Lorsque Rosine me rencontra, elle était depuis deux mois sans

_personne_; me croyant fort bien, d'après les dépenses qu'elle me voyait

faire, elle conçut le projet de profiter de la circonstance; et son

_amant_, celui dont j'avais surpris la lettre, avait consenti à aller

habiter Versailles jusqu'à ce qu'on en eût fini avec mon argent. C'était

au nom de cet _amant_ qu'on poursuivait pour la lettre de change que

j'avais généreusement acquittée; et les créances de la modiste et du

marchand de meubles étaient également simulées.

Comme tout en pestant contre ma sottise, je m'étonnais de ne pas voir

rentrer l'honnête personne qui m'avait si bien étrillé, Divine me dit

qu'il était probable que la portière l'avait fait avertir que j'avais

saisi sa lettre, et qu'elle ne reparaîtrait pas de sitôt. Cette

conjecture se trouva vraie. En apprenant la catastrophe qui l'empêchait

de me tirer jusqu'à la dernière plume de l'aile, Rosine était partie en

fiacre pour Versailles: on sait qui elle y allait rejoindre. Les

chiffons qu'elle laissait dans son appartement garni ne valaient pas les

deux mois de loyer qu'elle devait au propriétaire, qui, lorsque je

voulus sortir, me força de payer les porcelaines et la psyché sur

laquelle j'avais passé ma première fureur.

De si rudes atteintes avaient furieusement écorné mes finances déjà trop

délabrées. Quatorze cents francs!!! voilà tout ce qui me restait des

ducats de la baronne. Je pris en horreur la capitale, qui m'avait été si

funeste, et je résolus de regagner Lille, où, connaissant les localités,

je pourrais du moins trouver des ressources que j'eusse cherchées

vainement à Paris.

CHAPITRE IV.

Les Bohémiens.--Une foire Flamande.--Retour à Lille.--Encore une

connaissance.--L'OEil de boeuf.--Jugement correctionnel.--La

tour Saint-Pierre.--Les détenus.--Un faux.

Comme place de guerre et comme ville frontière, Lille offrait de grands

avantages à tous ceux qui, comme moi, étaient à peu près certains d'y

retrouver des connaissances utiles, soit parmi les militaires de la

garnison, soit parmi cette classe d'hommes qui, un pied en France, un

pied en Belgique, n'ont réellement de domicile dans aucun des deux pays:

je comptais un peu sur tout cela pour me tirer d'affaire, et mon espoir

ne fut pas trompé. Dans le 13e Chasseurs (bis), je reconnus plusieurs

officiers du 10e, et entre autres un lieutenant nommé Villedieu,

qu'on verra reparaître plus tard sur la scène. Tous ces gens-là ne

m'avaient connu au régiment que sous un de ces noms de guerre, comme on

avait l'habitude d'en prendre à cette époque, et ils ne furent nullement

étonnés de me voir porter le nom de Rousseau. Je passais les journées

avec eux au café ou à la salle d'armes; mais tout cela n'était pas fort

lucratif, et je me voyais encore sur le point de manquer absolument

d'argent. Sur ces entrefaites, un habitué du café, qu'on nommait le

_Rentier_, à cause de sa vie régulière, et qui m'avait fait plusieurs

fois des politesses dont il était fort avare avec tout le monde, me

parla avec intérêt de mes affaires, et me proposa de voyager avec lui.

Voyager, c'était fort bien; mais en quelle qualité? Je n'étais plus

d'âge à m'engager comme paillasse ou comme valet-de-chambre des singes

et des ours, et personne ne se fût, sans doute, avisé de me le proposer:

toutefois il était bon de savoir à quoi s'en tenir. Je questionnai

modestement mon nouveau protecteur sur les fonctions que j'aurais à

remplir près de lui. «Je suis médecin ambulant», me dit cet homme, dont

les favoris épais et le teint basané lui donnaient une physionomie

singulière: «Je traite les maladies secrètes, au moyen d'une recette

infaillible. Je me charge aussi de la cure des animaux; et, tout

récemment, j'ai guéri les chevaux d'un escadron du 13e chasseurs, que

le vétérinaire du régiment avait abandonnés.» Allons! me dis-je, encore

un empirique.... Mais il n'y a pas à reculer. Nous convenons de partir

le lendemain, et de nous trouver à cinq heures du matin à l'ouverture de

la porte de Paris.

