deux pièces de canon braquées devant les portes, m'indiquèrent l'entrée
des salles, où je fus introduit après avoir été examiné par tous les
gardes de l'établissement. Les condamnés les plus intrépides l'ont
avoué: quelqu'endurci que l'on soit, il est impossible de se défendre
d'une vive émotion au premier aspect de ce lieu de misères. Chaque salle
contient vingt-huit lits de camp, nommés _bancs_, sur lesquels couchent
enchaînés six cents forçats; ces longues files d'habits rouges, ces
têtes rasées, ces yeux caves, ces visages déprimés, le cliquetis
continuel des fers, tout concourt à pénétrer l'ame d'un secret effroi.
Mais pour le condamné, l'impression n'est que passagère; sentant qu'ici
du moins il n'a plus à rougir devant personne, il s'identifie avec sa
position. Pour n'être pas l'objet des railleries grossières, des joies
odieuses de ses compagnons, il affecte de les partager, il les outre
même, et bientôt, du ton, des gestes, cette dépravation de convention
passe au coeur. C'est ainsi qu'à Anvers un ex-évêque essuya d'abord
toutes les bordées de l'ignoble hilarité des forçats. Ils ne
l'appelaient que _Monseigneur_, ils lui demandaient sa bénédiction pour
des obscénités; à chaque instant ils le contraignaient à profaner son
ancien caractère par des paroles impies; et à force de réitérer ses
sacriléges, il parvint à s'émanciper; plus tard, il était devenu
cantinier du bagne; on l'appelait toujours _Monseigneur_, mais on ne lui
demandait plus l'absolution, il eût répondu par des blasphèmes!
C'est dans les jours de repos surtout que le récit de crimes souvent
imaginaires, des rapports intimes, des complaisances infâmes, achèvent
de pervertir l'homme que le châtiment d'une première faute expose à ce
contact impur. Pour en neutraliser les effets, on a proposé de renoncer
au système des bagnes. D'abord, tout le monde était d'accord sur ce
point, mais lorsqu'il s'est agi de déterminer un autre mode de punition,
les avis se sont trouvés singulièrement partagés: les uns ont proposé
des prisons pénitentiaires, à l'instar de celles de la Suisse et des
États-Unis; les autres, et c'est le plus grand nombre, ont réclamé la
colonisation, en s'étayant des heureux résultats et de la prospérité des
établissements anglais de la Nouvelle-Galles, plus connus sous le nom de
Botany-Bay. Examinons si la France est appelée à jouir de ces _heureux
résultats_ et de cette _prospérité_.
CHAPITRE IX.
De la colonisation des Forçats.
«Voyez, disent les partisans de la colonisation, voyez l'aspect
florissant de la Nouvelle-Galles; il y a seulement quarante ans que les
Anglais ont commencé à y envoyer leurs condamnés, et déjà le pays compte
cinq villes; les arts de luxe y sont cultivés, l'imprimerie établie. A
Sydney-Cove, chef-lieu de colonie, on imprime trois journaux; il s'y est
fermé des sociétés philosophiques et d'agriculture; on a fondé une
chapelle catholique et deux chapelles de méthodistes. Quoique la plupart
des planteurs et des magistrats subalternes soient des condamnés
émancipés ou ayant subi leur peine, tous se conduisent bien et
deviennent d'excellents citoyens. Des femmes, la honte et le rebut de
leur sexe dans la métropole, des femmes déjà mères, mais couvrant
d'opprobre tout ce qui tenait à elles, sont aujourd'hui, sous de
nouveaux liens, des modèles d'ordre et de chasteté. Il se présente à
l'appui de ce système une autre considération qui n'est pas sans
importance. Le travail des condamnés qu'on emploie en Angleterre, venant
en concurrence avec celui d'un nombre égal d'artisans libres, a pour
fâcheux résultat de laisser ceux-ci inoccupés, et par conséquent de
surcharger la taxe des pauvres; au lieu d'être productif, leur travail
est donc nuisible. A la Nouvelle-Galles, au contraire, loin de rivaliser
avec l'artisan anglais, le déporté est le consommateur du travail de
celui-ci, puisque l'on n'y consomme que des produits anglais.
