Les inconvénients et les abus que je viens de signaler existaient pour

la plupart au bagne de Brest lorsque j'y fus conduit; raison de plus

pour abréger le séjour que je devais y faire. En pareil cas, la première

chose à faire, c'est de s'assurer de la discrétion de son camarade de

_couple_. Le mien était un vigneron des environs de Dijon, de trente-six

ans environ, condamné à vingt-quatre ans pour récidive de vol avec

effraction: espèce d'idiot, que la misère et les mauvais traitements

avaient achevé d'abrutir. Courbé sous le bâton, il semblait n'avoir

conservé d'intelligence que ce qu'il en fallait pour répondre avec la

prestesse d'un singe ou d'un chien, au sifflet des _argousins_. Un

pareil sujet ne pouvait me convenir, puisque, pour exécuter mon projet,

il me fallait un homme assez résolu pour ne pas reculer devant la

perspective des coups de bâton, qu'on ne manque jamais d'administrer aux

forçats soupçonnés d'avoir favorisé, ou même connu l'évasion d'un

condamné. Pour me débarrasser du Bourguignon, je feignis une

indisposition: on le mit au couple avec un autre pour aller à _la

fatigue_, et lorsque je fus rétabli, on m'appareilla avec un pauvre

diable condamné à huit ans pour avoir volé des poules dans un

presbytère.

Celui-ci conservait du moins quelque énergie. La première fois que nous

nous trouvâmes seuls sur le banc, il me dit: «Écoute, camarade, tu ne

m'as pas l'air de vouloir manger long-temps du pain de la nation... Sois

franc avec moi,... tu n'y perdras rien....» J'avouai que j'avais

l'intention de m'évader à la première occasion. «Eh bien! me dit-il, si

j'ai un conseil à te donner, c'est de walser avant que ces rhinocéros

d'_argousins_ ne connaissent ta _coloquinte_ (figure); mais ce n'est pas

tout que de vouloir;... as-tu des _philippes_ (écus)?» Je répondis que

j'avais quelque argent dans mon étui; alors il me dit qu'il se

procurerait facilement des habits près d'un condamné à la double chaîne,

mais que pour détourner les soupçons, il fallait que j'achetasse un

_ménage_, comme un homme qui se propose de faire paisiblement son temps.

Ce ménage consiste en deux gamelles de bois, un petit tonneau pour le

vin, des _patarasses_, (espèce de bourrelet, pour empêcher le

froissement des fers), enfin un _serpentin_, petit matelas rembourré

d'étoupes de calfat. On était au jeudi, sixième jour de mon entrée au

bagne; le samedi soir, j'eus des habits de matelot, que je revêtis

immédiatement sous ma casaque de forçat. En soldant le vendeur, je

m'aperçus qu'il avait aux poignets les cicatrices circulaires de

profondes cautérisations; j'appris que, condamné aux galères à

perpétuité, en 1774, il avait subi à Rennes la question par le feu, sans

avouer le vol dont il était accusé. Lors de la promulgation du Code de

1791, il avait obtenu une commutation en vingt-quatre ans de travaux

forcés.

Le lendemain, la section dans laquelle je me trouvais partit au coup de

canon pour le travail de la pompe, qui ne s'interrompt jamais. Au

guichet de la salle, on visita comme à l'ordinaire nos _manicles_ et nos

vêtements. Connaissant cet usage, j'avais collé sur mes habits de

matelot, à l'endroit de la poitrine, une vessie peinte en couleur de

chair. Comme je laissais à dessein ma casaque et ma chemise ouvertes,

aucun garde ne songea à pousser plus loin l'examen, et je sortis sans

encombre. Arrivé au bassin, je passai avec mon camarade derrière un tas

de planches, comme pour satisfaire un besoin; ma _manicle_ avait été

coupée la veille; la soudure qui cachait les traces de la scie céda au

premier effort. Débarrassé des fers, je me dépouillai à la hâte de la

casaque et du pantalon de forçat. Sous ma casquette de cuir, je mis une

perruque apportée de Bicêtre, puis après avoir donné à mon camarade, la

récompense légère que je lui avais promise, je disparus en me glissant

derrière des piles de bois équarris.

CHAPITRE X.

