»En foi de quoi, le présent jugement a été signé par le président de la

cour et par le greffier.

»Pour expédition conforme,

»_signé_ LEBOINE, _greffier_.

»En marge est écrit: Enregistré à Douai, le seize prairial an treize,

folio soixante-sept, verso, case deux, reçu cinq francs; savoir: deux

francs pour autant de condamnations, trois francs pour autant de

décharges, et cinquante centimes pour subvention sur le tout.

_Signé_ DEMAG.

»En marge du premier rôle est écrit: Parafé par nous, juge au tribunal

de première instance de l'arrondissement de Béthune, conformément à

l'article deux cent trente-sept du Code civil, et au procès-verbal de ce

jour, trente prairial an treize, remplaçant le président absent, renvoi

approuvé.

»_Signé_ DELDICQUE.»

CHAPITRE VII.

Départ de Douai.--Les condamnés se révoltent dans la forêt de

Compiègne.--Séjour à Bicêtre.--Moeurs de prison.--La cour des

Fous.

Excédé des mauvais traitements de toute espèce dont j'étais l'objet dans

la prison de Douai, harassé par une surveillance redoublée depuis ma

condamnation, je me gardai bien de former un appel qui eût pu m'y

retenir encore plusieurs mois. Ce qui me confirma dans cette résolution,

ce fut la nouvelle que les condamnés allaient être immédiatement dirigés

sur Bicêtre, et réunis à la chaîne générale, partant pour le bagne de

Brest. Il est inutile de dire que je comptais me sauver en route. Quant

à l'appel on m'assurait que du bagne je pourrais présenter une demande

en grâce, qui produirait le même effet. Nous restâmes cependant encore

plusieurs mois à Douai, ce qui me fit regretter amèrement de ne m'être

pas pourvu en cassation.

L'ordre de translation arriva enfin, et ce qu'on croira peut-être

difficilement de la part d'hommes qui vont aux galères, il fut reçu avec

enthousiasme, tant on était fatigué des vexations du concierge Marin.

Notre nouvelle position n'était cependant rien moins que satisfaisante:

l'huissier Hurtrel, qui nous accompagnait, je ne sais pourquoi, avait

fait fabriquer des fers d'un nouveau modèle, au moyen desquels nous

avions chacun à la jambe un boulet de quinze livres, en même temps que

nous étions attachés deux à deux par un large bracelet en fer. Du reste,

la surveillance la plus active. Il devenait donc impossible de songer à

rien tenter par adresse. Une attaque de vive force pouvait seule nous

sauver; j'en fis la proposition: mes compagnons, au nombre de quatorze,

l'acceptèrent, et il fut convenu que le projet s'exécuterait à notre

passage dans la forêt de Compiègne. Desfosseux était du voyage; au moyen

des scies qu'il portait toujours dans ses intestins, nos fers furent

coupés en trois jours; l'enduit d'un mastic particulier ne permettait

pas aux gardiens d'apercevoir la trace des instruments.

On entre dans la forêt. A l'endroit indiqué, le signal se donne, les

fers tombent, nous sautons des voitures où nous étions entassés, pour

gagner le fourré; mais les cinq gendarmes et les huit dragons qui

formaient l'escorte nous chargent sabre en main. Nous nous retranchons

alors derrière des arbres, armés de ces pierres qu'on amasse pour ferrer

les routes, et de quelques armes dont nous nous étions emparés, à la

faveur du premier moment de confusion. Les militaires hésitent un

instant, mais, bien armés, bien montés, ils ont bientôt pris leur parti:

à leur première décharge, deux des nôtres tombent morts sur la place,

cinq sont grièvement blessés, et les autres se jettent à genoux en

demandant grâce. Il fallut alors nous rendre. Desfosseux, moi, et

quelques autres qui tenaient encore, nous remontions sur les charrettes,

lorsque Hurtrel, qui s'était tenu à une distance respectueuse de la

bagarre, s'approcha d'un malheureux qui ne se pressait sans doute pas

assez, et lui passa son sabre au travers du corps. Tant de lâcheté nous

indigna: les condamnés qui n'avaient pas encore repris leurs places sur

les voitures ressaisirent des pierres, et sans les dragons, Hurtrel

était assommé; ceux-ci nous crièrent que nous allions nous faire

écraser, et la chose était tellement évidente, qu'il fallut mettre bas

les armes, c'est-à-dire les pierres. Cet événement mit toutefois un

terme aux vexations de Hurtrel, qui n'approchait plus de nous qu'en

tremblant.

