--Comment avez-vous pu les reprendre, étant brouillé avec elle, et ne
voulant pas la voir.
--A la suite de notre querelle, dans le café où elle m'avait retrouvé,
elle me menaçait à chaque instant de crier à la garde pour me faire
arrêter. Connaissant sa mauvaise tête, je m'enfuis par des rues
détournées, et gagnai la maison; elle n'était pas encore rentrée; c'est
sur quoi je comptais; mais ayant besoin de quelques-uns de mes effets,
je forçai un volet pour entrer dans l'appartement, où je pris ce qui
m'était nécessaire. Vous me demandiez tout à l'heure où étaient ces
effets: je vais vous le dire maintenant: ils sont rue Saint-Sauveur,
chez un nommé Duboc, qui en déposera.
--Vous ne dites pas la vérité.... Avant de quitter Francine _chez elle_,
vous avez eu ensemble une querelle très vive.... On assure que vous avez
exercé sur elle des voies de fait?...
--C'est faux.... Je n'ai point vu Francine _chez elle_ après la
querelle; par conséquent, je ne l'ai pas maltraitée.... Elle peut le
dire!!!
--Reconnaissez-vous ce couteau?
--Oui: c'est celui avec lequel je mangeais ordinairement.
--Vous voyez que la lame et le manche sont couverts de sang?... Cet
aspect ne vous cause aucune impression?... Vous vous troublez!...
--Oui, repris-je, avec agitation, mais qu'est-il donc arrivé à
Francine?... Dites-le moi, et je vous donnerai tous les
éclaircissements possibles.
--Ne vous est-il rien arrivé de particulier, lorsque vous êtes venu
enlever vos effets?
--Absolument rien, que je me rappelle au moins.
--Vous persistez dans vos déclarations?
--Oui.
--Vous en imposez à la justice.... Pour vous laisser le temps de
réfléchir sur votre position et aux suites de votre obstination, je
suspends votre interrogatoire; je le reprendrai demain.... Gendarmes,
veillez avec soin sur cet homme.... Allez!
Il se faisait tard quand je rentrai dans mon cabanon; on m'apporta ma
ration; mais l'agitation où m'avait jeté cet interrogatoire ne me permit
pas de manger; il me fut aussi impossible de dormir, et je passai la
nuit sans fermer l'oeil. Un crime avait été commis; mais sur qui?...
Par qui?... Pourquoi me l'imputait-on?... Je me faisais ces questions
pour la millième fois, sans pouvoir y trouver de solution raisonnable,
quand on vint me chercher le lendemain afin de continuer mon
interrogatoire. Après les questions d'usage, une porte s'ouvrit, et
deux gendarmes entrèrent, soutenant une femme.... C'était Francine....
Francine, pâle, défigurée, à peine reconnaissable. En me voyant, elle
s'évanouit. Je voulus m'approcher d'elle, les gendarmes me retinrent. On
l'emporta. Je restai seul avec le juge d'instruction, qui me demanda si
la présence de cette malheureuse ne me décidait pas à tout avouer. Je
protestai de mon innocence, en assurant que j'ignorais jusqu'à la
maladie de Francine. On me reconduisit en prison; mais le secret fut
levé, et je pus enfin espérer que j'allais connaître, dans tous ses
détails, l'événement dont je me trouvais si singulièrement victime. Je
questionnai le concierge; il resta muet. J'écrivis à Francine; on me
prévint que les lettres que je lui adresserais seraient arrêtées au
greffe. On m'annonça en même temps qu'elle était consignée à la porte.
J'étais sur des charbons ardents: je m'avisai enfin de mander un avocat,
qui, après avoir pris connaissance des pièces de la procédure, m'apprit
que j'étais prévenu d'assassinat sur la personne de Francine.... Le jour
même où je l'avais quittée, on l'avait trouvée expirante, frappée de
cinq coups de couteau, et baignée dans le sang. Mon départ précipité;
l'enlèvement furtif de mes effets, qu'on savait que j'avais transportés
d'un endroit dans un autre, comme pour les dérober aux recherches de la
justice; l'effraction du volet de l'appartement; les traces d'escalade,
portant l'empreinte de mes pas; tout tendait à me faire considérer comme
le coupable; mon travestissement déposait encore contre moi. On pensait
que je n'étais venu déguisé que pour m'assurer qu'elle était morte sans
m'accuser. Une particularité qui eût tourné à mon avantage, dans toute
autre circonstance, aggravait encore les charges qui s'élevaient contre
moi: dès que les médecins lui avaient permis de parler, Francine avait
déclaré qu'elle s'était frappée elle-même, dans le désespoir de se voir
abandonnée par un homme auquel elle avait tout sacrifié. Mais son
attachement pour moi rendait son témoignage suspect; et l'on était
convaincu qu'elle ne tenait ce langage que pour me sauver.
