le _Café Turc_ et le _Café de la Monnaie_. Mais, pour me présenter dans
cette ville, il me fallait des papiers qui justifiassent que j'étais
bien Rousseau, né à Lille, comme je l'avais dit dans l'interrogatoire
qui avait précédé mon évasion. Un capitaine de carabiniers belges au
service de France, nommé Labbre, se chargea, moyennant quinze louis, de
me _fournir_ les pièces qui m'étaient nécessaires. Au bout de trois
semaines, il m'apporta effectivement un extrait de naissance, un
passeport et un certificat de réforme au nom de Rousseau; le tout
confectionné avec une perfection que je n'ai jamais reconnu chez aucun
faussaire. Muni de ces pièces, je reparus effectivement à Bruxelles, où
le commandant de place, ancien camarade de Labbre, se chargea d'arranger
mon affaire.
Tranquille de ce côté, je courus au _Café Turc_. Les premières personnes
que j'aperçus dans la salle, furent les officiers de fabrique avec
lesquels on se rappelle que j'avais déjà voyagé. Ils me reçurent à
merveille, et devinant, au récit de mes aventures, que ma position
n'était pas des plus brillantes, ils me proposèrent un grade de
sous-lieutenant de chasseurs à cheval, sans doute parce qu'ils me
voyaient une capotte de l'arme. Une promotion aussi avantageuse n'était
pas chose à refuser: on prit mon signalement séance tenante; et comme je
faisais observer au comité que Rousseau était un nom d'emprunt, le digne
lieutenant-colonel me dit de prendre celui qui me conviendrait le mieux.
On voit qu'il était impossible d'y mettre plus de bonne volonté. Je me
décide à conserver le nom de Rousseau, sous lequel on me délivre, non
pas un brevet, mais une feuille de route de sous-lieutenant du 6e
chasseurs, voyageant avec son cheval, et ayant droit au logement et aux
distributions.
C'est ainsi que je me trouvai incorporé dans cette _armée roulante_,
composée d'officiers sans brevet, sans troupe, qui, munis de faux états
et de fausses feuilles de route, en imposaient d'autant plus facilement
aux commissaires des guerres, qu'il y avait moins d'ordre à cette époque
dans les administrations militaires. Ce qu'il y a de certain, c'est que,
dans une tournée que nous fîmes dans les Pays-Bas, nous touchâmes
partout nos rations, sans qu'on fît la moindre observation. Cependant
l'_armée roulante_ n'était pas alors composée de moins de deux mille
aventuriers, qui vivaient là comme le poisson dans l'eau. Ce qu'il y a
de plus curieux, c'est qu'on se donnait un avancement aussi rapide que
le permettaient les circonstances; avancement dont les résultats étaient
toujours lucratifs, puisqu'il faisait élever les rations. Je passai, de
cette manière, capitaine de hussards, un de nos camarades devint chef de
bataillon; mais, ce qui me confondit, ce fut la promotion d'Auffray,
notre lieutenant-colonel, au grade de général de brigade. Il est vrai
que si l'importance du grade, et l'espèce de notabilité d'un déplacement
de ce genre, rendait la fraude plus difficile à soutenir, l'audace
d'une telle combinaison écartait jusqu'au soupçon.
Revenus a Bruxelles, nous nous fîmes délivrer des billets de logement,
et je fus envoyé chez une riche veuve, madame la baronne d'I...... On me
reçut comme on recevait, à cette époque, les Français à Bruxelles,
c'est-à-dire à bras ouverts. Une fort belle chambre fut mise à mon
entière disposition, et mon hôtesse, enchantée de ma réserve, me prévint
de l'air le plus gracieux, que si ses heures me convenaient, mon couvert
serait toujours mis. Il était impossible de résister à des offres aussi
obligeantes; je me confondis en remercîments, et le même jour il me
fallut paraître au dîner, dont les convives étaient trois vieilles
dames, non compris la baronne, qui n'avait guère passé la cinquantaine.
Tout ce monde fut enchanté des manières prévenantes du capitaine de
hussards. A Paris, on l'eût trouvé un peu gauche en pareille compagnie;
mais à Bruxelles, on devait le trouver parfait, pour un jeune homme dont
l'entrée précoce au service avait dû nécessairement nuire à son
éducation. La baronne fit sans doute quelques réflexions de ce genre,
puisqu'elle en vint avec moi à de petits soins qui me donnèrent fort à
penser.
