pour ma part, je me conditionne si proprement, qu'on est obligé de me
porter dans mon lit. Le lendemain je m'éveille avant le jour. Comme à la
suite de toutes les orgies, j'avais la tête lourde, la bouche pâteuse et
l'estomac irrité. Je veux boire, et tout en me levant sur mon séant, je
sens une main froide comme la corde d'un puits se porter à mon cou: la
tête encore affaiblie par les excès de la veille, je jette un cri de
Diable. Le maire, qui couchait dans une chambre voisine, accourt avec
son frère et un vieux domestique, tous deux armés de bâtons. César
n'était pas rentré; déjà la réflexion m'avait démontré que le visiteur
nocturne ne pouvait être autre que Sixca: feignant toutefois d'être
effrayé, je dis à l'assistance que quelque farfadet s'était placé à mes
côtés, et venait de se glisser au fond du lit. On applique alors au
fantôme quelques coups de bâton, et Sixca, voyant qu'il y allait pour
elle d'être assommée, s'écrie: «Eh! Messieurs, ne frappez pas, c'est
moi, c'est Sixca.... en rêvant je suis venue me coucher à côté de
l'officier.» En même temps, elle montra sa tête, et elle fit bien, car,
quoiqu'ils eussent reconnu sa voix, les superstitieux Flamands allaient
recommencer la bastonnade. Comme je viens de le dire, cette aventure,
qui rend presque vraisemblables certaines scènes de _Mon Oncle Thomas_
et des _Barons de Felsheim_, fit du bruit dans le cantonnement; elle se
répandit même jusqu'à Cassel, et m'y valut plusieurs bonnes fortunes;
j'eus entre autres une fort belle limonadière, à laquelle je
n'accorderais pas cette mention, si, la première, elle ne m'eût appris
qu'au comptoir de certains cafés, un joli garçon peut recevoir la
monnaie d'une pièce qu'il n'a pas donnée.
Nous étions cantonnés depuis trois mois, lorsque la division reçut
l'ordre de se porter sur Stinward. Les Autrichiens avaient fait une
démonstration pour se porter sur Poperingue, et le deuxième bataillon du
Pas-de-Calais fut placé en première ligne. La nuit qui suivit notre
arrivée, l'ennemi surprit nos avant-postes, et pénétra dans le village
de la Belle, que nous occupions; nous nous formâmes précipitamment en
bataille. Dans cette manoeuvre de nuit, nos jeunes réquisitionnaires
déployèrent cette intelligence et cette activité qu'on chercherait
vainement ailleurs que chez les Français. Vers six heures du matin, un
escadron des hussards de Wurmser déboucha par la gauche, et nous chargea
en tirailleurs, sans pouvoir nous entamer. Une colonne d'infanterie, qui
les suivait, nous aborda en même temps à la baïonette; et mais ce ne fut
qu'après un engagement des plus vifs, que l'infériorité du nombre nous
força de nous replier sur Stinward, où se trouvait le quartier-général.
En y arrivant, je reçus les félicitations du général Vandamme et un
billet d'hôpital pour Saint-Omer; car j'avais été atteint de deux coups
de sabre en me débattant contre un hussard autrichien, qui se tuait de
me crier: _Ergib dich! Ergib dich!_... (Rends-toi! Rends-toi!..).
Mes blessures n'étaient pas toutefois bien graves, puisqu'au bout de
deux mois je fus en état de rejoindre le bataillon, qui se trouvait à
Hazebrouck. C'est là que je vis cet étrange corps qu'on nommait l'_armée
révolutionnaire_.
Les hommes à piques et à bonnet rouge qui la composaient promenaient
partout avec eux la guillotine. La Convention n'avait pas, disait-on,
trouvé de meilleur moyen de s'assurer de la fidélité des officiers des
quatorze armées qu'elle avait sur pied, que de mettre sous leurs yeux
l'instrument du supplice qu'elle réservait aux traîtres; tout ce que je
puis dire, c'est que cet appareil lugubre faisait mourir de peur la
population des contrées qu'il parcourait; il ne flattait pas davantage
les militaires, et nous avions de fréquentes querelles avec les
Sans-culottes, qu'on appelait _les Gardes du Corps de la guillotine_. Je
souffletai pour ma part un de leurs chefs, qui s'avisait de trouver
mauvais que j'eusse des épaulettes en or, quand le règlement prescrivait
de n'en porter qu'en laine. Cette belle équipée m'eût joué certainement
un mauvais tour, et j'aurais payé cher mon infraction à la loi
somptuaire, si l'on ne m'eût donné le moyen de gagner Cassel; j'y fus
rejoint par le corps, qu'on licencia alors comme tous les bataillons de
la réquisition; les officiers redevinrent simples soldats, et ce fut en
cette qualité que je fus dirigé sur le 28e bataillon de volontaires,
qui faisait partie de l'armée destinée à chasser les Autrichiens de
Valenciennes et de Condé.
