restâmes immobiles, retenant jusqu'à notre haleine, car le moment était
décisif... Après s'être étendu en bâillant, comme s'il n'eût voulu que
changer de place, l'animal remit une patte dans sa niche paraissant
vouloir y rentrer; nous nous croyions sauvés. Tout à coup il tourna la
tête vers l'endroit où nous étions entassés, et fixa sur nous deux yeux
qui semblaient des charbons ardents. Un grognement sourd fut alors
suivi d'aboiements qui firent retentir toute la maison: Desfosseux
voulait d'abord essayer de lui tordre le cou, mais l'indiscret était de
taille à rendre l'issue de la lutte assez douteuse. Il nous parut plus
prudent de nous blottir dans une grande pièce ouverte, qui servait au
traitement des aliénés, mais le chien n'en continua pas moins son
concerto et ses collègues s'étant mis de la partie, le vacarme devint
tel, que l'inspecteur des salles, Giroux, vit qu'il se passait quelque
chose d'extraordinaire parmi ses pensionnaires. Connaissant son monde,
il commença sa ronde par le _Fort-Mahon_, et faillit tomber à la
renverse en ne trouvant plus personne. A ses cris, le concierge, les
guichetiers, la garde, tout accourut. On eut bientôt découvert le chemin
que nous avions pris, et l'on n'en prit pas d'autre pour arriver dans la
cour des fous, où le chien ayant été déchaîné, courut droit à nous. La
garde entra alors dans la pièce où nous nous trouvions, la baïonnette
croisée, comme s'il se fût agi d'enlever une redoute; on nous mit les
menottes, prélude ordinaire de tout ce qui se fait d'un peu important en
prison, puis nous rentrâmes, non pas au _Fort-Mahon_, mais au cachot,
sans qu'on nous fit toutefois éprouver aucun mauvais traitement.
Cette tentative, la plus hardie dont la maison eût été depuis long-temps
le théâtre, avait jeté une telle confusion parmi les surveillants, qu'on
fut deux jours à s'apercevoir qu'il manquait un détenu du _Fort-Mahon_:
c'était Desfosseux. Connaissant toute son adresse, je le croyais bien
loin, quand, le troisième jour au matin, je le vis entrer dans mon
cachot, pâle, défait, et tout sanglant. Lorsque la porte eut été
refermée sur lui, il me raconta toute son aventure.
Au moment où la garde nous avait saisis, il s'était blotti dans une
espèce de cuve servant probablement aux douches ou aux bains;
n'entendant plus de bruit, il était sorti de sa retraite, et la perche
l'avait aidé à franchir plusieurs murs, mais il se trouvait toujours
dans les cours de fous; cependant le jour allait poindre, il entendait
déjà aller et venir dans les bâtiments, car on n'est nulle part aussi
matineux que dans les hospices. Il fallait se soustraire aux regards des
employés, qui ne pouvaient tarder à circuler dans les cours; le guichet
d'une loge était entr'ouvert: il s'y glisse, et veut même, par excès de
précaution, se fourrer dans un grand tas de paille; mais quel est son
étonnement d'y voir accroupi un homme nu, les cheveux en désordre, la
barbe hérissée, l'oeil hagard et sanglant. Le fou, car c'en est un,
regarde Desfosseux d'un air farouche, puis il lui fait un signe rapide,
et comme celui-ci reste immobile, il s'élance comme pour le déchirer.
Quelques caresses semblent l'appaiser, il prend Desfosseux par la main,
et le fait asseoir à ses côtés, en attirant toute la paille sous lui,
par des mouvements brusques et saccadés comme ceux du singe. A huit
heures du matin, un morceau de pain noir tombe par le guichet; il le
prend, l'examine quelque temps, et finit par le jeter dans le baquet aux
excréments d'où il le retire un instant après pour le dévorer. Dans la
journée, on rapporte du pain, mais comme le fou dormait, Desfosseux s'en
empare et le dévore, au risque d'être dévoré par son terrible compagnon,
qui peut trouver mauvais qu'on lui enlève sa pitance. A la brune, le fou
s'éveille, et parle quelque temps avec une volubilité extraordinaire; la
nuit arrive, son exaltation augmente sensiblement, et il se met à faire
des gambades et des contorsions hideuses, en secouant ses chaînes avec
une espèce de plaisir.
