C'était la fête du village: on chante, on danse, on boit surtout, et

pour ma part, je me conditionne si proprement, qu'on est obligé de me

porter dans mon lit. Le lendemain je m'éveille avant le jour. Comme à la

suite de toutes les orgies, j'avais la tête lourde, la bouche pâteuse et

l'estomac irrité. Je veux boire, et tout en me levant sur mon séant, je

sens une main froide comme la corde d'un puits se porter à mon cou: la

tête encore affaiblie par les excès de la veille, je jette un cri de

Diable. Le maire, qui couchait dans une chambre voisine, accourt avec

son frère et un vieux domestique, tous deux armés de bâtons. César

n'était pas rentré; déjà la réflexion m'avait démontré que le visiteur

nocturne ne pouvait être autre que Sixca: feignant toutefois d'être

effrayé, je dis à l'assistance que quelque farfadet s'était placé à mes

côtés, et venait de se glisser au fond du lit. On applique alors au

fantôme quelques coups de bâton, et Sixca, voyant qu'il y allait pour

elle d'être assommée, s'écrie: «Eh! Messieurs, ne frappez pas, c'est

moi, c'est Sixca.... en rêvant je suis venue me coucher à côté de

l'officier.» En même temps, elle montra sa tête, et elle fit bien, car,

quoiqu'ils eussent reconnu sa voix, les superstitieux Flamands allaient

recommencer la bastonnade. Comme je viens de le dire, cette aventure,

qui rend presque vraisemblables certaines scènes de _Mon Oncle Thomas_

et des _Barons de Felsheim_, fit du bruit dans le cantonnement; elle se

répandit même jusqu'à Cassel, et m'y valut plusieurs bonnes fortunes;

j'eus entre autres une fort belle limonadière, à laquelle je

n'accorderais pas cette mention, si, la première, elle ne m'eût appris

qu'au comptoir de certains cafés, un joli garçon peut recevoir la

monnaie d'une pièce qu'il n'a pas donnée.

Nous étions cantonnés depuis trois mois, lorsque la division reçut

l'ordre de se porter sur Stinward. Les Autrichiens avaient fait une

démonstration pour se porter sur Poperingue, et le deuxième bataillon du

Pas-de-Calais fut placé en première ligne. La nuit qui suivit notre

arrivée, l'ennemi surprit nos avant-postes, et pénétra dans le village

de la Belle, que nous occupions; nous nous formâmes précipitamment en

bataille. Dans cette manoeuvre de nuit, nos jeunes réquisitionnaires

déployèrent cette intelligence et cette activité qu'on chercherait

vainement ailleurs que chez les Français. Vers six heures du matin, un

escadron des hussards de Wurmser déboucha par la gauche, et nous chargea

en tirailleurs, sans pouvoir nous entamer. Une colonne d'infanterie, qui

les suivait, nous aborda en même temps à la baïonette; et mais ce ne fut

qu'après un engagement des plus vifs, que l'infériorité du nombre nous

força de nous replier sur Stinward, où se trouvait le quartier-général.

En y arrivant, je reçus les félicitations du général Vandamme et un

billet d'hôpital pour Saint-Omer; car j'avais été atteint de deux coups

de sabre en me débattant contre un hussard autrichien, qui se tuait de

me crier: _Ergib dich! Ergib dich!_... (Rends-toi! Rends-toi!..).

Mes blessures n'étaient pas toutefois bien graves, puisqu'au bout de

deux mois je fus en état de rejoindre le bataillon, qui se trouvait à

Hazebrouck. C'est là que je vis cet étrange corps qu'on nommait l'_armée

révolutionnaire_.

Les hommes à piques et à bonnet rouge qui la composaient promenaient

partout avec eux la guillotine. La Convention n'avait pas, disait-on,

trouvé de meilleur moyen de s'assurer de la fidélité des officiers des

quatorze armées qu'elle avait sur pied, que de mettre sous leurs yeux

l'instrument du supplice qu'elle réservait aux traîtres; tout ce que je

puis dire, c'est que cet appareil lugubre faisait mourir de peur la

population des contrées qu'il parcourait; il ne flattait pas davantage

les militaires, et nous avions de fréquentes querelles avec les

Sans-culottes, qu'on appelait _les Gardes du Corps de la guillotine_. Je

souffletai pour ma part un de leurs chefs, qui s'avisait de trouver

mauvais que j'eusse des épaulettes en or, quand le règlement prescrivait

de n'en porter qu'en laine. Cette belle équipée m'eût joué certainement

un mauvais tour, et j'aurais payé cher mon infraction à la loi

somptuaire, si l'on ne m'eût donné le moyen de gagner Cassel; j'y fus

rejoint par le corps, qu'on licencia alors comme tous les bataillons de

la réquisition; les officiers redevinrent simples soldats, et ce fut en

cette qualité que je fus dirigé sur le 28e bataillon de volontaires,

qui faisait partie de l'armée destinée à chasser les Autrichiens de

Valenciennes et de Condé.

