amusa beaucoup de mon
travestissement: lorsque le souper nous eut mis en gaieté, une des
femmes qui se trouvaient là, voulut s'en revêtir, et ses propos, ses
attitudes contrastaient si étrangement avec ce costume que tout le monde
en rit aux larmes jusqu'au moment où l'on alla se coucher.
A mon réveil, je trouvai sur mon lit des habits neufs, du linge, tout ce
qu'il fallait enfin pour compléter ma toilette. D'où provenaient ces
effets? C'est ce dont je n'avais guères le loisir de m'inquiéter. Le peu
d'argent que je n'avais pas dépensé à l'hôpital de Quimper, où tout se
payait fort cher, avait été employé dans le voyage; sans vêtements, sans
ressources, sans connaissances, il me fallait au moins le temps d'écrire
à ma mère pour en obtenir des secours. J'acceptai donc tout ce qu'on
m'offrit. Mais une circonstance toute particulière abrégea
singulièrement mon séjour dans l'_île Feydeau_. Au bout de huit jours,
mes commensaux me voyant parfaitement remis de mes fatigues, me dirent
un soir que le lendemain il y avait un coup à faire dans une maison,
place Graslin, et qu'ils comptaient sur moi pour les accompagner:
j'aurais même le poste d'honneur, devant _travailler_ dans l'intérieur
avec Mauger.
Ce n'était pas là mon compte. Je voulais bien utiliser la circonstance
pour me tirer d'affaire, et gagner Paris, où, rapproché de ma famille,
les ressources ne me manqueraient pas; mais il n'entrait nullement dans
mes combinaisons de m'enrôler dans une bande de voleurs: car, bien
qu'ayant hanté les escrocs et vécu d'industrie, j'éprouvais une
répugnance invincible à entrer dans cette carrière de crimes dont une
expérience précoce commençait à me révéler les périls. Un refus devait,
d'un autre côté, me rendre suspect à mes nouveaux compagnons, qui, dans
cette retraite inaccessible aux regards, pouvaient m'expédier à bas
bruit, et m'envoyer tenir compagnie aux saumons et aux éperlans de la
Loire: il ne me restait donc qu'un parti à prendre, c'était de partir au
plus vite, et je m'y décidai.
Après avoir troqué mes habits neufs contre une casaque de paysan, avec
laquelle on me donna dix-huit francs de retour, je quittai Nantes,
portant au bout d'un bâton un panier de provisions, ce qui me donnait
tout à fait l'air d'un homme des environs. Il est inutile de faire
observer que je pris la traverse, où, soit dit en passant, les gendarmes
seraient bien plus utiles que sur les grandes routes, où se montrent
rarement les gens qui peuvent avoir quelque chose à démêler avec la
justice. Cette observation se rattache, du reste, à un système de police
municipale dont on pourrait tirer, je crois, d'immenses avantages. Borné
à la sûreté proprement dite, il permettrait de suivre de commune en
commune la trace des malfaiteurs, tandis qu'une fois sortis du rayon des
grandes villes, ils bravent toutes les recherches de l'administration. A
diverses époques, et toujours à l'occasion de quelques grandes
calamités, quand les chauffeurs parcouraient le Nord, quand la disette
pesait sur le Calvados et sur l'Eure, quand l'Oise voyait chaque nuit
éclater des incendies, on fit des applications partielles de ce système,
et les résultats en démontrèrent l'efficacité.
CHAPITRE XI.
Le marché de Cholet.--Arrivée à Paris.--Histoire du capitaine
Villedieu.
En quittant Nantes, je marchai pendant un jour et deux nuits sans
m'arrêter dans aucun village, mes provisions m'en dispensèrent; j'allais
au hasard, quoique toujours décidé à gagner Paris ou les bords de la
mer, espérant être reçu à bord de quelque navire, lorsque j'arrivai aux
premières habitations d'une ville qui me parut avoir été récemment le
théâtre d'un combat. La plupart des maisons n'étaient plus qu'un tas de
décombres noircis par le feu; toutes celles qui entouraient la place
avaient été complètement détruites. Il ne restait debout que la tour de
l'église, où l'horloge sonnait encore les heures pour des habitants qui
n'existaient plus. Cette scène de désolation présentait en même temps
les accidents les plus bizarres. Sur le seul pan de mur qui restât d'une
auberge, on lisait encore ces mots: _Bon logis, à pied et à cheval_; là,
des soldats abreuvaient leurs chevaux dans le bénitier d'une chapelle;
plus loin, leurs camarades y dansaient au son de l'orgue, avec des
femmes du pays, que l'abandon et la misère forçaient à se prostituer
_aux bleus_ pour un pain de munition. Aux traces de cette guerre
d'extermination, on eût pu se croire au milieu des savanes de l'Amérique
ou des _oasis_ du désert alors que des peuplades barbares s'égorgeaient
avec une rage aveugle. Il n'y avait pourtant eu là, des deux côtés, que
des Français, mais tous les fanatismes s'y étaient donné rendez-vous.