Comme je m'absentais quelquefois pour aller dîner avec _mon général_,
dont je ne pouvais pas, lui disais-je, refuser les invitations, elle
voulut absolument que je le lui présentasse avec mes autres amis.
D'abord je ne me souciais guères d'introduire mes associés dans la
société de la baronne; elle voyait du monde, et nous pouvions rencontrer
chez elle quelqu'un qui découvrît nos petites spéculations. Mais la
baronne insista, et je me rendis, en témoignant le désir que _le
général_, qui voulait garder une espèce d'incognito, fût reçu en petit
comité. Il vint donc: la baronne, qui l'avait placé près d'elle, lui fit
un accueil si distingué, lui parla si long-temps à demi-voix, que je fus
piqué. Pour rompre le tête-à-tête, j'imaginai d'engager _le général_ à
nous chanter quelque chose en s'accompagnant sur le piano. Je savais
fort bien qu'il était incapable de déchiffrer une note, mais je comptais
sur les instances ordinaires de la compagnie, pour lui donner de
l'occupation au moins pour quelques instants. Mon stratagème ne réussit
qu'à moitié: le _lieutenant-colonel_, qui était de la partie, voyant
qu'on pressait vivement _le général_, offrit obligeamment de le
remplacer; je le vis en effet se mettre au piano, et chanter quelques
morceaux avec assez de goût pour recueillir tous les suffrages, tandis
que j'aurais voulu le voir à tous les diables.
Cette éternelle soirée finit pourtant, et chacun se retira, moi roulant
dans ma tête des projets de vengeance contre le rival qui allait
m'enlever, je ne dirai pas l'amour, mais les soins obligeants de la
baronne. Tout préoccupé de cette idée, je me rendis à mon lever chez _le
général_, qui fut assez surpris de me voir de si grand matin. «Sais-tu,
me dit-il, sans me laisser le temps d'entamer la conversation, sais-tu,
mon ami, que la baronne est....--Qui vous parle de la baronne?
interrompis-je brusquement, ce n'est pas de ce qu'elle est ou de ce
qu'elle n'est pas, qu'il s'agit ici.--Tant pis, reprit-il, si tu ne me
parles pas d'elle, je n'ai rien à entendre.» Et, continuant ainsi
quelque temps à m'intriguer, il finit par me dire que son entretien avec
la baronne n'avait roulé que sur moi seul, et qu'il avait tellement
avancé mes affaires qu'il la croyait toute disposée à... à m'épouser.
Je crus d'abord que la tête avait tourné à mon pauvre camarade. Une des
femmes titrées les plus riches des Provinces-Unies, épouser un
aventurier dont elle ne connaissait ni la famille, ni la fortune, ni
les antécédents, il y avait là de quoi rendre les plus confiants
incrédules. Devais-je, d'ailleurs, m'engager dans une fourberie qui
devait tôt ou tard se découvrir et me perdre? N'étais-je pas, enfin,
bien et dûment marié à Arras. Ces objections et plusieurs autres, que me
suggérait une sorte de remords de tromper l'excellente femme qui me
comblait d'amitiés, n'arrêtèrent pas un instant mon interlocuteur. Voici
comment il y répondit:
«Tout ce que tu me dis là est fort beau; je suis tout-à-fait de ton
avis, et pour suivre mon penchant naturel pour la vertu, il ne me manque
que dix mille livres de rente. Mais je ne vois pas la raison de faire
ici le scrupuleux. Que veut la baronne? un mari, et un mari qui lui
convienne. N'es-tu pas ce mari-là? N'es-tu pas dans l'intention d'avoir
pour elle toute sorte d'égards, et de la traiter comme quelqu'un qui
nous est utile, et dont nous n'avons jamais eu à nous plaindre. Tu me
parles d'inégalité de fortune; la baronne n'y tient pas. Il ne te manque
donc pour être son fait, qu'une seule chose: des titres; eh bien! je
t'en donne... Oui, je t'en donne!... Tu as beau me regarder avec de
grands yeux, écoute-moi plutôt, et ne fais pas répéter le
commandement.... Tu dois connaître quelque noble de ton pays, de ton
âge.... Tu es ce noble-là, tes parens ont émigré; ils sont maintenant à
Hambourg. Toi, tu es rentré en France pour faire racheter par un tiers
la maison paternelle, afin de pouvoir enlever à loisir la vaisselle
plate et mille double louis cachés sous le parquet du salon. Au
commencement de la terreur, la présence de quelques importuns, la
précipitation du départ, qu'un mandat d'amener lancé contre ton père ne
permettait pas de retarder d'un instant, vous ont empêché de reprendre
ce dépôt. Arrivé dans le pays, déguisé en compagnon tanneur, tu as été
dénoncé par l'homme même qui devait te seconder dans ton entreprise,
décrété d'accusation, poursuivi par les autorités républicaines, et tu
étais à la veille de porter ta tête sur l'échafaud, quand je t'ai
retrouvé sur une grande route, demi-mort d'inquiétude et de besoin.
