Au bout de huit jours, on me remercia de mon obligeance, en m'annonçant

que le Mémoire était achevé, et qu'on avait l'espoir bien fondé

d'obtenir la grâce du pétitionnaire, sans envoyer les pièces à Paris,

attendu qu'on se ménageait de puissantes protections auprès du

représentant du peuple en mission à Lille. Tout cela ne me paraissait

pas fort clair, mais je n'y fis pas grande attention, en songeant que

n'étant pour rien dans l'affaire, je n'avais aucune raison de m'en

inquiéter; elle prenait cependant une tournure qui eût dû triompher de

mon insouciance; quarante-huit heures s'étaient à peine écoulées depuis

l'achèvement du Mémoire, que deux frères de Boitel, arrivés tout exprès

du pays, vinrent dîner avec lui à la table du concierge. A la fin du

repas, une ordonnance arrive et remet un paquet au concierge, qui

l'ouvre et s'écrie: «Bonne nouvelle, ma foi!... c'est l'ordre de mise en

liberté de Boitel.» A ces mots, on se lève en tumulte, on s'embrasse, on

examine l'ordre, on se félicite, et Boitel, _qui avait fait partir ses

effets la veille_, quitte immédiatement la prison sans faire ses adieux

à aucun des détenus.

Le lendemain, vers dix heures du matin, l'inspecteur des prisons vient

visiter sa maison; le concierge lui montre l'ordre de mise en liberté de

Boitel; il ne fait qu'y jeter un coup d'oeil, dit que l'ordre est

faux, et s'oppose à l'élargissement du prisonnier, jusqu'à ce qu'il en

ait été référé à l'autorité. Le concierge annonce alors que Boitel est

sorti de la veille. L'inspecteur lui témoigne son étonnement de ce qu'il

se soit laissé abuser par un ordre revêtu de signatures qui lui sont

inconnues, et finit par le consigner: il part ensuite avec l'ordre, et

acquiert bientôt la certitude, qu'indépendamment de la fausseté des

signatures, il présente des omissions et des erreurs de formule de

nature à frapper la personne la moins familière avec ces sortes de

pièces.

On sut bientôt dans la prison que l'inspecteur avait consigné le

concierge, pour avoir laissé sortir Boitel sur un faux ordre, et je

commençais alors à soupçonner la vérité. Je voulus obliger Grouard et

Herbaux à me la dire tout entière, entrevoyant confusément que cette

affaire pouvait me compromettre; ils me jurèrent leurs grands dieux,

qu'ils n'avaient fait rien autre chose que de rédiger le Mémoire, et

qu'ils étaient eux-mêmes étonnés d'un succès si prompt. Je n'en crus pas

un mot, mais n'ayant pas de preuves à opposer à ce qu'ils avançaient, il

ne me restait qu'à attendre l'événement. Le lendemain je fus mandé au

greffe: aux questions du juge d'instruction, je répondis que je ne

savais rien touchant la confection du faux ordre, et que j'avais

seulement prêté ma chambre, comme le seul endroit tranquille de la

prison, pour préparer le Mémoire justificatif. J'ajoutai que tous ces

détails pouvaient être attestés par le concierge, qui venait fréquemment

dans cette pièce pendant le travail, paraissant s'intéresser beaucoup à

Boitel. Grouard et Herbaux furent également interrogés, puis mis au

secret; pour moi je conservai ma chambre. A peine y étais-je entré, que

le camarade de lit de Boitel vint me trouver, et me déclara toute

l'intrigue, que je ne faisais encore que soupçonner.

Grouard entendant Boitel répéter à chaque instant qu'il donnerait

volontiers cent écus pour obtenir sa liberté, s'était concerté avec

Herbaux sur les moyens de le faire sortir de prison, et ils n'avaient

pas trouvé de moyen plus simple que de fabriquer un faux ordre. Boitel

fut mis, comme on le pense bien, dans la confidence; seulement on lui

dit que comme il y avait plusieurs personnes à gagner, il donnerait

quatre cents francs. Ce fut alors qu'on me pria de prêter ma chambre,

qui était indispensable pour confectionner le faux ordre, sans être

aperçu des autres détenus; le concierge était du reste dans la

confidence, à en juger par ses visites fréquentes, et par les

circonstances qui avaient précédé et suivi la sortie de Boitel. L'ordre

avait été apporté par un ami d'Herbaux, nommé Stofflet. Il paraissait,

au surplus, que pour décider Boitel à donner les quatre cents francs,

les faiseurs lui avaient persuadé qu'ils partageraient avec moi, quoique

je n'eusse rendu d'autre service que de prêter ma chambre.