Dans cette épouvantable position, Desfosseux attendait avec impatience
que le fou fût endormi, pour sortir par le guichet; vers minuit, ne
l'entendant plus remuer, il s'avance, passe un bras, la tête...., on le
saisit par une jambe; c'est le fou, qui, d'un bras vigoureux, le rejette
sur la paille, et se place devant le guichet, où il reste jusqu'au jour,
immobile comme une statue. La nuit suivante, nouvelle tentative, nouvel
obstacle. Desfosseux, dont la tête commence à se détraquer, veut
employer la force; une lutte terrible s'engage, et Desfosseux, frappé de
coups de chaînes, couvert de morsures et de contusions, est forcé
d'appeler les gardiens. Ceux-ci, le prenant d'abord pour un de leurs
administrés qui se sera fourvoyé, veulent aussi le mettre en loge, mais
il parvient à se faire reconnaître, et obtient enfin la faveur d'être
ramené avec nous.
Nous restâmes huit jours au cachot, après quoi je fus mis à la
_Chaussée_, ou je retrouvai une partie des détenus qui m'avaient si bien
accueilli à mon arrivée. Ils faisaient grande chère, et ne se refusaient
rien; car, indépendamment de l'argent provenant des _lettres de
Jérusalem_, ils en recevaient encore des femmes qu'ils avaient connues,
et qui venaient les visiter fort assidument. Devenu, comme à Douai,
l'objet de la surveillance la plus active, je n'en cherchais pas moins à
m'évader encore, lorsqu'enfin arriva le jour du départ de la chaîne.
CHAPITRE VIII.
Un départ de la chaîne.--Le capitaine Viez et son lieutenant
Thierry.--La complainte des galériens.--La visite hors de
Paris.--Humanité des argouzins.--Ils encouragent le vol.--Le pain
transformé en valise.--Malheureuse tentative d'évasion.--Le bagne
de Brest.--Les bénédictions.
C'était le 20 novembre 1797: toute la matinée on avait remarqué dans la
prison un mouvement qui n'était pas ordinaire. Les détenus n'étaient pas
sortis des cabanons: les portes s'ouvraient et se refermaient à chaque
instant avec fracas; les guichetiers allaient, venaient d'un air
affairé; dans la grande cour, on déchargeait des fers dont le bruit
arrivait jusqu'à nous. Vers onze heures, deux hommes vêtus d'un uniforme
bleu entrèrent au _Fort-Mahon_, où depuis huit jours, j'avais été
replacé avec mes camarades d'évasion; c'était le capitaine de la chaîne
et son lieutenant. «Eh bien!» dit le capitaine, en nous montrant ce
sourire qui annonce une familiarité bienveillante, «y a-t-il ici des
_chevaux de retour_ (forçats évadés)?» Et tandis qu'il parlait, c'était
à qui s'empresserait pour lui faire sa cour. _Bonjour M. Viez, bonjour
M. Thierry_, s'écriait-t-on de toutes parts. Ces saluts étaient même
répétés par des prisonniers qui n'avaient jamais vu ni Viez, ni Thierry,
mais qui, en se donnant un air de connaissance, espéraient se les rendre
favorables. Il était difficile que le capitaine, c'était Viez, ne
s'enivrât pas un peu de ces hommages: cependant comme il était habitué à
de pareils honneurs, il ne perdait pas la tête, et il reconnaissait
parfaitement les siens. Il aperçut Desfosseux: «Ah! ah! dit-il, voilà un
_ferlampier_ (condamné habile à couper ses fers) qui a déjà voyagé avec
nous. Il m'est revenu que tu as manqué d'être _fauché_ (guillotiné) à
Douai, mon garçon. Tu as bien fait de manquer, mardieu! car, vois-tu, il
vaut encore mieux retourner au _pré_ (bagne), que le _taule_ (bourreau)
ne joue au panier avec notre _sorbonne_ (tête). Au surplus, mes enfants,
que tout le monde soit _calme_, et l'on aura le boeuf avec du persil.»