Mon avocat avait cessé de parler depuis un quart d'heure;..... je
l'écoutais encore comme un homme agité par le cauchemar. A vingt ans, je
me trouvais sous le poids de la double accusation de faux et
d'assassinat, sans avoir trempé dans aucun de ces deux crimes!!!......
J'agitai même dans mon esprit, si je ne me pendrais pas aux barreaux du
cabanon, avec un lien de paille........................................
J'en faillis devenir fou. Je finis cependant par me remettre assez bien,
pour réunir tous les faits nécessaires à ma justification. Dans les
interrogatoires postérieurs à celui que j'ai rapporté, on avait beaucoup
insisté sur le sang dont le commissionnaire que j'avais pris pour
transporter mes effets assurait avoir vu mes mains couvertes; ce sang
venait d'une blessure que je m'étais faite en cassant le carreau pour
ouvrir le volet, et je pouvais produire deux témoins à l'appui de cette
assertion. Mon avocat, auquel je fis part de tous mes moyens de défense,
m'assura que, réunis à la déclaration de Francine, qui seule n'eût été
d'aucun poids, ils assuraient mon renvoi de la plainte, ce qui arriva
effectivement peu de jours après. Francine, bien que très faible encore,
vint aussitôt me voir, et me confirma tous les détails que m'avait
révélé l'interrogatoire.
Je me trouvais ainsi débarrassé d'un poids énorme, sans être toutefois
entièrement tiré d'inquiétude; mes évasions réitérées avaient retardé
l'instruction de l'affaire de faux dans laquelle je me trouvais
impliqué, et rien n'en indiquait le terme, Grouard ayant à son tour
brûlé la politesse au concierge. L'issue de l'accusation dont je venais
de triompher m'avait cependant fait concevoir quelque espoir, et je ne
songeais nullement à m'évader, lorsque vint s'en offrir une occasion que
je saisis pour ainsi dire instinctivement. Dans la chambre où l'on
m'avait placé, se trouvaient des détenus de passage; en venant en
chercher deux un matin, pour les livrer à la correspondance, le
concierge oublie de fermer la porte; je m'en aperçois: descendre au
rez-de-chaussée, tout examiner, est l'affaire d'un instant. Le jour ne
faisait que paraître, et les détenus étant tous endormis, je n'avais
rencontré personne sur l'escalier, personne à la porte non plus; je la
franchis, mais le concierge, qui boit l'absinthe dans un cabaret situé
en face de la prison, m'aperçoit, et s'élance à ma poursuite, en criant
à tue-tête: _Arrête! arrête!_ Il avait beau crier, les rues étaient
encore désertes, et l'espoir de la liberté me donnait des ailes. En
quelques minutes, je fus hors de la vue du concierge, et bientôt
j'arrivai dans une maison du quartier Saint-Sauveur, où j'étais bien sûr
qu'on ne songerait pas à venir me relancer. Il fallait d'un autre côté
quitter au plus vite Lille, où j'étais trop connu pour pouvoir rester
plus long-temps en sûreté.
A la tombée de la nuit, on fut à la découverte, et j'appris que les
portes étaient fermées. On ne sortait que par le guichet, où se
trouvaient à poste fixe des agents de police et des gendarmes déguisés,
pour observer tout ce qui se présentait. Ne pouvant sortir par la porte,
je me décidai à me sauver en descendant des remparts, et, connaissant
parfaitement la place, je me rendis à dix heures du soir sur le bastion
Notre-Dame, que je croyais l'endroit le plus favorable à l'exécution de
mon projet. Après avoir attaché à un arbre, la corde que j'avais fait
acheter tout exprès, je me laissai glisser; bientôt le poids de mon
corps m'entraînant plus vite que je ne l'avais calculé, le froissement
de la corde devint si brûlant pour mes mains, que je fus obligé de la
lâcher à quinze pieds du sol. En tombant, je me foulai si fortement le
pied droit, que lorsqu'il fut question de sortir des fossés, je crus que
je n'y parviendrais jamais. Des efforts inouïs m'en tirèrent enfin, mais
arrivé sur le revêtement, il me fut impossible d'aller plus loin.