L'importation s'en élève à trois cent cinquante mille livres sterlings,
et l'exportation des productions indigènes est évaluée au tiers de cette
somme; voilà les avantages de la colonisation. Qui s'oppose à ce que la
France les partage en suivant le même système?»
Tout cela sans doute est magnifique, mais les faits sont-ils bien
constants? Peut-on en induire que ce système soit applicable à la
France? Sur la première question, je répondrai qu'en Angleterre on n'est
guères plus d'accord que chez nous sur les avantages de la colonisation
des condamnés en général et sur les résultats des établissements de la
Nouvelle-Galles en particulier. Indépendamment de toute autre
considération, ils offrent cependant au commerce britannique des
stations précieuses entre l'Inde, la Chine, les îles de la Sonde et tout
l'archipel oriental. Tant d'avantages, qui peut-être auraient pu
s'obtenir sans l'emploi de la colonisation, ne paraissent pas néanmoins
compenser les dépenses énormes qu'elle a entraînées dans le principe, et
qui se continuent encore au détriment de la métropole, le gouvernement
ayant, depuis quelques années, à sa charge un nombre variable de huit à
dix mille déportés qu'on ne saurait occuper utilement. Cette
circonstance explique parfaitement du reste la proposition soumise à la
Chambre des communes, de diriger sur la Nouvelle-Galles ou sur les
établissements qui en dépendent, des émigrants irlandais; la taxe des
pauvres en diminuerait d'autant, et les émigrants planteurs
emploieraient les déportés qui, par des défrichements et des
constructions, auraient préparé leurs habitations.
En attendant que le gouvernement prenne un parti, ces déportés inoccupés
doivent mener une vie très comfortable selon eux, puisque dans une
enquête récente on a constaté que plusieurs individus s'étaient fait
condamner à dessein pour un délit emportant la peine de la déportation.
L'humanité n'aurait sans doute qu'à s'applaudir de ce résultat, si cette
mansuétude adoucissait les moeurs des déportés, mais on comprend que
l'oisiveté ne fait qu'aggraver leurs mauvaises dispositions; on en a la
preuve dans les récidives de ceux qui reviennent en Angleterre à
l'expiration de leur peine. Leur amendement n'est guères plus sensible à
la colonie, car on n'ignore pas que des trois chapelles élevées à
Sidney-Cove, ils en ont brûlé deux dans l'intention prouvée de se
soustraire à l'obligation d'assister au service divin.
Les femmes enfin, que l'on nous représente comme purifiées par le
changement d'hémisphère, les femmes donnent pour la plupart l'exemple
d'un libertinage jusqu'à certain point provoqué par l'énorme
disproportion numérique des deux sexes; elle est telle que, pour
quatorze hommes, on compte à peine une femme. Le mariage avec un
condamné gracié ou libéré, procurant l'émancipation immédiate, la
première chose que cherchent les femmes déportées à leur arrivée au
dépôt de Paramatta, c'est à se faire épouser par un homme qui remplisse
cette condition. Elles prennent souvent ainsi un vieillard, un
misérable, qu'elles quittent au bout de quelques jours, pour se rendre à
Sydney, où elles peuvent se livrer impunément à tous les excès. Il en
résulte qu'entourées d'exemples corrupteurs, les filles qui naissent de
ce commerce se livrent dès l'âge le plus tendre à la prostitution.
De ces faits accidentellement révélés par les enquêtes sur l'état du
pays, par les discussions parlementaires, il résulte que la colonisation
est loin de réagir, comme on l'a cru trop légèrement, sur le moral des
condamnés; elle est d'ailleurs aujourd'hui reconnue à peu près
impraticable pour la France. La première, la principale objection, c'est
le manque absolu d'un endroit propre à la déportation; car former un
établissement à Sainte-Marie de Madagascar, la seule des possessions
françaises qui pût convenir pour cet objet, ce serait envoyer à une mort
à peu près certaine, non-seulement les condamnés, mais encore les
administrateurs et les surveillants. Le petit nombre de ceux que le
climat n'aurait pas moissonnés ne manquerait pas de se servir des
embarcations stationnaires pour écumer la mer, comme cela s'est fait
plusieurs fois à la Nouvelle-Galles, et au lieu d'un établissement
pénitentiaire, on se trouverait avoir fondé le berceau de nouveaux
flibustiers. D'un autre côté, il est impossible de songer à diriger les
condamnés sur aucune de nos colonies, pas même sur la Guyanne, dont les
vastes savannes ne suffiraient pas pour assurer un isolement
indispensable; les évasions se seraient bientôt multipliées, et les
colons pourraient rappeler la leçon donnée, dit-on, par Franklin, au
gouvernement anglais, qui, à cette époque, déportait encore ses
condamnés aux États-Unis. On assure qu'immédiatement après l'arrivée
d'un transport de ce genre à Boston, il envoya au ministre Walpole
quatre caisses de serpents à sonnettes, en le priant de les faire mettre
en liberté dans le parc de Windsor, «afin, disait-il, que l'espèce s'en
propageât et devînt aussi avantageuse à l'Angleterre que les condamnés
l'avaient été à l'Amérique septentrionale.»