J'étais dans la Vendée, à Cholet.
Le maître d'un misérable cabaret couvert en genêts, dans lequel je
m'étais arrêté, me suggéra un rôle, en me demandant si je venais à
Cholet pour le marché du lendemain. Je répondis affirmativement, fort
étonné d'abord, qu'on se réunît au milieu de ces ruines, ensuite que les
cultivateurs des environs eussent encore quelque chose à vendre; mais
l'hôte me fit observer qu'on n'amenait guères à ce marché que des
bestiaux de cantons assez éloignés; d'un autre côté, quoiqu'on n'eût
encore rien fait pour réparer les désastres de la guerre, la
pacification avait été presque terminée par le général Hoche, et si l'on
voyait encore des soldats républicains dans le pays, c'était surtout
pour contenir les chouans, qui pouvaient devenir redoutables.
Je me trouvai au marché de grand matin, et, songeant à tirer parti de la
circonstance, je m'approchai d'un marchand de boeufs, dont la figure
me revenait, en le priant de m'entendre un instant. Il me regarda
d'abord avec quelque méfiance, me prenant peut-être pour quelque espion,
mais je m'empressai de le rassurer en lui disant qu'il s'agissait d'une
affaire purement personnelle. Nous entrâmes alors sous un hangard où
l'on vendait de l'eau-de-vie; je lui racontai succinctement, qu'ayant
déserté de la 36e demi-brigade pour voir mes parents, qui habitaient
Paris, je désirais vivement trouver une place qui me permît de me rendre
à ma destination sans crainte d'être arrêté. Ce brave homme me répondit
qu'il n'avait pas de place à me donner, mais que si je voulais
_toucher_ (conduire) un troupeau de boeufs jusqu'à Sceaux, il
pourrait m'y emmener avec lui. Jamais proposition ne fut acceptée avec
plus d'empressement. J'entrai immédiatement en fonctions, voulant rendre
à mon nouveau patron les petits services qui dépendaient de moi.
Dans l'après-midi, il m'envoya porter une lettre chez une personne de la
ville, qui me demanda si mon maître ne m'avait pas chargé de rien
recevoir: je répondis négativement: «C'est égal,» me dit cette personne,
qui était, je crois, un notaire;.... «vous lui remettrez toujours ce sac
de trois cents francs.» Je livrai fidèlement la somme au marchand de
boeufs, auquel mon exactitude parut inspirer quelque confiance. On
partit le lendemain. Au bout de trois jours de route, mon patron me fit
appeler: «Louis, me dit-il, sais-tu écrire?--Oui,
monsieur.--Compter?...--Oui, monsieur.--Tenir un registre?--Oui,
monsieur.--Eh bien! comme j'ai besoin de me détourner de la route pour
aller voir des boeufs maigres à Sainte-Gauburge, tu conduiras les
boeufs à Paris avec Jacques et Saturnin; tu seras maître-garçon.» Il
me donna ensuite ses instructions, et partit.
En raison de l'avancement que je venais d'obtenir, je cessai de voyager
à pied, ce qui améliora sensiblement ma position: car les toucheurs de
boeufs fantassins sont toujours ou étouffés par la poussière
qu'élèvent les bestiaux, ou enfoncés jusqu'aux genoux dans la boue, que
leur passage augmente encore. J'étais d'ailleurs mieux payé, mieux
nourri, mais je n'abusai pas de ces avantages, comme je le voyais faire
à la plupart des maîtres-garçons qui suivaient la même route. Tandis que
le fourrage des bestiaux se transformait pour eux en poulardes et en
gigots de moutons, ou qu'ils s'en faisaient tenir compte par les
aubergistes, les pauvres animaux dépérissaient à vue d'oeil.
Je me conduisis plus loyalement: aussi, en nous retrouvant à Verneuil,
mon maître, qui nous avait devancés, me fit-il des compliments sur
l'état du troupeau. Arrivés à Sceaux, mes bêtes valaient vingt francs de
plus par tête que toutes les autres, et j'avais dépensé quatre-vingt-dix
francs de moins que mes confrères pour mes frais de route. Mon maître,
enchanté, me donna une gratification de quarante francs, et me cita
parmi tous les herbagers, comme l'Aristide des toucheurs de boeufs; je
fus en quelque sorte mis à l'ordre du jour du marché de Sceaux; en
revanche, mes collègues m'auraient assommé de bon coeur. Un d'eux,
gars bas-normand, connu pour sa force et son adresse, tenta même de me
dégoûter du métier, en se chargeant de la vindicte publique: mais que
pouvait un rustre épais contre l'élève du grand Goupy!........ Le
Bas-Normand succomba dans un des plus mémorables combats à coups de
poings, dont les habitués du Marché aux vaches grasses eussent gardé le
souvenir.