J'étais là, jurant fort éloquemment contre les fossés, contre la corde,
contre la foulure, ce qui ne me tirait pas du tout d'embarras, lorsque
vint à passer près de moi un homme avec une de ces brouettes si communes
dans la Flandre. Un écu de six francs, le seul que je possédasse, et que
je lui offris, le détermina à me charger sur sa brouette et à me
conduire au village voisin. Arrivé chez lui, il me déposa sur son lit,
et s'empressa de me frictionner le pied avec de l'eau-de-vie et du
savon; sa femme le secondait de son mieux, en regardant toutefois avec
quelque étonnement mes vêtements souillés de la fange des fossés. On ne
me demandait aucune explication, mais je voyais bien qu'il en faudrait
donner, et ce fut pour m'y préparer, que, feignant d'avoir grand besoin
de repos, je priai mes hôtes de me laisser un instant. Deux heures
après, je les appelai comme un homme qui s'éveille, et je leur dis en
peu de mots, qu'en montant des tabacs de contrebande par le rempart,
j'avais fait une chute; mes camarades, poursuivis par les douaniers,
avaient été forcés de m'abandonner dans le fossé; j'ajoutai que je
remettais mon sort entre leurs mains. Ces braves gens, qui détestaient
les douaniers aussi cordialement qu'aucun habitant de quelque frontière
que ce soit, m'assurèrent qu'ils ne me trahiraient pas pour tout au
monde. Pour les sonder, je demandai s'il n'y aurait pas moyen de me
faire transporter chez mon père, qui demeurait de l'autre côté; ils
répondirent que ce serait m'exposer, qu'il valait beaucoup mieux
attendre que quelques jours m'eussent un peu remis. J'y consentis; pour
écarter tous les soupçons, il fut même convenu que je passerais pour un
parent en visite. Personne ne fit au surplus la moindre observation.
Tranquille de ce côté, je commençai à réfléchir à mes affaires, et au
parti que j'avais à prendre. Il fallait évidemment quitter le pays et
passer en Hollande. Cependant, pour exécuter ce projet, l'argent était
indispensable, et outre ma montre, que j'avais offerte à mon hôte, je me
voyais à la tête de quatre livres dix sous. Je pouvais bien recourir à
Francine, mais on ne devait pas manquer de la faire épier de près: lui
adresser le moindre message, c'était vouloir se perdre. Il fallait au
moins attendre que l'ardeur des premières recherches fût appaisée.
J'attendis. Quinze jours se passèrent, au bout desquels je me décidai
enfin à écrire un mot à Francine; j'en chargeai mon hôte, en lui disant
que cette femme, servant d'intermédiaire aux contrebandiers, il était
bon de ne la voir qu'avec mystère. Il remplit parfaitement sa mission,
et revint le soir avec cent vingt francs en or. Le lendemain, je pris
congé de mes hôtes, dont les prétentions furent excessivement modestes;
six jours après j'arrivai à Ostende.
Mon intention, comme à mon premier voyage dans cette ville, était de
passer en Amérique ou dans l'Inde, mais je n'y trouvai que des caboteurs
danois ou hambourgeois, qui refusèrent de me prendre sans papiers.
Cependant le peu d'argent que j'avais emporté de Lille s'épuisait à vue
d'oeil, et j'allais me retrouver encore dans une de ces positions avec
lesquelles on se familiarise plus ou moins, mais qui n'en restent pas
moins fort désagréables. L'argent ne donne certainement ni le génie, ni
les talents, ni l'intelligence, mais la tranquillité d'esprit, l'aplomb
qu'il procure permettent de suppléer à toutes ces qualités, tandis que,
faute de ce même aplomb, elles se neutralisent chez beaucoup
d'individus. Il en résulte que dans le moment où l'on aurait le plus
besoin de toutes les ressources de son esprit pour se procurer de
l'argent, on se trouve privé de ces ressources par le fait même du
manque d'argent. J'étais évidemment placé dans la dernière de ces
catégories; cependant il fallait dîner: opération souvent beaucoup plus
difficile que ne l'imaginent ces heureux du siècle qui croient qu'il ne
faut pour cela que de l'appétit.
