--Dans un lieu que j'indiquerai, si besoin est.

--Comment avez-vous pu les reprendre, étant brouillé avec elle, et ne

voulant pas la voir.

--A la suite de notre querelle, dans le café où elle m'avait retrouvé,

elle me menaçait à chaque instant de crier à la garde pour me faire

arrêter. Connaissant sa mauvaise tête, je m'enfuis par des rues

détournées, et gagnai la maison; elle n'était pas encore rentrée; c'est

sur quoi je comptais; mais ayant besoin de quelques-uns de mes effets,

je forçai un volet pour entrer dans l'appartement, où je pris ce qui

m'était nécessaire. Vous me demandiez tout à l'heure où étaient ces

effets: je vais vous le dire maintenant: ils sont rue Saint-Sauveur,

chez un nommé Duboc, qui en déposera.

--Vous ne dites pas la vérité.... Avant de quitter Francine _chez elle_,

vous avez eu ensemble une querelle très vive.... On assure que vous avez

exercé sur elle des voies de fait?...

--C'est faux.... Je n'ai point vu Francine _chez elle_ après la

querelle; par conséquent, je ne l'ai pas maltraitée.... Elle peut le

dire!!!

--Reconnaissez-vous ce couteau?

--Oui: c'est celui avec lequel je mangeais ordinairement.

--Vous voyez que la lame et le manche sont couverts de sang?... Cet

aspect ne vous cause aucune impression?... Vous vous troublez!...

--Oui, repris-je, avec agitation, mais qu'est-il donc arrivé à

Francine?... Dites-le moi, et je vous donnerai tous les

éclaircissements possibles.

--Ne vous est-il rien arrivé de particulier, lorsque vous êtes venu

enlever vos effets?

--Absolument rien, que je me rappelle au moins.

--Vous persistez dans vos déclarations?

--Oui.

--Vous en imposez à la justice.... Pour vous laisser le temps de

réfléchir sur votre position et aux suites de votre obstination, je

suspends votre interrogatoire; je le reprendrai demain.... Gendarmes,

veillez avec soin sur cet homme.... Allez!

Il se faisait tard quand je rentrai dans mon cabanon; on m'apporta ma

ration; mais l'agitation où m'avait jeté cet interrogatoire ne me permit

pas de manger; il me fut aussi impossible de dormir, et je passai la

nuit sans fermer l'oeil. Un crime avait été commis; mais sur qui?...

Par qui?... Pourquoi me l'imputait-on?... Je me faisais ces questions

pour la millième fois, sans pouvoir y trouver de solution raisonnable,

quand on vint me chercher le lendemain afin de continuer mon

interrogatoire. Après les questions d'usage, une porte s'ouvrit, et

deux gendarmes entrèrent, soutenant une femme.... C'était Francine....

Francine, pâle, défigurée, à peine reconnaissable. En me voyant, elle

s'évanouit. Je voulus m'approcher d'elle, les gendarmes me retinrent. On

l'emporta. Je restai seul avec le juge d'instruction, qui me demanda si

la présence de cette malheureuse ne me décidait pas à tout avouer. Je

protestai de mon innocence, en assurant que j'ignorais jusqu'à la

maladie de Francine. On me reconduisit en prison; mais le secret fut

levé, et je pus enfin espérer que j'allais connaître, dans tous ses

détails, l'événement dont je me trouvais si singulièrement victime. Je

questionnai le concierge; il resta muet. J'écrivis à Francine; on me

prévint que les lettres que je lui adresserais seraient arrêtées au

greffe. On m'annonça en même temps qu'elle était consignée à la porte.

J'étais sur des charbons ardents: je m'avisai enfin de mander un avocat,

qui, après avoir pris connaissance des pièces de la procédure, m'apprit

que j'étais prévenu d'assassinat sur la personne de Francine.... Le jour

même où je l'avais quittée, on l'avait trouvée expirante, frappée de

cinq coups de couteau, et baignée dans le sang. Mon départ précipité;

l'enlèvement furtif de mes effets, qu'on savait que j'avais transportés

d'un endroit dans un autre, comme pour les dérober aux recherches de la

justice; l'effraction du volet de l'appartement; les traces d'escalade,

portant l'empreinte de mes pas; tout tendait à me faire considérer comme

le coupable; mon travestissement déposait encore contre moi. On pensait

que je n'étais venu déguisé que pour m'assurer qu'elle était morte sans

m'accuser. Une particularité qui eût tourné à mon avantage, dans toute

autre circonstance, aggravait encore les charges qui s'élevaient contre

moi: dès que les médecins lui avaient permis de parler, Francine avait

déclaré qu'elle s'était frappée elle-même, dans le désespoir de se voir

abandonnée par un homme auquel elle avait tout sacrifié. Mais son

attachement pour moi rendait son témoignage suspect; et l'on était

convaincu qu'elle ne tenait ce langage que pour me sauver.

