J'étais dans un des cachots du second avec un nommé Duhamel. Moyennant

six francs, un détenu, qui faisait le service de guichetier, nous

fournit deux scies à refendre, un ciseau à froid et deux tire-fonds.

Nous avions des cuillers d'étain; le concierge ignorait probablement

l'usage qu'en pouvaient faire des prisonniers; je connaissais la clef

des cachots, elle était la même pour tous ceux du même étage; j'en

exécutai le modèle avec une grosse carotte, puis je fabriquai un moule

avec de la mie de pain et des pommes de terre. Il fallait du feu, nous

en obtînmes en fabriquant un lampion avec un morceau de lard et des

lambeaux de bonnet de coton. Enfin la clef fut coulée en étain; mais

elle n'allait pas encore, et ce ne fut qu'après plusieurs essais et de

nombreuses retouches, qu'elle fut en état de servir. Maîtres ainsi des

portes, il nous fallait encore pratiquer un trou dans le mur contigu aux

greniers de l'Hôtel-de-ville. Un nommé Sallambier, qui occupait le

dernier des cachots de l'étage, trouva moyen de pratiquer ce trou, en

coupant un des madriers. Tout était disposé pour l'évasion; elle devait

avoir lieu le soir, lorsque le concierge vint m'annoncer que mon temps

de cachot étant expiré j'allais être remis avec les autres prisonniers.

Jamais faveur ne fut peut-être reçue avec moins d'enthousiasme que

celle-là. Je voyais tous mes préparatifs perdus, et je pouvais attendre

encore long-temps une circonstance aussi favorable. Il me fallut

cependant en prendre mon parti, et suivre le concierge, qui me faisait

donner au Diable avec ses félicitations. Ce contretemps m'affectait même

à un tel point, que tous les détenus s'en aperçurent. Un d'eux étant

parvenu à m'arracher le secret de ma consternation, me fit des

observations fort justes sur le danger que je courais en fuyant avec des

hommes tels que Sallambier et Duhamel, qui ne resteraient peut-être pas

vingt-quatre heures sans commettre un assassinat. Il m'engagea en même

temps à les laisser partir et à attendre qu'une autre occasion se

présentât. Je suivis ce conseil, et m'en trouvai bien, je poussai même

la précaution jusqu'à faire dire à Duhamel et à Sallambier, qu'on les

soupçonnait, qu'ils n'avaient pas un moment à perdre pour se sauver. Ils

prirent l'avis au pied de la lettre, et deux heures après ils étaient

allés rejoindre une bande de quarante-sept chauffeurs, dont vingt-huit

furent exécutés le mois suivant à Bruges.

L'évasion de Duhamel et de Sallambier fit grand bruit dans la prison et

même dans la ville. On en trouvait les circonstances tout-à-fait

extraordinaires; mais ce que le concierge y voyait de plus surprenant,

c'est que je n'eusse pas été de la partie. Il fallut cependant réparer

le dégât: des ouvriers arrivèrent, et l'on posa au bas de l'escalier de

la tour un factionnaire, avec ordre de ne laisser passer qui que ce fût.

L'idée me vint de violer adroitement la consigne, et de sortir par cette

même brêche qui avait dû servir à ma fuite.

Francine, qui venait me voir tous les jours, m'apporte trois aunes de

ruban tricolore, que je l'envoie chercher tout exprès. D'un morceau, je

me fais une ceinture, je garnis mon chapeau du reste, et je passe, ainsi

affublé, devant le factionnaire, qui, me prenant pour un officier

municipal, me présente les armes. Je monte rapidement les escaliers;

arrivé à l'ouverture, je la trouve gardée par deux factionnaires placés,

l'un dans le grenier de l'Hôtel-de-ville, l'autre dans le corridor de la

prison. Je dis à ce dernier qu'il est impossible qu'un homme ait pu

passer par cette ouverture; il me soutient le contraire; et, comme si je

lui eusse donné le mot, son camarade ajoute que j'y passerais tout

habillé. Je témoigne le désir d'essayer; je me glisse dans l'ouverture,

et me voilà dans le grenier. Feignant de m'être blessé au passage, je

dis à mes deux homme que, puisque je suis de ce côté, je vais descendre

tout de suite à mon cabinet. «En ce cas, répond celui qui se trouvait

dans le grenier, attendez que je vous ouvre la porte.» Il tourne en

effet la clef dans la serrure; en deux sauts je franchis les escaliers

de l'Hôtel-de-ville, et je suis dans la rue, encore décoré de mes rubans

tricolores, qui m'eussent fait arrêter de nouveau, si le jour n'eût pas

été sur son déclin.