Ancien ami de ta famille, je t'ai fait obtenir un brevet d'officier de
hussards, sous le nom de Rousseau, en attendant que l'occasion se
présente d'aller rejoindre tes nobles parents à Hambourg.... La baronne
sait déjà tout cela... Oui, tout..., excepté ton nom, que je ne lui ai
pas dit par forme de discrétion, mais en effet par la raison que je ne
sais pas encore celui que tu prendras. C'est une confidence que je te
réserve à toi-même.
»Ainsi, c'est une affaire faite, te voilà gentilhomme, il n'y a pas à
s'en dédire. Ne me parle pas de ta coquine de femme; tu divorces à Arras
sous le nom de Vidocq, et tu te maries à Bruxelles sous celui de comte
de B...... Maintenant, écoute-moi bien: jusqu'à présent nos affaires ont
assez bien été; mais tout cela peut changer d'un moment à l'autre. Nous
avons déjà trouvé quelques commissaires des guerres curieux; nous
pouvons en rencontrer de moins dociles, qui nous coupent les vivres et
nous envoient servir dans la _petite marine_ à Toulon. Tu comprends...,
suffit. Ce qui peut t'arriver de plus heureux, c'est de reprendre le sac
et le crucifix à ressorts dans ton ancien régiment, au risque d'être
fusillé comme déserteur... En te mariant, au contraire, tu t'assures une
belle existence, et tu te mets en position d'être utile aux amis.
Puisque nous en sommes sur ce chapitre-là, faisons nos petites
conventions: ta femme a cent mille florins de rente, nous sommes trois,
tu nous feras à chacun mille écus de pension, payables d'avance, et je
palperai de plus une prime de trente mille francs, pour avoir fait un
comte du fils d'un boulanger.»
J'étais déjà ébranlé: cette harangue, dans laquelle _le Général_ m'avait
adroitement présenté toutes les difficultés de ma position, acheva de
triompher de ma résistance, qui, à vrai dire, n'était pas des plus
opiniâtres. Je consens à tout; on se rend chez la baronne: le comte de
B.... tombe à ses pieds. La scène se joue, et, ce qu'on aura peine à
croire, je me pénètre si bien de l'esprit du rôle, que je me surprends
un moment, m'y trompant moi-même; ce qui arrive, dit-on, quelquefois aux
menteurs. La baronne est charmée des saillies et des mots de sentiment
que la situation m'inspire. _Le Général_ triomphe de mes succès, et tout
le monde est enchanté. Il m'échappait bien par-ci par-là quelques
expressions qui sentaient un peu la cantine, mais _le Général_ avait eu
soin de prévenir la baronne que les troubles politiques avaient fait
singulièrement négliger mon éducation: elle s'était contentée de cette
explication. Depuis, M. le maréchal Suchet ne s'est pas montré plus
difficile lorsque Coignard, lui écrivant à M. le _duque_ d'Albufera,
s'excusait sur ce qu'émigré fort jeune, il ne pouvait connaître que très
imparfaitement le français.
On se met à table: le dîner se passe à merveille. Au dessert, la baronne
me dit à l'oreille: «Je sais, mon ami, que votre fortune est entre les
mains des jacobins. Cependant vos parents qui sont à Hambourg, peuvent
se trouver dans l'embarras; faites-moi le plaisir de leur adresser une
traite de trois mille florins que mon banquier vous remettra demain
matin.» Je commençais des remercîments, elle m'interrompit, et quitta la
table pour passer au salon. Je saisis ce moment pour dire au _Général_
ce qui venait de m'arriver. «Eh! nigaud, me dit-il, crois-tu m'apprendre
quelque chose...? N'est-ce pas moi qui ai soufflé à la baronne que tes
parents pouvaient avoir besoin d'argent.... Pour le moment, ces
parents-là, c'est nous.... Nos fonds baissent, et hasarder quelque coup
pour s'en procurer, ce serait risquer de gaîté de coeur le succès de
notre grande affaire..... Je me charge de négocier la traite.... En même
temps, j'ai insinué à la baronne qu'il te fallait quelque argent pour
faire figure avant le mariage, et il est convenu que d'ici à la
cérémonie, tu touchera cinq cents florins par mois.» Je trouvai
effectivement cette somme le lendemain sur mon secrétaire, ou l'on avait
déposé de plus une toilette en vermeil et quelques bijoux.