Mon avocat avait cessé de parler depuis un quart d'heure;..... je

l'écoutais encore comme un homme agité par le cauchemar. A vingt ans, je

me trouvais sous le poids de la double accusation de faux et

d'assassinat, sans avoir trempé dans aucun de ces deux crimes!!!......

J'agitai même dans mon esprit, si je ne me pendrais pas aux barreaux du

cabanon, avec un lien de paille........................................

J'en faillis devenir fou. Je finis cependant par me remettre assez bien,

pour réunir tous les faits nécessaires à ma justification. Dans les

interrogatoires postérieurs à celui que j'ai rapporté, on avait beaucoup

insisté sur le sang dont le commissionnaire que j'avais pris pour

transporter mes effets assurait avoir vu mes mains couvertes; ce sang

venait d'une blessure que je m'étais faite en cassant le carreau pour

ouvrir le volet, et je pouvais produire deux témoins à l'appui de cette

assertion. Mon avocat, auquel je fis part de tous mes moyens de défense,

m'assura que, réunis à la déclaration de Francine, qui seule n'eût été

d'aucun poids, ils assuraient mon renvoi de la plainte, ce qui arriva

effectivement peu de jours après. Francine, bien que très faible encore,

vint aussitôt me voir, et me confirma tous les détails que m'avait

révélé l'interrogatoire.

Je me trouvais ainsi débarrassé d'un poids énorme, sans être toutefois

entièrement tiré d'inquiétude; mes évasions réitérées avaient retardé

l'instruction de l'affaire de faux dans laquelle je me trouvais

impliqué, et rien n'en indiquait le terme, Grouard ayant à son tour

brûlé la politesse au concierge. L'issue de l'accusation dont je venais

de triompher m'avait cependant fait concevoir quelque espoir, et je ne

songeais nullement à m'évader, lorsque vint s'en offrir une occasion que

je saisis pour ainsi dire instinctivement. Dans la chambre où l'on

m'avait placé, se trouvaient des détenus de passage; en venant en

chercher deux un matin, pour les livrer à la correspondance, le

concierge oublie de fermer la porte; je m'en aperçois: descendre au

rez-de-chaussée, tout examiner, est l'affaire d'un instant. Le jour ne

faisait que paraître, et les détenus étant tous endormis, je n'avais

rencontré personne sur l'escalier, personne à la porte non plus; je la

franchis, mais le concierge, qui boit l'absinthe dans un cabaret situé

en face de la prison, m'aperçoit, et s'élance à ma poursuite, en criant

à tue-tête: _Arrête! arrête!_ Il avait beau crier, les rues étaient

encore désertes, et l'espoir de la liberté me donnait des ailes. En

quelques minutes, je fus hors de la vue du concierge, et bientôt

j'arrivai dans une maison du quartier Saint-Sauveur, où j'étais bien sûr

qu'on ne songerait pas à venir me relancer. Il fallait d'un autre côté

quitter au plus vite Lille, où j'étais trop connu pour pouvoir rester

plus long-temps en sûreté.

A la tombée de la nuit, on fut à la découverte, et j'appris que les

portes étaient fermées. On ne sortait que par le guichet, où se

trouvaient à poste fixe des agents de police et des gendarmes déguisés,

pour observer tout ce qui se présentait. Ne pouvant sortir par la porte,

je me décidai à me sauver en descendant des remparts, et, connaissant

parfaitement la place, je me rendis à dix heures du soir sur le bastion

Notre-Dame, que je croyais l'endroit le plus favorable à l'exécution de

mon projet. Après avoir attaché à un arbre, la corde que j'avais fait

acheter tout exprès, je me laissai glisser; bientôt le poids de mon

corps m'entraînant plus vite que je ne l'avais calculé, le froissement

de la corde devint si brûlant pour mes mains, que je fus obligé de la

lâcher à quinze pieds du sol. En tombant, je me foulai si fortement le

pied droit, que lorsqu'il fut question de sortir des fossés, je crus que

je n'y parviendrais jamais. Des efforts inouïs m'en tirèrent enfin, mais

arrivé sur le revêtement, il me fut impossible d'aller plus loin.