Le bataillon était cantonné à Fresnes. Dans une ferme où j'étais logé,

arriva un jour la famille entière d'un patron de barque, composée du

mari, de la femme et de deux enfants, dont une fille de dix-huit ans,

qu'on eût remarquée partout. Les Autrichiens leur avaient enlevé un

bateau chargé d'avoine, qui composait toute leur fortune, et ces pauvres

gens, réduits aux vêtements qui les couvraient, n'avaient eu d'autre

ressource que de venir se réfugier chez mon hôte, leur parent. Cette

circonstance, leur fâcheuse position, et peut-être aussi la beauté de la

jeune fille, qu'on nommait Delphine, me touchèrent.

En allant à la découverte, j'avais vu le bateau, que l'ennemi ne

déchargeait qu'au fur et à mesure des distributions. Je proposai à douze

de mes camarades d'enlever aux Autrichiens leur capture, ils

acceptèrent; le colonel donna son consentement, et, par une nuit

pluvieuse, nous nous approchâmes du bateau sans être aperçus du

factionnaire, qu'on envoya tenir compagnie aux poissons de l'Escaut,

muni de cinq coups de baïonnette. La femme du patron, qui avait

absolument voulu nous suivre, courut aussitôt à un sac de florins

qu'elle avait caché dans l'avoine, et me pria de m'en charger. On

détacha ensuite le bateau, pour le laisser dériver jusqu'à un endroit où

nous avions un poste retranché: mais, au moment où il prenait le fil de

l'eau, nous fûmes surpris par le _werdaw_ d'un factionnaire que nous

n'avions pas aperçu au milieu des roseaux où il était embusqué. Au bruit

du coup de fusil, dont il accompagna une seconde interpellation, le

poste voisin prit les armes: en un instant, la rive se couvrit de

soldats qui firent pleuvoir une grêle de balles sur le bateau; il fallut

bien alors l'abandonner. Nous nous jetâmes mes camarades et moi dans une

espèce de chaloupe qui nous avait amenés à bord; la femme prit le même

parti. Mais le patron, oublié dans le tumulte, ou retenu par un reste

d'espoir, tomba au pouvoir des Autrichiens, qui ne lui épargnèrent ni

les gourmades, ni les coups de crosse. Cette tentative nous avait

d'ailleurs coûté trois hommes, et j'avais eu moi-même deux doigts cassés

d'un coup de feu. Delphine me prodigua les soins les plus empressés. Sa

mère étant partie sur ces entrefaites pour Gand, où elle savait que son

mari avait été envoyé comme prisonnier de guerre, nous nous rendîmes de

notre côté à Lille: j'y passai ma convalescence. Comme Delphine avait

une partie de l'argent retrouvé dans l'avoine, nous menions assez

joyeuse vie. Il fut question de nous marier, et l'affaire était si bien

engagée, que je me mis en route un matin pour Arras, d'où je devais

rapporter les pièces nécessaires et le consentement de mes parents.

Delphine avait obtenu déjà celui des siens, qui se trouvaient toujours à

Gand. A une lieue de Lille, je m'aperçois que j'ai oublié mon billet

d'hôpital, qu'il m'était indispensable de produire à la municipalité

d'Arras; je reviens sur mes pas. Arrivé à l'hôtel, je monte à la chambre

que nous occupions, je frappe, personne ne répond; il était cependant

impossible que Delphine fût sortie d'aussi grand matin, il était à peine

six heures; je frappe encore; Delphine vient enfin ouvrir, étendant ses

bras et se frottant les yeux comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut.