Le bataillon était cantonné à Fresnes. Dans une ferme où j'étais logé,
arriva un jour la famille entière d'un patron de barque, composée du
mari, de la femme et de deux enfants, dont une fille de dix-huit ans,
qu'on eût remarquée partout. Les Autrichiens leur avaient enlevé un
bateau chargé d'avoine, qui composait toute leur fortune, et ces pauvres
gens, réduits aux vêtements qui les couvraient, n'avaient eu d'autre
ressource que de venir se réfugier chez mon hôte, leur parent. Cette
circonstance, leur fâcheuse position, et peut-être aussi la beauté de la
jeune fille, qu'on nommait Delphine, me touchèrent.
En allant à la découverte, j'avais vu le bateau, que l'ennemi ne
déchargeait qu'au fur et à mesure des distributions. Je proposai à douze
de mes camarades d'enlever aux Autrichiens leur capture, ils
acceptèrent; le colonel donna son consentement, et, par une nuit
pluvieuse, nous nous approchâmes du bateau sans être aperçus du
factionnaire, qu'on envoya tenir compagnie aux poissons de l'Escaut,
muni de cinq coups de baïonnette. La femme du patron, qui avait
absolument voulu nous suivre, courut aussitôt à un sac de florins
qu'elle avait caché dans l'avoine, et me pria de m'en charger. On
détacha ensuite le bateau, pour le laisser dériver jusqu'à un endroit où
nous avions un poste retranché: mais, au moment où il prenait le fil de
l'eau, nous fûmes surpris par le _werdaw_ d'un factionnaire que nous
n'avions pas aperçu au milieu des roseaux où il était embusqué. Au bruit
du coup de fusil, dont il accompagna une seconde interpellation, le
poste voisin prit les armes: en un instant, la rive se couvrit de
soldats qui firent pleuvoir une grêle de balles sur le bateau; il fallut
bien alors l'abandonner. Nous nous jetâmes mes camarades et moi dans une
espèce de chaloupe qui nous avait amenés à bord; la femme prit le même
parti. Mais le patron, oublié dans le tumulte, ou retenu par un reste
d'espoir, tomba au pouvoir des Autrichiens, qui ne lui épargnèrent ni
les gourmades, ni les coups de crosse. Cette tentative nous avait
d'ailleurs coûté trois hommes, et j'avais eu moi-même deux doigts cassés
d'un coup de feu. Delphine me prodigua les soins les plus empressés. Sa
mère étant partie sur ces entrefaites pour Gand, où elle savait que son
mari avait été envoyé comme prisonnier de guerre, nous nous rendîmes de
notre côté à Lille: j'y passai ma convalescence. Comme Delphine avait
une partie de l'argent retrouvé dans l'avoine, nous menions assez
joyeuse vie. Il fut question de nous marier, et l'affaire était si bien
engagée, que je me mis en route un matin pour Arras, d'où je devais
rapporter les pièces nécessaires et le consentement de mes parents.
Delphine avait obtenu déjà celui des siens, qui se trouvaient toujours à
Gand. A une lieue de Lille, je m'aperçois que j'ai oublié mon billet
d'hôpital, qu'il m'était indispensable de produire à la municipalité
d'Arras; je reviens sur mes pas. Arrivé à l'hôtel, je monte à la chambre
que nous occupions, je frappe, personne ne répond; il était cependant
impossible que Delphine fût sortie d'aussi grand matin, il était à peine
six heures; je frappe encore; Delphine vient enfin ouvrir, étendant ses
bras et se frottant les yeux comme quelqu'un qui s'éveille en sursaut.
