Les affaires que j'avais à Bruxelles, c'était de recommencer à exploiter

le _Café Turc_ et le _Café de la Monnaie_. Mais, pour me présenter dans

cette ville, il me fallait des papiers qui justifiassent que j'étais

bien Rousseau, né à Lille, comme je l'avais dit dans l'interrogatoire

qui avait précédé mon évasion. Un capitaine de carabiniers belges au

service de France, nommé Labbre, se chargea, moyennant quinze louis, de

me _fournir_ les pièces qui m'étaient nécessaires. Au bout de trois

semaines, il m'apporta effectivement un extrait de naissance, un

passeport et un certificat de réforme au nom de Rousseau; le tout

confectionné avec une perfection que je n'ai jamais reconnu chez aucun

faussaire. Muni de ces pièces, je reparus effectivement à Bruxelles, où

le commandant de place, ancien camarade de Labbre, se chargea d'arranger

mon affaire.

Tranquille de ce côté, je courus au _Café Turc_. Les premières personnes

que j'aperçus dans la salle, furent les officiers de fabrique avec

lesquels on se rappelle que j'avais déjà voyagé. Ils me reçurent à

merveille, et devinant, au récit de mes aventures, que ma position

n'était pas des plus brillantes, ils me proposèrent un grade de

sous-lieutenant de chasseurs à cheval, sans doute parce qu'ils me

voyaient une capotte de l'arme. Une promotion aussi avantageuse n'était

pas chose à refuser: on prit mon signalement séance tenante; et comme je

faisais observer au comité que Rousseau était un nom d'emprunt, le digne

lieutenant-colonel me dit de prendre celui qui me conviendrait le mieux.

On voit qu'il était impossible d'y mettre plus de bonne volonté. Je me

décide à conserver le nom de Rousseau, sous lequel on me délivre, non

pas un brevet, mais une feuille de route de sous-lieutenant du 6e

chasseurs, voyageant avec son cheval, et ayant droit au logement et aux

distributions.

C'est ainsi que je me trouvai incorporé dans cette _armée roulante_,

composée d'officiers sans brevet, sans troupe, qui, munis de faux états

et de fausses feuilles de route, en imposaient d'autant plus facilement

aux commissaires des guerres, qu'il y avait moins d'ordre à cette époque

dans les administrations militaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que,

dans une tournée que nous fîmes dans les Pays-Bas, nous touchâmes

partout nos rations, sans qu'on fît la moindre observation. Cependant

l'_armée roulante_ n'était pas alors composée de moins de deux mille

aventuriers, qui vivaient là comme le poisson dans l'eau. Ce qu'il y a

de plus curieux, c'est qu'on se donnait un avancement aussi rapide que

le permettaient les circonstances; avancement dont les résultats étaient

toujours lucratifs, puisqu'il faisait élever les rations. Je passai, de

cette manière, capitaine de hussards, un de nos camarades devint chef de

bataillon; mais, ce qui me confondit, ce fut la promotion d'Auffray,

notre lieutenant-colonel, au grade de général de brigade. Il est vrai

que si l'importance du grade, et l'espèce de notabilité d'un déplacement

de ce genre, rendait la fraude plus difficile à soutenir, l'audace

d'une telle combinaison écartait jusqu'au soupçon.

Revenus a Bruxelles, nous nous fîmes délivrer des billets de logement,

et je fus envoyé chez une riche veuve, madame la baronne d'I...... On me

reçut comme on recevait, à cette époque, les Français à Bruxelles,

c'est-à-dire à bras ouverts. Une fort belle chambre fut mise à mon

entière disposition, et mon hôtesse, enchantée de ma réserve, me prévint

de l'air le plus gracieux, que si ses heures me convenaient, mon couvert

serait toujours mis. Il était impossible de résister à des offres aussi

obligeantes; je me confondis en remercîments, et le même jour il me

fallut paraître au dîner, dont les convives étaient trois vieilles

dames, non compris la baronne, qui n'avait guère passé la cinquantaine.

Tout ce monde fut enchanté des manières prévenantes du capitaine de

hussards. A Paris, on l'eût trouvé un peu gauche en pareille compagnie;

mais à Bruxelles, on devait le trouver parfait, pour un jeune homme dont

l'entrée précoce au service avait dû nécessairement nuire à son

éducation. La baronne fit sans doute quelques réflexions de ce genre,

puisqu'elle en vint avec moi à de petits soins qui me donnèrent fort à

penser.