Aujourd'hui même, les évasions sont beaucoup plus communes à la
Nouvelle-Galles, qu'on ne devrait le croire. On en trouve la preuve dans
ce passage d'une _Relation_ publiée à Londres par un déporté libéré,
qui, sans s'embarrasser de compromettre la réputation de
l'établissement, s'était fait bientôt arrêter pour de nouveaux méfaits.
«Lorsque le terme de mon exil fut venu, et que je me déterminai à
quitter la colonie, je m'embarquai comme domestique, au service d'un
_gentleman_ et d'une _lady_, anciens déportés, qui avaient amassé de
quoi défrayer leur retour en Angleterre, et s'y établir. On croirait que
je devais avoir l'ame satisfaite et tranquille. Point du tout; jamais je
ne me suis vu plus chagrin, plus tourmenté que du moment où je
m'embarquai sur ce bâtiment. Voici pourquoi: j'avais clandestinement
amené avec moi _six condamnés_ de mes camarades, et je les avais cachés
à fond de cale. C'étaient des hommes pour lesquels _j'avais une estime
particulière_; et il est du devoir d'un déporté qui quitte cette terre
d'exil, _de n'y jamais laisser un ami_, s'il a le moyen de l'en faire
sortir. Ce qui troublait sans cesse mon repos, c'est qu'il fallait
pourvoir aux besoins de ces hommes: pour cela, je devais recommencer le
métier de voleur, de manière que, d'un moment à l'autre, je pouvais me
faire découvrir et eux aussi. Tous les soirs il me fallait visiter les
provisions de chacun, pour leur apporter le fruit de mes larcins.
»Il y avait un grand nombre de passagers à bord, et je les faisais tous
contribuer successivement, afin que cela se fît moins sentir, et que le
manège pût durer plus long-temps. Malgré cette précaution, j'entendais
dire souvent aux uns et aux autres, que leurs vivres allaient vite, sans
qu'ils en pussent découvrir la cause. Ce qui m'embarrassait le plus,
c'était la viande crue, que mes camarades étaient obligés de dévorer
telle quelle; encore que pouvais-je pas toujours m'en procurer, surtout
lorsqu'il faisait clair de lune; alors il me fallait dérober double
ration de pain. Enfin, mon maître m'ayant chargé de faire la cuisine
pour lui et pour sa femme, cette occasion fut, comme de juste, mise à
profit: si j'accommodais un potage ou un ragoût, il s'en renversait
toujours une moitié, qui prenait le chemin de la cale. Tout ce que je
pouvais du reste attraper y passait également; car je fréquentais, à
titre de confrère, le cuisinier du bâtiment, sur lequel je levais
d'utiles contributions.
»Il y avait à bord de notre navire un tonnelier de mes amis, qui, après
avoir fini son temps, retournait comme moi en Angleterre. Je l'avais mis
dans ma confidence, et il me servait merveilleusement dans les vols que
je faisais au cuisinier; il le tirait, par exemple à l'écart, et
l'occupait pendant que j'enlevais quelque portion de tout ce qui me
tombait sous la main. Outre ce tonnelier, il y avait à bord un matelot
qui était également dans le secret; et l'on va voir que c'était un
confident de trop?