Pour l'éprouver, je lui propose de m'accompagner à Arras afin que je

puisse la présenter à mes parents; elle accepte d'un air tranquille. Mes

soupçons commencent à se dissiper; quelque chose me disait cependant

qu'elle me trompait. Je m'aperçois enfin qu'elle jetait souvent les yeux

vers certain cabinet de garde-robe: je feins de vouloir l'ouvrir, ma

chaste fiancée s'y oppose en me donnant un de ces prétextes que les

femmes ont toujours à leur disposition; mais j'insiste, et je finis par

ouvrir le cabinet, où je trouve caché sous un tas de linge sale un

médecin qui m'avait donné des soins pendant ma convalescence. Il était

vieux, laid et malpropre: le premier sentiment fut à l'humiliation

d'avoir un pareil rival; peut-être eussé-je été plus furieux de trouver

un beau fils: je laisse le cas à la décision des nombreux amateurs qui

se sont trouvés à pareille fête; pour moi je voulais commencer par

assommer mon Esculape à bonnes fortunes, mais ce qui m'arrivait assez

rarement, la réflexion me retint. Nous étions dans une place de guerre,

on pouvait me chicaner sur mon permis de séjour, me faire quelque

mauvais parti; Delphine, après tout, n'était pas ma femme, je n'avais

sur elle aucun droit; je pris toutefois celui de la mettre à la porte à

grands coups de pied dans le derrière, après quoi je lui jetai par la

fenêtre ses nippes et quelque monnaie pour se rendre à Gand. Je

m'allouai ainsi le reste de l'argent, que je croyais avoir légitimement

acquis, puisque j'avais dirigé la superbe expédition qui l'avait repris

sur les Autrichiens. J'oubliais de dire que je laissai le docteur

effectuer paisiblement sa retraite.

Débarrassé de ma perfide, je continuai à rester à Lille, bien que le

temps de ma permission fût expiré; mais on se cache presque aussi

facilement dans cette ville qu'à Paris, et mon séjour n'eût pas été

troublé sans une aventure galante dont j'épargnerai les détails au

lecteur; il lui suffira de savoir, qu'arrêté sous des habits de femme,

au moment où je fuyais la colère d'un mari jaloux, je fus conduit à la

place, où je refusai d'abord obstinément de m'expliquer; en parlant, je

devais, en effet, ou perdre la personne qui avait des bontés pour moi,

ou me faire connaître comme déserteur. Quelques heures de prison me

firent cependant changer de résolution: un officier supérieur que

j'avais fait appeler pour recevoir ma déclaration, et auquel j'expliquai

franchement ma position, parut y prendre quelque intérêt: le général

commandant la division voulut entendre de ma propre bouche ce récit, qui

faillit vingt fois le faire pouffer de rire; il donna ensuite l'ordre de

me mettre en liberté, et me fit délivrer une feuille de route pour

rejoindre le 28e bataillon dans le Brabant; mais, au lieu de suivre

cette destination, je tirai vers Arras, bien décidé que j'étais à ne

rentrer au service qu'à la dernière extrémité.