Je fus exact au rendez-vous. Mon homme, qui s'y trouvait également,

voyant ma malle, portée par un commissionnaire, me dit qu'il était

inutile de la prendre, attendu que nous ne serions que trois jours

partis, et que nous devions faire la route à pied. Sur cette

observation, je renvoyai mes effets à l'auberge, et nous commençâmes à

marcher assez vite, ayant, me dit mon guide, cinq lieues à faire avant

midi. Nous arrivâmes en effet pour cette heure dans une ferme isolée, où

il fut reçu à bras ouverts, et salué du nom de Caron, que je ne lui

connaissais pas, l'ayant entendu toujours appeler Christian. Après

quelques mots échangés, le maître de la maison passa dans sa chambre,

et reparut avec deux ou trois sacs d'écus de six francs, qu'il étala

sur la table: mon patron les prend, les examine les uns après les autres

avec une attention qui me paraît affectée, en met à part cent cinquante,

et compte pareille somme au fermier, en diverses monnaies, plus une

prime de six couronnes. Je ne comprenais rien à cette opération; elle se

négociait d'ailleurs dans un patois flamand que je n'entendais

qu'imparfaitement. Je fus donc fort étonné quand, sortis de la ferme, où

Christian avait annoncé qu'il reviendrait bientôt, il me donna trois

couronnes, en me disant que je devais avoir part aux bénéfices. Je ne

voyais pas trop où pouvait être le bénéfice, et je lui en fis

l'observation. «C'est mon secret, me répondit-il d'un air mystérieux: tu

le sauras plus tard, si je suis content de toi.» Comme je lui fis

remarquer qu'il était bien assuré de ma discrétion, puisque je ne savais

rien, si ce n'est qu'il changeait des écus contre d'autre monnaie, il me

dit que c'était précisément là ce qu'il fallait taire, pour éviter la

concurrence: je me le tins pour dit, et pris l'argent sans trop savoir

comment tout cela tournerait.

Pendant quatre jours, nous fîmes de semblables excursions dans diverses

fermes, et chaque soir je touchais deux ou trois couronnes. Christian,

qu'on n'appelait que Caron, était fort connu dans cette partie du

Brabant; mais seulement comme médecin: car, bien qu'il continuât partout

ses opérations de change, on n'entamait jamais la conversation qu'en

parlant de maladies d'hommes ou d'animaux. J'entrevoyais de plus qu'il

avait la réputation de lever les _sorts_ jetés sur les bestiaux. Une

proposition qu'il me fit au moment d'entrer dans le village de Wervique

eût dû m'initier aux secrets de sa magie. «Puis-je compter sur toi, me

dit-il, en s'arrêtant tout à coup?--Sans doute, lui dis-je;.... mais

encore faudrait-il savoir de quoi il s'agit?...--Écoute et regarde....»

Il prit alors, dans une espèce de gibecière, quatre paquets carrés,

comme en disposent les pharmaciens, et paraissant contenir quelque

spécifique; puis il me dit: «Tu vois ces quatre fermes, situées à

quelque distance l'une de l'autre; tu vas t'y introduire par les

derrières, en ayant soin que personne ne t'aperçoive;.... tu gagneras

l'étable ou l'écurie, et tu jetteras dans la mangeoire la poudre de

chaque paquet.... Surtout, prends bien garde qu'on ne te voie.... Je me

charge du reste.» Je fis des objections: on pouvait me surprendre au

moment où j'escaladerais la clôture, m'arrêter, me faire des questions

fort embarrassantes. Je refusai net, malgré la perspective des

couronnes; toute l'éloquence de Christian échoua contre ma résolution.

Je lui dis même que je le quittais à l'instant, à moins qu'il ne

m'apprît son état réel; et le mystère de ce change d'argent, qui me

paraissait furieusement suspect. Cette déclaration parut l'embarrasser,

et, comme on le verra bientôt, il songea à se tirer d'affaire, en me

faisant une demi-confidence.