»Un dimanche, il y avait un mois que nous étions en mer, le tonnelier et
le matelot causaient ensemble sur le gaillard d'avant. Voilà qu'ils se
prennent de querelle pour une bagatelle. Je travaillais en ce moment à
dévisser une caisse, pour en retirer quelques provisions, quand ce
matelot, qui avait brusquement quitté le tonnelier, passa près de moi.
Trompé par l'obscurité, car il commençait à faire nuit, et me prenant
pour un autre, il me frappe sur l'épaule, et me crie: Où est le
capitaine?..... J'ai à lui parler!.... Mais, me reconnaissant, il
s'éloigna rapidement, et courut à la chambre du capitaine, où il se
précipita en criant à tue-tête: «_Au meurtre!.... à l'assassin!.... Nous
sommes tous perdus!..... Le bâtiment va être pris_; il _y a dix hommes
de cachés dans la cale, et tel et tel_ (en me nommant ainsi que le
tonnelier) _sont du complot;.... ils veulent s'emparer du bâtiment, et
nous tuer tous!..._»
«Aussitôt le capitaine appelle son second, monte avec lui sur le pont,
et ordonne que tout le monde s'y rende. Lorsqu'on fut réuni, le matelot
nous désigna de nouveau, le tonnelier et moi, comme chefs du complot, en
soutenant qu'il y avait dix hommes cachés dans la cale. On y descendit
avec des lumières, on retourna tout sans rien découvrir, tant mes hommes
étaient bien cachés. Enfin, le capitaine n'en voulant pas démordre,
s'avisa de faire emplir la cale de fumée. Force fut alors aux pauvres
diables de sortir sous peine d'être asphyxiés. En arrivant sur le pont,
ils faisaient la plus triste figure; depuis leur départ de Sydney Cove,
ils n'avaient été ni rasés ni lavés, et leurs vêtements tombaient en
lambeaux. Ce qui rendait ce spectacle encore plus lugubre, c'est que la
nuit était sombre et que le pont n'était éclairé que par une lanterne.
«Le capitaine commença par faire mettre les menottes aux nouveaux venus;
puis, après les avoir interrogés et s'être assuré qu'ils n'étaient que
six, il les fit coucher à plat ventre sur le pont. Restait le second
acte de la pièce, il consista à nous traiter, le tonnelier et moi, de la
même manière. Quand nous fûmes tous réunis, on jeta sur nous une grande
voile, qui nous enveloppa comme un filet. C'est ainsi que nous passâmes
la nuit. Le lendemain, au petit jour, on nous descendit l'un après
l'autre, au moyen d'une corde passée autour de la ceinture, à fond de
cale, dans une espèce de cachot si noir que nous ne nous voyions pas les
uns les autres. Nous y couchions sur la planche nue. Pour toute
nourriture, on donnait par jour à chacun une pinte d'eau et une livre de
biscuit. Nous recevions cette distribution sans la voir; le matelot
chargé de le faire nous avertissait par un cri d'avancer la main, et
quand nous tenions la pitance, nous la partagions à tâtons entre nous.
»On nous garda dans cette situation pendant quarante mortels jours,
c'est-à-dire jusqu'à ce que le bâtiment fût arrivé au Cap de
Bonne-Espérance, où il devait relâcher. Le capitaine se rendit chez le
gouverneur pour lui annoncer qu'il avait à son bord des condamnés
évadés, et lui demanda s'il ne pourrait pas les débarquer et les écrouer
dans la prison commune; mais celui-ci répondit qu'il n'avait que faire
des gens de cette espèce, et qu'il ne voulait pas qu'on les débarquât.
Toutefois, le capitaine se consola bientôt de cette contrariété, en
apprenant qu'il y avait dans le port un bâtiment irlandais, chargé de
condamnés pour Botany-Bey; il s'aboucha avec le capitaine de ce
bâtiment, et le détermina sans peine à emmener avec lui mes pauvres
camarades. En conséquence, on vint les retirer du cachot, et depuis je
ne les ai revus ni les uns ni les autres.»
Les obstacles que j'ai signalés sont tellement graves, que je ne
parlerai pas de l'événement d'une guerre maritime venant compliquer
encore la situation, en interceptant toute relation en tout transport.
Dans l'intérêt de la science, on a vu des puissances belligérantes
livrer passage à des naturalistes, à des mathématiciens, mais il est
permis de douter que, dans l'intérêt de la morale, on accordât la même
faveur à des forçats, qui pourraient, après tout, n'être que des soldats
travestis.