J'étais là, jurant fort éloquemment contre les fossés, contre la corde,

contre la foulure, ce qui ne me tirait pas du tout d'embarras, lorsque

vint à passer près de moi un homme avec une de ces brouettes si communes

dans la Flandre. Un écu de six francs, le seul que je possédasse, et que

je lui offris, le détermina à me charger sur sa brouette et à me

conduire au village voisin. Arrivé chez lui, il me déposa sur son lit,

et s'empressa de me frictionner le pied avec de l'eau-de-vie et du

savon; sa femme le secondait de son mieux, en regardant toutefois avec

quelque étonnement mes vêtements souillés de la fange des fossés. On ne

me demandait aucune explication, mais je voyais bien qu'il en faudrait

donner, et ce fut pour m'y préparer, que, feignant d'avoir grand besoin

de repos, je priai mes hôtes de me laisser un instant. Deux heures

après, je les appelai comme un homme qui s'éveille, et je leur dis en

peu de mots, qu'en montant des tabacs de contrebande par le rempart,

j'avais fait une chute; mes camarades, poursuivis par les douaniers,

avaient été forcés de m'abandonner dans le fossé; j'ajoutai que je

remettais mon sort entre leurs mains. Ces braves gens, qui détestaient

les douaniers aussi cordialement qu'aucun habitant de quelque frontière

que ce soit, m'assurèrent qu'ils ne me trahiraient pas pour tout au

monde. Pour les sonder, je demandai s'il n'y aurait pas moyen de me

faire transporter chez mon père, qui demeurait de l'autre côté; ils

répondirent que ce serait m'exposer, qu'il valait beaucoup mieux

attendre que quelques jours m'eussent un peu remis. J'y consentis; pour

écarter tous les soupçons, il fut même convenu que je passerais pour un

parent en visite. Personne ne fit au surplus la moindre observation.

Tranquille de ce côté, je commençai à réfléchir à mes affaires, et au

parti que j'avais à prendre. Il fallait évidemment quitter le pays et

passer en Hollande. Cependant, pour exécuter ce projet, l'argent était

indispensable, et outre ma montre, que j'avais offerte à mon hôte, je me

voyais à la tête de quatre livres dix sous. Je pouvais bien recourir à

Francine, mais on ne devait pas manquer de la faire épier de près: lui

adresser le moindre message, c'était vouloir se perdre. Il fallait au

moins attendre que l'ardeur des premières recherches fût appaisée.

J'attendis. Quinze jours se passèrent, au bout desquels je me décidai

enfin à écrire un mot à Francine; j'en chargeai mon hôte, en lui disant

que cette femme, servant d'intermédiaire aux contrebandiers, il était

bon de ne la voir qu'avec mystère. Il remplit parfaitement sa mission,

et revint le soir avec cent vingt francs en or. Le lendemain, je pris

congé de mes hôtes, dont les prétentions furent excessivement modestes;

six jours après j'arrivai à Ostende.

Mon intention, comme à mon premier voyage dans cette ville, était de

passer en Amérique ou dans l'Inde, mais je n'y trouvai que des caboteurs

danois ou hambourgeois, qui refusèrent de me prendre sans papiers.

Cependant le peu d'argent que j'avais emporté de Lille s'épuisait à vue

d'oeil, et j'allais me retrouver encore dans une de ces positions avec

lesquelles on se familiarise plus ou moins, mais qui n'en restent pas

moins fort désagréables. L'argent ne donne certainement ni le génie, ni

les talents, ni l'intelligence, mais la tranquillité d'esprit, l'aplomb

qu'il procure permettent de suppléer à toutes ces qualités, tandis que,

faute de ce même aplomb, elles se neutralisent chez beaucoup

d'individus. Il en résulte que dans le moment où l'on aurait le plus

besoin de toutes les ressources de son esprit pour se procurer de

l'argent, on se trouve privé de ces ressources par le fait même du

manque d'argent. J'étais évidemment placé dans la dernière de ces

catégories; cependant il fallait dîner: opération souvent beaucoup plus

difficile que ne l'imaginent ces heureux du siècle qui croient qu'il ne

faut pour cela que de l'appétit.