A Senlis, on nous déposa dans la prison de passage, une des plus

affreuses que je connusse. Le concierge cumulant les fonctions de

garde-champêtre, la maison était dirigée par sa femme; et quelle femme!

Comme nous étions signalés, elle nous fouilla dans les endroits les plus

secrets, voulant s'assurer par elle-même que nous ne portions rien qui

pût servir à une évasion. Nous étions cependant en train de sonder les

murs, lorsque nous l'entendîmes crier d'une voix enrouée: _Coquins, si

je vais à vous avec mon nerf de boeuf, je vous-apprendrai à faire de

la musique_. Nous nous le tînmes pour bien dit, et tout le monde resta

coi. Le surlendemain, nous arrivâmes à Paris; on nous fit longer les

boulevards extérieurs, et à quatre heures après midi, nous étions en vue

de Bicêtre.

Arrivés au bout de l'avenue qui donne sur la route de Fontainebleau,

les voitures prirent à droite, et franchirent une grille au-dessus de

laquelle je lus machinalement cette inscription: _Hospice de la

vieillesse_. Dam la première cour se promenaient un grand nombre de

vieillards vêtus de buregrise: c'étaient les _bons pauvres_. Ils se

pressaient sur notre passage avec cette curiosité stupide que donne une

vie monotone et purement animale, car il arrive souvent que l'homme du

peuple admis dans un hospice, n'ayant plus à pourvoir à sa subsistance,

renonce à l'exercice de ses facultés étroites, et finit par tomber dans

un idiotisme complet. En entrant dans une seconde cour, où se trouve la

chapelle, je remarquai que la plupart de mes compagnons se cachaient la

figure avec leurs mains ou avec leurs mouchoirs. On croira peut-être

qu'ils éprouvaient quelque sentiment de honte; point: ils ne songeaient

qu'à se laisser reconnaître le moins possible, afin de s'évader plus

facilement si l'occasion s'en présentait.

«Nous voilà arrivés, me dit Desfosseux, qui était assis à côté de moi.

Tu vois ce bâtiment carré.... c'est la prison.» On nous fit en effet

descendre devant une porte gardée à l'intérieur par un factionnaire:

Entrés dans le greffe, nous fûmes seulement enregistrés; on remit à

prendre notre signalement au lendemain. Je m'aperçus cependant que le

concierge nous regardait, Desfosseux et moi, avec une espèce de

curiosité, et j'en conclus que nous avions été recommandés par

l'huissier Hurtrel, qui nous devançait toujours d'un quart d'heure,

depuis l'affaire de la forêt de Compiègne. Après avoir franchi plusieurs

portes fort basses doublées en tôle, et le _guichet des cabanons_, nous

fûmes introduits dans une grande cour carrée, où une soixantaine de

détenus jouaient aux barres, en poussant des cris qui faisaient retentir

toute la maison. A notre aspect, tout s'interrompit, et l'on nous

entoura, en paraissant examiner avec surprise les fers dont nous étions

chargés. C'était, au surplus, entrer à Bicêtre par la belle porte, que

de s'y présenter avec un pareil harnais, car on jugeait du _mérite_ d'un

prisonnier, c'est-à-dire de son audace et de son intelligence pour les

évasions, d'après les précautions prises pour s'assurer de lui.

