Je ne pouvais rester éternellement à Arras: la guerre venait d'être

déclarée à l'Autriche, je partis avec le régiment, et bientôt après

j'assistai à cette déroute de Marquain, qui se termina à Lille par le

massacre du brave et infortuné général Dillon. Après cet événement, nous

fûmes dirigés sur le camp de Maulde, et ensuite sur celui _de la Lune_,

où, avec l'armée infernale, sous les ordres de _Kellerman_, je pris part

à l'engagement du 20 octobre, contre les Prussiens. Le lendemain je

passai caporal de grenadiers: il s'agissait d'_arroser mes galons_, et

je m'en acquittais avec éclat à la cantine, lorsque, je ne sais plus à

quel propos, j'eus une querelle avec le sergent-major de la compagnie

d'où je sortais: une partie d'honneur que je proposai fut acceptée; mais

une fois sur le terrain, mon adversaire prétendit que la différence de

grade ne lui permettait pas de se mesurer avec moi; je voulus l'y

contraindre en recourant aux voies de fait; il alla se plaindre, et le

soir même on me mit à la garde du camp avec mon témoin. Deux jours après

on nous avertit qu'il était question de nous traduire devant un conseil

de guerre; il était urgent de déserter, c'est ce que nous fîmes. Mon

camarade en veste, en bonnet de police, et dans l'attitude d'un soldat

en punition, marchait devant moi, qui avais conservé mon bonnet à poil,

mon sac et mon fusil, à l'extrémité duquel était en évidence un large

paquet cacheté de cire rouge, et portant pour suscription: _Au citoyen

commandant de place à Vitry-le-Français_: c'était là notre passeport; il

nous fit arriver sans encombre à Vitry, où un Juif nous procura des

habits bourgeois. A cette époque, les murs de chaque ville étaient

couverts de placards, dans lesquels on conviait tous les Français à

voler à la défense de la patrie. Dans de telles conjonctures, on enrôle

les premiers venus: un maréchal-des-logis du 11e de chasseurs reçut

notre engagement; on nous délivra des feuilles de route, et nous

partîmes aussitôt pour Philippeville, où était le dépôt.

Mon compagnon et moi, nous avions fort peu d'argent; heureusement, une

bonne aubaine nous attendait à Châlons. Dans la même auberge que nous,

logeait un soldat de Beaujolais; il nous invita à boire: c'était un

franc Picard, je lui parlai le patois du pays, et insensiblement le

verre à la main, il s'établit entre nous une si grande confiance, qu'il

nous montra un portefeuille rempli d'assignats qu'il prétendait avoir

trouvé aux environs de Château-L'abbaye. «Camarades, nous dit-il, je ne

sais pas lire, mais si vous voulez m'indiquer ce que ces papiers valent,

je vous en donnerai votre part.» Le Picard ne pouvait pas mieux

s'adresser: sous le rapport du volume, il eut le plus gros lot; mais il

ne soupçonnait pas que nous nous étions adjugé les neuf dixièmes de la

somme. Cette petite subvention ne nous fut pas inutile pendant le cours

de notre voyage, qui s'acheva le plus gaîment du monde. Parvenus à notre

destination, il nous resta de quoi _graisser généreusement la marmite_.