J'étais à peine dehors, que le geôlier, qui ne me perdait jamais de vue,

demanda: «Où est Vidocq?» On lui répondit que j'étais à faire un tour de

cour; il voulut s'en assurer par lui-même, mais ce fut en vain qu'il me

chercha, en m'appelant à grands cris dans tous les coins de la maison;

je n'avais garde de répondre: une perquisition officielle n'eut pas plus

de succès, aucun détenu ne m'avait vu sortir. On put s'assurer bientôt

que je ne me trouvais plus en prison, mais comment étais-je parti? Voilà

ce que tout le monde ignorait, jusqu'à Francine, qui assurait le plus

ingénument du monde ne savoir où j'étais passé, car elle m'avait apporté

le ruban sans connaître l'usage que j'en voulais faire. Elle fut

cependant consignée; mais cette mesure ne fit rien découvrir, les

soldats qui m'avaient laissé passer s'étant bien gardés de se vanter de

leur prouesse.

Pendant qu'on poursuivait ainsi les prétendus auteurs de mon évasion, je

sortais de la ville, et je gagnais Courtrai, où l'escamoteur Olivier et

le saltimbanque Devoye m'enrôlèrent dans leur troupe pour jouer la

pantomime; je vis là plusieurs détenus évadés, dont le costume de

caractère, qu'ils ne quittaient jamais, par la raison toute simple

qu'ils n'en avaient pas d'autres, servait merveilleusement à dérouter la

police. De Courtrai nous revînmes à Gand, d'où l'on partit bientôt pour

la foire d'Enghien. Nous étions dans cette dernière ville depuis cinq

jours, et la recette, dont j'avais ma part, donnait fort bien, lorsqu'un

soir, au moment d'entrer en scène, je fus arrêté par des agents de

police: j'avais été dénoncé par le Paillasse, furieux de me voir passer

_chef d'emploi_. On me ramena encore une fois à Lille, où j'appris avec

un vif chagrin que la pauvre Francine avait été condamnée à six mois de

détention, comme coupable d'avoir favorisé mon évasion. Le guichetier

Baptiste, dont tout le crime était de m'avoir pris pour un officier

supérieur, et de m'avoir respectueusement laissé sortir en cette qualité

de la _Tour Saint-Pierre_, le malencontreux Baptiste était également

incarcéré pour le même délit. Une charge terrible élevée contre lui,

c'est que les prisonniers, enchantés de trouver l'occasion de se venger,

assuraient qu'une somme de cent écus lui avait fait prendre un jeune

homme de dix-neuf ans pour un vieux militaire menacé de la cinquantaine.

Pour moi, l'on me transféra dans la prison du département à Douai, où je

fus écroué comme un homme dangereux; c'est dire qu'on me mit

immédiatement au cachot, les fers aux pieds et aux mains. Je retrouvai

là mon compatriote Desfosseux, et un jeune homme nommé Doyennette,

condamné à seize ans de fers, pour complicité dans un vol avec

effraction commis avec son père, sa mère et deux de ses frères, âgés de

moins de quinze ans. Ils étaient depuis quatre mois dans le cachot où

l'on venait de m'installer moi-même, couchés sur la paille, rongés de

vermine, et ne vivant que de pain de fèves et d'eau. Je commençai donc

par faire venir des provisions, qui furent dévorées en un instant. Nous

causâmes ensuite de nos affaires, et mes commensaux m'annoncèrent que

depuis une quinzaine de jours ils pratiquaient sous le pavé du cachot un

trou qui devait aboutir au niveau de la Scarpe, qui baigne les murs de

la prison. Je regardai d'abord l'entreprise comme fort difficile: il

fallait percer un mur de cinq pieds d'épaisseur, sans éveiller les

soupçons du concierge, dont les visites fréquentes ne nous eussent pas

permis de laisser voir le moindre gravois provenant de nos travaux.