Desfosseux, qui se trouvait là en pays de connaissance, n'eut donc pas

de peine à nous présenter comme les sujets les plus distingués du

département du Nord; il fit de plus, en particulier, mon éloge, et je me

trouvai entouré et fêté par tout ce qu'il y avait de célèbre dans la

prison: les Beaumont, les Guillaume père, les Mauger, les Jossat, les

Maltaise, les Cornu, les Blondy, les Trouflat, les Richard, l'un des

complices de l'assassinat du courrier de Lyon, ne me quittaient plus.

Dès qu'on nous eut débarrassés de nos fers de voyage, on m'entraîna à la

cantine, et j'y faisais raison depuis deux heures à mille invitations,

lorsqu'un grand homme en bonnet de police, qu'on me dit être

l'inspecteur des salles, vint me prendre et me conduisit dans une grande

pièce nommée _le Fort-Mahon_, où l'on nous revêtit des habits de la

maison, consistant en une casaque mi-partie grise et noire. L'inspecteur

m'annonça en même temps que je serais _brigadier_, c'est-à-dire que je

présiderais à la répartition des vivres entre mes commensaux; j'eus en

conséquence un assez bon lit, tandis que les autres couchèrent sur des

lits de camp.

En quatre jours, je fus connu de tous les prisonniers; mais quoi qu'on

eût la plus haute opinion de mon courage, Beaumont, voulant me tâter, me

chercha une querelle d'Allemand. Nous nous battîmes, et comme j'avais

affaire à un adepte dans cet exercice gymnastique qu'on nomme _la

savatte_, je fus complétement vaincu. Je pris néanmoins ma revanche

dans un cabanon, où Beaumont, manquant d'espace pour déployer les

ressources de son art, eut à son tour le dessous. Ma première

mésaventure me donna cependant l'idée de me faire initier aux secrets de

cet art, et le célèbre Jean Goupil, le Saint-Georges de la savatte, qui

se trouvait avec nous à Bicêtre, me compta bientôt au nombre des élèves

qui devaient lui faire le plus d'honneur.

La prison de Bicêtre est un vaste bâtiment quadrangulaire, renfermant

diverses constructions, et plusieurs cours, qui toutes ont un nom

différent: il y a la _grande cour_, où se promènent les détenus, la

_cour des cuisines_, la _cour des chiens_, la _cour de correction_, la

_cour des fers_. Dans cette dernière, se trouve le bâtiment neuf composé

de cinq étages; chaque étage forme quarante cabanons, pouvant contenir

quatre détenus. Sur la plate-forme qui tient lieu de toit, rôdait jour

et nuit un chien nommé Dragon, qui passait dans la prison pour être

aussi vigilant qu'incorruptible; des détenus parvinrent cependant plus

tard à le suborner, au moyen d'un gigot rôti, qu'il eut la coupable

faiblesse d'accepter: tant il est vrai qu'il n'est point de séductions

plus puissantes que celle de la gloutonnerie, puisqu'elles agissent

indifféremment sur tous les êtres organisés. Pour l'ambition, pour le

jeu, pour la galanterie, il est des termes fixés par la nature, mais la

gourmandise ne connaît pas d'âge, et si l'appétit oppose parfois sa

force d'inertie, on en est quitte pour s'émanciper par une indigestion.

Cependant, les amphitryons s'étant évadés, pendant que Dragon dégustait

le gigot, il fut cassé et relégué dans la _cour des chiens_: là, mis à

la chaîne, privé de l'air libre qu'il respirait sur la plate-forme,

inconsolable de sa faute, il dépérit de jour en jour, et finit par

succomber aux remords, victime d'un moment de gourmandise et d'erreur.

Près du bâtiment dont je viens de parler, s'élève le _bâtiment vieux_, à

peu près disposé de la même manière, et sous lequel on a pratiqué les

_cachots de sûreté_, où l'on renferme les turbulents et les condamnés à

mort. C'est dans un de ces cachots qu'a vécu _quarante-trois ans_ celui

des complices de Cartouche qui l'avait trahi pour obtenir cette

commutation! Pour jouir un instant du soleil, il contrefit plusieurs

fois le mort avec tant de perfection, que lorsqu'il eut rendu le dernier

soupir, deux jours se passèrent sans qu'on lui retirât son collier de

fer. Un troisième corps de bâtiment, dit de _la Force_, comprenait

enfin diverses salles, où l'on déposait les condamnés arrivant de la

province, et destinés comme nous pour la chaîne.