Pour l'éprouver, je lui propose de m'accompagner à Arras afin que je
puisse la présenter à mes parents; elle accepte d'un air tranquille. Mes
soupçons commencent à se dissiper; quelque chose me disait cependant
qu'elle me trompait. Je m'aperçois enfin qu'elle jetait souvent les yeux
vers certain cabinet de garde-robe: je feins de vouloir l'ouvrir, ma
chaste fiancée s'y oppose en me donnant un de ces prétextes que les
femmes ont toujours à leur disposition; mais j'insiste, et je finis par
ouvrir le cabinet, où je trouve caché sous un tas de linge sale un
médecin qui m'avait donné des soins pendant ma convalescence. Il était
vieux, laid et malpropre: le premier sentiment fut à l'humiliation
d'avoir un pareil rival; peut-être eussé-je été plus furieux de trouver
un beau fils: je laisse le cas à la décision des nombreux amateurs qui
se sont trouvés à pareille fête; pour moi je voulais commencer par
assommer mon Esculape à bonnes fortunes, mais ce qui m'arrivait assez
rarement, la réflexion me retint. Nous étions dans une place de guerre,
on pouvait me chicaner sur mon permis de séjour, me faire quelque
mauvais parti; Delphine, après tout, n'était pas ma femme, je n'avais
sur elle aucun droit; je pris toutefois celui de la mettre à la porte à
grands coups de pied dans le derrière, après quoi je lui jetai par la
fenêtre ses nippes et quelque monnaie pour se rendre à Gand. Je
m'allouai ainsi le reste de l'argent, que je croyais avoir légitimement
acquis, puisque j'avais dirigé la superbe expédition qui l'avait repris
sur les Autrichiens. J'oubliais de dire que je laissai le docteur
effectuer paisiblement sa retraite.
Débarrassé de ma perfide, je continuai à rester à Lille, bien que le
temps de ma permission fût expiré; mais on se cache presque aussi
facilement dans cette ville qu'à Paris, et mon séjour n'eût pas été
troublé sans une aventure galante dont j'épargnerai les détails au
lecteur; il lui suffira de savoir, qu'arrêté sous des habits de femme,
au moment où je fuyais la colère d'un mari jaloux, je fus conduit à la
place, où je refusai d'abord obstinément de m'expliquer; en parlant, je
devais, en effet, ou perdre la personne qui avait des bontés pour moi,
ou me faire connaître comme déserteur. Quelques heures de prison me
firent cependant changer de résolution: un officier supérieur que
j'avais fait appeler pour recevoir ma déclaration, et auquel j'expliquai
franchement ma position, parut y prendre quelque intérêt: le général
commandant la division voulut entendre de ma propre bouche ce récit, qui
faillit vingt fois le faire pouffer de rire; il donna ensuite l'ordre de
me mettre en liberté, et me fit délivrer une feuille de route pour
rejoindre le 28e bataillon dans le Brabant; mais, au lieu de suivre
cette destination, je tirai vers Arras, bien décidé que j'étais à ne
rentrer au service qu'à la dernière extrémité.
Ma première visite fut pour le patriote Chevalier; son influence sur
Joseph Lebon me faisait espérer d'obtenir, par son entremise, une
prolongation de congé; on me l'accorda effectivement, et je me trouvai
de nouveau introduit dans la famille de mon protecteur. Sa soeur, dont
on connaît déjà les bonnes intentions à mon égard, redoubla ses
agaceries; d'un autre côté, l'habitude de la voir me familiarisait
insensiblement avec sa laideur; bref, les choses en vinrent au point que
je ne dus pas être étonné de l'entendre me déclarer un jour qu'elle
était enceinte; elle ne parlait pas de mariage, elle n'en prononçait
même pas le mot; mais je ne voyais que trop qu'il en fallait venir là,
sous peine de m'exposer à la vengeance du frère, qui n'eût pas manqué de
me dénoncer comme suspect, comme aristocrate, et surtout comme
déserteur. Mes parents, frappés de toutes ces considérations, et
concevant l'espoir de me conserver près d'eux, donnèrent leur
consentement au mariage, que la famille Chevalier pressait très
vivement; il se conclut enfin, et je me trouvai marié à dix-huit ans. Je
me croyais même presque père de famille, mais quelques jours s'étaient à
peine écoulés, que ma femme m'avoua que sa grossesse simulée n'avait eu
pour but que de m'amener au _conjungo_. On conçoit toute la satisfaction
que dut me causer une pareille confidence; les mêmes motifs qui
m'avaient décidé à contracter me forçaient cependant à me taire, et je
pris mon parti tout en enrageant. Notre union commençait d'ailleurs sous
d'assez fâcheux auspices. Une boutique de mercerie, que ma femme avait
levée, tournait fort mal; j'en crus voir la cause dans les fréquentes
absences de ma femme, qui était toute la journée chez son frère; je fis
des observations, et pour y répondre, on me fit donner l'ordre de
rejoindre à Tournai. J'aurais pu me plaindre de ce mode expéditif de se
débarrasser d'un mari incommode, mais j'étais de mon côté tellement
fatigué du joug de Chevalier, que je repris avec une espèce de joie
l'uniforme que j'avais eu tant de plaisir à quitter.