Instruit de toute la menée, je voulus d'abord décider celui qui me

donnait ces détails, à faire sa déclaration, mais il s'y refusa

obstinément, en disant qu'il ne voulait pas révéler à la justice un

secret confié sous serment, et qu'il ne se souciait pas d'ailleurs de se

faire assommer tôt ou tard par les détenus, pour avoir _mangé le

morceau_ (révélé). Il me dissuada même de rien découvrir au jugé

d'instruction, en m'assurant que je ne courais pas le moindre danger.

Cependant on venait d'arrêter Boitel dans son pays; ramené à Lille, et

mis au secret, il nomma comme ayant concouru à son évasion, Grouard,

Herbaux, Stofflet et Vidocq. Sur ses aveux nous fûmes interrogés à notre

tour, et, fort des consultations de prison, je persistai dans mes

premières déclarations, tandis que j'eusse pu me tirer à l'instant

d'affaire en déposant de tout ce que m'avait appris le camarade de lit

de Boitel; j'étais même tellement convaincu qu'il ne pouvait s'élever

contre moi aucune charge sérieuse, que je restai atterré, lorsque,

voulant sortir à l'expiration de mes trois mois, je me vis écroué comme

prévenu de _complicité de faux en écritures authentiques et publiques_.

CHAPITRE V.

Trois évasions.--Les _Chauffeurs_.--Le

suicide.--L'interrogatoire.--Vidocq est accusé d'assassinat.--On le

renvoie de la plainte.--Nouvelle évasion.--Départ pour

Ostende.--Les contrebandiers.--Vidocq est repris.

Je commençai alors à soupçonner que toute cette affaire pourrait mal

tourner pour moi; mais une rétractation qu'il m'était impossible

d'appuyer d'aucunes preuves devait m'être plus dangereuse que le

silence, il était d'ailleurs trop tard pour songer à le rompre. Toutes

ces idées m'agitèrent si vivement, que j'en fis une maladie pendant

laquelle Francine me prodigua toute sorte de soins. A peine fus-je

convalescent, que ne pouvant supporter plus long-temps l'état

d'incertitude où j'étais sur l'issue de mon affaire, je résolus de

m'évader, et de m'évader par la porte, bien que cela dût paraître assez

difficile. Quelques observations particulières me déterminèrent à

choisir cette voie de préférence à toute autre. Le guichetier de la

_Tour St.-Pierre_ était un forçat du bagne de Brest, condamné à

perpétuité. Lors de la révision des condamnations, d'après le Code de

1791, il avait obtenu une commutation en six années de réclusion dans

les prisons de Lille, où il se rendit utile au concierge. Celui-ci,

persuadé qu'un homme qui avait passé quatre ans au bagne, était un aigle

en fait de surveillance, puisqu'il devait connaître à peu près tous les

moyens d'évasion, le promut aux fonctions de guichetier, qu'il croyait

ne pas pouvoir mieux confier. C'était cependant sur l'ineptie de ce

prodige de finesse que je comptais pour réussir dans mon projet, et il

me paraissait d'autant plus facile à tromper, qu'il était plus confiant

dans sa perspicacité. Je comptais, en un mot, passer devant lui sous

l'uniforme d'un officier supérieur chargé de visiter deux fois par

semaine la _Tour Saint-Pierre_, qui servait aussi de prison militaire.

Francine, que je voyais presque tous les jours, me fit faire les habits

nécessaires, qu'elle m'apporta dans son manchon. Je les essayai

aussitôt, ils m'allaient à merveille; quelques détenus qui me virent

sous ce costume assurèrent qu'il était impossible de ne pas s'y

méprendre. Je me trouvais, il est vrai, de la même taille que l'officier

dont j'allais jouer le rôle, et le grime me vieillissait de vingt-cinq

ans. Au bout de quelques jours, il vient faire sa ronde ordinaire.

Pendant qu'un de mes amis l'occupe, sous prétexte d'examiner les

aliments, je me travestis à la hâte, et me présente à la porte: le

guichetier me tire son bonnet, m'ouvre, et me voilà dans la rue. Je

cours chez une amie de Francine, où je devais me rendre dans le cas où

je parviendrais à m'évader, et bientôt elle-même vient m'y joindre.