Comme je m'absentais quelquefois pour aller dîner avec _mon général_,

dont je ne pouvais pas, lui disais-je, refuser les invitations, elle

voulut absolument que je le lui présentasse avec mes autres amis.

D'abord je ne me souciais guères d'introduire mes associés dans la

société de la baronne; elle voyait du monde, et nous pouvions rencontrer

chez elle quelqu'un qui découvrît nos petites spéculations. Mais la

baronne insista, et je me rendis, en témoignant le désir que _le

général_, qui voulait garder une espèce d'incognito, fût reçu en petit

comité. Il vint donc: la baronne, qui l'avait placé près d'elle, lui fit

un accueil si distingué, lui parla si long-temps à demi-voix, que je fus

piqué. Pour rompre le tête-à-tête, j'imaginai d'engager _le général_ à

nous chanter quelque chose en s'accompagnant sur le piano. Je savais

fort bien qu'il était incapable de déchiffrer une note, mais je comptais

sur les instances ordinaires de la compagnie, pour lui donner de

l'occupation au moins pour quelques instants. Mon stratagème ne réussit

qu'à moitié: le _lieutenant-colonel_, qui était de la partie, voyant

qu'on pressait vivement _le général_, offrit obligeamment de le

remplacer; je le vis en effet se mettre au piano, et chanter quelques

morceaux avec assez de goût pour recueillir tous les suffrages, tandis

que j'aurais voulu le voir à tous les diables.

Cette éternelle soirée finit pourtant, et chacun se retira, moi roulant

dans ma tête des projets de vengeance contre le rival qui allait

m'enlever, je ne dirai pas l'amour, mais les soins obligeants de la

baronne. Tout préoccupé de cette idée, je me rendis à mon lever chez _le

général_, qui fut assez surpris de me voir de si grand matin. «Sais-tu,

me dit-il, sans me laisser le temps d'entamer la conversation, sais-tu,

mon ami, que la baronne est....--Qui vous parle de la baronne?

interrompis-je brusquement, ce n'est pas de ce qu'elle est ou de ce

qu'elle n'est pas, qu'il s'agit ici.--Tant pis, reprit-il, si tu ne me

parles pas d'elle, je n'ai rien à entendre.» Et, continuant ainsi

quelque temps à m'intriguer, il finit par me dire que son entretien avec

la baronne n'avait roulé que sur moi seul, et qu'il avait tellement

avancé mes affaires qu'il la croyait toute disposée à... à m'épouser.

Je crus d'abord que la tête avait tourné à mon pauvre camarade. Une des

femmes titrées les plus riches des Provinces-Unies, épouser un

aventurier dont elle ne connaissait ni la famille, ni la fortune, ni

les antécédents, il y avait là de quoi rendre les plus confiants

incrédules. Devais-je, d'ailleurs, m'engager dans une fourberie qui

devait tôt ou tard se découvrir et me perdre? N'étais-je pas, enfin,

bien et dûment marié à Arras. Ces objections et plusieurs autres, que me

suggérait une sorte de remords de tromper l'excellente femme qui me

comblait d'amitiés, n'arrêtèrent pas un instant mon interlocuteur. Voici

comment il y répondit:

«Tout ce que tu me dis là est fort beau; je suis tout-à-fait de ton

avis, et pour suivre mon penchant naturel pour la vertu, il ne me manque

que dix mille livres de rente. Mais je ne vois pas la raison de faire

ici le scrupuleux. Que veut la baronne? un mari, et un mari qui lui

convienne. N'es-tu pas ce mari-là? N'es-tu pas dans l'intention d'avoir

pour elle toute sorte d'égards, et de la traiter comme quelqu'un qui

nous est utile, et dont nous n'avons jamais eu à nous plaindre. Tu me

parles d'inégalité de fortune; la baronne n'y tient pas. Il ne te manque

donc pour être son fait, qu'une seule chose: des titres; eh bien! je

t'en donne... Oui, je t'en donne!... Tu as beau me regarder avec de

grands yeux, écoute-moi plutôt, et ne fais pas répéter le

commandement.... Tu dois connaître quelque noble de ton pays, de ton

âge.... Tu es ce noble-là, tes parens ont émigré; ils sont maintenant à

Hambourg. Toi, tu es rentré en France pour faire racheter par un tiers

la maison paternelle, afin de pouvoir enlever à loisir la vaisselle

plate et mille double louis cachés sous le parquet du salon. Au

commencement de la terreur, la présence de quelques importuns, la

précipitation du départ, qu'un mandat d'amener lancé contre ton père ne

permettait pas de retarder d'un instant, vous ont empêché de reprendre

ce dépôt. Arrivé dans le pays, déguisé en compagnon tanneur, tu as été

dénoncé par l'homme même qui devait te seconder dans ton entreprise,

décrété d'accusation, poursuivi par les autorités républicaines, et tu

étais à la veille de porter ta tête sur l'échafaud, quand je t'ai

retrouvé sur une grande route, demi-mort d'inquiétude et de besoin.

Ancien ami de ta famille, je t'ai fait obtenir un brevet d'officier de

hussards, sous le nom de Rousseau, en attendant que l'occasion se

présente d'aller rejoindre tes nobles parents à Hambourg.... La baronne

sait déjà tout cela... Oui, tout..., excepté ton nom, que je ne lui ai

pas dit par forme de discrétion, mais en effet par la raison que je ne

sais pas encore celui que tu prendras. C'est une confidence que je te

réserve à toi-même.

»Ainsi, c'est une affaire faite, te voilà gentilhomme, il n'y a pas à

s'en dédire. Ne me parle pas de ta coquine de femme; tu divorces à Arras

sous le nom de Vidocq, et tu te maries à Bruxelles sous celui de comte

de B...... Maintenant, écoute-moi bien: jusqu'à présent nos affaires ont

assez bien été; mais tout cela peut changer d'un moment à l'autre. Nous

avons déjà trouvé quelques commissaires des guerres curieux; nous

pouvons en rencontrer de moins dociles, qui nous coupent les vivres et

nous envoient servir dans la _petite marine_ à Toulon. Tu comprends...,

suffit. Ce qui peut t'arriver de plus heureux, c'est de reprendre le sac

et le crucifix à ressorts dans ton ancien régiment, au risque d'être

fusillé comme déserteur... En te mariant, au contraire, tu t'assures une

belle existence, et tu te mets en position d'être utile aux amis.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre-là, faisons nos petites

conventions: ta femme a cent mille florins de rente, nous sommes trois,

tu nous feras à chacun mille écus de pension, payables d'avance, et je

palperai de plus une prime de trente mille francs, pour avoir fait un

comte du fils d'un boulanger.»

J'étais déjà ébranlé: cette harangue, dans laquelle _le Général_ m'avait

adroitement présenté toutes les difficultés de ma position, acheva de

triompher de ma résistance, qui, à vrai dire, n'était pas des plus

opiniâtres. Je consens à tout; on se rend chez la baronne: le comte de

B.... tombe à ses pieds. La scène se joue, et, ce qu'on aura peine à

croire, je me pénètre si bien de l'esprit du rôle, que je me surprends

un moment, m'y trompant moi-même; ce qui arrive, dit-on, quelquefois aux

menteurs. La baronne est charmée des saillies et des mots de sentiment

que la situation m'inspire. _Le Général_ triomphe de mes succès, et tout

le monde est enchanté. Il m'échappait bien par-ci par-là quelques

expressions qui sentaient un peu la cantine, mais _le Général_ avait eu

soin de prévenir la baronne que les troubles politiques avaient fait

singulièrement négliger mon éducation: elle s'était contentée de cette

explication. Depuis, M. le maréchal Suchet ne s'est pas montré plus

difficile lorsque Coignard, lui écrivant à M. le _duque_ d'Albufera,

s'excusait sur ce qu'émigré fort jeune, il ne pouvait connaître que très

imparfaitement le français.

On se met à table: le dîner se passe à merveille. Au dessert, la baronne

me dit à l'oreille: «Je sais, mon ami, que votre fortune est entre les

mains des jacobins. Cependant vos parents qui sont à Hambourg, peuvent

se trouver dans l'embarras; faites-moi le plaisir de leur adresser une

traite de trois mille florins que mon banquier vous remettra demain

matin.» Je commençais des remercîments, elle m'interrompit, et quitta la

table pour passer au salon. Je saisis ce moment pour dire au _Général_

ce qui venait de m'arriver. «Eh! nigaud, me dit-il, crois-tu m'apprendre

quelque chose...? N'est-ce pas moi qui ai soufflé à la baronne que tes

parents pouvaient avoir besoin d'argent.... Pour le moment, ces

parents-là, c'est nous.... Nos fonds baissent, et hasarder quelque coup

pour s'en procurer, ce serait risquer de gaîté de coeur le succès de

notre grande affaire..... Je me charge de négocier la traite.... En même

temps, j'ai insinué à la baronne qu'il te fallait quelque argent pour

faire figure avant le mariage, et il est convenu que d'ici à la

cérémonie, tu touchera cinq cents florins par mois.» Je trouvai

effectivement cette somme le lendemain sur mon secrétaire, ou l'on avait

déposé de plus une toilette en vermeil et quelques bijoux.