«Mon pays, dit-il, répondant à ma dernière question,... je n'en ai

point.... Ma mère, qui fut pendue l'année dernière à Témeswar, faisait

partie d'une bande de Bohémiens qui couraient les frontières de la

Hongrie et du Bannat, lorsque je vins au monde, dans un village des

monts Carpaths.... Je dis Bohémiens pour te faire comprendre, car ce nom

n'est pas le nôtre: entre nous, on s'appelle les _Romamichels_, dans un

argot qu'il nous est défendu d'apprendre à qui que ce soit; il nous est

également interdit de voyager isolément, aussi ne nous voit-on que par

troupes de quinze à vingt. Nous avons long-temps exploité la France,

pour lever les _sorts_ et les _maléfices_; mais le métier s'y gâte

aujourd'hui. Le paysan est devenu trop fin; nous nous sommes rejetés sur

la Flandre; on y est moins esprit-fort, et la diversité des monnaies

nous laisse plus beau jeu pour exercer notre industrie.... Pour moi,

j'étais détaché depuis trois mois à Bruxelles pour des affaires

particulières; mais j'ai terminé tout; dans trois jours, je rejoins la

troupe à la foire de Malines.... C'est à toi de voir si tu veux m'y

accompagner?.... Tu peux nous être utile.... Mais plus d'enfantillage,

au moins!!!!»

Moitié embarras de savoir où donner de la tête, moitié curiosité de

pousser jusqu'au bout l'aventure, je consentis à suivre Christian, ne

sachant toutefois pas trop à quoi je pouvais lui être utile. Le

troisième jour, nous arrivâmes à Malines, d'où il m'avait annoncé que

nous reviendrions à Bruxelles. Après avoir traversé la ville, nous nous

arrêtons dans le faubourg de Louvain, devant une maison de l'aspect le

plus misérable; les murailles noircies étaient sillonnées de profondes

lézardes, et de nombreux bouchons de paille remplaçaient aux fenêtres

les carreaux cassés. Il était minuit; j'eus le temps de faire mes

observations à la clarté de la lune, car il se passa près d'une

demi-heure avant qu'une des plus horribles vieilles que j'aie jamais

rencontrées vînt ouvrir. On nous introduisit alors dans une vaste salle,

où trente individus des deux sexes fumaient et buvaient pêle-mêle,

confondus dans des attitudes sinistres ou licencieuses. Sous leurs

sarreaux bleus, tatoués de broderies rouges, les hommes portaient ces

vestes de velours azuré chargées de boutons d'argent qu'on voit aux

muletiers andalous; les vêtements des femmes étaient tous de couleur

éclatante: il y avait là des figures atroces, et cependant on était en

fête. Le son monotone d'un tambour de basque, mêlé aux hurlements de

deux chiens attachés aux pieds d'une table, accompagnaient des chants

bizarres, qu'on eût pris pour une psalmodie funèbre. La fumée de tabac

et de bois qui remplissait cet antre, permettait à peine enfin,

d'apercevoir, au milieu de la pièce une femme qui, coiffée d'un turban

écarlate, exécutait une danse sauvage, en prenant les postures les plus

lascives.

A notre aspect, la fête s'interrompit. Les hommes vinrent prendre la

main de Christian, les femmes l'embrassèrent; puis tous les yeux se

tournèrent vers moi, qui me trouvais assez embarrassé de ma personne. On

m'avait fait sur les Bohémiens une foule d'histoires qui ne me

rassuraient nullement. Ils pouvaient prendre de l'ombrage de mes

scrupules, et m'expédier, sans que l'on pût jamais deviner où j'étais

passé, puisque personne ne devait me savoir dans ce repaire. Mes

inquiétudes devinrent même assez vives pour frapper Christian, qui crut

beaucoup me rassurer en me disant que nous nous trouvions chez la

_Duchesse_ (titre qui répond à celui de _Mère_ pour les compagnons du

devoir), et que nous étions parfaitement en sûreté. L'appétit me décida

toutefois à prendre ma part du banquet. La cruche de genièvre se remplit

même et se vida si fréquemment, que je sentis le besoin de gagner mon

lit. Au premier mot que j'en dis à Christian, il me conduisit dans une

pièce voisine, où dormaient déjà, dans la paille fraîche, quelques-uns

des Bohémiens. Il ne m'appartenait pas de faire le difficile; je ne pus

cependant m'empêcher de demander à mon patron, pourquoi, lui, que

j'avais toujours vu prendre de bons gîtes, choisissait un aussi mauvais

coucher? Il me répondit que dans toutes les villes où se trouvait une

maison de _Romamichels_, on était tenu d'y loger, sous peine d'être

considéré comme faux-frère, et puni comme tel par le conseil de la

tribu. Les femmes, les enfants, partagèrent du reste eux-mêmes cette

couche militaire; et le sommeil qui s'empara bientôt d'eux annonçait

qu'elle leur était familière.