A Tournai, un ancien officier du régiment de Bourbon, alors
adjudant-général, m'attacha à ses bureaux comme chargé de détails
d'administration, et particulièrement en ce qui concernait
l'habillement. Bientôt les affaires de la division nécessitent l'envoi
d'un homme de confiance à Arras; je pars en poste, et j'arrive dans
cette ville à onze heures du soir. Comme chargé d'ordres, je me fais
ouvrir les portes, et par un mouvement que je ne saurais trop expliquer,
je cours chez ma femme; je frappe long-temps sans que personne vienne
répondre; un voisin m'ouvre enfin la porte de l'allée, et je monte
rapidement à la chambre de ma femme; en approchant, j'entends le bruit
d'un sabre qui tombe, puis on ouvre la fenêtre, et un homme saute dans
la rue. Il est inutile de dire qu'on avait reconnu ma voix: je
redescends aussitôt les escaliers en toute hâte, et je rejoins bientôt
mon Lovelace, dans lequel je reconnais un adjudant-major du 17e
chasseurs à cheval, en semestre à Arras. Il était à demi nu; je le
ramène au domicile conjugal; il achève sa toilette, et nous ne nous
quittons qu'avec l'engagement de nous battre le lendemain.
Cette scène avait mis tout le quartier en rumeur. La plupart des voisins
accourus aux fenêtres m'avaient vu saisir le complice; devant eux il
était convenu du fait. Il ne manquait donc pas de témoins pour provoquer
et obtenir le divorce, et c'était bien ce que je me proposais de faire;
mais la famille de ma chaste épouse, qui tenait à lui conserver un
chaperon, se mit aussitôt en campagne pour arrêter toutes mes démarches,
ou du moins pour les paralyser. Le lendemain, avant d'avoir pu joindre
l'adjudant-major, je fus arrêté par des sergents de ville et par des
gendarmes, qui parlaient déjà de m'écrouer aux _Baudets_. Heureusement
pour moi, j'avais pris quelqu'assurance, et je sentais fort bien que ma
position n'avait rien d'inquiétant. Je demandai à être conduit devant
Joseph Lebon; on ne pouvait pas s'y refuser; je parus devant le
représentant du peuple, que je trouvai entouré d'une masse énorme de
lettres et de papiers. _C'est donc toi_, me dit-il, _qui viens ici sans
permission...., et pour maltraiter ta femme encore!_... Je vis aussitôt
ce qu'il y avait à répondre; j'exhibai mes ordres, j'invoquai le
témoignage de tous les voisins de ma femme et celui de l'adjudant-major
lui-même, qui ne pouvait plus s'en dédire. Enfin, j'expliquai si
clairement mon affaire que Joseph Lebon fut forcé de convenir que les
torts n'étaient pas de mon côté. Par égard pour son ami Chevalier, il
m'engagea cependant à ne pas rester plus long-temps à Arras, et comme je
craignais que le vent ne tournât, comme j'en avais eu tant d'exemples,
je me promis bien de déférer le plus promptement possible à cet avis. Ma
mission remplie, je pris congé de tout mon monde, et le lendemain au
point du jour j'étais sur la route de Tournai.
Chapitre III.
Séjour à Bruxelles.--Les cafés.--Les gendarmes gastronomes.--Un
faussaire.--L'armée roulante.--La baronne et le garçon
boulanger.--Contre-temps.--Arrivée à Paris.--Une femme
galante.--Mystifications.