A cette époque, la prison de Bicêtre, qui n'est forte que par l'extrême

surveillance qu'on y exerce, pouvait contenir douze cents détenus, mais

ils étaient entassés les uns sur les autres, et la conduite des

guichetiers ne tendait nullement à adoucir ce que cette position avait

de fâcheux: l'air renfrogné, la voix rauque, le propos brutal; ils

affectaient de bourrer les détenus, et ne se déridaient qu'à l'aspect

d'une bouteille ou d'un écu. Ils ne réprimaient, du reste, aucun excès,

aucun vice, et pourvu qu'on ne cherchât pas à s'évader, on pouvait faire

dans la prison tout ce que bon semblait, sans être dérangé ni inquiété.

Tandis que des hommes condamnés pour ces attentats à la pudeur qu'on ne

nomme pas, tenaient ouvertement école pratique de libertinage, les

voleurs exerçaient leur industrie dans l'intérieur de la prison, sans

qu'aucun employé s'avisât d'y trouver à redire.

Arrivait-il de la province quelque homme bien vêtu, qui, condamné pour

une première faute ne fût pas encore initié aux moeurs et aux usages

des prisons; en un clin d'oeil il était dépouillé de ses habits, que

l'on vendait en sa présence au plus offrant et dernier enchérisseur.

Avait-il des bijoux, de l'argent, on les confisquait également au profit

de la société, et comme il eût été trop long de détacher les boucles

d'oreilles, on les arrachait, sans que le patient osât se plaindre. Il

était averti d'avance que s'il parlait, on le pendrait pendant la nuit

aux barreaux des cabanons, sauf à dire ensuite qu'il s'était suicidé.

Par précaution, un détenu, en se couchant, plaçait-il ses hardes sous sa

tête, on attendait qu'il fût dans son premier sommeil; alors on lui

attachait au pied un pavé que l'on posait sur le bord du lit de camp: au

moindre mouvement le pavé tombait: éveillé par cette brusque secousse,

le dormeur se mettait sur son séant, et avant qu'il se fût rendu compte

de ce qu'il venait d'éprouver, son paquet, hissé au moyen d'une corde,

parvenait à travers les grilles à l'étage supérieur. J'ai vu au coeur

de l'hiver des pauvres diables, après avoir été dévalisés de la sorte

rester en chemise sur le préau jusqu'à ce qu'on leur eût jeté quelques

haillons pour couvrir leur nudité. Tant qu'ils séjournaient à Bicêtre,

en s'enterrant, pour ainsi dire, dans la paille, ils pouvaient encore

défier la rigueur de la saison; mais venait le départ de la chaîne, et

alors, n'ayant d'autre vêtement que le sarrau et le pantalon de toile

d'emballage, souvent ils succombaient au froid avant d'arriver à la

première halte.

Il faut expliquer par des faits de ce genre la dépravation rapide

d'hommes qu'il était facile de ramener à des sentiments honnêtes, mais

qui, ne pouvant échapper au comble de la misère que par le comble de la

perversité, ont dû chercher un adoucissement à leur sort dans

l'exagération réelle ou apparente de toutes les habitudes du crime. Dans

la société, on redoute l'infamie; dans une réunion de condamnés, il n'y

a de honte qu'à ne pas être infâme. Les condamnés forment une nation à

part: quiconque est amené parmi eux doit s'attendre à être traité en

ennemi aussi long-temps qu'il ne parlera pas leur langage, qu'il ne se

sera pas approprié leur façon de penser.