En peu de temps nous fûmes assez forts sur l'équitation pour être

dirigés sur les escadrons de guerre; nous y étions arrivés depuis deux

jours, lorsqu'eut lieu la bataille de Jemmapes: ce n'était pas la

première fois que je voyais le feu; je n'eus pas peur, et je crois même

que ma conduite m'avait concilié la bienveillance de mes chefs, quand

mon capitaine vint m'annoncer que, signalé comme déserteur, j'allais

être inévitablement arrêté. Le danger était imminent; dès le soir même

je sellai mon cheval pour passer aux Autrichiens; en quelques minutes

j'eus atteint leurs avant-postes; je demandai du service, et l'on

m'incorpora dans les cuirassiers de Kinski. Ce que je redoutais le plus,

c'était d'être obligé de me sabrer le lendemain avec les Français; je me

hâtai d'échapper à cette nécessité. Une feinte indisposition me valut

d'être évacué sur Louvain, où, après quelques jours d'hôpital, j'offris

aux officiers de la garnison de leur donner des leçons d'escrime. Ils

furent enchantés de la proposition; aussitôt l'on me fournit des

masques, des gants, des fleurets; et un assaut, dans lequel je pelotai

deux ou trois prétendus maîtres allemands, suffit pour donner une haute

opinion de mon habileté. Bientôt j'eus de nombreux élèves, et je fis

une ample moisson de florins.

J'étais tout fier de mes succès, lorsqu'à la suite d'un démêlé un peu

trop vif avec un brigadier de service, je fus condamné à recevoir vingt

coups de _schlag_, qui, selon la coutume, me furent distribués à la

parade. Cette exécution me transporta de fureur; je refusai de donner

leçon; on m'ordonna de continuer en me laissant l'option entre

l'enseignement et une correction nouvelle, je choisis l'enseignement;

mais la schlag me restait sur le coeur, et je résolus de tout braver

pour m'en affranchir. Informé qu'un lieutenant se rendait au corps

d'armée du général Schroeder, je le suppliai de m'emmener comme

domestique; il y consentit dans l'espoir que je ferais de lui un

Saint-Georges; il s'était trompé: aux approches du Quesnois, je lui

brûlai la politesse, et me dirigeai sur Landrecies, où je me présentai

comme un Belge qui abandonnait les drapeaux de l'Autriche. On me proposa

d'entrer dans la cavalerie: la crainte d'être reconnu et fusillé si

jamais je me trouvais de brigade avec mon ancien régiment, me fit donner

la préférence au 14e léger (anciens chasseurs des barrières). L'armée

de Sambre-et-Meuse marchait alors sur Aix-la-Chapelle; la compagnie à

laquelle j'appartenais reçoit l'ordre de suivre le mouvement. Nous

partons: en entrant à Rocroi j'aperçois des chasseurs du 11e; je me

croyais perdu, quand mon ancien capitaine, avec qui je ne pus éviter

d'avoir une entrevue, se hâta de me rassurer. Ce brave homme, qui me

portait de l'intérêt depuis qu'il m'avait vu tailler des croupières aux

hussards de Saxe-Teschen, m'annonça qu'une amnistie me mettant désormais

à l'abri de toute poursuite, il me verrait avec plaisir revenir sous ses

ordres. Je lui témoignai que je n'en serais pas fâché non plus; il prit

sur lui d'arranger l'affaire, et je ne tardai pas à être réintégré dans

le 11e. Mes anciens camarades m'accueillirent avec plaisir, je ne fus

pas moins satisfait de me retrouver avec eux, et rien ne manquait à mon

bonheur, lorsque l'amour, qui y était aussi pour quelque chose, s'avisa

de me jouer un de ses tours. On ne sera pas surpris qu'à dix-sept ans

j'eusse captivé la gouvernante d'un vieux garçon. Manon était le nom de

cette fille; elle avait au moins le double de mon âge; mais elle

m'aimait beaucoup, et pour me le prouver, elle était capable des plus

grands sacrifices, rien ne lui coûtait; j'étais à son gré le plus beau

des chasseurs, parce que j'étais le sien, et elle voulait encore que

j'en fusse le plus pimpant; déjà elle m'avait mis la montre au côté, et

j'étais tout fier de me parer de quelques précieux bijoux, gages du

sentiment que je lui inspirais, lorsque j'appris que, sur la

dénonciation de son maître, Manon allait être traduite pour vol

domestique. Manon confessait son crime, mais en même temps, pour être

bien certaine qu'après sa condamnation, je ne passerais pas dans les

bras d'une autre, elle me désignait comme son complice; elle alla même

jusqu'à dire que je l'avais sollicitée: il y avait de la vraisemblance;