Cependant l'extrait de naissance du comte de B....., dont j'avais pris

le nom, et que _le Général_ avait voulu faire lever, comptant faire

fabriquer les autres pièces, n'arrivait pas. La baronne, dont

l'aveuglement doit paraître inconcevable aux personnes qui ne sont pas

en position de savoir jusqu'où peut aller la crédulité des dupes et

l'audace des fripons, consentit à m'épouser sous le nom de _Rousseau_.

J'avais tous les papiers nécessaires pour en justifier. Il ne me

manquait plus que le consentement de mon père, et rien n'était plus

facile que de se le procurer, au moyen de Labbre que, nous avions sous

la main; mais bien que la baronne eût consenti à m'épouser sous un nom

qu'elle savait bien n'être pas le mien, il pouvait lui répugner d'être

en quelque sorte complice d'un faux qui n'avait plus pour excuse le

besoin de sauver ma tête. Pendant que nous nous concertions pour sortir

d'embarras, nous apprîmes que l'effectif de _l'Armée Roulante_ était

devenu si considérable dans les pays conquis, que le gouvernement,

ouvrant enfin les yeux, donnait les ordres les plus sévères pour la

répression de ces abus. On mit alors bas les uniformes, croyant n'avoir

plus ainsi rien à craindre; mais les recherches devinrent tellement

actives, que _le Général_ dut quitter brusquement la ville pour gagner

Namur, où il croyait être moins en vue. J'expliquai ce brusque départ à

la baronne en lui disant que _le Général_ était inquiété pour m'avoir

fait obtenir du service sous un nom supposé. Cet incident lui inspira

les plus vives inquiétudes pour moi-même, et je ne pus la tranquilliser

qu'en partant pour Breda, où elle voulut absolument m'accompagner.

Il me siérait mal de jouer la sensiblerie, et ce serait compromettre la

réputation de finesse et de tact qu'on m'accorde assez généralement, que

d'étaler les beaux sentiments. On doit donc me croire lorsque je déclare

que tant de dévoument me toucha. La voix des remords, à laquelle on

n'est jamais entièrement sourd à dix-neuf ans, se fit entendre; je vis

l'abîme où j'allais entraîner l'excellente femme qui s'était montrée si

généreuse à mon égard; je la vis repoussant bientôt avec horreur le

déserteur, le vagabond, le bigame, le faussaire; et cette idée me

détermina à lui tout avouer. Éloigné de ceux qui m'avaient engagé dans

cette intrigue, et qui venaient d'être arrêtés à Namur, je m'affermis

dans ma résolution; un soir, au moment où le souper se terminait, je me

décidai à rompre la glace. Sans entrer dans le détail de mes aventures,

je dis à la baronne que des circonstances qu'il m'était impossible de

lui expliquer m'avaient contraint à paraître à Bruxelles sous les deux

noms qu'elle me connaissait, et qui n'étaient pas les miens. J'ajoutai

que des événements me forçaient de quitter les Pays-Bas sans pouvoir

contracter une union qui eût fait mon bonheur, mais que je conserverais

éternellement le souvenir des bontés qu'on y avait eues pour moi.