On m'avait fréquemment parlé de la vie aventureuse et lucrative des

contrebandiers de la côte; des détenus me l'avaient même vantée avec

enthousiasme, car cet état s'exerce quelquefois par passion, même de la

part d'individus que leur fortune et leur position devraient détourner

d'une carrière aussi périlleuse. Pour moi, j'avoue que je n'étais

nullement séduit par la perspective de passer des nuits entières au bord

des falaises, au milieu des rochers, exposé à tous les vents connus, et

de plus aux coups de fusil des douaniers.

Ce fut donc avec une véritable répugnance que je me dirigeai vers la

maison d'un nommé Peters, qu'on m'avait désigné comme faisant la fraude,

et pouvant m'embaucher. Une mouette clouée sur la porte, les ailes

étendues, comme ces chats-huants et ces tiercelets, qu'on voit à

l'entrée de beaucoup de chaumières, me fit aisément reconnaître son

domicile. Je trouvai le patron dans une espèce de cave, qu'aux cables,

aux voiles, aux avirons, aux hamacs et aux tonneaux qui l'encombraient,

on eût pris pour l'entrepont d'un navire. Du milieu de l'épaisse

atmosphère de fumée qui l'environnait, il me regarda d'abord, avec une

méfiance qui me parut de mauvais augure; mes pressentiments se

réalisèrent bientôt, car à peine lui eus-je fait mes offres de service,

qu'il tomba sur moi à grands coups de bâton. J'aurais pu certainement

résister avec avantage, mais l'étonnement m'avait en quelque sorte ôté

l'idée de me défendre. Je voyais d'ailleurs dans la cour une

demi-douzaine de matelots et un énorme chien de Terre-Neuve, qui eussent

pu me faire un mauvais parti. Jeté dans la rue, je cherchais à

m'expliquer cette singulière réception quand il me vint dans l'idée, que

Peters pouvait m'avoir pris pour un espion, et traité comme tel.

Cette réflexion me décida à retourner chez un marchand de genièvre,

auquel j'avais inspiré assez de confiance pour qu'il m'indiquât cette

ressource; il commença par rire un peu de ma mésaventure, et finit par

me communiquer un mot de passe, qui devait me donner un libre accès

auprès de Peters. Muni de ces instructions, je m'acheminai de nouveau

vers le redoutable domicile, après avoir toutefois rempli mes poches de

grosses pierres, qui, en cas de nouvelle algarade, pouvaient servir à

protéger ma retraite. Ces munitions restèrent heureusement inutiles. A

ces mots: _Gare aux requins_ (douaniers), je fus reçu d'une manière

presque amicale; car mon agilité, ma force, me rendaient un sujet

précieux dans cette profession, où l'on est souvent obligés de

transporter précipitamment d'un point à un autre les plus lourds

fardeaux. Un Bordelais, qui faisait partie de la troupe, se chargea de

me former, et de m'enseigner les ruses du métier; mais je devais être

appelé à exercer avant que mon éducation fût bien avancée.

Je couchais chez Peters avec douze ou quinze contrebandiers hollandais,

danois, suédois, portugais ou russes; il n'y avait point là d'Anglais,

et nous n'étions que deux Français. Le surlendemain de mon installation,

au moment où chacun gagnait son grabat ou son hamac, Peters entra tout à

coup dans notre chambre à coucher, qui n'était autre chose qu'une cave

contiguë à la sienne, et tellement remplie de barriques et de ballots,

que nous avions peine à trouver place, pour suspendre les hamacs. Peters

avait quitté son costume ordinaire, qui était celui d'un ouvrier calfat

ou voilier. Avec un bonnet de crin et une chemise de laine rouge,

rattachée sur la poitrine par une épingle en argent, qui servait en même

temps à déboucher la lumière des armes à feu, il portait une paire de

ces grosses bottes de pêcheurs, qui montent jusqu'au haut de la cuisse,

ou se baissent à volonté au-dessous du genou.