Le capitaine ne faisait que commencer son inspection, il la continua en
adressant d'aussi aimables plaisanteries à toute _sa marchandise_,
c'était de ce nom qu'il appelait les condamnés.
Le moment critique approche: nous descendons dans la _cour des fers_, où
le médecin de la maison nous visite pour s'assurer si tout le monde est
à peu près en état de supporter les fatigues de la route. Nous sommes
tous déclarés _bons_, quoique plusieurs d'entre nous se trouvent dans un
état déplorable. Chaque condamné quitte ensuite la livrée de la maison
pour revêtir ses propres habits: ceux qui n'en ont point reçoivent un
sarrau et un pantalon de toile, bien insuffisants pour se défendre des
froids et de l'humidité. Les chapeaux, les vêtements un peu propres
qu'on laisse aux condamnés, sont lacérés d'une manière particulière,
afin de prévenir les évasions: on ôte, par exemple, aux chapeaux le
bord, et le collet aux habits. Aucun condamné ne peut enfin conserver
plus de six francs; l'excédant de cette somme est remis au capitaine,
qui vous le délivre en route, au fur et à mesure qu'on en a besoin. On
élude toutefois assez facilement cette mesure, en plaçant des louis dans
des gros sous creusés au tour.
Ces préliminaires achevés, nous entrâmes dans la grande cour, où se
trouvaient les gardes de la chaîne, plus connus sous le nom
d'_argousins_; c'étaient, pour la plupart, des Auvergnats, porteurs
d'eau, commissionnaires ou charbonniers, qui exerçaient leur profession
dans l'intervalle de ces voyages. Au milieu d'eux était une grande
caisse de bois, contenant les fers qui servent successivement à toutes
les expéditions, du même genre. On nous fit approcher deux à deux, en
ayant soin de nous appareiller par rang de taille, au moyen d'une chaîne
de six pieds réunie aussitôt au _cordon_ de vingt-six condamnés, qui,
dès lors, ne pouvaient plus se mouvoir qu'en masse; chacun tenait à
cette chaîne par la _cravate_, espèce de triangle en fer, qui s'ouvrant
d'un côté par un boulon-charnière, se ferme de l'autre avec un clou rivé
à froid. C'est là la partie périlleuse de l'opération: les hommes les
plus mutins ou les plus violents restent alors immobiles; car, au
moindre mouvement, au lieu de porter sur l'enclume, les coups leur
briseraient le crâne, que frise à chaque instant le marteau. Arrive
ensuite un détenu qui, armé de longs ciseaux, coupe à tous les forçats
les cheveux et les favoris, en affectant de les laisser inégaux.
A cinq heures du soir, le _ferrement_ fut terminé: les _argousins_ se
retirèrent; il ne resta dans la cour que les condamnés. Livrés à
eux-mêmes, ces hommes, loin de se désespérer, s'abandonnaient à tous
les écarts d'une gaîté tumultueuse. Les uns vociféraient d'horribles
plaisanteries, répétées de toutes parts avec les intonnations les plus
dégoûtantes; les autres s'exerçaient à provoquer par des gestes
abominables le rire stupide de leurs compagnons. Ni les oreilles ni la
pudeur n'étaient épargnées: tout ce que l'on pouvait voir ou entendre
était ou immoral ou ineuphonique. Il est trop vrai, qu'une fois chargé
de fers, le condamné se croit obligé de fouler aux pieds tout ce que
respecte la société qui le repousse: il n'y a plus de frein pour lui que
les obstacles matériels: sa charte est la longueur de sa chaîne, et il
ne connaît de loi que le bâton auquel ses bourreaux l'ont accoutumé.