je fus impliqué dans l'accusation, et j'aurais été assez embarrassé de

me tirer de ce mauvais pas, si le hasard ne m'eût fait retrouver

quelques lettres desquelles résultait la preuve de mon innocence. Manon

confondue se rétracta. J'avais été enfermé dans la maison d'arrêt de

Stenay, je fus élargi et renvoyé blanc comme neige. Mon capitaine, qui

ne m'avait jamais cru coupable, fut très content de me revoir, mais les

chasseurs ne me pardonnèrent pas d'avoir été soupçonné: en butte à des

allusions et à des propos, je n'eus pas moins de dix duels en six jours.

A la fin, blessé grièvement, je fus transporté à l'hôpital, où je restai

plus d'un mois avant de me rétablir. A ma sortie, mes chefs, convaincus

que les querelles ne manqueraient pas de se renouveler si je ne

m'éloignais pour quelque temps, m'accordèrent un congé de six semaines:

j'allai le passer à Arras, où je fus fort étonné de trouver mon père

dans un emploi public; en sa qualité d'ancien boulanger, il venait

d'être préposé à la surveillance des ateliers du munitionnaire; il

devait s'opposer à l'enlèvement du pain; dans un moment de disette, de

telles fonctions, bien qu'il les remplît gratis, étaient fort

scabreuses, et sans doute elles l'eussent conduit à la guillotine, sans

la protection du citoyen Souham[1], commandant du 2e bataillon de la

Corrèze, dans lequel je fus mis provisoirement en subsistance.

Mon congé expiré, je rejoignis à Givet, d'où le régiment partit bientôt

pour entrer dans le comté de Namur. On nous cantonna dans les villages

des bords de la Meuse, et comme les Autrichiens étaient en vue, il n'y

avait pas de jour où l'on n'échangeât quelques coups de carabine avec

eux. A la suite d'un engagement plus sérieux, nous fûmes repoussés

jusque sous le canon de Givet, et, dans la retraite, je reçus à la jambe

un coup de feu qui me força d'entrer à l'hôpital, puis de rester au

dépôt; j'y étais encore lorsque vint à passer la _légion germanique_,

composée en grande partie de déserteurs, de maîtres d'armes, etc. Un

des principaux chefs, qui était Artésien, me proposa d'entrer dans ce

corps, en m'offrant le grade de maréchal-des-logis. «Une fois admis, me

dit-il, je réponds de vous, vous serez à l'abri de toutes les

poursuites.» La certitude de ne pas être recherché, jointe au souvenir

des désagréments que m'avait attirés mon intimité avec mademoiselle

Manon, me décida: j'acceptai, et le lendemain j'étais avec la légion sur

la route de Flandres. Nul doute qu'en continuant de servir dans ce

corps, où l'avancement était rapide, je ne fusse devenu officier; mais

ma blessure se rouvrit, avec des accidents tellement graves, qu'il me

fallut demander un nouveau congé; je l'obtins, et six jours après je me

retrouvai encore une fois aux portes d'Arras.

CHAPITRE II.

Joseph Lebon.--L'orchestre de la guillotine et la lecture du

bulletin.--Le perroquet aristocrate.--La citoyenne

Lebon.--Allocution aux sans-culottes.--La marchande de

pommes.--Nouvelles amours.--Je suis incarcéré.--Le concierge

Beaupré.--La vérification du potage.--M. de Béthune.--J'obtiens ma

liberté.--La soeur de mon libérateur.--Je suis fait officier.--Le

Lutin de Saint-Sylvestre Capelle.--L'armée révolutionnaire.--La

reprise d'une barque.--Ma fiancée.--Un travestissement.--La fausse

grossesse.--Je me marie.--Je suis content sans être battu.--Encore

un séjour aux Baudets.--Ma délivrance.