Les abus que je viens de signaler ne sont pas les seuls: il en existait

de plus terribles encore. Un détenu était-il désigné comme un faux

frère, ou comme un _mouton_, il était impitoyablement assommé sur place,

sans qu'aucun guichetier intervînt pour le sauver. Les choses en

vinrent à ce point, qu'on fut obligé d'assigner un local particulier aux

individus qui, dans l'instruction de leur affaire, avaient fait quelques

révélations qui pussent les compromettre, relativement à leurs

complices. D'un autre côté, l'impudence des voleurs et l'immoralité des

employés étaient portées si loin, qu'on préparait ouvertement dans la

prison des tours de passe-passe et des escroqueries dont le dénouement

avait lieu à l'extérieur. Je ne citerai qu'une de ces opérations, elle

suffira pour donner la mesure de la crédulité des dupes et de l'audace

des fripons. Ceux-ci se procuraient l'adresse de personnes riches

habitant la province, ce qui était facile au moyen des condamnés qui en

arrivaient à chaque instant: on leur écrivait alors des lettres, nommées

en argot _lettres de Jérusalem_, et qui contenaient en substance ce

qu'on va lire. Il est inutile de faire observer que les noms de lieux et

de personnes changeaient en raison des circonstances.

«MONSIEUR,

»Vous serez sans doute étonné de recevoir cette lettre d'un inconnu

qui vient réclamer de vous un service: mais dans la triste

position où je me trouve, je suis perdu si les honnêtes gens ne

viennent pas à mon secours; c'est vous dire que je m'adresse à

vous, dont on m'a dit trop de bien pour que j'hésite un instant à

vous confier toute mon affaire. Valet de chambre du marquis de....,

j'émigrai avec lui. Pour ne pas éveiller les soupçons, nous

voyagions à pied et je portais le bagage, y compris une cassette

contenant seize mille francs en or et les diamants de feue madame

la marquise. Nous étions sur le point de joindre l'armée de.......,

lorsque nous fûmes signalés et poursuivis par un détachement de

volontaires. Monsieur le marquis, voyant qu'on nous serrait de

près, me dit de jeter la cassette dans une mare assez profonde,

près de laquelle nous nous trouvions, afin que sa présence ne nous

trahît pas dans le cas où nous serions arrêtés. Je comptais revenir

la chercher la nuit suivante; mais les paysans, ameutés par le

tocsin que le commandant du détachement faisait sonner contre nous,

se mirent avec tant d'ardeur à battre le bois où nous étions

cachés, qu'il ne fallut plus songer qu'à fuir. Arrivés à

l'étranger, monsieur le marquis reçut quelques avances du prince

de...; mais ces ressources s'épuisèrent bientôt, et il songea à

m'envoyer chercher la cassette restée dans la mare. J'étais

d'autant plus sûr de la retrouver, que le lendemain du jour où je

m'en étais dessaisi, nous avions dressé de mémoire le plan des

localités, dans le cas où nous resterions long-temps sans pouvoir y

revenir. Je partis, je rentrai en France, et j'arrivai sans

accident jusqu'au village de....., voisin du bois où nous avions

été poursuivis. Vous devez connaître parfaitement ce village,

puisqu'il n'est guères qu'à trois quarts de lieue de votre

résidence. Je me disposais à remplir ma mission, quand l'aubergiste

chez lequel je logeais, jacobin enragé et acquéreur de biens

nationaux, remarquant mon embarras quand il m'avait proposé de

boire à la santé de la république, me fit arrêter comme suspect.

Comme je n'avais point de papiers, et que j'avais le malheur de

ressembler à un individu poursuivi pour arrestation de diligences,

on me colporta de prison en prison pour me confronter avec mes

prétendus complices. J'arrivai ainsi à Bicêtre, où je suis à

l'infirmerie depuis deux mois.

»Dans cette cruelle position, me rappelant avoir entendu parler de

vous par une parente de mon maître, qui avait du bien dans votre

canton, je viens vous prier de me faire savoir si vous ne pourriez

pas me rendre le service de lever la cassette en question, et de me

faire passer une partie de l'argent qu'elle contient. Je pourrais

ainsi subvenir à mes pressants besoins, et payer mon défenseur, qui

me dicte la présente, et m'assure qu'avec quelques cadeaux, je me

tirerai d'affaire.