Ce triomphe fut d'autant plus glorieux, que j'avais mis beaucoup de
modération dans ma conduite, et que je n'avais consenti à me battre que
lorsqu'il n'était plus possible de faire autrement. Mon maître, de plus
en plus satisfait de moi, voulut absolument me garder à l'année comme
maître-garçon, en me promettant un petit intérêt dans son commerce. Je
n'avais pas reçu de nouvelles de ma mère; je trouvais là les ressources
que je venais chercher à Paris; enfin, mon nouveau costume me déguisait
si bien, que je ne craignais nullement d'être découvert dans les
excursions fréquentes que je fis à Paris. Je passai en effet auprès de
plusieurs personnes de ma connaissance, qui ne firent même pas
attention à moi. Un soir, cependant, quand je traversais la rue
Dauphine, pour regagner la barrière d'Enfer, je me sentis frapper sur
l'épaule: ma première pensée fut de fuir, sans me retourner, attendu que
celui qui vous arrête ainsi compte sur ce mouvement pour vous saisir;
mais un embarras de voiture barrait le passage: j'attendis l'événement,
et, d'un coup d'oeil, je reconnus que j'avais eu _la panique_.
Celui qui m'avait fait si grand'peur n'était autre que Villedieu, ce
capitaine du 13e chasseurs _bis_, avec lequel j'avais été intimement
lié à Lille. Quoique surpris de me voir avec un chapeau couvert de toile
cirée, une blouse et des guêtres de cuir, il me fit beaucoup d'amitiés,
et m'invita à souper, en me disant qu'il avait à me raconter des choses
bien extraordinaires. Pour lui, il n'était pas en uniforme; mais cette
circonstance ne m'étonna pas, les officiers prenant ordinairement des
habits bourgeois quand ils séjournent à Paris. Ce qui me frappa, ce fut
son air inquiet, et son extrême pâleur. Comme il témoignait l'intention
de souper hors barrières, nous prîmes un fiacre qui nous conduisit
jusqu'à Sceaux.
Arrivés au _Grand Cerf_, nous demandâmes un cabinet. A peine fûmes-nous
servis que Villedieu, fermant la porte à double tour, et mettant la clef
dans sa poche, me dit, les larmes aux yeux, et d'un air égaré: «Mon ami,
je suis un homme perdu!..... perdu!..... On me cherche..... Il faut que
tu me procures des habits semblables aux tiens..... Et si tu veux,....
j'ai de l'argent,... beaucoup d'argent, nous partirons ensemble pour la
Suisse. Je connais ton adresse, pour les évasions; il n'y a que toi qui
puisse me tirer de là.»
Ce début n'avait rien de trop rassurant pour moi. Déjà assez embarrassé
de ma personne, je ne me souciais pas du tout de mettre contre moi une
nouvelle chance d'arrestation, en me réunissant à un homme qui,
poursuivi avec activité, devait me faire découvrir. Ce raisonnement, que
je fis _in petto_, me décida à jouer serré avec Villedieu. Je ne savais
d'ailleurs nullement de quoi il s'agissait. A Lille, je l'avais vu faire
plus de dépenses que n'en comportait sa solde; mais un officier jeune et
bien tourné a tant de moyens de se procurer de l'argent, que personne
n'y faisait attention. Je fus donc fort surpris de l'entendre me
raconter ce qu'on va lire.
«Je ne te parlerai pas des circonstances de ma vie qui ont précédé notre
connaissance; il te suffira de savoir qu'aussi brave et aussi
intelligent qu'un autre, poussé de plus par d'assez puissants
protecteurs, je me trouvais, à trente-quatre ans, capitaine de
chasseurs, quand je te rencontrai à Lille, au _Café de la Montagne_. Là,
je me liai avec un individu dont les formes honnêtes me prévinrent en sa
faveur; insensiblement ces relations devinrent plus intimes, si bien que
je fus reçu dans son intérieur. Il y avait beaucoup d'aisance dans la
maison; on y était pour moi aux petits soins; et si M. Lemaire était bon
convive, madame Lemaire était charmante. Bijoutier, voyageant avec les
objets de son commerce, il faisait de fréquentes absences de six ou huit
jours; je n'en voyais pas moins son épouse, et tu devines déjà que je
fus bientôt son amant. Lemaire ne s'aperçut de rien, ou ferma les yeux.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je menais la vie la plus agréable,
quand, un matin, je trouvai Joséphine en pleurs. Son mari venait, me
dit-elle, d'être arrêté, à Courtrai, avec son commis, pour avoir vendu
des objets non contrôlés, et comme il était probable qu'on viendrait
visiter son domicile, il fallait tout enlever au plus vite. Les effets
les plus précieux furent en effet emballés dans une malle, et
transportés à mon logement. Alors Joséphine me pria de me rendre à
Courtrai, où l'influence de mon grade pourrait être utile à son mari. Je
n'hésitai pas un instant. J'étais si vivement épris de cette femme,
qu'il semblait que j'eusse renoncé à l'usage de mes facultés pour ne
penser que ce qu'elle pensait, ne vouloir que ce qu'elle voulait.