Jeté parmi des êtres à qui rien n'est sacré, il se garde bien de montrer
cette grave résignation qui annonce le repentir; car alors il serait en
butte à mille railleries, et ses gardiens, inquiets de le trouver si
sérieux, l'accuseraient de méditer quelque complot. Mieux vaut, s'il
aspire à les tranquilliser sur ses intentions, paraître sans souci à
toute heure. On ne se défie pas du prisonnier qui se joue avec son sort;
l'expérience de la plupart des scélérats qui se sont échappés des
bagnes en fournit la preuve. Ce qu'il y a de certain, c'est que parmi
nous ceux qui avaient le plus grand intérêt à s'évader, étaient les
moins tristes de tous; ils étaient les boute-en-train. Dès que la nuit
fut venue, ils se mirent à chanter. Que l'on se figure cinquante
coquins, la plupart ivres, hurlant des airs différents. Au milieu de ce
vacarme, un _Cheval de retour_ entonna d'une voix de Stentor quelques
couplets de la complainte des galériens.
La chaîne,
C'est la grêle;
Mais c'est égal,
Ç'a n'fait pas de mal.
Nos habits sont écarlate,
Nous portons au lieu d'chapeaux
Des bonnets et point d'cravatte,
Ç'a fait brosse pour les jabots.
Nous aurions tort de nous plaindre,
Nous sommes des enfants gâtés,
Et c'est crainte de nous perdre
Que l'on nous tient enchaînés.
Nous f'rons des belles ouvrages
En paille ainsi qu'en cocos,
Dont nous ferons étalage
Sans qu'uns boutiques pay' d'impôts.
Ceux qui visit'nt le bagne
N' s'en vont jamais sans acheter,
Avec ce produit d' l'aubaine
Nous nous arrosons l' gosier.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand vient l'heur' de s'bourrer l'ventre,
En avant les haricots!
Ça n'est pas bon, mais ça entre
Tout comm' le meilleur fricot.
Notr' guignon eût été pire,
Si, comm' des jolis cadets,
On nous eût fait _raccourcire_
A l'abbaye d' Mont-à-r'gret.
Tous nos compagnons n'étaient pas également _heureux_: dans le troisième
cordon, composé des condamnés les moins turbulents, on entendait éclater
des sanglots, on voyait couler des larmes amères; mais ces signes de
douleur ou de repentir étaient accueillis par les huées et les injures
des deux autres cordons, où je figurais en première ligne, comme un
sujet dangereux par son adresse et son influence. J'y avais près de moi
deux hommes, l'un, ex-maître d'école, condamné pour viol; l'autre,
ex-officier de santé, condamné pour faux, qui, sans montrer ni
allégresse ni abattement, causaient ensemble du ton le plus calme, le
plus naturel.
«Nous allons à Brest, disait le maître d'école?»--Oui, répondait
l'officier de santé, nous allons à Brest...... Je connais le pays,
moi..... J'y suis passé étant sous-aide dans la 16e demi-brigade,....
Bon pays, ma foi,... je ne suis pas fâché de le revoir.
»--Y a-t-on de l'agrément, reprenait le pédagogue, qui ne me faisait pas
l'effet d'être très fort?
»--De l'agrément....? disait son interlocuteur, d'un air un peu
étonné....
»--Oui..., de l'agrément... Je veux demander si l'on peut se procurer
quelques douceurs, si on est bien traité....., si les vivres sont à bon
marché.
»--D'abord, vous serez nourri, répondait tranquillement
l'interlocuteur...., et bien nourri; car au bagne de Brest, il ne faut
que deux heures pour trouver une gourgane dans la soupe, tandis qu'il
faut huit jours à Toulon.»