J'étais là fort en sûreté si j'eusse pu me résoudre à m'y tenir caché,

mais comment subir un esclavage presque aussi dur que celui de la _Tour

Saint-Pierre_. Depuis trois mois que j'étais enfermé entre quatre

murailles, il me tardait de dépenser une activité si long-temps

comprimée. J'annonçai l'intention de sortir, et comme chez moi une

volonté de fer était toujours l'auxiliaire des fantaisies les plus

bizarres, je sortis. Une première excursion me réussit. Le lendemain, au

moment où je traversais la rue Écrémoise, un sergent de ville nommé

Louis, qui avait eu l'occasion de me voir pendant ma détention, vint à

ma rencontre, et me demanda si j'étais libre. Il passait pour une

mauvaise pratique; d'un geste il pouvait d'ailleurs réunir vingt

personnes.... Je lui dis que j'étais disposé à le suivre, en le priant

de me laisser dire adieu à ma maîtresse, qui se trouvait dans une maison

rue de l'Hôpital; il y consent, et nous trouvons en effet Francine, qui

reste fort surprise de me voir en pareille compagnie: je lui dis

qu'ayant réfléchi que mon évasion pourrait me nuire dans l'esprit des

juges, je me décidais à retourner à la _Tour Saint-Pierre_ pour y

attendre l'issue du procès.

Francine ne comprenait pas d'abord que je lui eusse fait dépenser trois

cents francs pour retourner au bout de quatre mois en prison. Un signe

la mit au fait, et je trouvai même le moyen de lui dire de me mettre des

cendres dans ma poche, pendant que nous prenions un verre de rhum, Louis

et moi; puis nous nous mîmes en route pour la prison. Arrivé avec mon

guide dans une rue déserte, je l'aveugle avec une poignée de cendres, et

regagne mon asile à toutes jambes.

Louis ayant fait sa déclaration, on mit à mes trousses la gendarmerie et

les agents de police, y compris un commissaire nommé Jacquard, qui

répondit de me prendre dans le cas où je n'aurais pas quitté la ville.

Je n'ignorais aucune de ces dispositions, et, au lieu de mettre un peu

de circonspection dans mes démarches, j'affectais les plus ridicules

bravades. On eût dit que je devais profiter de la prime promise pour mon

arrestation. J'étais cependant vigoureusement pourchassé; on va s'en

faire une idée.

Jacquard apprend un jour que je devais dîner rue Notre-Dame, dans une

maison à parties: il accourt aussitôt avec quatre agents, les laisse au

rez-de-chaussée, et monte dans la pièce où je me disposais à me mettre à

table avec deux femmes. Un fourrier de recrutement, qui devait former

partie carrée n'était point encore arrivé. Je reconnais le commissaire,

qui, ne m'ayant jamais vu, ne peut avoir le même avantage; mon

travestissement eût d'ailleurs mis en défaut tous les signalements du

monde. Sans me troubler nullement, je l'approche, et du ton le plus

naturel, je le prie de passer dans un cabinet dont la porte vitrée

donnait sur la salle du banquet: «C'est Vidocq que vous cherchez, lui

dis-je alors.... Si vous voulez attendre dix minutes, je vous le ferai

voir.... Voilà son couvert, il ne peut guère tarder.... Quand il entrera

je vous ferai signe; mais, si vous êtes seul, je doute que vous

réussissiez à le prendre, car il est armé et décidé à se défendre.--J'ai

mes gens sur l'escalier, répondit-il, et s'il s'échappe...--Gardez-vous

bien de les y laisser, repris-je avec un empressement affecté..., si

Vidocq les aperçoit, il se méfiera de quelque embuscade, et alors adieu

l'oiseau.--Mais où les mettre?--Eh! mon Dieu, dans ce cabinet....

Surtout, pas de bruit, car tout manquerait..., et j'ai plus d'intérêt

que vous à ce qu'il soit à l'ombre...» Voilà mon commissaire claquemuré

avec ses agents dans le cabinet. La porte fort solide est fermée à

double tour. Alors, bien certain de fuir à temps, je crie à mes

prisonniers: «Vous cherchiez Vidocq.... eh bien! c'est Vidocq qui vous

met en cage.... Au revoir.» Et me voilà parti comme un trait, laissant

la troupe crier au secours, et faire des efforts inouïs pour sortir du

malencontreux cabinet.