Au point du jour, tout le monde fut debout; il se fit une toilette

générale. Sans leurs traits prononcés, sans ces cheveux noirs comme le

jais, sans cette peau huileuse et cuivrée, j'aurais eu peine à

reconnaître mes compagnons de la veille. Les hommes, vêtus en riches

maquignons hollandais, avaient pour ceinture des sacoches de cuir, comme

en portent les habitués du marché de Poissy. Les femmes, couvertes de

bijoux d'or et d'argent, prenaient le costume des paysannes de la

Zélande. Les enfants même, que j'avais trouvés couverts de haillons,

étaient proprement habillés, et se composaient une nouvelle physionomie.

Tous sortirent bientôt de la maison, et prirent des directions

différentes, pour ne pas arriver ensemble sur la place du marché, où

commençaient à se rendre en foule les gens des campagnes voisines.

Christian voyant que je m'apprêtais à le suivre, me dit qu'il n'avait

pas besoin de moi de toute la journée; que je pouvais aller où bon me

semblerait, jusqu'au soir où nous devions nous revoir chez la

_Duchesse_. Il me mit ensuite quelques couronnes dans la main, et

disparut.

Comme dans la conversation de la veille il m'avait dit que je n'étais

pas encore tenu de loger avec la troupe, je commençai par retenir un lit

dans une auberge. Puis, ne sachant comment tuer le temps, je me rendis

au champ de foire: j'y avais fait à peine quatre tours, que je m'y

rencontrai nez à nez avec un ancien officier des bataillons

réquisitionnaires, nommé Malgaret, que j'avais connu à Bruxelles,

faisant, au _Café Turc_, des parties assez suspectes. Après les premiers

compliments, il me questionna sur les motifs de mon séjour à Malines. Je

lui fis une histoire; il m'en fit une autre sur les causes de son

voyage; et nous voilà contents tous deux, chacun croyant avoir trompé

l'autre. Après avoir pris quelques rafraîchissements, nous revînmes sur

le champ de foire, et dans tous les endroits où il y avait foule, je

rencontrais quelques-uns des pensionnaires de la _Duchesse_. Ayant dit a

mon compagnon que je ne connaissais personne à Malines, je tournai la

tête pour n'être pas reconnu par eux; je ne me souciais pas trop

d'ailleurs d'avouer que j'avais de pareilles connaissances, mais j'avais

affaire à un compère trop rusé pour prendre le change. «Voilà, me

dit-il, en m'examinant avec intention, voilà des gens qui vous regardent

bien attentivement.... Les connaîtriez-vous, par hasard?...» Sans

tourner la tête, je répondis que je ne les avais jamais vus, et que je

ne savais pas même ce qu'ils pouvaient être. «Ce qu'ils sont, reprit mon

compagnon, je vais vous le dire;... en supposant que vous l'ignoriez....

Ce sont des voleurs!--Des voleurs! repris-je.... Qu'en

savez-vous?...--Ce que vous en allez savoir vous-même tout à l'heure, si

vous voulez me suivre, car il y a gros à parier que nous n'irons pas

bien loin sans les voir _travailler_.... Eh, voyez plutôt!»

Levant les yeux vers le groupe formé devant une ménagerie, j'aperçus en

effet bien distinctement un des faux maquignons enlever la bourse d'un

gros nourrisseur de bestiaux, que nous vîmes un instant après la

chercher dans toutes ses poches de la meilleure foi du monde; le

Bohémien entra ensuite dans une boutique de bijoutier, où se trouvaient

déjà deux des Zélandaises de contrebande, et mon compagnon m'assura

qu'il n'en sortirait qu'après avoir escamoté quelqu'un des bijoux qu'il

faisait étaler devant lui. Nous quittâmes alors notre poste

d'observation, pour aller dîner ensemble. Vers la fin du repas, voyant

mon convive disposé à jaser, je le pressai de m'apprendre au juste quels

étaient les gens qu'il m'avait signalés, l'assurant que, malgré les

apparences, je ne les connaissais que très imparfaitement. Il se décida

enfin à parler, et voici comment il s'expliqua:

«C'est dans la prison (Rasphuys) de Gand, où je passai six mois, il y a

quelques années, à la suite d'une partie dans laquelle il se trouva des

dez pipés, que j'ai connu deux hommes de la bande que je viens de

retrouver à Malines; nous étions de la même chambrée. Comme je me

faisais passer pour un voleur consommé, ils me racontaient sans défiance

leurs tours de passe-passe et me donnaient même tous les détails

possibles sur leur singulière existence. Ces gens-là viennent des

campagnes de la Moldavie, où cent cinquante mille des leurs végètent,

comme les Juifs en Pologne, sans pouvoir occuper d'autre office que

celui de bourreau. Leur nom change avec les contrées qu'ils parcourent:

ce sont les _Ziguiners_ de l'Allemagne, les _Gypsies_ de l'Angleterre,

les _Zingari_ de l'Italie, les _Gitanos_ de l'Espagne, les _Bohémiens_

de la France et de la Belgique; ils courent ainsi toute l'Europe,

exerçant les métiers les plus abjects ou les plus dangereux. On les voit

tondre les chiens, dire la bonne aventure, raccommoder la faïence,

étamer le cuivre, faire une musique détestable à la porte des tavernes,

spéculer sur les peaux de lapin, et changer les pièces de monnaie

étrangère qui se trouvent détournées de leur circulation habituelle.

«Ils vendent aussi des spécifiques contre les maladies des bestiaux, et

pour activer le débit, ils envoient à l'avance dans les fermes des

affidés qui, sous prétexte de faire des achats, s'introduisent dans les

étables, et jettent dans la mangeoire des drogues qui rendent les

animaux malades. Ils se présentent alors; on les reçoit à bras ouverts:

connaissant la nature du mal, ils le neutralisent aisément, et le

cultivateur ne sait comment leur témoigner sa reconnaissance. Ce n'est

pas tout encore: avant de quitter la ferme, ils s'informent si le patron

n'aurait pas des couronnes de telle ou telle année, à telle ou telle

empreinte, promettant de les acheter avec prime. Le campagnard

intéressé, comme tous ceux qui ne trouvent que rarement et difficilement

l'occasion de gagner de l'argent, le campagnard s'empresse d'étaler ses

espèces, dont ils trouvent toujours moyen d'escamoter une partie. Ce

qu'il y a d'incroyable, c'est qu'on les a vus répéter impunément

plusieurs fois un pareil manége dans la même maison. Enfin, et c'est ce

qu'il y a de plus scabreux dans leur affaire, ils profitent de ces

circonstances et de la connaissance des localités, pour indiquer aux

_chauffeurs_ les fermes isolées où il y a de l'argent, et les moyens de

s'y introduire; il est inutile de vous dire qu'ils ont ensuite part au

gâteau.»

Malgaret me donna encore sur les Bohémiens beaucoup de détails, qui me

déterminèrent à quitter immédiatement une aussi dangereuse société.

Il parlait encore en regardant de temps en temps dans la rue, par la

fenêtre près de laquelle nous dînions; tout à coup je l'entendis

s'écrier: «Parbleu voilà mon homme du _Rasphuys_ de»Gand!!!....» Je

regarde à mon tour,.... c'était Christian, marchant fort vite et d'un

air très affairé. Je ne pus retenir une exclamation. Malgaret, profitant

de l'espèce de trouble où m'avaient jeté ses révélations, n'eut pas de

peine à me faire raconter comment je m'étais lié avec les Bohémiens. Me

voyant bien déterminé à leur fausser compagnie, il me proposa de

l'accompagner à Courtrai, où il avait, disait-il, à faire _quelques

bonnes parties_. Après avoir retiré de mon auberge le peu d'effets que

j'y avais apportés de chez _la Duchesse_, je me mis en route avec mon

nouvel associé, mais nous ne trouvâmes pas à Courtrai les _paroissiens_

que Malgaret y comptait rencontrer, et au lieu de leur argent, ce fut le

nôtre qui sauta. Désespérant de les voir paraître, nous revînmes à

Lille. Je possédais encore une centaine de francs; Malgaret les joua

pour notre compte, et les perdit avec ce qui lui restait; j'ai su depuis

qu'il s'était entendu pour me dépouiller, avec celui qui jouait contre

lui.