En entrant dans la ville, je fus frappé de l'air de consternation

empreint sur tous les visages; quelques personnes que je questionnai me

regardèrent avec méfiance, et je les vis s'éloigner sans me répondre.

Que se passait-il donc d'extraordinaire? A travers la foule qui

s'agitait dans les rues sombres et tortueuses, j'arrivai bientôt sur la

place du Marché aux Poissons. Là, le premier objet qui frappa mes

regards fut la guillotine élevant ses madriers rouges au-dessus d'une

multitude silencieuse; un vieillard, que l'on achevait de lier à la

fatale planche, était la victime...; tout-à-coup j'entends le bruit des

fanfares. Sur une estrade qui dominait l'orchestre, était assis un homme

jeune encore, vêtu d'une carmagnole à raies noires et bleues; ce

personnage, dont la pose annonçait des habitudes plus monacales que

militaires, s'appuyait nonchalamment sur un sabre de cavalerie, dont

l'énorme garde représentait un bonnet de liberté; une rangée de

pistolets garnissait sa ceinture, et son chapeau, relevé à l'espagnole,

était surmonté d'un panache tricolore: je reconnus Joseph Lebon. Dans ce

moment, cette figure ignoble s'anima d'un sourire affreux; il cessa de

battre la mesure avec son pied gauche, les fanfares s'interrompirent: il

fit un signe, et le vieillard fut placé sous le couteau. Une espèce de

greffier demi ivre parut alors à côté du _vengeur du peuple_, et lut

d'une voix rauque un bulletin de l'armée de Rhin-et-Moselle. A chaque

paragraphe, l'orchestre reprenait un accord, et, la lecture terminée, la

tête du malheureux tomba au cri de _vive la République_! répété par

quelques-uns des acolytes du féroce Lebon. Je ne saurais rendre

l'impression que fit sur moi cette scène horrible; j'arrivai chez mon

père, presque aussi défait que celui dont j'avais vu si cruellement

prolonger l'agonie: là, je sus que c'était un M. de Mongon, ancien

commandant de la citadelle, condamné comme aristocrate. Peu de jours

auparavant, on avait exécuté sur la même place M. de Vieux-Pont, dont

tout le crime était de posséder un perroquet dans le jargon duquel on

avait cru reconnaître le cri de _vive le roi_. Le nouveau _Vert-Vert_

avait failli partager le sort de son maître, et l'on racontait qu'il

n'avait obtenu sa grâce qu'à la sollicitation de la citoyenne Lebon, qui

avait pris l'engagement de le convertir. La citoyenne Lebon était une

ci-devant religieuse de l'abbaye du Vivier. Sous ce rapport, comme sous

beaucoup d'autres, elle était la digne épouse de l'ex-curé de Neuville:

aussi exerçait-elle une grande influence sur les membres de la

commission d'Arras, où siégeaient, soit comme juges, soit comme jurés,

son beau-frère et trois de ses oncles. L'ex-béguine n'était pas moins

avide d'or que de sang. Un soir, en plein spectacle, elle osa faire

cette allocution au parterre: «_Ah ça! sans-culottes, on dirait que ce

n'est pas pour vous que l'on guillotine! que diable il faut dénoncer les

ennemis de la patrie!... connaissez-vous quelque noble, quelque riche,

quelque marchand aristocrate? dénoncez-le, et vous aurez ses écus._» La

scélératesse de ce monstre ne pouvait être égalée que par celle de son

mari, qui s'abandonnait à tous les excès. Souvent, à la suite d'orgies,

on le voyait courir la ville, tenant des propos obscènes aux jeunes

personnes, brandissant un sabre au-dessus de sa tête, et tirant des

coups de pistolet aux oreilles des femmes et des enfants.