Deux escapades du même genre me réussirent encore, mais je finis par

être arrêté et reconduit à la _Tour St.-Pierre_, où, pour plus de

sûreté, l'on me mit au cachot avec un nommé Calendrin, qu'on punissait

ainsi de deux tentatives d'évasion. Calendrin, qui m'avait connu pendant

mon premier séjour en prison, me fit aussitôt part d'une nouvelle

tentative qui devait s'effectuer au moyen d'un trou pratiqué dans le mur

du cachot des galériens, avec lesquels nous pouvions communiquer. La

troisième nuit de ma nouvelle détention, on se mit effectivement en

devoir de partir: huit des condamnés, qui passèrent d'abord, furent

assez heureux pour n'être pas aperçus du factionnaire, placé à très peu

de distance.

Nous restions encore sept. On tira à la courte paille, comme c'est

l'usage en pareille occasion, pour savoir qui passerait le premier des

sept; le sort m'ayant favorisé, je me déshabillai pour me glisser plus

facilement dans l'ouverture, qui était fort étroite; mais, au grand

désappointement de tout le monde, j'y restai engagé, de manière à ne

pouvoir ni avancer ni reculer. C'est vainement que mes compagnons

voulurent m'en arracher à force de bras; j'étais pris comme dans un

étau, et la douleur de cette position devint tellement vive, que

n'espérant plus de secours de l'intérieur, j'appelai le factionnaire

pour lui demander du secours; il approcha avec les précautions d'un

homme qui craint une surprise, et me croisa la baïonnette sur la

poitrine, en me défendant de faire le moindre mouvement. A ses cris, le

poste prit les armes, les guichetiers accoururent avec des torches, et

je fus extrait de mon trou, non sans y laisser maints lambeaux de chair.

Tout meurtri que j'étais, on me transféra immédiatement à la prison du

_Petit Hôtel_, où je fus mis au cachot, les fers aux pieds et aux mains.

Dix jours après, j'en sortis à force de prières et de promesses de

renoncer à toute tentative d'évasion; on me remit avec les autres

détenus. Jusqu'alors j'avais vécu avec des hommes qui étaient loin

d'être irréprochables, avec des escrocs, des voleurs, des faussaires,

mais je me trouvai là confondu avec des scélérats consommés: de ce

nombre était un de mes compatriotes, nommé Desfosseux, d'une

intelligence singulière, d'une force prodigieuse, et qui, condamné aux

travaux forcés dès l'âge de dix-huit ans, s'était évadé trois fois du

bagne, où il devait retourner avec la première chaîne. Il fallait

l'entendre raconter ses hauts faits aux détenus, et dire froidement _que

la guillotine pourrait bien faire un jour de sa viande, de la chair à

saucisses_. Malgré le secret effroi que m'inspira d'abord cet homme,

j'aimais à le questionner sur l'étrange profession qu'il avait

embrassée, et ce qui m'engageait à frayer plus particulièrement avec

lui, c'est que j'espérais toujours qu'il me procurerait des moyens

d'évasion. Par le même motif, je m'étais lié avec plusieurs individus

arrêtés comme faisant partie d'une bande de quarante à cinquante

_chauffeurs_, qui couraient les campagnes voisines, sous les ordres du

fameux Sallambier: c'étaient les nommés Chopine dit _Nantais_, Louis (de

Douai), Duhamel dit le _Lillois_, Auguste Poissard dit le _Provençal_,

Caron le jeune, Caron le _Bossu_, et Bruxellois dit l'_Intrépide_,

surnom qu'il mérita depuis par un trait de courage tel qu'on n'en voit

pas souvent, dans les bulletins.

Au moment de s'introduire dans une ferme avec six de ses camarades, il

passe la main gauche dans une ouverture faite au volet, pour détacher la

clavette, mais lorsqu'il veut se retirer, il sent son poignet pris dans

un noeud coulant... Eveillés par quelque bruit, les habitants de la

ferme lui avaient tendu ce piége: trop faibles, toutefois, pour faire

une sortie contre une bande que la renommée grossissait de beaucoup,

ils n'eussent pas osé sortir. Cependant l'expédition ayant été retardée,

on allait se trouver surpris par le jour...... Bruxellois voit ses

camarades, interdits, se regarder entre eux avec hésitation; il lui

vient dans l'idée que, pour éviter les révélations, ils vont lui brûler

la cervelle.... De la main droite, il saisit un couteau à gaîne, _à deux

fins_, qu'il portait toujours, se coupe le poignet à l'articulation, et

s'enfuit avec ses camarades, sans être arrêté par la douleur. Cette

scène extraordinaire, dont on a placé le théâtre dans mille endroits

différents, s'est réellement passée aux environs de Lille; elle est bien

connue dans les département du Nord, où beaucoup de gens se rappellent

encore d'avoir vu exécuter, _manchot_, celui qui en fut le héros.