Admettons cependant, pour un instant, qu'on ait levé tous les obstacles,
que la déportation soit possible: sera-t-elle indistinctement
perpétuelle pour tous les condamnés? ou suivra-t-on dans son application
la gradation observée pour la durée des travaux forcés? Dans la première
hypothèse, vous détruisez toute proportion entre les peines et les
délits, puisque l'homme qui, d'après le Code, n'aurait encouru que les
travaux à temps, ne reverra pas plus son pays que celui qu'aurait
atteint une condamnation à perpétuité. En Angleterre, où le _minimum_ de
la durée de la déportation (sept ans) s'applique pour un vol de
vingt-quatre sous comme pour violences graves exercées contre un
magistrat, cette disproportion existe, mais elle pallie souvent encore
les rigueurs d'une législation qui punit de mort des délits passibles
chez nous d'une simple réclusion. Aussi, dans les assises anglaises,
rien n'est-il plus ordinaire que d'entendre un individu condamné à la
déportation, dire, au prononcé du jugement: _Mylords, je vous remercie_.
Si la déportation n'est pas perpétuelle, vous retombez dans
l'inconvénient que signalent chaque année les conseils généraux, en
réclamant contre l'amalgame des forçats libérés avec la population. Nos
déportés libérés rentreront dans la société à peu près avec les mêmes
vices qu'ils eussent contractés au bagne. Tout même porte à croire
qu'ils seront plus incorrigibles que les déportés anglais, qu'un esprit
national de voyages et de colonisation attache assez fréquemment au sol
sur lequel on les a transplantés.
La colonisation reconnue à peu près impossible, il ne reste plus, pour
améliorer le moral des condamnés, qu'à introduire dans les bagnes des
réformes indiquées par l'expérience. La première consisterait à classer
les forçats d'après leurs dispositions; il faudrait, pour cela,
consulter non-seulement leur conduite présente, mais encore leur
correspondance et leurs antécédents; chose dont ne s'occupe nullement
l'administration des bagnes, qui borne sa sollicitude à prévenir les
évasions. Les hommes disposés à s'amender devraient obtenir ces petites
faveurs réservées aujourd'hui aux voleurs audacieux, aux condamnés à
perpétuité, qu'on ménage pour leur ôter l'envie de se sauver. C'est là
en effet un moyen de les retenir, puisque rien ne peut désormais
aggraver leur peine. Il serait enfin utile d'abréger les peines, en
raison de l'amélioration des détenus, car tel homme qu'un séjour de six
mois au bagne eût corrigé, n'en sort, au bout de cinq ans,
qu'entièrement corrompu.
Une autre précaution prise contre les forçats qui ont un grand nombre
d'années à faire, c'est de les mettre en couple avec ceux qui n'ont à
subir qu'une condamnation de peu de durée. On croit leur donner ainsi
des surveillants qui, peu aguerris aux coups de bâtons, et craignant de
faire prolonger leur détention par des soupçons de complicité,
dévoileront toute tentative d'évasion. Il en résulte que le novice,
accouplé avec un scélérat consommé, se pervertit rapidement. Les jours
de repos, lorsqu'on n'enchaîne les forçats au banc que le soir, il suit
forcément son compagnon dans la société d'autres bandits, où il achève
de se corrompre par l'exemple de ce que l'égarement des passions peut
produire de plus monstrueux. On m'a compris... Mais n'est-il pas honteux
de voir publiquement organiser une prostitution qui, même au milieu de
la corruption des grandes villes, s'entoure encore des ombres du
mystère: comment ne songe-t-on pas à prévenir en partie ces excès, en
isolant les jeunes gens réservés ordinairement à figurer dans ces
saturnales.