On m'avait fréquemment parlé de la vie aventureuse et lucrative des
contrebandiers de la côte; des détenus me l'avaient même vantée avec
enthousiasme, car cet état s'exerce quelquefois par passion, même de la
part d'individus que leur fortune et leur position devraient détourner
d'une carrière aussi périlleuse. Pour moi, j'avoue que je n'étais
nullement séduit par la perspective de passer des nuits entières au bord
des falaises, au milieu des rochers, exposé à tous les vents connus, et
de plus aux coups de fusil des douaniers.
Ce fut donc avec une véritable répugnance que je me dirigeai vers la
maison d'un nommé Peters, qu'on m'avait désigné comme faisant la fraude,
et pouvant m'embaucher. Une mouette clouée sur la porte, les ailes
étendues, comme ces chats-huants et ces tiercelets, qu'on voit à
l'entrée de beaucoup de chaumières, me fit aisément reconnaître son
domicile. Je trouvai le patron dans une espèce de cave, qu'aux cables,
aux voiles, aux avirons, aux hamacs et aux tonneaux qui l'encombraient,
on eût pris pour l'entrepont d'un navire. Du milieu de l'épaisse
atmosphère de fumée qui l'environnait, il me regarda d'abord, avec une
méfiance qui me parut de mauvais augure; mes pressentiments se
réalisèrent bientôt, car à peine lui eus-je fait mes offres de service,
qu'il tomba sur moi à grands coups de bâton. J'aurais pu certainement
résister avec avantage, mais l'étonnement m'avait en quelque sorte ôté
l'idée de me défendre. Je voyais d'ailleurs dans la cour une
demi-douzaine de matelots et un énorme chien de Terre-Neuve, qui eussent
pu me faire un mauvais parti. Jeté dans la rue, je cherchais à
m'expliquer cette singulière réception quand il me vint dans l'idée, que
Peters pouvait m'avoir pris pour un espion, et traité comme tel.
Cette réflexion me décida à retourner chez un marchand de genièvre,
auquel j'avais inspiré assez de confiance pour qu'il m'indiquât cette
ressource; il commença par rire un peu de ma mésaventure, et finit par
me communiquer un mot de passe, qui devait me donner un libre accès
auprès de Peters. Muni de ces instructions, je m'acheminai de nouveau
vers le redoutable domicile, après avoir toutefois rempli mes poches de
grosses pierres, qui, en cas de nouvelle algarade, pouvaient servir à
protéger ma retraite. Ces munitions restèrent heureusement inutiles. A
ces mots: _Gare aux requins_ (douaniers), je fus reçu d'une manière
presque amicale; car mon agilité, ma force, me rendaient un sujet
précieux dans cette profession, où l'on est souvent obligés de
transporter précipitamment d'un point à un autre les plus lourds
fardeaux. Un Bordelais, qui faisait partie de la troupe, se chargea de
me former, et de m'enseigner les ruses du métier; mais je devais être
appelé à exercer avant que mon éducation fût bien avancée.
Je couchais chez Peters avec douze ou quinze contrebandiers hollandais,
danois, suédois, portugais ou russes; il n'y avait point là d'Anglais,
et nous n'étions que deux Français. Le surlendemain de mon installation,
au moment où chacun gagnait son grabat ou son hamac, Peters entra tout à
coup dans notre chambre à coucher, qui n'était autre chose qu'une cave
contiguë à la sienne, et tellement remplie de barriques et de ballots,
que nous avions peine à trouver place, pour suspendre les hamacs. Peters
avait quitté son costume ordinaire, qui était celui d'un ouvrier calfat
ou voilier. Avec un bonnet de crin et une chemise de laine rouge,
rattachée sur la poitrine par une épingle en argent, qui servait en même
temps à déboucher la lumière des armes à feu, il portait une paire de
ces grosses bottes de pêcheurs, qui montent jusqu'au haut de la cuisse,
ou se baissent à volonté au-dessous du genou.