Une ancienne marchande de pommes, coiffée d'un bonnet rouge, les manches

retroussées jusqu'à l'épaule, et tenant à la main un long bâton de

coudrier, l'accompagnait ordinairement dans ses promenades, et il

n'était pas rare de le rencontrer bras dessus bras dessous avec elle.

Cette femme, surnommée la _Mère Duchesne_, par allusion au fameux _Père

Duchesne_, figura la déesse de la Liberté, dans plus d'une solennité

démocratique. Elle assistait régulièrement aux séances de la Commission,

dont elle préparait les arrêts par ses apostrophes et ses dénonciations.

Elle fit ainsi guillotiner tous les habitants d'une rue, qui demeura

déserte.

Je me suis souvent demandé comment il se peut qu'au milieu de

circonstances aussi déplorables, le goût des amusements et des plaisirs

ne perde rien de son intensité. Le fait est qu'Arras continuait de

m'offrir les mêmes distractions qu'auparavant; les demoiselles y étaient

tout aussi faciles, et il fut aisé de m'en convaincre, puisqu'en peu de

jours, je m'élevai graduellement dans mes amours de la jeune et jolie

Constance, unique progéniture du caporal Latulipe, cantinier de la

citadelle, aux quatre filles d'un notaire qui avait son étude au coin de

la rue des Capucins. Heureux si je m'en fusse tenu là, mais je m'avisai

d'adresser mes hommages à une beauté de la rue de Justice, et il

m'arriva de rencontrer un rival sur mon chemin. Celui-ci, ancien

musicien de régiment, était un de ces hommes qui, sans se vanter de

succès qu'ils n'ont pas obtenus, donnent cependant à entendre qu'on ne

leur a rien refusé. Je lui reprochai une jactance de ce genre, il se

fâcha, je le provoquai, il souffla dans la manche, et déjà j'avais

oublié mes griefs, lorsqu'il me revint qu'il tenait sur mon compte des

propos faits pour m'offenser. J'allai aussitôt lui en demander raison;

mais ce fut inutilement, et il ne consentit à venir sur le terrain,

qu'après avoir reçu de moi, en présence de témoins, la dernière des

humiliations. Le rendez-vous fut donné pour la matinée du lendemain. Je

fus exact; mais à peine arrivé, je me vis entouré par une troupe de

gendarmes et d'agents de la municipalité, qui me sommèrent de leur

rendre mon sabre et de les suivre. J'obéis, et bientôt se fermèrent sur

moi les portes des _Baudets_, dont la destination était changée depuis

que les terroristes avaient mis la population d'Arras en coupe réglée.

Le concierge Beaupré, la tête couverte d'un bonnet rouge, et suivi de

deux énormes chiens noirs qui ne le quittaient pas, me conduisit dans un

vaste galetas, où il tenait sous sa garde l'élite des habitants de la

contrée. Là, privés de toute communication avec le dehors, à peine leur

était-il permis d'en recevoir des aliments, et encore ne leur

parvenaient-ils que retournés en tous sens par Beaupré, qui poussait la

précaution jusqu'à plonger ses mains horriblement sales dans le potage,

afin de s'assurer s'il ne s'y trouvait pas quelque arme ou quelque clé.

Murmurait-t-on, il répondait à celui qui se plaignait: «_Te voilà bien

difficile, pour le temps que tu as à vivre... Qui sait si tu n'es pas

pour la fournée de demain? Attends donc! comment te nommes-tu?--Un

tel.--Ma foi oui, c'est pour demain!_» Et les prédictions de Beaupré

manquaient d'autant moins à se réaliser, que lui-même désignait les

individus à Joseph Lebon, qui, après son dîner, le consultait en lui

disant: «_Qui laverons-nous demain?_»

Parmi les gentilshommes enfermés avec nous, se trouvait le comte de

Béthune. Un matin, on vint le chercher pour le conduire au tribunal.