Il serait également urgent de prévenir l'abus des liqueurs fortes, qui
entretiennent chez les condamnés une excitation contraire au calme dans
lequel il importe de les maintenir, si l'on veut que la réflexion amène
le repentir. Ce n'est pas à dire qu'on doive les en sevrer entièrement,
comme cela se pratique en certains cas aux États-Unis: cette diète
absolue ne pourrait s'appliquer sans inconvénient aux hommes astreints à
des travaux pénibles; il faut même veiller à ce que les distributions
autorisées par les règlements soient consommées par les condamnés qui
les reçoivent. En même temps que l'on protégerait ainsi la santé de ces
malheureux, on préviendrait de graves désordres. Les jours de repos, il
arrive souvent qu'un condamné, voulant faire la débauche, engage ses
rations pour quinze jours; avec les avances en nature qu'il obtient, il
s'enivre, fait du tapage, reçoit la bastonnade, et se trouve réduit
ensuite à l'eau et à la soupe aux gourganes, lorsqu'il aurait besoin de
spiritueux pour se soutenir. Il est, à la vérité, d'autres moyens de
subvenir à ces orgies: on vole dans les ateliers, dans les magasins,
dans les chantiers. Ceux-ci enlèvent le cuivre du doublage des
vaisseaux, pour faire des pièces de six liards, qu'on vend au rabais aux
paysans; ceux-là prennent le fer qui sert à confectionner ces petits
ouvrages qu'on vend aux étrangers; d'autres détournent des pièces de
bois qui, coupées par morceaux, passent au foyer des _argousins_, qu'on
désarme au moyen de ces prévenances. On m'assure qu'aujourd'hui, cette
partie du service a subi de notables améliorations; je désire qu'il en
soit ainsi: tout ce que je puis dire, c'est qu'à l'époque où j'étais à
Brest, il était de notoriété publique que jamais aucun _argousin_
n'achetait de bois à brûler.
C'est aussi dans les ateliers de serrurerie que les condamnés
s'instruisent mutuellement dans la fabrication des fausses clefs, et des
autres instruments nécessaires pour forcer les portes, tels que
_cadets_, _pinces_, _monseigneurs_, _rossignols_, etc. L'inconvénient
est peut-être inévitable dans un port, où il faut nécessairement fournir
à l'armement des navires; mais pourquoi conserver de semblables ateliers
dans les maisons de détention de l'intérieur? J'ajouterai que le travail
des condamnés, de quelque nature qu'il soit, est loin de produire autant
que celui des ouvriers libres: mais c'est de tous les abus celui qu'on
doit avoir moins d'espoir de déraciner. Le bâton peut sans doute
contraindre le condamné à agir, parce qu'il existe une différence
marquée entre l'action et le repos; mais aucun châtiment ne peut
éveiller chez le condamné cette ardeur instinctive qui seule accélère le
travail et le dirige vers la perfection. Le gouvernement doit juger au
surplus, lui-même, bien insignifiant le produit des journées des
forçats, puisqu'il ne l'a jamais fait figurer comme recette au budget.
La dépense générale des chiourmes, classée dans les divers chapitres,
s'élève à la somme totale de _deux millions sept cent dix-huit mille
neuf cent francs_. Voici le détail de quelques allocations.
Habillement des forçats 220,500 f.
_Id._ des forçats libérés 23,012
Entretien de la chaussure 72,900
Façon et entretien des fers 11,250
Frais de capture 7,000
Service des chaînes 130,000
Viennent ensuite le traitement des employés, la solde, l'habillement,
les rations des garde-chiourme, etc.
Pour rendre ces dépenses tout-à-fait utiles, pour entrer dans la voie
des améliorations réclamées depuis si long-temps, et qui ne s'effectuent
que bien lentement, on ne saurait trop recommander aux surveillants une
modération dont ils ne devraient jamais s'écarter, même en infligeant
les punitions les plus sévères. J'ai vu des garde-chiourme jeter des
condamnés dans le désespoir, en les maltraitant au gré de leurs
caprices, et comme pour se faire un jeu de leurs souffrances. «_Comment
te nommes-tu?_... disait un de ces misérables aux nouveaux venus; _je
parie que tu te nommes la Poussière..... Eh! bien, moi, je me nomme le
Vent;.... je fais voler la poussière._» Et il tombait sur eux à coups de
nerf de boeuf. Plusieurs garde-chiourme ont été assassinés pour avoir
ainsi provoqué des idées de vengeance dont rien ne distrait le forçat.
Dans la suite de ces Mémoires, j'aurai occasion de revenir sur ce sujet,
à propos de cette _surveillance_ qui constitue une nouvelle peine pour
les hommes libérés.