La chasse aux forçats.--Un maire de village.--La voix du

sang.--L'hôpital.--Soeur Françoise.--Faublas II.--_La mère des

voleurs._

Je passai sans obstacle à la grille; je me trouvais dans Brest que je ne

connaissais pas du tout, et la crainte que mon hésitation sur le chemin

que je devais prendre, ne me fît remarquer, augmentait encore mes

inquiétudes; après mille tours et détours, j'arrivai enfin à la seule

porte qu'eût la ville; il y avait là toujours, à poste fixe, un ancien

garde-chiourme, nommé _Lachique_, qui vous devinait un forçat au geste,

à la tournure, à la physionomie; et ce qui rendait ses observations plus

faciles, c'est qu'un homme qui a passé quelque temps au bagne _tire_

toujours involontairement la jambe par laquelle il a traîné le fer. Il

fallait cependant passer devant ce redoutable personnage, qui fumait

gravement, en fixant un oeil d'aigle sur tout ce qui entrait ou

sortait. J'avais été prévenu; je payai d'effronterie: arrivé devant

Lachique, je déposai à ses pieds une cruche de lait de beurre, que

j'avais achetée pour rendre mon déguisement plus complet. Chargeant

alors ma pipe, je lui demandai du feu. Il s'empressa de m'en donner avec

toute la courtoisie dont il était susceptible, et après que nous nous

fûmes réciproquement lâchés quelques bouffées de tabac dans la figure,

je le quittai pour prendre la route qui se présentait devant moi.

Je la suivais depuis trois quarts d'heure, quand j'entendis les trois

coups de canon qu'on tire pour annoncer l'évasion d'un forçat, afin

d'avertir les paysans des environs qu'il y a une gratification de cent

francs à gagner, pour celui qui saisira le fugitif. Je vis en effet

beaucoup de gens armés de fusils ou de faux, courir la campagne, battant

soigneusement le buisson, et jusqu'aux moindres touffes de genet.

Quelques laboureurs paraissaient même devoir emporter des armes par

précaution, car j'en vis plusieurs quitter leur attelage avec un fusil

qu'ils tiraient d'un sillon. Un de ces derniers passa tout près de moi

dans un chemin de traverse que j'avais pris en entendant les coups de

canon, mais il n'eut garde de me reconnaître; j'étais d'abord vêtu fort

proprement, et de plus mon chapeau, que la chaleur permettait de porter

sous le bras, laissait voir des cheveux en queue, qui ne pouvaient

appartenir à un forçat.

Je continuai à m'enfoncer dans l'intérieur des terres, évitant les

villages et les habitations isolées. A la brune, je rencontrai deux

femmes, auxquelles je demandai sur quelle route je me trouvais; elles me

répondirent dans un patois dont je ne compris pas un mot; mais leur

ayant montré de l'argent, en faisant signe que je désirais manger, elles

me conduisirent à l'entrée d'un petit village, dans un cabaret tenu

par..... le garde-champêtre, que je vis sous le manteau de la cheminée,

revêtu des insignes de sa dignité. Je fus un instant démonté, mais, me

remettant bientôt, je lui dis que je voulais parler au maire.--«C'est

moi», dit un vieux paysan en bonnet de laine et en sabots, assis à une

petite table, et mangeant de la galette de sarrasin. Nouveau

désappointement pour moi, qui comptais bien m'esquiver dans le trajet du

cabaret à la mairie. Il fallait cependant se tirer de là, de manière ou

d'autre. Je dis au fonctionnaire en sabots, qu'ayant pris la traverse en

partant de Morlaix pour Brest, je m'étais égaré; je lui demandai en même

temps à quelle distance je me trouvais de cette dernière ville, en

témoignant le désir d'y aller coucher le soir même.--«Vous êtes à cinq

lieues de pays de Brest, me dit-il: il est impossible que vous y

arriviez ce soir: si vous voulez coucher ici, je vous donnerai place

dans ma grange, et demain vous partirez avec le garde-champêtre, qui va

conduire un forçat évadé, que nous avons arrêté hier.»