Avant de l'amener dans le préau, Beaupré lui dit brusquement: «_Citoyen

Béthune, puisque tu vas là-bas, ce que tu laisses ici sera pour moi,

n'est-ce pas?--Volontiers, Monsieur Beaupré_» répondit avec tranquillité

ce vieillard.--«_Il n'y a plus de monsieur_», reprit en ricanant le

misérable geôlier; «_Nous sommes tous citoyens_;» et de la porte il lui

criait encore: «_Adieu, citoyen Béthune!_» M. de Béthune fut cependant

acquitté. On le ramena à la prison comme suspect. Son retour nous

remplit de joie; nous le croyions sauvé, mais sur le soir on l'appela de

nouveau. Joseph Lebon, en l'absence de qui la sentence d'absolution

avait été rendue, arrivait de la campagne; furieux de ce qu'on lui

dérobait le sang d'un aussi brave homme, il avait ordonné aux membres de

la commission de se réunir immédiatement, et M. de Béthune, condamné

séance tenante, fut exécuté aux flambeaux.

Cet événement, que Beaupré nous annonça avec une joie féroce, me donna

des inquiétudes assez sérieuses. Tous les jours on envoyait à la mort

des hommes qui ne connaissaient pas plus que moi le motif de leur

arrestation, et dont la fortune ou la position sociale ne les

désignaient pas davantage aux passions politiques; d'un autre côté, je

savais que Beaupré, très scrupuleux sur le nombre, se souciait peu de la

qualité, et que souvent, n'apercevant pas de suite les individus qui lui

étaient désignés, pour que le service ne souffrît aucun retard, il

envoyait les premiers venus. D'un instant à l'autre je pouvais donc me

trouver sous la main de Beaupré, et l'on conçoit que cette expectative

n'avait rien de bien rassurant.

Il y avait déjà seize jours que j'étais détenu, quand on nous annonça la

visite de Joseph Lebon; sa femme l'accompagnait, et il traînait à sa

suite les principaux terroristes du pays, parmi lesquels je reconnus

l'ancien perruquier de mon père, et un cureur de puits nommé _Delmotte_,

dit _Lantillette_. Je les priai de dire un mot en ma faveur au

représentant; ils me le promirent, et j'augurai d'autant mieux de la

démarche, qu'ils étaient tous deux fort en crédit. Cependant Joseph

Lebon parcourait les salles, interrogeant les détenus d'un air farouche,

et affectant de leur adresser d'effrayantes interpellations. Arrivé à

moi, il me regarda fixement, et me dit d'un ton moitié dur, moitié

goguenard: «_Ah! ah! c'est toi, François!... tu t'avises donc d'être

aristocrate; tu dis du mal des sans-culottes.... tu regrettes ton ancien

régiment de Bourbon.... prends-y garde, car je pourrais bien t'envoyer

commander à cuire_ (guillotiner). _Au surplus, envoie-moi ta mère?_» Je

lui fis observer qu'étant au secret, je ne pouvais la voir. _Beaupré_,

dit-il alors au geôlier, «_tu feras entrer la mère Vidocq,_» et il

sortit me laissant plein d'espoir, car il m'avait évidemment traité avec

une aménité toute particulière. Deux heures après, je vis venir ma mère;

elle m'apprit ce que j'ignorais encore, que mon dénonciateur était le

musicien que j'avais appelé en duel. La dénonciation était entre les

mains d'un jacobin forcené, le terroriste Chevalier, qui, par amitié

pour mon rival, m'aurait certainement fait un mauvais parti, si sa

soeur, sur les instances de ma mère, n'eût obtenu de lui qu'il

sollicitât mon élargissement.

Sorti de prison, je fus conduit en grande pompe à la société

patriotique, où l'on me fit jurer fidélité à la république, haine aux

tyrans. Je jurai tout ce qu'on voulut: de quels sacrifices n'est-on pas

capable pour conserver sa liberté!