Présenté par un praticien aussi distingué que mon compatriote

Desfosseux, je fus reçu à bras ouverts dans ce cercle de bandits, où du

matin au soir on ne faisait que comploter de nouveaux moyens d'évasion.

Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, je pus remarquer

que, chez les détenus, la soif de la liberté devenant une idée fixe,

peut enfanter des combinaisons incroyables pour l'homme qui les discute

dans une parfaite tranquillité d'esprit. La liberté!..., tout se

rapporte à cette pensée; elle poursuit le détenu pendant ces journées

que l'oisiveté rend si longues, pendant ces soirées d'hiver qu'il doit

passer dans une obscurité complète, livré aux tourments de son

impatience. Entrez dans quelque prison que ce soit, vous entendrez des

éclats d'une joie bruyante, vous vous croirez dans un lieu de

plaisir......; approchez.....; ces bouches grimacent, mais les yeux ne

rient pas, ils restent fixes, hagards: cette gaîté de convention est

toute factice dans ses élans désordonnés, comme ceux du chacal qui

bondit dans sa cage pour en briser les barreaux.

Sachant cependant à quels hommes ils avaient affaire, nos gardiens nous

surveillaient avec un soin qui déjouait tous nos plans: l'occasion qui

seule assurait le succès vint enfin s'offrir, et je la saisis avant que

mes compagnons, tout fins qu'ils étaient, y eussent même pensé. On nous

avait conduits à l'interrogatoire au nombre d'environ dix-huit. Nous

nous trouvions dans l'antichambre du juge d'instruction, gardés par des

soldats de ligne et par deux gendarmes, dont l'un avait déposé près de

moi son chapeau et son manteau, pour entrer au parquet; son camarade

l'y suivit bientôt, appelé par un coup de sonnette. Aussitôt je mets le

chapeau sur ma tête, je m'enveloppe du manteau, et prenant un détenu

sous le bras, comme si je le conduisais satisfaire un besoin, je me

présente à la porte; le caporal de garde me l'ouvre, et nous voilà

dehors. Mais que devenir sans argent, et sans papiers? Mon camarade

gagne la campagne; pour moi, au risque d'être encore pris, je retourne

chez Francine, qui, dans la joie de me revoir, se décide à vendre ses

meubles, pour fuir avec moi en Belgique. Cette résolution s'exécuta.

Nous allions partir, lorsqu'un incident des plus inattendus, et que mon

inconcevable insouciance explique seule, vint tout bouleverser.

La veille du départ, je rencontre, à la brune, une femme de Bruxelles,

nommée Élisa, avec laquelle j'avais eu des rapports intimes. Elle me

saute en quelque sorte au cou, m'emmène souper avec elle, en triomphant

d'une faible résistance, et me garde jusqu'au lendemain matin. Je fis

accroire à Francine, qui me cherchait de tous côtés, que, poursuivi par

des agents de police, j'avais été forcé de me jeter dans une maison d'où

je n'avais pu sortir qu'au point du jour. Elle en fut d'abord

convaincue; mais le hasard lui ayant fait découvrir que j'avais passé la

nuit chez une femme, sa jalousie sans bornes éclata en reproches

sanglants contre mon ingratitude; dans l'excès de sa fureur, elle jura

qu'elle allait me faire arrêter. Me faire mettre en prison, c'était

assurément le mode le plus sûr de s'assurer contre mes infidélités; mais

Francine étant femme à le faire comme elle le disait, je crus prudent de

laisser s'évaporer sa colère, sauf à reparaître au bout de quelques

temps, pour partir avec elle, comme nous en étions convenus. Ayant

cependant besoin de mes effets, et ne voulant pas les lui demander, dans

la crainte d'une nouvelle explosion, je me rends seul à l'appartement

que nous occupions, et dont elle avait la clef. Je force un volet; je

prends ce qui m'était nécessaire, et je disparais.

Cinq jours se passent: vêtu en paysan, je quitte l'asile que je m'étais

choisi dans un faubourg; j'entre en ville, et me présente chez une

couturière, amie intime de Francine, dont je comptais employer la

médiation pour nous réconcilier. Cette femme me reçoit d'un air

tellement mêlé d'embarras, que, craignant de la gêner en l'exposant à se

compromettre, je la prie seulement d'aller chercher ma maîtresse.