«Hop! hop! cria-t-il de la porte, en frappant la terre de la crosse de

sa carabine, branle-bas!!! branle-bas!... nous dormirons un autre

jour.... On a signalé l'_Écureuil_ pour la marée du soir.... Faut voir

ce qu'il a dans le ventre...., de la mousseline ou du tabac.... Hop!

hop!... Arrivez mes marsouins!...»

En un clin d'oeil tout le monde fut debout. On ouvrit une caisse

d'armes; chacun se munit d'une carabine ou d'un tromblon, de deux

pistolets et d'un coutelas ou d'une hache d'abordage, et nous partîmes,

après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie et de rack: les gourdes

avaient été remplies. En ce moment, la troupe n'était guères composée

que de vingt personnes; mais nous étions rejoints ou attendus d'un

endroit à l'autre par des individus isolés, de manière que, arrivés au

bord de la mer, nous nous trouvions au nombre de quarante-sept, non

compris deux femmes et quelques paysans des villages voisins, venus avec

des chevaux de somme qu'on avait cachés dans le creux d'un rocher.

Il était nuit close: le vent tournait à chaque instant, et la mer

brisait avec tant de force, que je ne comprenais pas qu'aucun bâtiment

pût s'approcher sans être jeté à la côte. Ce qui me confirmait dans

cette idée, c'est qu'à la lueur des étoiles, je voyais un petit bâtiment

courir des bordées, comme s'il eût craint de laisser arriver. On

m'expliqua depuis que cette manoeuvre n'avait pour but que de

s'assurer que toutes les dispositions pour le débarquement étaient

terminées, et qu'il ne présentait aucun danger. En effet, Peters ayant

allumé une lanterne à réflecteur dont il avait chargé l'un de nous, et

qu'il éteignit aussitôt, _l'Écureuil_ éleva à sa hune un fanal qui ne

fit que briller et disparaître, comme un ver-luisant dans les nuits

d'été. Nous le vîmes ensuite arriver vent arrière, et s'arrêter à une

portée de fusil de l'endroit où nous nous trouvions. Notre troupe se

partagea alors en trois pelotons, dont deux furent placés cinq cents pas

en avant, pour maintenir les douaniers, s'il leur prenait fantaisie de

se présenter. Les hommes de ces pelotons furent ensuite espacés sur le

terrain, ayant attachée au bras gauche, une ficelle qui correspondait de

l'un à l'autre. En cas d'alerte, on se prévenait par une légère

secousse; et chacun ayant l'ordre de répondre à ce signal par un coup de

fusil, il s'établissait sur toute la ligne une fusillade qui ne laissait

pas d'inquiéter les douaniers. Le troisième peloton, dont je faisais

partie, resta au bord de la mer, pour protéger le débarcadaire, et

donner un coup demain au chargement.

Tout étant ainsi disposé, le chien de Terre-Neuve, dont j'ai déjà parlé,

et qui se trouvait de la compagnie, s'élança au commandement au milieu

des vagues écumeuses, et nagea vigoureusement dans la direction de

_l'Écureuil_; un instant après, nous le vîmes reparaître, tenant à la

gueule un bout de câble. Peters s'en saisit vivement, et commença à le

tirer à lui, en nous faisant signe de l'aider. J'obéis machinalement à

cet ordre. Au bout de quelques brasses, je m'aperçus qu'à l'extrémité du

câble, étaient attachés, en forme de chapelet, douze petits tonneaux,

qui nous arrivèrent en flottant. Je compris alors que le bâtiment se

dispensait ainsi d'approcher plus près de terre, au risque de se perdre

sur les brisants.

En un instant, les tonneaux, enduits d'une matière qui les rendait

imperméables, furent détachés et chargés sur des chevaux qu'on évacua

aussitôt sur l'intérieur des terres. Un second envoi se fit avec le même

succès; mais au moment où nous recevions le troisième, quelques coups de

feu nous annoncèrent que nos postes étaient attaqués: «Voilà le

commencement du bal, dit tranquillement Peters. Il faut voir qui

dansera....» et, reprenant sa carabine, il joignit les postes qui

s'étaient déjà réunis. La fusillade devint très vive; elle nous coûta

deux hommes tués, quelques autres furent légèrement blessés. Au feu des

douaniers, on voyait aisément qu'ils nous étaient supérieurs en nombre;

mais, effrayés, craignant une embuscade, ils n'osèrent pas nous aborder,

et nous effectuâmes notre retraite, sans qu'ils fissent la moindre

tentative pour la troubler. Dès le commencement du combat, _l'Écureuil_

avait levé l'ancre et gagné le large, dans la crainte que le feu

n'attirât dans ces parages la croisière du gouvernement. On me dit qu'il

achèverait probablement de débarquer sa cargaison sur un autre point de

la côte, où les expéditeurs avaient de nombreux correspondants.