Je parlai long-temps et, l'émotion me gagnant je parlai avec une

chaleur, une facilité à laquelle je n'ai pu songer depuis sans en être

étonné moi-même: il me semblait que je craignais d'entendre la réponse

de la baronne. Immobile, les joues pâles, l'oeil fixe comme une

somnambule, elle m'écouta sans m'interrompre; puis, me jetant un regard

d'effroi, elle se leva brusquement, et courut s'enfermer dans sa

chambre; je ne la revis plus. Éclairée par mon aveu, par quelques mots

qui m'étaient sans doute échappés dans le trouble du moment, elle avait

reconnu les périls qui la menaçaient, et, dans sa juste méfiance,

peut-être me soupçonnait-elle plus coupable que je ne l'étais en effet;

peut-être croyait elle s'être livrée à quelque grand criminel; peut-être

y avait-il là du sang!... D'un autre côté, si cette complication de

déguisements devait rendre ses appréhensions bien vives, l'aveu spontané

que je venais de lui faire était aussi bien propre à calmer ses

inquiétudes; cette dernière idée domina probablement chez elle, puisque

le lendemain, à mon réveil, l'hôte me donna une cassette contenant

quinze mille francs en or, que la baronne lui avait remise pour moi

avant son départ, à une heure du matin; je l'appris avec plaisir; sa

présence me pesait. Rien ne me retenant à Breda, je fis faire mes

malles, et quelques heures après j'étais sur la route d'Amsterdam.

Je l'ai dit, je le répète: certaines parties de cette aventure pourront

paraître peu naturelles, et l'on ne manquera pas d'en conclure que tout

est faux; rien n'est cependant plus exact. Les initiales que je donne

suffiront pour mettre sur la voie les personnes qui ont connu Bruxelles

il y a trente ans. Il n'y a d'ailleurs dans tout cela que des situations

communes, telles qu'en offre le plus mince roman. Si je suis entré dans

quelques détails minutieux, ce n'est donc pas dans l'espoir d'obtenir

des _effets_ de mélodrame, mais avec l'intention de prémunir les

personnes trop confiantes, contre un genre de déception employé plus

fréquemment et avec plus de succès qu'on ne pense, dans toutes les

classes de la société: tel est au reste le but de cet ouvrage. Qu'on le

médite dans toutes ses parties, et les fonctions de procureur du roi, de

juge, de gendarme et d'agent de police, se trouveront peut-être un beau

matin des sinécures.

Mon séjour à Amsterdam fut très court: c'était Paris que je brûlais de

voir. Après avoir touché le montant de deux traites qui faisaient partie

de l'argent que m'avait laissé la baronne, je me mis en route, et le

deux mars 1796 je fis mon entrée dans cette capitale, où mon nom devait

faire un jour quelque bruit. Logé rue de l'Echelle, _hôtel du

Gaillard-Bois_, je m'occupai d'abord de changer mes ducats contre de

l'argent français, et de vendre une foule de petits bijoux et d'objets

de luxe qui me devenaient inutiles, puisque j'avais l'intention de

m'établir dans quelque ville des environs, où j'aurais embrassé un état

quelconque: je ne devais pas réaliser ce projet. Un soir, un de ces

messieurs qu'on trouve toujours dans les hôtels pour faire connaissance

avec les voyageurs, me propose de me présenter dans une maison où l'on

fait la partie. Par désoeuvrement, je me laissai conduire, confiant

dans mon expérience du _café Turc_ et du café de _la Monnaie_; je

m'aperçus bientôt que les _crocs_ de Bruxelles n'étaient que des

apprentis en comparaison des praticiens dont j'avais l'avantage de faire

la partie. Aujourd'hui l'administration des jeux n'a guère pour elle que

_le refait_, et l'immense avantage d'être toujours au jeu; les chances

sont du reste à peu près égales. A l'époque dont je parle, au contraire,

la police tolérant ces tripots particuliers nommés _étouffoirs_, on ne

se contentait pas de filer la carte ou d'assembler les couleurs, comme y

furent pris, il y a quelque temps, chez M. Lafitte, MM. de S.... fils,

et A. de la Roch....: les habitués avaient entre eux des signaux de

convention tellement combinés, qu'il fallait absolument succomber. Deux

séances me débarrassèrent d'une centaine de louis, et j'en eus assez

comme cela: mais il était écrit que l'argent de la baronne me fausserait

bientôt compagnie. L'agent du destin fut une fort jolie femme que je

rencontrai dans une table d'hôte où je mangeais quelquefois. Rosine,

c'était son nom, montra d'abord un désintéressement exemplaire. Depuis

un mois j'étais son amant en titre, sans qu'elle m'eût rien coûté que

des dîners, des spectacles, des voitures, des chiffons, des gands, des

rubans, des fleurs, etc., toutes choses qui, à Paris, _ne coûtent

rien_,..... quand on ne les paye pas.