Je ne trouvai point à Tournai l'adjudant-général; il était parti pour
Bruxelles; je me disposai aussitôt à aller le rejoindre, et le lendemain
je pris la diligence pour cette destination. Du premier coup d'oeil je
reconnus parmi les voyageurs trois individus que j'avais connus à Lille,
passant les journées entières dans les estaminets, et vivant d'une
manière fort suspecte. Je les vis à mon grand étonnement revêtus
d'uniformes de divers corps, et portant l'un des épaulettes de
lieutenant-colonel les autres celles de capitaine et de lieutenant. Où
peuvent-ils, disais-je en moi-même, avoir attrapé tout cela, puisqu'ils
n'ont jamais servi; je me perdais dans mes conjectures. De leur côté,
ils paraissaient d'abord un peu confus de la rencontre, mais ils se
remirent bientôt, et me témoignèrent une surprise amicale de me
retrouver simple soldat. Lorsque je leur eus expliqué comment le
licenciement des bataillons de la réquisition m'avait fait perdre mon
grade, le _lieutenant-colonel_ me promit sa protection, que j'acceptai,
quoique ne sachant trop que penser du protecteur; ce que j'y voyais de
plus clair, c'est qu'il était en fonds, et qu'il payait pour tous dans
les tables d'hôte, où il affichait un républicanisme ardent, tout en
affectant de laisser entrevoir qu'il appartenait à quelque ancienne
famille.
Je ne fus pas plus heureux à Bruxelles qu'à Tournai; l'adjudant-général,
qui semblait se dérober devant moi, venait de se rendre à Liége; je pars
pour cette ville, comptant bien cette fois ne pas faire une course
inutile: j'arrive, mon homme s'était mis en route la veille pour Paris,
où il devait comparaître à la barre de la Convention. Son absence ne
devait pas être de plus de quinze jours; j'attends, personne ne paraît;
un mois s'écoule, personne encore. Les espèces baissaient singulièrement
chez moi; je prends le parti de regagner Bruxelles, où j'espérais
trouver plus facilement les moyens de sortir d'embarras. Pour parler
avec la franchise que je me pique d'apporter dans cette histoire de ma
vie, je dois déclarer que je commençais à n'être pas excessivement
difficile sur le choix de ces moyens; mon éducation ne devait pas
m'avoir rendu homme à grands scrupules, et la détestable société de
garnison que je fréquentais depuis mon enfance, eût corrompu le plus
heureux naturel.
Ce fut donc sans faire grande violence à ma délicatesse, que je me vis
installé, à Bruxelles, chez une femme galante de ma connaissance, qui,
après avoir été entretenue par le général Van-der-Nott, était à peu près
tombée dans le domaine public. Oisif comme tous ceux qui sont jetés dans
cette existence précaire, je passais les journées entières et une partie
des nuits au _Café Turc_ et au _Café de la Monnaie_, où se réunissaient
de préférence les chevaliers d'industrie et les joueurs de profession;
ces gens-là faisaient de la dépense, jouaient un jeu d'enfer; et comme
ils n'avaient aucune ressource connue, je ne revenais pas de leur voir
mener un pareil train. Un jeune homme avec lequel je m'étais lié, et que
je questionnai à ce sujet, parut frappé de mon inexpérience, et j'eus
toutes les peines du monde à lui persuader que j'étais aussi neuf que je
le disais. «Les hommes que vous voyez ici tous les jours, me dit-il
alors, sont des escrocs; ceux qui ne font qu'une apparition sont des
dupes qui ne reparaissent plus, une fois qu'ils ont perdu leur argent.»
Muni de ces instructions, je fis une foule de remarques qui jusque-là
m'avaient échappé; je vis des tours de passe-passe incroyables, et, ce
qui prouverait qu'il y avait encore du bon chez moi, je fus souvent
tenté d'avertir le malheureux qu'on dépouillait; ce qui m'arriva
prouverait que les faiseurs m'avaient deviné.