--Oui!.... me dit-elle, d'un air tout-à-fait extraordinaire, et sans

lever les yeux sur moi. Elle sort. Resté seul, je réfléchissais à ce

singulier accueil....

On frappe; j'ouvre, croyant recevoir Francine dans mes bras,.... c'est

une nuée de gendarmes et d'agents de police qui fondent sur moi, me

saisissent, me garrottent, et me conduisent devant le magistrat de

sûreté, qui débute par me demander où j'avais logé depuis cinq jours. Ma

réponse fut courte; je n'eusse jamais compromis les personnes qui

m'avaient reçu. Le magistrat me fit observer que mon obstination à ne

vouloir donner aucune explication pourrait me devenir funeste, qu'il y

allait de ma tête, etc., etc. Je n'en fis que rire, croyant voir dans

cette phrase une manoeuvre pour arracher des aveux à un prévenu en

l'intimidant. Je persistai donc à me taire; et l'on me ramena au _Petit

Hôtel_.

A peine ai-je mis le pied dans le préau, que tous les regards se fixent

sur moi. On s'appelle, on se parle à l'oreille; je crois que mon

travestissement cause tout ce mouvement, et je n'y fais pas plus

d'attention. On me fait monter dans un cabanon, où je reste seul, sur

la paille, les fers aux pieds. Au bout de deux heures, paraît le

concierge, qui, feignant de me plaindre et de prendre intérêt à moi,

m'insinue que mon refus de déclarer où j'avais passé les cinq derniers

jours pourrait me nuire dans l'esprit des juges. Je reste inébranlable.

Deux heures se passent encore: le concierge reparaît avec un guichetier,

qui m'ôte les fers, et me fait descendre au greffe, où je suis attendu

par deux juges. Nouvel interrogatoire, même réponse. On me déshabille de

la tête aux pieds; on m'applique surabondamment sur l'épaule droite une

claque à tuer un boeuf, pour faire paraître la marque, dans le cas où

j'aurais été antérieurement flétri; mes vêtements sont saisis, décrits

dans le procès-verbal déposé au greffe; et je remonte dans mon cabanon,

couvert d'une chemise de toile à voiles et d'un surtout mi-partie gris

et noir, en lambeaux, qui pouvait avoir usé deux générations de détenus.

Tout cela commençait à me donner à réfléchir. Il était évident que la

couturière m'avait dénoncé; mais dans quel intérêt? Cette femme n'avait

aucun grief contre moi; malgré ses emportements, Francine y eût regardé

à deux fois avant de me dénoncer; et si je m'étais retiré pendant

quelques jours, c'était réellement moins par crainte que pour éviter de

l'irriter par ma présence. Pourquoi d'ailleurs ces interrogatoires

réitérés, ces phrases mystérieuses du concierge, ce dépôt de

vêtements?... Je me perdais dans un dédale de conjectures. En attendant,

j'étais au secret le plus rigoureux, et j'y restai vingt-cinq mortels

jours. On me fit alors subir l'interrogatoire suivant, qui me mit sur la

voie:

--Comment vous appelez-vous?

--Eugène-François Vidocq.

--Quelle est votre profession?

--Militaire.

--Connaissez-vous la fille _Francine_ Longuet?

--Oui; c'est ma maîtresse.

--Savez-vous où elle est en ce moment?

--Elle doit être chez une de ses amies, depuis qu'elle a vendu ses

meubles.

--Comment se nomme cette amie?

--Madame Bourgeois.

--Où demeure-t-elle?

--Rue Saint-André, maison du boulanger.

--Depuis combien de temps aviez-vous quitté la fille Longuet quand vous

avez été arrêté?

--Depuis cinq jours.

--Pourquoi l'aviez-vous quittée?

--Pour éviter sa colère; elle savait que j'avais passé la nuit avec une

autre femme, et, dans un accès de jalousie, elle me menaçait de me faire

arrêter.

--Avec quelle femme avez-vous passé cette nuit?

--Avec une ancienne maîtresse.

--Comment se nomme-t-elle?

--Élisa... je ne lui ai jamais connu d'autre nom.

--Où demeure-t-elle?

--A Bruxelles, où elle est, je crois, retournée.

--Où sont les effets que vous aviez chez la fille Longuet?

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 6 / 20 段