Ces derniers mots renouvelèrent toutes mes terreurs; car à la manière

dont ils étaient prononcés, je vis que le maire n'avait pas pris mon

histoire au pied de la lettre. J'acceptai néanmoins son offre

obligeante; mais après souper, au moment de gagner la grange, portant

les mains à mes poches, je m'écriai avec toutes les démonstrations d'un

homme désespéré: «Ah, mon Dieu! j'ai oublié à Morlaix mon portefeuilles

où sont mes papiers, et huit doubles louis!... Il faut que je reparte

tout de suite,.... oui tout de suite; mais comment retrouver la

route?.... Si le garde-champêtre, qui doit connaître le pays, voulait

m'accompagner?.... nous serions bien revenus demain pour partir à temps

avec votre forçat.» Cette proposition écartait tous les soupçons,

puisque un homme qui veut se sauver ne prend pas ordinairement la

compagnie que je sollicitais; d'un autre côté, le garde-champêtre,

entrevoyant une récompense, avait mis ses guêtres à mon premier mot.

Nous partîmes donc, et au point du jour nous étions à Morlaix. Mon

compagnon, que j'avais eu soin d'abreuver largement en route, était déjà

bien conditionné; je l'achevai avec du rhum, au premier bouchon que nous

rencontrâmes en ville. Il y resta à m'attendre à table, ou plutôt sous

la table, et il aura pu m'attendre long-temps.

A la première personne que je rencontre, je demande le chemin de Vannes;

on me l'indique tant bien que mal, et je pars, comme dit le proverbe

hollandais, _avec la peur chaussée aux talons_. Deux jours se passent

sans encombre: le troisième, à quelques lieues de Guemené, au détour de

la route, je tombe sur deux gendarmes qui revenaient de la

correspondance. L'aspect inattendu des culottes jaunes et des chapeaux

bordés me trouble, je fais un mouvement pour fuir; mes deux hommes me

crient d'arrêter, en faisant le geste très significatif de prendre leur

carabine au crochet; ils arrivent à moi, je n'ai point de papiers à leur

montrer, mais j'improvise une réponse au hasard: «Je me nomme Duval, né

à l'Orient, déserteur de la frégate la _Cocarde_, actuellement en rade à

Saint-Malo.» Il est inutile de dire que j'avais appris cette

particularité pendant mon séjour au bagne, où il arrivait chaque jour

des nouvelles de tous les ports. «Comment! s'écrie le brigadier, vous

seriez Auguste,... le fils du père Duval, qui demeure à l'Orient, sur la

place, à côté de là _Boule d'or_?» Je n'eus garde de dire le contraire:

ce qui pouvait m'arriver de pis, c'était d'être reconnu pour un forçat

évadé. «Parbleu! reprend le brigadier, je suis bien fâché de vous avoir

arrêté;... mais maintenant il n'y a plus de remède,.... il faut que je

vous fasse conduire à l'Orient ou à Saint-Malo.» Je le priai instamment

de ne pas me diriger sur la première de ces deux villes, ne me souciant

pas d'être confronté avec ma nouvelle famille, dans le cas où l'on

voudrait constater l'identité du personnage. Le maréchal-des-logis

donna cependant l'ordre de m'y transférer, et j'arrivai le surlendemain

à l'Orient, où l'on m'écroua à Pontaniau, maison de détention destinée

aux marins, et située près du nouveau bagne, qu'on venait de peupler

avec des forçats pris à Brest.

Interrogé le lendemain par le commissaire des classes, je déclarai de

nouveau que j'étais Auguste Duval, et que j'avais quitté mon bord sans

permission, pour venir voir mes parents. On me reconduisit alors dans la

prison, où se trouvait, entre autres marins, un jeune homme de l'Orient,

accusé de voies de fait contre un lieutenant de vaisseau. Après avoir

causé quelque temps avec moi, il me dit un matin: «Mon _pays_, si vous

vouliez payer à déjeûner, je vous dirais quelque chose qui ne vous

ferait pas de peine.» Son air mystérieux, l'affectation avec laquelle il

appuya sur le mot _pays_, m'inquiétèrent, et ne me permirent pas de

reculer, le déjeûner fut servi, et au dessert il me parla en ces termes:

«Vous fiez-vous à moi.--Oui!--Eh bien, je vais vous tirer

d'affaire...... Je ne sais pas qui vous êtes, mais à coup sûr vous

n'êtes pas le fils Duval, car il est mort y a deux ans à

Saint-Pierre-Martinique. (Je fis un mouvement). Oui, il est mort il y a

deux ans, mais personne n'en sait rien ici, tant il y a d'ordre dans nos

hôpitaux des colonies. Maintenant, je puis vous donner sur sa famille

assez de renseignements pour que vous vous fassiez passer pour lui, même

aux yeux des parents; cela sera d'autant plus facile, qu'il était parti

fort jeune de la maison paternelle. Pour plus de sûreté, vous pouvez

d'ailleurs feindre un affaiblissement d'esprit, causé par les fatigues

de la mer et par les maladies. Il y a autre chose: avant de s'embarquer,

Auguste Duval s'était fait tatouer sur le bras gauche un dessin, comme

en ont la plupart des marins et des soldats; je connais parfaitement ce

dessin: c'était un autel surmonté d'une guirlande. Si vous voulez vous

faire mettre au cachot avec moi pour quinze jours, je vous ferai les

mêmes marques, de manière à ce que tout le monde s'y méprenne.»

Mon convive paraissait franc et ouvert: j'expliquerai l'intérêt qu'il

prenait à mon affaire par ce désir de faire pièce à la justice, dont

sont animés tous les détenus; pour eux, la dépister, entraver sa marche,

ou l'induire en erreur, c'est un plaisir de vengeance qu'ils achettent

volontiers au prix de quelques semaines de cachot: il s'agissait ici de

s'y faire mettre, l'expédient fut bientôt trouvé. Sous les fenêtres de

la salle où nous déjeûnions se trouvait un factionnaire: nous

commençâmes à lui jeter des boulettes de mie de pain, et comme il nous

menaçait du concierge, nous le mîmes au défi de se plaindre. Sur ces

entrefaites, on vint le relever; le caporal, qui faisait l'important,

entra au greffe, et un instant après le concierge vint nous prendre,

sans même nous dire de quoi il s'agissait. Nous nous en aperçûmes, en

entrant dans une espèce de cul de basse-fosse, fort humide mais assez

clair. A peine y étions-nous enfermés, que mon camarade commença

l'opération, qui réussit parfaitement. Elle consiste tout simplement à

piquer le bras avec plusieurs aiguilles réunies en faisceau, et trempées

dans l'encre de la Chine et le carmin. Au bout de douze jours, les

piqûres étaient cicatrisées au point qu'il était impossible de

reconnaître depuis combien de temps elles étaient faites. Mon compagnon

profita de plus de cette retraite, pour me donner de nouveaux détails

sur la famille Duval, qu'il connaissait d'enfance, et à laquelle il

était même, je crois, allié; c'est au point qu'il m'enseigna jusqu'à un

_tic_ de mon Sosie.

Ces renseignements me furent d'un grand secours, lorsque, le seizième

jour de notre détention au cachot, on vint m'en extraire pour me

présenter à mon père, que le commissaire des classes avait fait

prévenir. Mon camarade m'avait dépeint ce personnage de manière à ne pas

s'y méprendre; en l'apercevant, je lui saute au cou: il me _reconnaît_;

sa femme, qui arrive un instant après, me _reconnaît_; une cousine et un

oncle me _reconnaissent_; me voilà bien Auguste Duval, il n'était plus

possible d'en douter, et le commissaire des classes en demeura convaincu

lui-même. Mais cela ne suffisait pas pour me faire mettre en liberté:

comme déserteur de _la Cocarde_, je devais être conduit à Saint-Malo, où

elle avait laissé des hommes à l'hôpital, puis traduit devant un conseil

maritime. A vrai dire, tout cela ne m'effrayait guères, certain que

j'étais de m'évader dans le trajet. Je partis enfin baigné des larmes de

mes _parents_, et lesté de quelques louis de plus, que j'ajoutai à ceux

que je portais dans un étui caché, comme je l'ai déjà indiqué.