Ma première visite fut pour le patriote Chevalier; son influence sur

Joseph Lebon me faisait espérer d'obtenir, par son entremise, une

prolongation de congé; on me l'accorda effectivement, et je me trouvai

de nouveau introduit dans la famille de mon protecteur. Sa soeur, dont

on connaît déjà les bonnes intentions à mon égard, redoubla ses

agaceries; d'un autre côté, l'habitude de la voir me familiarisait

insensiblement avec sa laideur; bref, les choses en vinrent au point que

je ne dus pas être étonné de l'entendre me déclarer un jour qu'elle

était enceinte; elle ne parlait pas de mariage, elle n'en prononçait

même pas le mot; mais je ne voyais que trop qu'il en fallait venir là,

sous peine de m'exposer à la vengeance du frère, qui n'eût pas manqué de

me dénoncer comme suspect, comme aristocrate, et surtout comme

déserteur. Mes parents, frappés de toutes ces considérations, et

concevant l'espoir de me conserver près d'eux, donnèrent leur

consentement au mariage, que la famille Chevalier pressait très

vivement; il se conclut enfin, et je me trouvai marié à dix-huit ans. Je

me croyais même presque père de famille, mais quelques jours s'étaient à

peine écoulés, que ma femme m'avoua que sa grossesse simulée n'avait eu

pour but que de m'amener au _conjungo_. On conçoit toute la satisfaction

que dut me causer une pareille confidence; les mêmes motifs qui

m'avaient décidé à contracter me forçaient cependant à me taire, et je

pris mon parti tout en enrageant. Notre union commençait d'ailleurs sous

d'assez fâcheux auspices. Une boutique de mercerie, que ma femme avait

levée, tournait fort mal; j'en crus voir la cause dans les fréquentes

absences de ma femme, qui était toute la journée chez son frère; je fis

des observations, et pour y répondre, on me fit donner l'ordre de

rejoindre à Tournai. J'aurais pu me plaindre de ce mode expéditif de se

débarrasser d'un mari incommode, mais j'étais de mon côté tellement

fatigué du joug de Chevalier, que je repris avec une espèce de joie

l'uniforme que j'avais eu tant de plaisir à quitter.

A Tournai, un ancien officier du régiment de Bourbon, alors

adjudant-général, m'attacha à ses bureaux comme chargé de détails

d'administration, et particulièrement en ce qui concernait

l'habillement. Bientôt les affaires de la division nécessitent l'envoi

d'un homme de confiance à Arras; je pars en poste, et j'arrive dans

cette ville à onze heures du soir. Comme chargé d'ordres, je me fais

ouvrir les portes, et par un mouvement que je ne saurais trop expliquer,

je cours chez ma femme; je frappe long-temps sans que personne vienne

répondre; un voisin m'ouvre enfin la porte de l'allée, et je monte

rapidement à la chambre de ma femme; en approchant, j'entends le bruit

d'un sabre qui tombe, puis on ouvre la fenêtre, et un homme saute dans

la rue. Il est inutile de dire qu'on avait reconnu ma voix: je

redescends aussitôt les escaliers en toute hâte, et je rejoins bientôt

mon Lovelace, dans lequel je reconnais un adjudant-major du 17e

chasseurs à cheval, en semestre à Arras. Il était à demi nu; je le

ramène au domicile conjugal; il achève sa toilette, et nous ne nous

quittons qu'avec l'engagement de nous battre le lendemain.

Cette scène avait mis tout le quartier en rumeur. La plupart des voisins

accourus aux fenêtres m'avaient vu saisir le complice; devant eux il

était convenu du fait. Il ne manquait donc pas de témoins pour provoquer

et obtenir le divorce, et c'était bien ce que je me proposais de faire;

mais la famille de ma chaste épouse, qui tenait à lui conserver un

chaperon, se mit aussitôt en campagne pour arrêter toutes mes démarches,

ou du moins pour les paralyser. Le lendemain, avant d'avoir pu joindre

l'adjudant-major, je fus arrêté par des sergents de ville et par des

gendarmes, qui parlaient déjà de m'écrouer aux _Baudets_. Heureusement

pour moi, j'avais pris quelqu'assurance, et je sentais fort bien que ma

position n'avait rien d'inquiétant. Je demandai à être conduit devant

Joseph Lebon; on ne pouvait pas s'y refuser; je parus devant le

représentant du peuple, que je trouvai entouré d'une masse énorme de

lettres et de papiers. _C'est donc toi_, me dit-il, _qui viens ici sans

permission...., et pour maltraiter ta femme encore!_... Je vis aussitôt

ce qu'il y avait à répondre; j'exhibai mes ordres, j'invoquai le

témoignage de tous les voisins de ma femme et celui de l'adjudant-major

lui-même, qui ne pouvait plus s'en dédire. Enfin, j'expliquai si

clairement mon affaire que Joseph Lebon fut forcé de convenir que les

torts n'étaient pas de mon côté. Par égard pour son ami Chevalier, il

m'engagea cependant à ne pas rester plus long-temps à Arras, et comme je

craignais que le vent ne tournât, comme j'en avais eu tant d'exemples,

je me promis bien de déférer le plus promptement possible à cet avis. Ma

mission remplie, je pris congé de tout mon monde, et le lendemain au

point du jour j'étais sur la route de Tournai.

Chapitre III.

Séjour à Bruxelles.--Les cafés.--Les gendarmes gastronomes.--Un

faussaire.--L'armée roulante.--La baronne et le garçon

boulanger.--Contre-temps.--Arrivée à Paris.--Une femme

galante.--Mystifications.