Toujours plus épris de Rosine, je ne la quittait pas d'un instant. Un

matin, déjeûnant avec elle, je la trouve soucieuse, je la presse de

questions, elle résiste, et finit par m'avouer qu'elle était tourmentée

pour quelques bagatelles dues à sa marchande de modes et à son

tapissier; j'offre avec empressement mes services; on refuse avec une

magnanimité remarquable, et je ne peux pas même obtenir l'adresse des

deux créanciers. Beaucoup d'honnêtes gens se le seraient tenu pour bien

dit, mais, véritable paladin, je n'eus pas un instant de repos que

Divine, la femme de chambre, ne m'eût donné les précieuses adresses. De

la rue Vivienne, où demeurait Rosine, qui se faisait appeler madame de

Saint-Michel, je cours chez le tapissier, rue de Cléry. J'annonce le but

de ma visite; aussitôt on m'accable de prévenances, comme c'est l'usage

en pareille circonstance; on me remet le mémoire, et je vois avec

consternation qu'il s'élève à douze cents francs: j'étais cependant trop

avancé pour reculer; je paye. Chez la modiste, même scène et même

dénoûment, à cent francs près; il y avait là de quoi refroidir les plus

intrépides: mais les derniers mots n'en étaient pas encore dits.

Quelques jours après que j'eus soldé les créanciers, on m'amena à

acheter pour deux mille francs de bijoux, et les parties de toute espèce

n'en allaient pas moins leur train. Je voyais bien confusément mon

argent s'en aller, mais redoutant le moment de la vérification de ma

caisse, je le reculais de jour en jour. J'y procède enfin, et je trouve

qu'en deux mois j'avais dissipé la modique somme de quatorze mille

francs. Cette découverte me fit faire de sérieuses réflexions. Rosine

s'aperçut aussitôt de ma préoccupation. Elle devina que mes finances

étaient à la baisse; les femmes ont à cet égard un tact qui les trompe

rarement. Sans me témoigner précisément de la froideur, elle me montra

plus de réserve; et comme je lui en manifestais mon étonnement, elle me

répondit avec une brusquerie marquée «que des affaires particulières lui

donnaient de l'humeur». Le piège était là, mais j'avais été trop bien

puni de mon intervention dans ses _affaires_, pour m'en mêler encore; et

je me retranchai dans un air affecté, en l'engageant à prendre patience.

Elle n'en devint que plus maussade. Quelques jours se passèrent en

bouderie; enfin la bombe éclata.

A la suite d'une discussion fort insignifiante, elle me dit du ton le

plus impertinent «qu'elle n'aimait pas à être contrariée, et que ceux

qui ne s'arrangeaient pas de sa manière d'être pouvaient rester chez

eux.» C'était parler, et j'eus la faiblesse de ne pas vouloir entendre.

De nouveaux cadeaux me rendirent pour quelques jours une tendresse sur

laquelle je ne devais cependant plus m'abuser. Alors, connaissant tout

le parti qu'on pouvait tirer de mon aveugle engouement, Rosine revint

bientôt à la charge pour le montant d'une lettre de change de deux mille

francs, qu'elle devait acquitter sous peine d'être condamnée par corps.

Rosine en prison! cette idée m'était insupportable, et j'allais encore

m'exécuter, lorsque le hasard me fit tomber entre les mains une lettre

qui me dessilla les yeux.

Elle était de l'_ami de coeur_ de Rosine: de Versailles, où il était

confiné, cet intéressant personnage demandait «quand le _niais_ serait à

sec», afin de pouvoir reparaître sur la scène. C'était entre les mains

du portier de Rosine que j'avais intercepté cette agréable missive. Je

monte chez la perfide, elle était sortie; furieux et humilié tout à la

fois, je ne pus me contenir. Je me trouvais dans la chambre à coucher:

d'un coup de pied je renverse un guéridon couvert de porcelaine, et la

glace d'une psyché vole en éclats. Divine, la femme de chambre, qui ne

m'avait pas perdu de vue, se jette alors à mes genoux, et me supplie

d'interrompre une expédition qui pouvait me coûter cher; je la regarde,

j'hésite, et un reste de bon sens me fait concevoir qu'elle pouvait bien

avoir raison. Je la presse de questions; cette pauvre fille, que j'avais

toujours trouvée douce et bonne, m'explique toute la conduite de sa

maîtresse. Il est d'autant plus opportun de mentionner son récit, que

les mêmes faits se reproduisent journellement à Paris.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 4 / 20 段