Jusqu'à Quimper, où je devais être livré à la correspondance, il ne se

présenta aucune occasion de fausser compagnie aux gendarmes qui me

conduisaient, ainsi que plusieurs autres individus, voleurs,

contrebandiers ou déserteurs. On nous avait déposés dans la prison de la

ville; en entrant dans la chambre où je devais passer la nuit, je vis

sur le pied d'un grabat une casaque rouge, marquée dans le dos de ces

initiales, GAL., que je ne connaissais que trop bien. Là dormait,

enveloppé d'une mauvaise couverture, un homme qu'à son bonnet vert garni

d'une plaque de fer-blanc numérotée, je reconnus pour un forçat.

Allait-il me reconnaître? me signaler? j'étais dans les transes

mortelles, quand l'individu, éveillé par le bruit des serrures et des

verrous, s'étant mis sur son séant, je vis un jeune homme, nommé

_Goupy_, arrivé à Brest en même temps que moi. Il était condamné aux

travaux forcés à perpétuité pour vol de nuit avec effraction, dans les

environs de Bernai, en Normandie; son père faisait le service d'argousin

au bagne de Brest, où, dans son temps, il n'était probablement pas venu

pour changer d'air. Ne voulant pas l'avoir continuellement sous ses

yeux, il avait obtenu qu'on le transférât au bagne de Rochefort; il

était en route pour cette destination. Je lui contai mon affaire; il me

promit le secret, et le garda d'autant plus fidèlement qu'il n'y avait

trop rien à gagner à me trahir.

Cependant la correspondance ne marchait pas, et quinze jours s'étaient

écoulés déjà depuis mon arrivée à Quimper, sans qu'il fût question de

partir. Cette prolongation de séjour me donna l'idée de percer un mur

pour m'évader; mais, ayant reconnu l'impossibilité de réussir, je pris

un parti qui devait m'assurer la confiance du concierge, et me fournir

peut-être l'occasion d'exécuter mon projet en lui inspirant une fausse

sécurité. Après lui avoir dit que j'avais entendu les détenus comploter

quelque chose, je lui indiquai l'endroit de la prison où l'on devait

avoir travaillé. Il fit les recherches les plus minutieuses, et trouva

naturellement mon trou, ce qui me valut toute sa bienveillance. Je ne

m'en trouvais toutefois guère plus avancé, car la surveillance générale

se faisait avec une exactitude qui mettait en défaut toutes mes

combinaisons. J'imaginai alors de me faire mettre à l'hôpital, où

j'espérais être plus heureux dans l'exécution de mes projets. Pour me

donner une fièvre de cheval, il me suffit d'avaler pendant deux jours

du _jus de tabac_; les médecins me donnèrent aussitôt mon billet. En

arrivant dans la maison, je reçus en échange de mes habits une coiffe et

une capote grise, et je fus mis avec les consignés.

Il entrait dans mes vues de rester quelque temps à l'hôpital, afin d'en

connaître les issues; mais l'indisposition que m'avait causée le jus de

tabac ne devait pas durer au-delà de trois ou quatre jours; il fallait

trouver une recette pour improviser une autre maladie; car, ne

connaissant encore personne dans les salles, il m'était impossible de me

procurer de nouveau du jus de tabac. A Bicêtre, j'avais été initié aux

moyens de se faire venir ces plaies et ces ulcères au moyen desquels

tant de mendiants excitent la pitié publique et prélèvent des aumônes

qu'il est impossible de plus mal placer. De tous ces expédients,

j'adoptai celui qui consistait à se faire enfler la tête comme un

boisseau, d'abord parce-que les médecins devraient infailliblement s'y

méprendre, ensuite parce qu'il n'était nullement douloureux, et qu'on

pouvait en faire disparaître les traces du jour au lendemain. Ma tête

devint tout à coup d'une grosseur prodigieuse; grande rumeur parmi les

médecins de l'établissement, qui, n'étant pas, à ce qu'il paraît, très

ferrés, ne savaient trop qu'en penser; je crois cependant leur avoir

entendu parler d'_Eléphantiasis_, ou bien encore d'hydropisie du

cerveau. Quoi qu'il en soit, cette belle consultation se termina par la

prescription si commune à l'hôpital, de me mettre à la diète la plus

sévère.