Ces formalités remplies, je fus replacé au dépôt, où mes camarades

témoignèrent une grande joie de me revoir. D'après ce qui s'était passé,

c'eût été manquer à la reconnaissance, de ne pas regarder Chevalier

comme mon libérateur; j'allai le remercier, et j'exprimai à sa soeur

combien j'étais touché de l'intérêt qu'elle avait bien voulu prendre à

un pauvre prisonnier. Cette femme, qui était la plus passionnée des

brunes, mais dont les grands yeux noirs ne compensaient pas la laideur,

crut que j'étais amoureux parce que j'étais poli; elle prit au pied de

la lettre quelques compliments que je lui fis, et dès la première

entrevue elle se méprit sur mes sentiments, au point de jeter sur moi

son dévolu. Il fut question de nous unir; on sonda à cet égard mes

parents, qui répondirent qu'à dix-huit ans on était bien jeune pour le

mariage, et l'affaire traîna en longueur. Sur ces entrefaites, on

organisa à Arras les bataillons de la réquisition: connu pour un

excellent instructeur, je fus appelé à concourir avec sept autres

sous-officiers à instruire le 2e bataillon du Pas-de-Calais; de ce

nombre était un caporal de grenadiers du régiment de Languedoc, nommé

César, aujourd'hui garde champêtre à Colombe ou à Puteaux, près Paris;

il fut nommé adjudant-major. Pour moi, je fus promu au grade de

sous-lieutenant en arrivant à Saint-Silvestre-Capelle, près Bailleul, où

l'on nous cantonna. César avait été maître-d'armes dans son régiment; on

se rappelle mes prouesses avec les prévôts des cuirassiers de Kinski.

Nous décidâmes qu'outre la théorie, nous enseignerions l'escrime aux

officiers du bataillon, qui furent enchantés de l'arrangement. Nos

leçons nous produisaient quelque argent, mais cet argent était loin de

suffire aux besoins, ou, si l'on aime mieux, aux fantaisies de

praticiens de notre force. C'était surtout la partie des vivres qui nous

faisait faute. Ce qui doublait nos regrets et notre appétit, c'est que

le maire, chez qui nous étions logés, mon collègue de salle et moi,

tenait une table excellente. Nous avions beau chercher les moyens de

nous faufiler dans la maison, une vieille servante-maîtresse Sixca se

jetait toujours à travers nos prévenances, et déjouait nos plans

gastronomiques: nous étions désespérés et affamés.

Enfin César trouva le secret de rompre le charme qui nous éloignait

invinciblement de l'ordinaire de l'officier municipal: à son

instigation, le tambour-major vint un matin faire battre la _diane_ sous

les fenêtres de la mairie; on juge du vacarme. On présume bien que la

vieille Mégère ne manqua pas d'invoquer notre intervention pour faire

cesser ce tintamarre. César lui promit d'un air doucereux de faire tout

son possible pour qu'un pareil bruit ne se renouvelât pas; puis il

courut recommander au tambour-major de reprendre de plus belle, et le

lendemain, c'était un vacarme à réveiller les morts d'un cimetière

voisin; enfin, pour ne pas faire les choses à demi, il envoya le

tambour-maître exercer ses élèves sur les derrières de la maison: un

élève de l'abbé Sicard n'y eût pas tenu. La vieille se rendit; elle nous

invita assez gracieusement, le perfide César et moi, mais cela ne

suffisait pas. Les tambours continuaient leur concert, qui ne finit que

lorsque leur respectable chef eut été admis comme nous au banquet

municipal. Dès lors on n'entendit plus de tambours à Saint-Silvestre-Capelle,

que lorsqu'il y passait des détachements, et tout le monde vécut en

paix, excepté moi, que la vieille commençait à menacer de ses

redoutables faveurs. Cette passion malheureuse amena une scène que l'on

doit se rappeler encore dans le pays, où elle fit beaucoup de bruit.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 2 / 20 段