Je ne trouvai point à Tournai l'adjudant-général; il était parti pour

Bruxelles; je me disposai aussitôt à aller le rejoindre, et le lendemain

je pris la diligence pour cette destination. Du premier coup d'oeil je

reconnus parmi les voyageurs trois individus que j'avais connus à Lille,

passant les journées entières dans les estaminets, et vivant d'une

manière fort suspecte. Je les vis à mon grand étonnement revêtus

d'uniformes de divers corps, et portant l'un des épaulettes de

lieutenant-colonel les autres celles de capitaine et de lieutenant. Où

peuvent-ils, disais-je en moi-même, avoir attrapé tout cela, puisqu'ils

n'ont jamais servi; je me perdais dans mes conjectures. De leur côté,

ils paraissaient d'abord un peu confus de la rencontre, mais ils se

remirent bientôt, et me témoignèrent une surprise amicale de me

retrouver simple soldat. Lorsque je leur eus expliqué comment le

licenciement des bataillons de la réquisition m'avait fait perdre mon

grade, le _lieutenant-colonel_ me promit sa protection, que j'acceptai,

quoique ne sachant trop que penser du protecteur; ce que j'y voyais de

plus clair, c'est qu'il était en fonds, et qu'il payait pour tous dans

les tables d'hôte, où il affichait un républicanisme ardent, tout en

affectant de laisser entrevoir qu'il appartenait à quelque ancienne

famille.

Je ne fus pas plus heureux à Bruxelles qu'à Tournai; l'adjudant-général,

qui semblait se dérober devant moi, venait de se rendre à Liége; je pars

pour cette ville, comptant bien cette fois ne pas faire une course

inutile: j'arrive, mon homme s'était mis en route la veille pour Paris,

où il devait comparaître à la barre de la Convention. Son absence ne

devait pas être de plus de quinze jours; j'attends, personne ne paraît;

un mois s'écoule, personne encore. Les espèces baissaient singulièrement

chez moi; je prends le parti de regagner Bruxelles, où j'espérais

trouver plus facilement les moyens de sortir d'embarras. Pour parler

avec la franchise que je me pique d'apporter dans cette histoire de ma

vie, je dois déclarer que je commençais à n'être pas excessivement

difficile sur le choix de ces moyens; mon éducation ne devait pas

m'avoir rendu homme à grands scrupules, et la détestable société de

garnison que je fréquentais depuis mon enfance, eût corrompu le plus

heureux naturel.

Ce fut donc sans faire grande violence à ma délicatesse, que je me vis

installé, à Bruxelles, chez une femme galante de ma connaissance, qui,

après avoir été entretenue par le général Van-der-Nott, était à peu près

tombée dans le domaine public. Oisif comme tous ceux qui sont jetés dans

cette existence précaire, je passais les journées entières et une partie

des nuits au _Café Turc_ et au _Café de la Monnaie_, où se réunissaient

de préférence les chevaliers d'industrie et les joueurs de profession;

ces gens-là faisaient de la dépense, jouaient un jeu d'enfer; et comme

ils n'avaient aucune ressource connue, je ne revenais pas de leur voir

mener un pareil train. Un jeune homme avec lequel je m'étais lié, et que

je questionnai à ce sujet, parut frappé de mon inexpérience, et j'eus

toutes les peines du monde à lui persuader que j'étais aussi neuf que je

le disais. «Les hommes que vous voyez ici tous les jours, me dit-il

alors, sont des escrocs; ceux qui ne font qu'une apparition sont des

dupes qui ne reparaissent plus, une fois qu'ils ont perdu leur argent.»

Muni de ces instructions, je fis une foule de remarques qui jusque-là

m'avaient échappé; je vis des tours de passe-passe incroyables, et, ce

qui prouverait qu'il y avait encore du bon chez moi, je fus souvent

tenté d'avertir le malheureux qu'on dépouillait; ce qui m'arriva

prouverait que les faiseurs m'avaient deviné.