Ici la conversation fut interrompue par de grands cris, partis du second
cordon; on y assommait à coup de chaînes trois condamnés,
l'ex-commissaire des guerres Lemière, l'officier d'état-major Simon, et
un voleur nommé le _Petit Matelot_, qu'on accusait, ou d'avoir trahi
leurs camarades par des révélations, ou d'avoir fait manquer quelque
complot de prison. Celui qui les signalait à la vengeance des forçats
était un jeune homme dont la rencontre eût été une bonne fortune pour un
peintre ou pour un acteur. Avec de mauvaises pantoufles vertes, une
veste de chasse veuve de ses boutons, et un pantalon de nankin, qui
semblait défier les intempéries de la saison, il portait pour coiffure
une casquette sans visière, dont les trous laissaient passer le coin
d'un vieux madras. On ne l'appelait à Bicêtre que _Mademoiselle_;
j'appris que c'était un de ces misérables qui, livrés à Paris à une
prostitution infâme, trouvent au bagne un théâtre digne de leurs
dégoûtantes voluptés. Les _argousins_, accourus d'abord au bruit, ne se
donnèrent pas le moindre mouvement pour arracher le _Petit Matelot_ des
mains des forçats; aussi mourut-il quatre jours après le départ, des
coups qu'il avait reçus. Lemière et Simon eussent également péri sans
mon intervention: j'avais connu le premier dans l'_Armée Roulante_, où
il m'avait rendu quelques services. Je déclarai que c'était lui qui
m'avait fourni les instruments nécessaires pour percer le carreau du
_Fort-Mahon_, et dès lors on le laissa lui et son camarade en repos.
Nous passâmes la nuit sur la paille, dans l'église alors transformée en
magasin. Les _argousins_ faisaient des rondes fréquentes, pour s'assurer
que personne ne s'occupait à _jouer du violon_ (scier ses fers). Au
jour, tout le monde fut sur pied: on fit l'appel, on visita les fers; à
six heures, nous étions placés sur de longues charrettes, dos à dos, les
jambes pendantes à l'extérieur, couverts de givre et transis de froid.
Il n'en fallut pas moins, arrivés à Saint-Cyr, nous dépouiller
entièrement, pour subir une visite qui s'étendit aux bas, aux souliers,
aux chemises, à la bouche, aux oreilles, aux narines, et à d'autres
endroits plus secrets encore. Ce n'étaient pas seulement des limes en
étui que l'on cherchait, mais des ressorts de pendule, qui suffisaient à
un prisonnier pour couper ses fers en moins de trois heures de temps. La
visite dura près d'une heure; c'est vraiment un miracle que la moitié
d'entre nous n'aient pas eu le nez ou les pieds gelés. A la couchée, on
nous entassa dans des étables à boeufs, où nous étions tellement
serrés, que le corps de l'un servait d'oreiller à celui qui venait
après; s'embarrassait-on dans sa chaîne ou dans celle de son voisin,
les coups de bâtons pleuvaient aussitôt sur le maladroit. Dès que nous
fûmes couchés sur quelques poignées de paille qui avaient déjà servi de
litière aux bestiaux, un coup de sifflet donna l'ordre du silence le
plus absolu; il ne fallait même pas le rompre par la moindre plainte
quand, pour relever un factionnaire placé à l'extrémité de l'étable, les
_argousins_ nous marchaient sur le corps.