Nous éludâmes ce premier obstacle en jetant par la fenêtre grillée qui

donnait sur la Scarpe, chaque poignée de terre ou de ciment que nous

retirions de notre mine. Desfosseux avait d'ailleurs trouvé le moyen de

dériver nos fers, et nous en travaillions avec bien moins de fatigue et

de difficulté. L'un de nous était toujours dans le trou, qui se trouvait

déjà assez grand pour recevoir un homme. Nous croyions enfin être au

terme de nos travaux et de notre captivité, lorsqu'en sondant, nous

reconnûmes que les fondations, que nous croyions faites en pierres

ordinaires, étaient composées d'assises de grès de la plus grande

dimension. Cette circonstance nous força à agrandir notre galerie

souterraine, et pendant une semaine nous y travaillâmes sans relâche.

Afin de dissimuler l'absence de celui d'entre nous qui se trouvait à la

besogne quand on faisait la ronde, nous avions soin de remplir de paille

sa veste et sa chemise, et de placer ce mannequin dans l'attitude d'un

homme endormi.

Après cinquante-cinq jours et autant de nuits d'un travail opiniâtre,

nous touchions enfin au but; il ne s'agissait plus que de déplacer une

pierre, et nous étions au bord de la rivière. Une nuit, nous nous

décidâmes à tenter l'événement: tout paraissait nous favoriser; le

concierge avait fait sa tournée de meilleure heure qu'à l'ordinaire, et

un brouillard épais nous donnait la certitude que le factionnaire du

pont ne nous apercevrait pas. La pierre ébranlée cède à nos efforts

réunis, elle tombe dans le souterrain; mais l'eau s'y précipite en même

temps, comme chassée par l'écluse d'un moulin. Nous avions mal calculé

nos distances, et notre trou se trouvant à quelques pieds au-dessous du

niveau de la rivière, il fut en quelques minutes inondé. Nous voulûmes

d'abord plonger dans l'ouverture, mais la rapidité du courant ne nous le

permit pas; nous fûmes même contraints d'appeler du secours, sous peine

de rester dans l'eau toute la nuit. A nos cris, le concierge, les

guichetiers, accourent et restent frappés d'étonnement, en se voyant

dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Bientôt tout se découvre, le mal se répare,

et nous sommes enfermés chacun dans un cachot donnant sur le même

corridor.

Cette catastrophe me jeta dans des réflexions assez tristes, dont je fus

bientôt tiré par la voix de Desfosseux. Il me dit en argot que rien

n'était désespéré, et que son exemple devait me donner du courage. Ce

Desfosseux était, il est vrai, doué d'une force de caractère que rien ne

pouvait dompter: jeté demi-nu sur la paille, dans un cachot où il

pouvait à peine se coucher, chargé de trente livres de fers, il chantait

encore à gorge déployée, et ne songeait qu'au moyen de s'évader pour

faire de nouveau quelque mauvais coup: l'occasion ne tarda pas à se

présenter.

Dans la même prison que nous, se trouvaient détenus le concierge du

_Petit Hôtel_ de Lille et le guichetier Baptiste, accusés tous deux

d'avoir favorisé mon évasion à prix d'argent. Le jour de leur jugement

étant arrivé, le concierge fut acquitté; mais on ajourna l'arrêt de

Baptiste, le tribunal ayant réclamé un complément d'instruction, dans

lequel je devais être entendu. Le pauvre Baptiste vint alors me voir, et

me supplia de dire la vérité. Je ne donnai d'abord que des réponses

évasives, mais Desfosseux m'ayant dit que cet homme pouvait nous

servir, et qu'il fallait le ménager, je lui promis de faire ce qu'il

désirait. Grandes protestations de reconnoissance et offres de services.

Je le pris au mot: j'exigeai qu'il m'apportât un couteau et deux grands

clous, dont Desfosseux m'avait dit avoir besoin; et une heure après je

les avais. En apprenant que je m'étais procuré ces objets, celui-ci fit

autant de cabrioles que le lui permit l'exiguïté de son local et le

poids de ses fers; Doyennette se livrait également à la joie la plus

vive, et comme la gaîté est en général communicative, je me sentais tout

aise sans trop savoir pourquoi.