Une partie s'engage un soir au _Café Turc_; on jouait quinze louis en

cinq impériales; le _gonse_ (la dupe) perd cent cinquante louis, demande

une revanche pour le lendemain, et sort. A peine a-t-il mis le pied

dehors, que le gagnant, que je vois encor tous les jours à Paris,

s'approche, et me dit du ton le plus simple: _Ma foi, monsieur, nous

avons joué de bonheur, et vous n'avez pas mal fait de vous mettre de mon

jeu... j'ai gagné dix parties... À quatre couronnes que vous avez

engagées, c'est dix louis... les voilà!_ Je lui fis observer qu'il était

dans l'erreur, que je ne m'étais pas intéressé à son jeu; il ne répondit

qu'en me mettant les dix louis dans la main, après quoi il me tourna le

dos. _Prenez_, me dit le jeune homme qui m'avait initié aux mystères du

tripot, et qui se trouvait à côté de moi, _prenez, et suivez-moi_. Je

fis machinalement ce qu'il me disait, et lorsque nous fûmes dans la rue,

mon Mentor ajouta: «On s'est aperçu que vous suiviez les parties, on

craint qu'il ne vous prenne fantaisie de découvrir le pot aux roses, et

comme il n'y a pas moyen de vous intimider, parce qu'on sait que vous

avez le bras bon et la main mauvaise, on s'est décidé à vous donner part

au gâteau: ainsi, soyez tranquille sur votre existence, les deux cafés

peuvent vous suffire, puisque vous en pouvez tirer, comme moi, de quatre

à six couronnes par jour.» Malgré toute la complaisance qu'y mettait ma

conscience, je voulus répliquer et faire des observations: «Vous êtes un

enfant, me dit mon honorable ami, il ne s'agit pas ici de vol... on

corrige tout bonnement la fortune..., et croyez que les choses se

passent ainsi dans le salon comme dans la taverne.... Là on triche,

c'est le mot reçu..., et le négociant qui, le matin dans son comptoir,

se ferait un crime de vous faire tort d'une heure d'intérêt, celui-là

même vous attrape fort tranquillement le soir au jeu.» Que répondre à

d'aussi formidables arguments? Rien. Il ne restait qu'à garder l'argent,

et c'est ce que je fis.

Ces petits dividendes, joints à une centaine d'écus que me fit passer ma

mère, me mirent en état de faire quelque figure, et de témoigner ma

reconnaissance à cette Émilie, dont le dévoûment ne me trouvait pas

tout-à-fait insensible. Nos affaires étaient donc en assez bon train,

lorsqu'un soir je fus arrêté au théâtre du Parc, par plusieurs agents de

police, qui me sommèrent d'exhiber mes papiers. C'eût été pour moi chose

assez dangereuse: je répondis que je n'en avais pas. On me conduisit aux

Madelonettes, et le lendemain, à l'interrogatoire, je m'aperçus qu'on ne

me connaissait pas, ou qu'on me prenait pour un autre. Je déclarai alors

me nommer Rousseau, né à Lille, et j'ajoutai que, venu à Bruxelles pour

mon plaisir, je n'avais pas cru devoir me munir de papiers. Je demandai

enfin à être conduit à Lille à mes frais, par deux gendarmes; on

m'accorda ce que je réclamais, et, moyennant quelques couronnes, mon

escorte consentit à ce que la pauvre Emilie m'accompagnât.

Être sorti de Bruxelles, c'était fort bien, mais il était encore plus

important de ne pas arriver à Lille, où je devais être inévitablement

reconnu déserteur. Il fallait s'évader à tout prix, et ce fut l'avis

d'Emilie, à laquelle je communiquai mon projet, que nous exécutâmes en

arrivant à Tournai. Je dis aux gendarmes que devant nous quitter le

lendemain en arrivant à Lille, où je devais être mis sur-le-champ en

liberté, je voulais leur faire mes adieux par un bon souper. Déjà

charmés de mes manières libérales et de ma gaîté, ils acceptèrent de

grand coeur, et le soir, pendant que, couchés sur la table, ivres de

bierre et de rhum, ils me croyaient dans le même état, je descendais

avec mes draps par la fenêtre d'un second étage; Emilie me suivait, et

nous nous enfoncions dans des chemins de traverse, où l'on ne devait pas

même songer à venir nous chercher. Nous gagnâmes ainsi le faubourg

Notre-Dame, à Lille, où je me revêtis d'une capote d'uniforme de

chasseurs à cheval, en prenant la précaution de me mettre sur l'oeil

gauche un emplâtre de taffetas noir, qui me rendait méconnaissable.

Cependant, je ne jugeai pas prudent de rester long-temps dans une ville

aussi voisine du lieu de ma naissance, et nous partîmes pour Gand. Là,

par un incident passablement romanesque, Émilie retrouva son père, qui

la décida à revenir dans sa famille. Il est vrai qu'elle ne consentit à

me quitter, qu'à la condition expresse que j'irais la rejoindre aussitôt

que les affaires que je disais avoir à Bruxelles seraient terminées.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 3 / 20 段