De retour chez Peters, où l'on n'arriva qu'à l'aube du jour, je me jetai

dans mon hamac, et n'en sortis qu'au bout de quarante-huit heures; les

fatigues de la nuit, l'humidité qui avait constamment pénétré mes

habits, en même temps que l'exercice me mettait tout en sueur,

l'inquiétude de ma nouvelle position, tout se réunissait pour m'abattre.

La fièvre me saisit. Lorsqu'elle fut passée, je déclarai à Peters que je

trouvais décidément le métier trop pénible, et qu'il me ferait plaisir

de me donner mon congé. Il prit la chose beaucoup plus tranquillement

que je ne m'y attendais et me fit même compter une centaine de francs.

J'ai su depuis qu'il m'avait fait suivre pendant quelques jours, pour

s'assurer si je prenais la route de Lille, où je lui avais annoncé que

je retournais.

Je pris effectivement le chemin de cette ville, tourmenté par un désir

puéril de revoir Francine, et de la ramener avec moi en Hollande, où je

formais le projet d'un petit établissement. Mais mon imprudence fut

bientôt punie: deux gendarmes, qui étaient à boire dans un cabaret,

m'aperçurent traversant la rue; il leur vient à l'idée de courir après

moi pour me demander mes papiers. Ils me joignent au détour d'une rue;

le trouble que me cause leur apparition les décide à m'arrêter sur ma

physionomie. On me met dans la prison de la brigade. Je cherchais déjà

des moyens d'évasion, lorsque j'entends dire aux gendarmes: «Voilà la

correspondance de Lille....... A qui à marcher?.....» Deux hommes de la

brigade de Lille arrivent eh effet devant la prison, et demandent s'il y

a du _gibier_. «Oui, répondent ceux qui m'avaient arrêté..... Nous avons

là un nommé _Léger_ (j'avais pris ce nom), que nous avons trouvé sans

papiers.» On ouvre la porte, et le brigadier de Lille, qui m'avait vu

souvent au _Petit Hôtel_, s'écrie: «Eh! parbleu! c'est Vidocq!» Il en

fallut bien convenir. Je partis: et quelques heures après, j'entrai dans

Lille entre mes deux gardes-du-corps.

CHAPITRE VI.

Les clefs d'étain.--Les Saltimbanques.--Vidocq hussard.--Il est

repris.--Le siége du cachot.--Jugement.--Condamnation.

Je retrouvai au _Petit Hôtel_ la plupart des détenus qu'avant mon

évasion j'avais vu mettre en liberté. Quelques-uns n'avaient fait, pour

ainsi dire, qu'une courte absence. Ils se trouvaient arrêtés sous la

prévention de nouveaux crimes ou de nouveaux délits. De ce nombre était

Calandrin, dont j'ai parlé plus haut: élargi le 11, il avait été repris

le 14, comme prévenu de vol avec effraction et de complicité avec les

_chauffeurs_, dont le nom seul inspirait alors un effroi général. Sur la

réputation que m'avaient value mes diverses évasions, ces gens-là me

recherchèrent comme un homme sur lequel on pouvait compter. De mon côté,

je ne pouvais guères m'éloigner d'eux. Accusés de crimes capitaux, ils

avaient un intérêt puissant à garder le secret sur nos tentatives,

tandis que le malheureux, prévenu d'un simple délit, pouvait nous

dénoncer, dans la crainte de se trouver compromis dans notre évasion:

telle est la logique des prisons. Cette évasion n'était toutefois rien

moins que facile; on en jugera par la description de nos cachots: sept

pieds carrés, des murs épais d'une toise, revêtus de madriers croisés et

boulonnés en fer; une croisée de deux pieds sur trois, fermée de trois

grilles placées l'une à la suite de l'autre; la porte doublée en fer

battu. Avec de telles précautions, un geôlier pouvait se croire sûr de

ses pensionnaires: on mit pourtant sa surveillance en défaut.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 7 / 20 段