Avec de l'argent, je me fusse assez peu inquiété de l'ordonnance; mais

mon étui ne contenait que quelques pièces d'or, et je craignais, en les

changeant, de donner l'éveil. Je me décidai pourtant à en toucher

quelque chose à un forçat libéré qui faisait le service d'infirmier; cet

homme, qui eût tout fait pour de l'argent, me procura bientôt ce que je

désirais. Sur l'envie que je lui témoignai de sortir pour quelques

heures en ville, il me dit qu'en me déguisant, cela ne serait pas

impossible, les murs n'ayant pas plus de huit pieds d'élévation.

C'était, me dit-il, le chemin qu'il prenait, ainsi que ses camarades,

quand il avait à faire quelque partie. Nous tombâmes d'accord qu'il me

fournirait des habits, et qu'il m'accompagnerait dans mon excursion

nocturne, qui devait se borner à aller souper chez des filles. Mais les

seuls vêtements qu'il eût pu se procurer dans l'intérieur de l'hôpital,

étant beaucoup trop petits, il fallut surseoir à l'exécution de ce

projet.

Sur ces entrefaites, vint à passer devant mon lit une des soeurs de la

maison, que j'avais déjà plusieurs fois remarquée dans des intentions

assez mondaines: ce n'est pas que soeur Françoise fût une de ces

religieuses petites-maîtresses, comme on en voyait dans l'opéra des

_Visitandines_, avant que les nonnettes eussent été transformées en

pensionnaires, et que la guimpe eût été remplacée par le tablier vert.

Soeur Françoise avouait trente-quatre ans. Elle était brune, haute en

couleur, et ses robustes appas faisaient plus d'une passion malheureuse,

tant parmi les _carabins_ que parmi les _infirmiers_. En voyant cette

séduisante créature, qui pouvait peser entre un et deux quintaux, l'idée

me vint de lui emprunter, pour un instant, son harnais claustral; j'en

parlai à mon infirmier comme d'une idée folle; mais il prit la chose au

sérieux, et promit de me procurer, pour la nuit suivante, une partie de

la garde-robe de soeur Françoise. Vers deux heures du matin, je le vis

en effet arriver avec un paquet contenant robe, guimpe, bas, etc., qu'il

avait enlevé de la cellule de la soeur, pendant qu'elle était à

matines. Tous mes camarades de salle, au nombre de neuf, étaient

profondément endormis; je passai néanmoins sur le carré, pour faire ma

toilette. Ce qui me donna le plus de mal, ce fut la coiffure; je n'avais

aucune idée de la manière de la disposer, et pourtant l'apparence du

désordre dans ces vêtements, toujours arrangés avec une symétrie

minutieuse, m'eût inévitablement trahi.

Enfin la toilette de _soeur Vidocq_ est achevée; nous traversons les

cours, les jardins, et nous arrivons à l'endroit où le mur était le plus

facile à escalader. Je remets alors à l'infirmier cinquante francs, qui

étaient à peu près tout ce qui me restait: il me prête la main, et me

voilà dans une ruelle déserte, d'où je gagne la campagne, guidé par ses

indications assez vagues. Quoique assez embarrassé dans mes jupons, je

marchais encore assez vite pour avoir fait deux grandes lieues au lever

du soleil. Un paysan que je rencontrai, venant vendre des légumes à

Quimper, et que je questionnai sur la route que je suivais, me fit

entendre que j'avançais sur Brest. Ce n'était pas là mon compte; je fis

comprendre à cet homme que je voulais aller à Rennes, et il m'indiqua un

chemin de traverse qui devait joindre la grande route de cette ville;

je m'y enfonçai aussitôt, tremblant à chaque instant de rencontrer

quelques militaires de l'_armée d'Angleterre_, qui était cantonnée dans

les villages depuis Nantes jusqu'à Brest. Vers dix heures du matin,

arrivant dans une petite commune, je m'informai s'il ne s'y trouvait pas

de soldats, en témoignant la crainte, bien réelle, qu'il ne voulussent

me houspiller; ce qui devait me faire découvrir. La personne à laquelle

je demandai ces renseignements était un sacristain bavard et fort

communicatif, qui me força d'entrer, pour me rafraîchir, au presbytère,

dont je voyais à deux pas les murs blanchis et les contrevents verts.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 13 / 20 段