Lorsque ses transports se furent un peu calmés, Desfosseux me dit enfin

de regarder si dans la voûte de mon cachot il ne se trouvait pas cinq

pierres plus blanches que les autres; sur ma réponse affirmative, il me

dit de sonder les joints avec la pointe du couteau. Je reconnus alors

que le ciment des joints avait été remplacé par de la mie de pain,

blanchie avec des râclures, et Desfosseux m'apprit que le détenu qui

occupait avant moi le cachot où je me trouvais avait ainsi tout disposé

pour déranger les pierres et se sauver, lorsqu'on l'avait transféré dans

une autre partie de la prison. Je passai alors le couteau à Desfosseux,

et il s'occupait avec activité à s'ouvrir un passage jusqu'à mon cachot,

quand nous éprouvâmes la même avanie que mon prédécesseur. Le concierge,

ayant eu vent de quelque chose, nous changea de domicile, et nous plaça

tous trois dans un cachot donnant sur la Scarpe; nous y étions enchaînés

ensemble, de telle manière que le moindre mouvement de l'un se

communiquait aussitôt aux deux autres: supplice affreux quand il se

prolonge, puisqu'il en résulte une privation absolue de sommeil. Au bout

de deux jours, Desfosseux nous voyant accablés, se décida à user d'un

moyen qu'il n'employait que dans les grandes occasions, et qu'il avait

même l'habitude de réserver pour les travaux préparatoires de l'évasion.

Comme un grand nombre de forçats, il portait toujours dans l'anus un

étui rempli de scies: muni de ces outils, il se mit à la besogne, et en

moins de trois heures nous vîmes tomber nos fers, que nous jetâmes par

la croisée dans la rivière. Le concierge étant venu voir un instant

après si nous étions tranquilles, faillit tomber à la renverse en nous

trouvant sans fers. Il nous demanda ce que nous en avions fait; nous

répondîmes par des plaisanteries. Bientôt arriva le commissaire des

prisons, escorté d'un huissier-audiencier, nommé Hurtrel. Il nous fallut

subir un nouvel interrogatoire, et Desfosseux impatienté s'écria: «Vous

demandez où sont nos fers?... Eh! les vers les ont mangés, et ils

mangeront ceux que vous nous remettrez!...» Le commissaire des prisons,

voyant alors que nous possédions cette fameuse _herbe à couper le fer_,

qu'aucun botaniste n'a encore découverte, nous fit déshabiller et

visiter de la tête aux pieds; puis on nous chargea de nouveaux fers, qui

furent également coupés la nuit suivante, car on n'avait pas trouvé le

précieux étui. Cette fois-ci nous nous réservâmes le plaisir de les

jeter à terre en présence du commissaire et de l'huissier Hurtrel, qui

ne savaient plus qu'en penser. Le bruit se répandit même dans la ville,

qu'il y avait dans la maison d'arrêt un sorcier qui brisait ses fers en

les touchant. Pour couper court à tous ces contes, et surtout pour

éviter d'appeler l'attention des autres prisonniers sur les moyens de se

débarrasser de leurs fers, l'accusateur public donna l'ordre de nous

enfermer, seulement en nous gardant avec un soin particulier,

recommandation qui ne nous empêcha pas de quitter Douai plus tôt qu'il

ne s'y attendait, et que nous ne nous y attendions nous-mêmes.

Deux fois par semaine, on nous laissait nous entretenir avec nos avocats

dans un corridor, dont une porte donnait dans le tribunal; je trouvai le

moyen de prendre l'empreinte de la serrure, Desfosseux fabriqua une

clef, et un beau jour que mon avocat était occupé avec un autre client,

accusé de deux assassinats, nous sortîmes tous trois sans être aperçus.

Deux autres portes que nous rencontrâmes furent enfoncées en un clin

d'oeil, et la prison fut bientôt loin derrière nous. Cependant une

inquiétude m'agitait: six francs composaient tout notre avoir, et je ne

voyais pas trop le moyen d'aller loin avec ce trésor; j'en dis un mot à

mes compagnons, qui se regardèrent avec un rire sinistre; j'insistai;

ils m'annoncèrent que la nuit suivante ils comptaient s'introduire, à

l'aide d'effraction, dans une maison de campagne des environs, dont ils

connaissaient parfaitement toutes les issues.