Le souper se composa d'une prétendue soupe aux haricots, et de quelques
morceaux de viande demi gâtée. La distribution se faisait dans des
baquets de bois qui contenaient trente rations, et le cuisinier, armé
d'une grande cuiller à pot, ne manquait pas de répéter à chaque condamné
qui se présentait: _Une, deux, trois, quatre, tends ta gamelle, voleur!_
Le vin fut distribué dans le baquet dont on s'était servi pour la soupe
et la viande; ensuite un _argousin_ prit un sifflet pendu à sa
boutonnière, et le fit résonner à trois reprises, en disant: _Attention,
voleurs, et qu'on réponde par oui ou par non! Avez-vous eu le pain?_
Oui. _La soupe?_ Oui. _La viande?_ Oui. _Le vin?_ Oui..... _Alors,
dormez ou faites semblant._
Cependant une table se dressait à l'entrée de l'étable: le capitaine, le
lieutenant, les brigadiers _argousins_ s'y placèrent pour prendre un
repas un peu meilleur que le nôtre; car ces hommes, qui profitaient de
toutes les occasions pour extorquer l'argent des condamnés, faisaient
bombance, et ne se refusaient rien. L'étable offrait au surplus, dans ce
moment, un des spectacles les plus hideux qu'on puisse imaginer: d'une
part, cent vingt hommes parqués comme de vils animaux, roulant des yeux
égarés, d'où la douleur bannissait le sommeil; de l'autre, huit
individus à figure sinistre, mangeant avidement, sans perdre un instant
de vue leurs carabines ou leurs bâtons. Quelques minces chandelles,
attachées aux murs noircis de l'étable, faisaient une lueur rougeâtre
sur cette scène de désolation, dont le silence n'était troublé que par
de sourds gémissements, ou par le retentissement des fers. Non contents
de frapper à tort et à travers, les _argousins_ passaient encore sur les
condamnés leurs horribles gaîtés: un homme dévoré par la soif
demandait-il de l'eau? ils disaient tout haut: _Que celui qui veut de
l'eau lève la main_. Le malheureux obéissait sans défiance, et il était
aussitôt roué de coups. Ceux qui avaient quelque argent étaient
nécessairement ménagés; mais c'était le petit nombre, le long séjour de
la plupart des condamnés dans les prisons ayant épuisé leurs faibles
ressources.
Ces abus n'étaient pas les seuls qu'on eût à signaler dans la conduite
de la chaîne. Pour économiser à son profit les frais de transport, le
capitaine faisait presque toujours voyager à pied un des _cordons_. Or,
ce _cordon_ était toujours celui des plus robustes, c'est-à-dire des
plus turbulents des condamnés: malheur aux femmes qu'ils rencontraient,
aux boutiques qui se trouvaient sur leur passage! les femmes étaient
houspillées de la manière la plus brutale; quant aux boutiques, elles se
trouvaient dévalisées en un clin d'oeil, comme je le vis faire, à
Morlaix, chez un épicier, qui ne conserva ni un pain de sucre ni une
livre de savon. On demandera peut-être ce que faisaient les gardiens,
pendant que se commettait le délit? Les gardiens faisaient les
empressés, sans apporter aucun obstacle réel, bien persuadés qu'en
définitive ils profiteraient du vol, puisque c'était à eux que les
forçats devaient s'adresser pour vendre leur capture, où l'échanger
contre des liqueurs fortes. Il en était de même pour les spoliations
exercées sur les condamnés qu'on prenait au passage. A peine
étaient-ils _ferrés_, que leurs voisins les entouraient et leur volaient
le peu d'argent qu'ils pouvaient avoir.
Loin de prévenir où d'arrêter ces vols, les _argousins_ les provoquaient
souvent, comme je leur ai vu faire pour un ex-gendarme qui avait cousu
quelques louis dans sa culotte de peau. _Y a gras!_ avaient-ils dit, et
en trois minutes le pauvre diable se trouva en bannière. En pareil cas,
les victimes jetaient ordinairement les hauts cris en appelant à leur
secours les _argousins_; ceux-ci ne manquaient jamais d'arriver quand
tout était fini, pour tomber à grands coups de bâton.... sur celui qu'on
avait volé. A Rennes, les bandits dont je parle poussèrent l'infamie
jusqu'à dépouiller une soeur de charité qui était venue nous apporter
du tabac et de l'argent, dans un manège où nous devions passer la nuit.
Les plus criants de ces abus ont disparu, mais il en subsiste encore,
qu'on trouvera bien difficiles à déraciner, si l'on considère à quels
hommes est nécessairement confiée la conduite des chaînes, et sur quelle
matière ils opèrent.