Cependant l'extrait de naissance du comte de B....., dont j'avais pris
le nom, et que _le Général_ avait voulu faire lever, comptant faire
fabriquer les autres pièces, n'arrivait pas. La baronne, dont
l'aveuglement doit paraître inconcevable aux personnes qui ne sont pas
en position de savoir jusqu'où peut aller la crédulité des dupes et
l'audace des fripons, consentit à m'épouser sous le nom de _Rousseau_.
J'avais tous les papiers nécessaires pour en justifier. Il ne me
manquait plus que le consentement de mon père, et rien n'était plus
facile que de se le procurer, au moyen de Labbre que, nous avions sous
la main; mais bien que la baronne eût consenti à m'épouser sous un nom
qu'elle savait bien n'être pas le mien, il pouvait lui répugner d'être
en quelque sorte complice d'un faux qui n'avait plus pour excuse le
besoin de sauver ma tête. Pendant que nous nous concertions pour sortir
d'embarras, nous apprîmes que l'effectif de _l'Armée Roulante_ était
devenu si considérable dans les pays conquis, que le gouvernement,
ouvrant enfin les yeux, donnait les ordres les plus sévères pour la
répression de ces abus. On mit alors bas les uniformes, croyant n'avoir
plus ainsi rien à craindre; mais les recherches devinrent tellement
actives, que _le Général_ dut quitter brusquement la ville pour gagner
Namur, où il croyait être moins en vue. J'expliquai ce brusque départ à
la baronne en lui disant que _le Général_ était inquiété pour m'avoir
fait obtenir du service sous un nom supposé. Cet incident lui inspira
les plus vives inquiétudes pour moi-même, et je ne pus la tranquilliser
qu'en partant pour Breda, où elle voulut absolument m'accompagner.
Il me siérait mal de jouer la sensiblerie, et ce serait compromettre la
réputation de finesse et de tact qu'on m'accorde assez généralement, que
d'étaler les beaux sentiments. On doit donc me croire lorsque je déclare
que tant de dévoument me toucha. La voix des remords, à laquelle on
n'est jamais entièrement sourd à dix-neuf ans, se fit entendre; je vis
l'abîme où j'allais entraîner l'excellente femme qui s'était montrée si
généreuse à mon égard; je la vis repoussant bientôt avec horreur le
déserteur, le vagabond, le bigame, le faussaire; et cette idée me
détermina à lui tout avouer. Éloigné de ceux qui m'avaient engagé dans
cette intrigue, et qui venaient d'être arrêtés à Namur, je m'affermis
dans ma résolution; un soir, au moment où le souper se terminait, je me
décidai à rompre la glace. Sans entrer dans le détail de mes aventures,
je dis à la baronne que des circonstances qu'il m'était impossible de
lui expliquer m'avaient contraint à paraître à Bruxelles sous les deux
noms qu'elle me connaissait, et qui n'étaient pas les miens. J'ajoutai
que des événements me forçaient de quitter les Pays-Bas sans pouvoir
contracter une union qui eût fait mon bonheur, mais que je conserverais
éternellement le souvenir des bontés qu'on y avait eues pour moi.