Ce n'était pas là mon compte, plus qu'avec les Bohémiens. J'avais bien

entendu profiter de l'expérience de Desfosseux pour m'évader, mais il

ne m'était jamais venu dans l'idée de m'associer avec un pareil

scélérat; j'évitai toutefois d'entrer dans aucune explication. Le soir

nous nous trouvions près d'un village de la route de Cambrai; nous

n'avions rien pris depuis le déjeûner des prisonniers, et la faim

devenait importune; il s'agissait d'aller chercher des aliments au

village. L'aspect de mes compagnons demi-nus pouvant éveiller les

soupçons, il fut convenu que j'irais à la provision. Je me présente donc

dans une auberge, d'où, après avoir pris du pain et de l'eau-de-vie, je

sors par une autre porte que celle où j'étais entré, me dirigeant ainsi

vers le point opposé à celui où j'avais laissé les deux hommes dont il

m'importait tant de me débarrasser. Je marche toute la nuit et ne

m'arrête qu'au point du jour, pour dormir quelques heures dans une meule

de foin.

Quatre jours après, j'étais à Compiégne, me dirigeant toujours vers

Paris, où j'espérais trouver des moyens d'existence, en attendant que ma

mère me fît parvenir quelques secours. A Louvres, rencontrant un

détachement de hussards noirs, je demandai au maréchal-des-logis s'il ne

serait pas possible de prendre du service; il me répondit qu'on

n'engageait pas; le lieutenant, auquel je m'adressai ensuite, me fit la

même objection, mais, touché de mon embarras, il consentit à me prendre

pour panser les chevaux de remonte qu'il venait chercher à Paris.

J'acceptai avec empressement. Un bonnet de police et un vieux doliman

qu'on me donna m'évitèrent toute question à la barrière, et j'allai

loger à l'École militaire avec le détachement, que je suivis ensuite à

Guise, où se trouvait le dépôt. En arrivant dans cette ville, on me

présenta au colonel, qui, bien que me soupçonnant déserteur, me fit

engager sous le nom de Lannoy, que je pris sans pouvoir en justifier par

aucun papier. Caché sous ce nouvel uniforme, perdu dans les rangs d'un

régiment nombreux, je me croyais tiré d'affaire, et je songeais déjà à

faire mon chemin comme militaire, lorsqu'un malheureux incident vint me

replonger dans l'abîme.

En rentrant un matin au quartier, je suis rencontré par un gendarme qui,

de la résidence de Douai, était passé à celle de Guise. Il m'avait vu si

souvent et si long-temps, qu'il me reconnaît au premier coup d'oeil;

il m'appelle. Nous étions au milieu de la ville: impossible de songer à

fuir. Je vais droit à lui, et, payant d'effronterie, je feins d'être

enchanté de le revoir. Il répond à mes avances, mais d'un air gêné qui

me semble de mauvaise augure. Sur ces entrefaites vient à passer un

hussard de mon escadron, qui me voyant avec ce gendarme, s'approche et

me dit: «Eh bien! Lannoy, est-ce que tu te fais des affaires avec les

chapeaux bordés?--Lannoy? dit le gendarme avec étonnement.--Oui, c'est

un nom de guerre.--C'est ce que nous allons voir,» reprend-il en me

saisissant au collet. Il faut alors le suivre en prison. On constate mon

identité avec les signalements déposés à la brigade, et l'on me dirige

aussitôt sur Douai, par correspondance extraordinaire.

Ce dernier coup m'abattit complétement: les nouvelles qui m'attendaient

à Douai n'étaient guères propre à me relever: j'appris que Grouard,

Herbaux, Stofflet et Boitel, avaient décidé par la voie du sort, qu'un

seul d'entre eux prendrait sur lui l'exécution du faux, mais comme ce

faux ne pouvait avoir été l'ouvrage d'une seule personne, ils avaient

imaginé de m'accuser, me punissant ainsi de ce que je les avais un peu

chargés dans mes derniers interrogatoires; j'appris de plus que le

détenu qui pouvait déposer à ma décharge était mort. Si quelque chose

eût pu me consoler, c'était de m'être séparé à temps de Desfosseux et

de Doyennette, qui avaient été arrêtés quatre jours après notre évasion,

encore munis d'objets volés avec effraction, dans la boutique d'un

mercier de Pont-à-Marcq. Je les revis bientôt, et comme ils paraissaient

étonnés de ma brusque disparition, je leur expliquai que l'arrivée d'un

gendarme dans l'auberge où j'étais à acheter les provisions m'avait

forcé de fuir au hasard. Encore une fois réunis, nous revînmes à des

projets d'évasion, que rendait plus intéressants l'approche de nos

jugements respectifs.