»Recevez, Monsieur, etc.

»_Signé_ N.........»

Sur cent lettres de ce genre, vingt étaient toujours répondues. On

cessera de s'en étonner si l'on considère qu'elles ne s'adressaient qu'à

des hommes connus par leur attachement à l'ancien ordre de choses, et

que rien ne raisonne moins que l'esprit de parti. On témoignait

d'ailleurs au mandataire présumé cette confiance illimitée qui ne manque

jamais son effet sur l'amour-propre ou sur l'intérêt; le provincial

répondait donc en annonçant qu'il consentait à se charger de retirer le

dépôt. Nouvelle missive du prétendu valet de chambre, portant que,

dénué de tout, il avait engagé à l'infirmier pour une somme assez

modique la malle où se trouvait, dans un double fond, le plan dont il a

déjà été question. L'argent arrivait alors, et l'on recevait jusqu'à des

sommes de douze et quinze cents francs. Quelques individus, croyant

faire preuve d'une grande sagacité, vinrent même du fond de leur

province à Bicêtre, où on leur remit le plan destiné à les conduire dans

ce bois mystérieux, qui, comme les forêts fantastiques des romans de

chevalerie, devait fuir éternellement devant eux. Les Parisiens

eux-mêmes donnèrent quelquefois dans le panneau; et l'on peut se

rappeler encore l'aventure de ce marchand de drap de la rue des

Prouvaires, surpris minant une arche du Pont-Neuf, sous laquelle il

croyait trouver les diamants de la duchesse de Bouillon.

On comprend du reste, que de pareilles manoeuvres ne pouvaient

s'effectuer que du consentement, et avec la participation des employés,

puisqu'eux-mêmes recevaient la correspondance des chercheurs de trésors.

Mais le concierge pensait qu'indépendemment du bénéfice indirect qu'il

en retirait, par l'accroissement de la dépense des prisonniers, en

comestibles et en spiritueux, ceux-ci, occupés de cette manière, en

songeaient moins à s'évader. D'après le même principe, il tolérait la

fabrication d'une foule d'ouvrages en paille, en bois, en os, et jusqu'à

celle de fausses pièces de deux sous, dont Paris se trouva un instant

inondé. Il y avait encore d'autres industries, mais celles-là

s'exerçaient clandestinement: on fabriquait à huis clos de faux

passe-port à la plume, imités à faire illusion, des scies à couper les

fers, et de faux tours en cheveux, qui servaient merveilleusement à

s'évader du bagne, les forçats étant surtout reconnaissables à leur tête

rasée. Ces divers objets se cachaient dans des étuis de fer-blanc, qu'on

pouvait s'introduire dans les intestins.

Pour moi, toujours préoccupé de l'idée d'éviter le bagne, et de gagner

un port de mer, où je pourrais m'embarquer, je combinais nuit et jour

les moyens de sortir de Bicêtre: j'imaginai enfin qu'en perçant le

carreau du _Fort-Mahon_ pour gagner les aqueducs pratiqués sous la

maison, nous pourrions, au moyen d'une courte mine, arriver dans la cour

des fous, d'où il ne devait pas être difficile de gagner l'extérieur.

Ce projet fut exécuté en dix jours et autant de nuits. Pendant tout ce

temps, les détenus dont on croyait devoir se méfier ne sortaient

qu'accompagnés d'un homme sûr; il fallut cependant attendre que la lune

fût sur son déclin. Enfin, le 13 octobre 1797, à deux heures du matin,

nous descendîmes dans l'aqueduc, au nombre de trente-quatre. Munis de

plusieurs lanternes sourdes, nous eûmes bientôt ouvert le passage

souterrain et pénétré dans la cour des fous. Il s'agissait de trouver

une échelle, ou tout au moins quelque chose qui pût en tenir lieu, pour

escalader les murs; une perche assez longue nous tomba enfin sous la

main, et nous allions tirer au doigt mouillé à qui monterait le premier,

quand un bruit de chaînes troubla tout à coup le silence de la nuit.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 10 / 20 段