«Hop! hop! cria-t-il de la porte, en frappant la terre de la crosse de
sa carabine, branle-bas!!! branle-bas!... nous dormirons un autre
jour.... On a signalé l'_Écureuil_ pour la marée du soir.... Faut voir
ce qu'il a dans le ventre...., de la mousseline ou du tabac.... Hop!
hop!... Arrivez mes marsouins!...»
En un clin d'oeil tout le monde fut debout. On ouvrit une caisse
d'armes; chacun se munit d'une carabine ou d'un tromblon, de deux
pistolets et d'un coutelas ou d'une hache d'abordage, et nous partîmes,
après avoir bu quelques verres d'eau-de-vie et de rack: les gourdes
avaient été remplies. En ce moment, la troupe n'était guères composée
que de vingt personnes; mais nous étions rejoints ou attendus d'un
endroit à l'autre par des individus isolés, de manière que, arrivés au
bord de la mer, nous nous trouvions au nombre de quarante-sept, non
compris deux femmes et quelques paysans des villages voisins, venus avec
des chevaux de somme qu'on avait cachés dans le creux d'un rocher.
Il était nuit close: le vent tournait à chaque instant, et la mer
brisait avec tant de force, que je ne comprenais pas qu'aucun bâtiment
pût s'approcher sans être jeté à la côte. Ce qui me confirmait dans
cette idée, c'est qu'à la lueur des étoiles, je voyais un petit bâtiment
courir des bordées, comme s'il eût craint de laisser arriver. On
m'expliqua depuis que cette manoeuvre n'avait pour but que de
s'assurer que toutes les dispositions pour le débarquement étaient
terminées, et qu'il ne présentait aucun danger. En effet, Peters ayant
allumé une lanterne à réflecteur dont il avait chargé l'un de nous, et
qu'il éteignit aussitôt, _l'Écureuil_ éleva à sa hune un fanal qui ne
fit que briller et disparaître, comme un ver-luisant dans les nuits
d'été. Nous le vîmes ensuite arriver vent arrière, et s'arrêter à une
portée de fusil de l'endroit où nous nous trouvions. Notre troupe se
partagea alors en trois pelotons, dont deux furent placés cinq cents pas
en avant, pour maintenir les douaniers, s'il leur prenait fantaisie de
se présenter. Les hommes de ces pelotons furent ensuite espacés sur le
terrain, ayant attachée au bras gauche, une ficelle qui correspondait de
l'un à l'autre. En cas d'alerte, on se prévenait par une légère
secousse; et chacun ayant l'ordre de répondre à ce signal par un coup de
fusil, il s'établissait sur toute la ligne une fusillade qui ne laissait
pas d'inquiéter les douaniers. Le troisième peloton, dont je faisais
partie, resta au bord de la mer, pour protéger le débarcadaire, et
donner un coup demain au chargement.
Tout étant ainsi disposé, le chien de Terre-Neuve, dont j'ai déjà parlé,
et qui se trouvait de la compagnie, s'élança au commandement au milieu
des vagues écumeuses, et nagea vigoureusement dans la direction de
_l'Écureuil_; un instant après, nous le vîmes reparaître, tenant à la
gueule un bout de câble. Peters s'en saisit vivement, et commença à le
tirer à lui, en nous faisant signe de l'aider. J'obéis machinalement à
cet ordre. Au bout de quelques brasses, je m'aperçus qu'à l'extrémité du
câble, étaient attachés, en forme de chapelet, douze petits tonneaux,
qui nous arrivèrent en flottant. Je compris alors que le bâtiment se
dispensait ainsi d'approcher plus près de terre, au risque de se perdre
sur les brisants.
En un instant, les tonneaux, enduits d'une matière qui les rendait
imperméables, furent détachés et chargés sur des chevaux qu'on évacua
aussitôt sur l'intérieur des terres. Un second envoi se fit avec le même
succès; mais au moment où nous recevions le troisième, quelques coups de
feu nous annoncèrent que nos postes étaient attaqués: «Voilà le
commencement du bal, dit tranquillement Peters. Il faut voir qui
dansera....» et, reprenant sa carabine, il joignit les postes qui
s'étaient déjà réunis. La fusillade devint très vive; elle nous coûta
deux hommes tués, quelques autres furent légèrement blessés. Au feu des
douaniers, on voyait aisément qu'ils nous étaient supérieurs en nombre;
mais, effrayés, craignant une embuscade, ils n'osèrent pas nous aborder,
et nous effectuâmes notre retraite, sans qu'ils fissent la moindre
tentative pour la troubler. Dès le commencement du combat, _l'Écureuil_
avait levé l'ancre et gagné le large, dans la crainte que le feu
n'attirât dans ces parages la croisière du gouvernement. On me dit qu'il
achèverait probablement de débarquer sa cargaison sur un autre point de
la côte, où les expéditeurs avaient de nombreux correspondants.