Un soir, nous vîmes arriver un convoi de prisonniers, dont quatre, qui

avaient les fers, furent placés dans la même chambre que nous. C'étaient

les frères Duhesme, riches fermiers de Bailleul, où ils avaient joui de

la meilleure réputation, jusqu'à ce qu'un incident imprévu vînt dévoiler

leur conduite. Ces quatre individus, doués d'une force prodigieuse,

étaient à la tête d'une bande de _chauffeurs_, qui avait jeté l'effroi

dans les environs, sans qu'on pût découvrir aucun de ceux qui la

composaient. Les propos de la petite fille d'un des Duhesme éventa enfin

la mine. Cette enfant, étant à causer chez une voisine, s'avisa de dire

qu'elle avait eu bien peur la nuit dernière.--«Et de quoi? demanda la

voisine un peu curieuse.--Oh! papa est encore venu avec des hommes

noirs.--Quels hommes noirs?--Des hommes avec qui papa sort bien souvent

la nuit,.... et puis ils reviennent au jour, et on compte de l'argent

sur une couverture.... Ma mère éclaire avec une lanterne, et ma tante

Geneviève aussi, parce que mes oncles sont avec les hommes noirs....

J'ai demandé un jour à ma mère ce que tout cela voulait dire...., elle

m'a répondu: Soyez discrète, ma fille, votre père a _la poule noire_,

qui lui apporte de l'argent, mais ce n'est que la nuit, et pour ne pas

l'effaroucher, il faut avoir le visage aussi noir que ses plumes. Soyez

discrète; si vous disiez un mot de ce que vous avez vu, _la poule noire_

ne reviendrait plus.» On a déjà compris que ce n'était pas pour recevoir

cette poule mystérieuse, mais pour se rendre méconnaissables, que les

Duhesme se barbouillaient le visage avec du noir de fumée. La voisine,

qui le pensait également, fit part de ses soupçons à son mari; celui-ci

questionna à son tour la petite fille, et bien convaincu que les favoris

de _la poule noire_ n'étaient autres que des chauffeurs, il fit sa

déclaration aux autorités; on prit alors si bien ses mesures, que la

bande fut arrêtée, toute travestie, au moment où elle partait pour une

nouvelle expédition.

Le plus jeune des Duhesme portait dans la semelle de ses souliers une

lame de couteau, qu'il avait trouvé moyen d'y cacher, dans le trajet de

Bailleul à Douai. Informé que je connaissais parfaitement les êtres de

la prison, il me fit part de cette circonstance, en me demandant s'il ne

serait pas possible d'en tirer parti pour une évasion. J'y songeais,

lorsqu'un juge de paix, accompagné de gendarmes, vint faire la plus

stricte perquisition dans notre chambre, et sur nos personnes. Personne

d'entre nous n'en connaissant le motif, je crus toutefois prudent de

cacher dans ma bouche, une petite lime qui ne me quittait jamais, mais

un des gendarmes ayant vu le mouvement, s'écria: _Il vient de l'avaler!_

Quoi? Tout le monde se regarde, et nous apprenons qu'il s'agit de

retrouver un cachet qui avait servi à timbrer le faux ordre de mise en

liberté de Boitel. Soupçonné, comme on vient de le voir, de m'en être

emparé, je suis transféré à la prison de l'Hôtel-de-Ville, et mis au

cachot, enchaîné de manière que ma main droite tenait à la jambe gauche,

et la main gauche à la jambe droite. Le cachot était de plus tellement

humide, qu'en vingt minutes la paille qu'on m'avait jetée était humide

comme si on l'eût trempée dans l'eau.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 8 / 20 段