Dans cette extrémité, j'eus recours à mes connaissances: quelques

maîtres d'armes, auxquels je dis un mot de la position où je me

trouvais, donnèrent à mon bénéfice un assaut qui me fournit une centaine

d'écus. Muni de cette somme, qui me mettait pour quelque temps à l'abri

du besoin, je recommençai à courir les lieux publics, les bals. Ce fut

alors que je formai une liaison dont les circonstances et les suites ont

décidé du sort de ma vie tout entière. Rien de plus simple que le

commencement de cet important épisode de mon histoire. Je rencontre au

_bal de la Montagne_ une femme galante, avec laquelle je me trouve

bientôt au mieux; Francine, c'était son nom, paraissait m'être fort

attachée, elle me faisait à chaque instant des protestations de

fidélité, ce qui ne l'empêchait pas de recevoir quelquefois en cachette

un capitaine du génie.

Je les surprends un jour, soupant tête à tête chez un traiteur de la

place Riourt: transporté de rage, je tombe à grands coups de poing sur

le couple stupéfait. Francine, tout échevelée, prend la fuite, mais son

partner reste sur la place: plainte en voies de fait; on m'arrête, on me

conduit à la prison du _Petit Hôtel_. Pendant que mon affaire

s'instruit, je reçois la visite de quantité de femmes de ma

connaissance, qui se font un devoir de me porter des consolations.

Francine l'apprend, sa jalousie s'éveille, elle congédie le désastreux

capitaine, se désiste de la plainte qu'elle avait d'abord déposée en

même temps que lui, et me fait supplier de la recevoir; j'eus la

faiblesse d'y consentir. Les juges ont connaissance de ce fait, qu'on

envenime, en présentant la déconfiture du capitaine comme un guet-à-pens

concerté entre moi et Francine; le jour du jugement arrive, et je suis

condamné à trois mois de prison.

Du _Petit Hôtel_ on me transféra à la tour _Saint-Pierre_, où j'obtins

une chambre particulière qu'on appelait _l'OEil de Boeuf_. Francine

m'y tenait compagnie une partie de la journée, et le reste du temps se

passait avec les autres détenus. Parmi eux se trouvaient deux anciens

sergents-majors, Grouard et Herbaux, ce dernier fils d'un bottier de

Lille, tous deux condamnés pour faux, et un cultivateur nommé Boitel,

condamné à six années de réclusion pour vol de céréales: ce dernier,

père d'une nombreuse famille, se lamentait continuellement d'être

enlevé, disait-il, à l'exploitation d'un petit bien que lui seul pouvait

faire valoir avantageusement. Malgré le délit dont il s'était rendu

coupable, on s'intéressait à lui ou plutôt à ses enfants, et plusieurs

habitants de sa commune avaient présenté en sa faveur des demandes de

commutation qui étaient demeurées sans résultat; le malheureux se

désespérait, répétant souvent qu'il donnerait telle où telle somme pour

acheter sa liberté. Grouard et Herbaux, qui restaient à la _Tour

Saint-Pierre_, en attendant le départ de la chaîne, imaginèrent alors

d'obtenir sa grâce, au Moyen d'un mémoire qu'ils rédigèrent en commun,

ou plutôt ils combinèrent de longue main le plan qui devait m'être si

funeste.

Bientôt Grouard se plaignit de ne pas pouvoir travailler tranquillement,

au milieu du brouhaha d'une salle qu'il partageait avec dix-huit ou

vingt détenus qui chantaient, bavardaient ou se querellaient toute la

journée. Boitel, qui m'avait rendu quelques petits services, me pria de

prêter ma chambre aux rédacteurs, et je consentis, quoique avec

répugnance, à les y laisser quatre heures par jour. Dès le lendemain on

s'y installa, et le concierge s'y introduisit plusieurs fois lui-même en

secret. Ces allées et venues, le mystère dont on s'entourait, eussent

éveillé les soupçons d'un homme familiarisé avec les intrigues de

prison; mais, étranger à toutes ces menées, occupé à me divertir à la

cantine avec les amis qui venaient me visiter, je m'occupais assez peu

de ce qu'on faisait, ou de ce qu'on ne faisait pas à _l'OEil de

Boeuf_.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 5 / 20 段