Notre pénible voyage dura vingt-quatre jours: arrivés à Pont-à-Lezen,
nous fûmes placés au dépôt du bagne, où les condamnés font une sorte de
quarantaine jusqu'à ce qu'ils se soient remis de leur fatigue, et qu'on
ait reconnu qu'ils ne sont pas atteints de maladies contagieuses. Dès
notre arrivée on nous fit laver deux à deux dans de grandes cuves
pleines d'eau tiède: au sortir du bain on nous délivra des habits. Je
reçus comme les autres une casaque rouge, deux pantalons, deux chemises
de toile à voile, deux paires de souliers, et un bonnet vert: chaque
pièce de ce trousseau était marquée de l'initiale _GAL_, et le bonnet
portait de plus une plaque de fer-blanc, sur laquelle on lisait le
numéro d'inscription au registre matricule. Quand on nous eut donné des
vêtements, on nous riva la _manicle_ au pied; mais sans former les
couples.
Le dépôt de Pont-à-Lezen étant une sorte de lazareth, la surveillance
n'y était pas très rigoureuse; on m'avait même assuré qu'il était assez
facile de sortir des salles, et d'escalader ensuite les murs extérieurs.
Je tenais ces indications d'un nommé Blondy, qui s'était déjà évadé du
bagne de Brest: espérant les mettre à profit, j'avais tout disposé pour
être prêt à saisir l'occasion. On nous donnait parfois des pains qui
pesaient jusqu'à dix-huit livres; en partant de Morlaix, j'avais creusé
l'un de ces pains, et j'y avais introduit une chemise, un pantalon et
des mouchoirs: c'était là une valise d'un nouveau genre, on ne la visita
pas. Le lieutenant Thierry ne m'avait pas désigné à une surveillance
spéciale; loin de là, instruit des motifs de ma condamnation, il avait
dit en parlant de moi au commissaire, qu'avec des hommes aussi
tranquilles, _on conduirait la chaîne comme un pensionnat de
demoiselles_. Je n'inspirais donc aucune défiance: j'entrepris
d'exécuter mon projet. Il s'agissait d'abord de percer le mur de la
salle où nous étions enfermés: un ciseau d'acier oublié sur le pied de
mon lit par un _sbire_ forçat, chargé de river les manicles, me servit à
pratiquer une ouverture, tandis que Blondy s'occupait de scier mes fers.
L'opération terminée, mes camarades fabriquèrent un mannequin qu'ils
mirent à ma place, afin de tromper la vigilance des _argousins_ de
garde, et bientôt, affublé des effets que j'avais cachés, je me trouvai
dans la cour du dépôt. Les murs qui en formaient l'enceinte n'avaient
pas moins de quinze pieds d'élévation; je vis que pour les franchir, il
fallait donc quelque chose qui ressemblât à une échelle: une perche m'en
tint lieu, mais elle était si lourde et si longue, qu'il me fut
impossible de la passer par-dessus le mur, pour descendre de l'autre
côté. Après des efforts aussi vains que pénibles, je dus prendre le
parti de risquer le saut; il me réussit fort mal: je me foulai si
violemment les deux pieds, qu'à peine eus-je la force de me traîner dans
un buisson voisin. J'espérais que, la douleur se calmant, je pourrais
fuir avant le jour, mais elle devenait de plus en plus vive, et mes
pieds se gonflèrent si prodigieusement, qu'il fallut renoncer à tout
espoir d'évasion. Je me traînai alors de mon mieux jusqu'à la porte du
dépôt, pour y rentrer de moi-même, espérant obtenir ainsi une remise sur
le nombre de coups de bâton qui me revenaient de droit. Une soeur que
je fis demander, et à laquelle j'avouai le cas, commença par me faire
passer dans une salle où mes pieds furent pansés. Cette excellente
femme, que j'avais apitoyée sur mon sort, alla solliciter pour moi le
commissaire du dépôt, qui lui accorda ma grâce. Quand, au bout de trois
semaines, je fus guéri complètement, on me conduisit à Brest.