Je parlai long-temps et, l'émotion me gagnant je parlai avec une
chaleur, une facilité à laquelle je n'ai pu songer depuis sans en être
étonné moi-même: il me semblait que je craignais d'entendre la réponse
de la baronne. Immobile, les joues pâles, l'oeil fixe comme une
somnambule, elle m'écouta sans m'interrompre; puis, me jetant un regard
d'effroi, elle se leva brusquement, et courut s'enfermer dans sa
chambre; je ne la revis plus. Éclairée par mon aveu, par quelques mots
qui m'étaient sans doute échappés dans le trouble du moment, elle avait
reconnu les périls qui la menaçaient, et, dans sa juste méfiance,
peut-être me soupçonnait-elle plus coupable que je ne l'étais en effet;
peut-être croyait elle s'être livrée à quelque grand criminel; peut-être
y avait-il là du sang!... D'un autre côté, si cette complication de
déguisements devait rendre ses appréhensions bien vives, l'aveu spontané
que je venais de lui faire était aussi bien propre à calmer ses
inquiétudes; cette dernière idée domina probablement chez elle, puisque
le lendemain, à mon réveil, l'hôte me donna une cassette contenant
quinze mille francs en or, que la baronne lui avait remise pour moi
avant son départ, à une heure du matin; je l'appris avec plaisir; sa
présence me pesait. Rien ne me retenant à Breda, je fis faire mes
malles, et quelques heures après j'étais sur la route d'Amsterdam.
Je l'ai dit, je le répète: certaines parties de cette aventure pourront
paraître peu naturelles, et l'on ne manquera pas d'en conclure que tout
est faux; rien n'est cependant plus exact. Les initiales que je donne
suffiront pour mettre sur la voie les personnes qui ont connu Bruxelles
il y a trente ans. Il n'y a d'ailleurs dans tout cela que des situations
communes, telles qu'en offre le plus mince roman. Si je suis entré dans
quelques détails minutieux, ce n'est donc pas dans l'espoir d'obtenir
des _effets_ de mélodrame, mais avec l'intention de prémunir les
personnes trop confiantes, contre un genre de déception employé plus
fréquemment et avec plus de succès qu'on ne pense, dans toutes les
classes de la société: tel est au reste le but de cet ouvrage. Qu'on le
médite dans toutes ses parties, et les fonctions de procureur du roi, de
juge, de gendarme et d'agent de police, se trouveront peut-être un beau
matin des sinécures.
Mon séjour à Amsterdam fut très court: c'était Paris que je brûlais de
voir. Après avoir touché le montant de deux traites qui faisaient partie
de l'argent que m'avait laissé la baronne, je me mis en route, et le
deux mars 1796 je fis mon entrée dans cette capitale, où mon nom devait
faire un jour quelque bruit. Logé rue de l'Echelle, _hôtel du
Gaillard-Bois_, je m'occupai d'abord de changer mes ducats contre de
l'argent français, et de vendre une foule de petits bijoux et d'objets
de luxe qui me devenaient inutiles, puisque j'avais l'intention de
m'établir dans quelque ville des environs, où j'aurais embrassé un état
quelconque: je ne devais pas réaliser ce projet. Un soir, un de ces
messieurs qu'on trouve toujours dans les hôtels pour faire connaissance
avec les voyageurs, me propose de me présenter dans une maison où l'on
fait la partie. Par désoeuvrement, je me laissai conduire, confiant
dans mon expérience du _café Turc_ et du café de _la Monnaie_; je
m'aperçus bientôt que les _crocs_ de Bruxelles n'étaient que des
apprentis en comparaison des praticiens dont j'avais l'avantage de faire
la partie. Aujourd'hui l'administration des jeux n'a guère pour elle que
_le refait_, et l'immense avantage d'être toujours au jeu; les chances
sont du reste à peu près égales. A l'époque dont je parle, au contraire,
la police tolérant ces tripots particuliers nommés _étouffoirs_, on ne
se contentait pas de filer la carte ou d'assembler les couleurs, comme y
furent pris, il y a quelque temps, chez M. Lafitte, MM. de S.... fils,
et A. de la Roch....: les habitués avaient entre eux des signaux de
convention tellement combinés, qu'il fallait absolument succomber. Deux
séances me débarrassèrent d'une centaine de louis, et j'en eus assez
comme cela: mais il était écrit que l'argent de la baronne me fausserait
bientôt compagnie. L'agent du destin fut une fort jolie femme que je
rencontrai dans une table d'hôte où je mangeais quelquefois. Rosine,
c'était son nom, montra d'abord un désintéressement exemplaire. Depuis
un mois j'étais son amant en titre, sans qu'elle m'eût rien coûté que
des dîners, des spectacles, des voitures, des chiffons, des gands, des
rubans, des fleurs, etc., toutes choses qui, à Paris, _ne coûtent
rien_,..... quand on ne les paye pas.