De retour chez Peters, où l'on n'arriva qu'à l'aube du jour, je me jetai
dans mon hamac, et n'en sortis qu'au bout de quarante-huit heures; les
fatigues de la nuit, l'humidité qui avait constamment pénétré mes
habits, en même temps que l'exercice me mettait tout en sueur,
l'inquiétude de ma nouvelle position, tout se réunissait pour m'abattre.
La fièvre me saisit. Lorsqu'elle fut passée, je déclarai à Peters que je
trouvais décidément le métier trop pénible, et qu'il me ferait plaisir
de me donner mon congé. Il prit la chose beaucoup plus tranquillement
que je ne m'y attendais et me fit même compter une centaine de francs.
J'ai su depuis qu'il m'avait fait suivre pendant quelques jours, pour
s'assurer si je prenais la route de Lille, où je lui avais annoncé que
je retournais.
Je pris effectivement le chemin de cette ville, tourmenté par un désir
puéril de revoir Francine, et de la ramener avec moi en Hollande, où je
formais le projet d'un petit établissement. Mais mon imprudence fut
bientôt punie: deux gendarmes, qui étaient à boire dans un cabaret,
m'aperçurent traversant la rue; il leur vient à l'idée de courir après
moi pour me demander mes papiers. Ils me joignent au détour d'une rue;
le trouble que me cause leur apparition les décide à m'arrêter sur ma
physionomie. On me met dans la prison de la brigade. Je cherchais déjà
des moyens d'évasion, lorsque j'entends dire aux gendarmes: «Voilà la
correspondance de Lille....... A qui à marcher?.....» Deux hommes de la
brigade de Lille arrivent eh effet devant la prison, et demandent s'il y
a du _gibier_. «Oui, répondent ceux qui m'avaient arrêté..... Nous avons
là un nommé _Léger_ (j'avais pris ce nom), que nous avons trouvé sans
papiers.» On ouvre la porte, et le brigadier de Lille, qui m'avait vu
souvent au _Petit Hôtel_, s'écrie: «Eh! parbleu! c'est Vidocq!» Il en
fallut bien convenir. Je partis: et quelques heures après, j'entrai dans
Lille entre mes deux gardes-du-corps.
CHAPITRE VI.
Les clefs d'étain.--Les Saltimbanques.--Vidocq hussard.--Il est
repris.--Le siége du cachot.--Jugement.--Condamnation.
Je retrouvai au _Petit Hôtel_ la plupart des détenus qu'avant mon
évasion j'avais vu mettre en liberté. Quelques-uns n'avaient fait, pour
ainsi dire, qu'une courte absence. Ils se trouvaient arrêtés sous la
prévention de nouveaux crimes ou de nouveaux délits. De ce nombre était
Calandrin, dont j'ai parlé plus haut: élargi le 11, il avait été repris
le 14, comme prévenu de vol avec effraction et de complicité avec les
_chauffeurs_, dont le nom seul inspirait alors un effroi général. Sur la
réputation que m'avaient value mes diverses évasions, ces gens-là me
recherchèrent comme un homme sur lequel on pouvait compter. De mon côté,
je ne pouvais guères m'éloigner d'eux. Accusés de crimes capitaux, ils
avaient un intérêt puissant à garder le secret sur nos tentatives,
tandis que le malheureux, prévenu d'un simple délit, pouvait nous
dénoncer, dans la crainte de se trouver compromis dans notre évasion:
telle est la logique des prisons. Cette évasion n'était toutefois rien
moins que facile; on en jugera par la description de nos cachots: sept
pieds carrés, des murs épais d'une toise, revêtus de madriers croisés et
boulonnés en fer; une croisée de deux pieds sur trois, fermée de trois
grilles placées l'une à la suite de l'autre; la porte doublée en fer
battu. Avec de telles précautions, un geôlier pouvait se croire sûr de
ses pensionnaires: on mit pourtant sa surveillance en défaut.