Une partie s'engage un soir au _Café Turc_; on jouait quinze louis en
cinq impériales; le _gonse_ (la dupe) perd cent cinquante louis, demande
une revanche pour le lendemain, et sort. A peine a-t-il mis le pied
dehors, que le gagnant, que je vois encor tous les jours à Paris,
s'approche, et me dit du ton le plus simple: _Ma foi, monsieur, nous
avons joué de bonheur, et vous n'avez pas mal fait de vous mettre de mon
jeu... j'ai gagné dix parties... À quatre couronnes que vous avez
engagées, c'est dix louis... les voilà!_ Je lui fis observer qu'il était
dans l'erreur, que je ne m'étais pas intéressé à son jeu; il ne répondit
qu'en me mettant les dix louis dans la main, après quoi il me tourna le
dos. _Prenez_, me dit le jeune homme qui m'avait initié aux mystères du
tripot, et qui se trouvait à côté de moi, _prenez, et suivez-moi_. Je
fis machinalement ce qu'il me disait, et lorsque nous fûmes dans la rue,
mon Mentor ajouta: «On s'est aperçu que vous suiviez les parties, on
craint qu'il ne vous prenne fantaisie de découvrir le pot aux roses, et
comme il n'y a pas moyen de vous intimider, parce qu'on sait que vous
avez le bras bon et la main mauvaise, on s'est décidé à vous donner part
au gâteau: ainsi, soyez tranquille sur votre existence, les deux cafés
peuvent vous suffire, puisque vous en pouvez tirer, comme moi, de quatre
à six couronnes par jour.» Malgré toute la complaisance qu'y mettait ma
conscience, je voulus répliquer et faire des observations: «Vous êtes un
enfant, me dit mon honorable ami, il ne s'agit pas ici de vol... on
corrige tout bonnement la fortune..., et croyez que les choses se
passent ainsi dans le salon comme dans la taverne.... Là on triche,
c'est le mot reçu..., et le négociant qui, le matin dans son comptoir,
se ferait un crime de vous faire tort d'une heure d'intérêt, celui-là
même vous attrape fort tranquillement le soir au jeu.» Que répondre à
d'aussi formidables arguments? Rien. Il ne restait qu'à garder l'argent,
et c'est ce que je fis.
Ces petits dividendes, joints à une centaine d'écus que me fit passer ma
mère, me mirent en état de faire quelque figure, et de témoigner ma
reconnaissance à cette Émilie, dont le dévoûment ne me trouvait pas
tout-à-fait insensible. Nos affaires étaient donc en assez bon train,
lorsqu'un soir je fus arrêté au théâtre du Parc, par plusieurs agents de
police, qui me sommèrent d'exhiber mes papiers. C'eût été pour moi chose
assez dangereuse: je répondis que je n'en avais pas. On me conduisit aux
Madelonettes, et le lendemain, à l'interrogatoire, je m'aperçus qu'on ne
me connaissait pas, ou qu'on me prenait pour un autre. Je déclarai alors
me nommer Rousseau, né à Lille, et j'ajoutai que, venu à Bruxelles pour
mon plaisir, je n'avais pas cru devoir me munir de papiers. Je demandai
enfin à être conduit à Lille à mes frais, par deux gendarmes; on
m'accorda ce que je réclamais, et, moyennant quelques couronnes, mon
escorte consentit à ce que la pauvre Emilie m'accompagnât.
Être sorti de Bruxelles, c'était fort bien, mais il était encore plus
important de ne pas arriver à Lille, où je devais être inévitablement
reconnu déserteur. Il fallait s'évader à tout prix, et ce fut l'avis
d'Emilie, à laquelle je communiquai mon projet, que nous exécutâmes en
arrivant à Tournai. Je dis aux gendarmes que devant nous quitter le
lendemain en arrivant à Lille, où je devais être mis sur-le-champ en
liberté, je voulais leur faire mes adieux par un bon souper. Déjà
charmés de mes manières libérales et de ma gaîté, ils acceptèrent de
grand coeur, et le soir, pendant que, couchés sur la table, ivres de
bierre et de rhum, ils me croyaient dans le même état, je descendais
avec mes draps par la fenêtre d'un second étage; Emilie me suivait, et
nous nous enfoncions dans des chemins de traverse, où l'on ne devait pas
même songer à venir nous chercher. Nous gagnâmes ainsi le faubourg
Notre-Dame, à Lille, où je me revêtis d'une capote d'uniforme de
chasseurs à cheval, en prenant la précaution de me mettre sur l'oeil
gauche un emplâtre de taffetas noir, qui me rendait méconnaissable.
Cependant, je ne jugeai pas prudent de rester long-temps dans une ville
aussi voisine du lieu de ma naissance, et nous partîmes pour Gand. Là,
par un incident passablement romanesque, Émilie retrouva son père, qui
la décida à revenir dans sa famille. Il est vrai qu'elle ne consentit à
me quitter, qu'à la condition expresse que j'irais la rejoindre aussitôt
que les affaires que je disais avoir à Bruxelles seraient terminées.