Toujours plus épris de Rosine, je ne la quittait pas d'un instant. Un
matin, déjeûnant avec elle, je la trouve soucieuse, je la presse de
questions, elle résiste, et finit par m'avouer qu'elle était tourmentée
pour quelques bagatelles dues à sa marchande de modes et à son
tapissier; j'offre avec empressement mes services; on refuse avec une
magnanimité remarquable, et je ne peux pas même obtenir l'adresse des
deux créanciers. Beaucoup d'honnêtes gens se le seraient tenu pour bien
dit, mais, véritable paladin, je n'eus pas un instant de repos que
Divine, la femme de chambre, ne m'eût donné les précieuses adresses. De
la rue Vivienne, où demeurait Rosine, qui se faisait appeler madame de
Saint-Michel, je cours chez le tapissier, rue de Cléry. J'annonce le but
de ma visite; aussitôt on m'accable de prévenances, comme c'est l'usage
en pareille circonstance; on me remet le mémoire, et je vois avec
consternation qu'il s'élève à douze cents francs: j'étais cependant trop
avancé pour reculer; je paye. Chez la modiste, même scène et même
dénoûment, à cent francs près; il y avait là de quoi refroidir les plus
intrépides: mais les derniers mots n'en étaient pas encore dits.
Quelques jours après que j'eus soldé les créanciers, on m'amena à
acheter pour deux mille francs de bijoux, et les parties de toute espèce
n'en allaient pas moins leur train. Je voyais bien confusément mon
argent s'en aller, mais redoutant le moment de la vérification de ma
caisse, je le reculais de jour en jour. J'y procède enfin, et je trouve
qu'en deux mois j'avais dissipé la modique somme de quatorze mille
francs. Cette découverte me fit faire de sérieuses réflexions. Rosine
s'aperçut aussitôt de ma préoccupation. Elle devina que mes finances
étaient à la baisse; les femmes ont à cet égard un tact qui les trompe
rarement. Sans me témoigner précisément de la froideur, elle me montra
plus de réserve; et comme je lui en manifestais mon étonnement, elle me
répondit avec une brusquerie marquée «que des affaires particulières lui
donnaient de l'humeur». Le piège était là, mais j'avais été trop bien
puni de mon intervention dans ses _affaires_, pour m'en mêler encore; et
je me retranchai dans un air affecté, en l'engageant à prendre patience.
Elle n'en devint que plus maussade. Quelques jours se passèrent en
bouderie; enfin la bombe éclata.
A la suite d'une discussion fort insignifiante, elle me dit du ton le
plus impertinent «qu'elle n'aimait pas à être contrariée, et que ceux
qui ne s'arrangeaient pas de sa manière d'être pouvaient rester chez
eux.» C'était parler, et j'eus la faiblesse de ne pas vouloir entendre.
De nouveaux cadeaux me rendirent pour quelques jours une tendresse sur
laquelle je ne devais cependant plus m'abuser. Alors, connaissant tout
le parti qu'on pouvait tirer de mon aveugle engouement, Rosine revint
bientôt à la charge pour le montant d'une lettre de change de deux mille
francs, qu'elle devait acquitter sous peine d'être condamnée par corps.
Rosine en prison! cette idée m'était insupportable, et j'allais encore
m'exécuter, lorsque le hasard me fit tomber entre les mains une lettre
qui me dessilla les yeux.
Elle était de l'_ami de coeur_ de Rosine: de Versailles, où il était
confiné, cet intéressant personnage demandait «quand le _niais_ serait à
sec», afin de pouvoir reparaître sur la scène. C'était entre les mains
du portier de Rosine que j'avais intercepté cette agréable missive. Je
monte chez la perfide, elle était sortie; furieux et humilié tout à la
fois, je ne pus me contenir. Je me trouvais dans la chambre à coucher:
d'un coup de pied je renverse un guéridon couvert de porcelaine, et la
glace d'une psyché vole en éclats. Divine, la femme de chambre, qui ne
m'avait pas perdu de vue, se jette alors à mes genoux, et me supplie
d'interrompre une expédition qui pouvait me coûter cher; je la regarde,
j'hésite, et un reste de bon sens me fait concevoir qu'elle pouvait bien
avoir raison. Je la presse de questions; cette pauvre fille, que j'avais
toujours trouvée douce et bonne, m'explique toute la conduite de sa
maîtresse. Il est d'autant plus opportun de mentionner son récit, que
les mêmes faits se reproduisent journellement à Paris.