J'avais l'intention d'aller faire un tour dans le Nouveau-Mo

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Je déclaré que les exemplaires non revêtus de ma signature seront

réputés contrefaits.

[Illustration: Signature]

Les exemplaires voulus par la loi ont été déposés, je poursuivrai

comme contrefaits ceux non signés de moi.

[Illustration: VIDOCQ.]

MÉMOIRES

DE

VIDOCQ,

CHEF DE LA POLICE DE SURETÉ,

JUSQU'EN 1827,

AUJOURD'HUI PROPRIÉTAIRE ET FABRICANT DE PAPIER, A SAINT-MANDÉ.

Le plus grand fléau, est l'homme qui provoque.

Quand il n'y a pas de provocateurs, ce sont les

forts qui commettent les crimes, parce que ce ne

sont que les forts qui les conçoivent. En police,

il vaut mieux ne pas faire d'affaire que d'en créer.

MÉMOIRES, _tome_ I.

TOME PREMIER.

PARIS,

TENON, LIBRAIRE-ÉDITEUR,

RUE HAUTEFEUILLE, Nº 30.

1828.

Vidocq

AU LECTEUR.

Ce fut au mois de janvier 1828, que je terminai ces Mémoires, dont je

voulais diriger moi-même la publication. Malheureusement, dans le

courant de février, je me cassai le bras droit, et comme il était

fracturé en cinq endroits différents, il fut question de me le couper;

pendant plus de six semaines, mes jours furent en péril, j'étais en

proie à d'horribles souffrances. Dans cette cruelle situation, je

n'étais guères en état de relire mon manuscrit, et d'y mettre ce qu'on

appelle la dernière main; cependant j'avais vendu, et le libraire était

pressé de publier; il offrit de me donner un réviseur, et, trompé par la

recommandation d'un écrivain honorablement connu dans la littérature,

pour faire un travail qu'en toute autre circonstance je n'eusse confié à

personne, il me présenta l'un de ces prétendus hommes de lettres dont

l'intrépide jactance cache la nullité, et qui n'ont d'autre vocation que

le besoin d'argent. Ce prétendu homme de lettres exaltait beaucoup trop

son propre mérité, pour que je n'éprouvasse pas quelque répugnance à

l'accepter, mais il avait derrière lui une caution respectable, il était

désigné par un littérateur distingué. J'écartai des préventions

peut-être injustes, et je consentis à être suppléé en attendant ma

guérison. Le suppléant devait immédiatement prendre connaissance du

manuscrit; il le parcourut, et après un examen superficiel, afin de se

faire valoir, il ne manqua pas d'affirmer, suivant l'usage, qu'il y

avait beaucoup à revoir et à corriger; le libraire, suivant l'usage

encore, le crut sur parole; on réussit à me persuader dans le même sens,

et, comme tant d'autres, qui ne s'en vantent pas, j'eus un _teinturier_.

Certes, il y avait beaucoup à reprendre dans mon style: j'ignorais les

convenances et les formes littéraires, mais j'étais habitué à un ordre

logique, je savais l'inconvénient des répétitions de mots, et si je

n'étais pas grammairien comme Vaugelas, soit routine, soit bonheur,

j'avais presque toujours l'avantage d'éviter les fautes de français.

Vidocq écrivant avec cette correction était peut-être une

invraisemblance aux yeux de mon censeur, c'est ce que je ne sais pas:

mais voici le fait:

Au mois de juillet dernier, j'allai à Douai pour faire entériner des

lettres de grâces qui m'avaient été accordées en 1818. A mon retour, je

demandai en communication les feuilles imprimées de mes Mémoires, et

comme ma réintégration dans les droits de citoyen ne me laissait plus

redouter aucune rigueur arbitraire de la part de l'autorité, je me

proposai de refondre dans mon manuscrit tout ce qui est relatif à la

police, afin de le compléter par des révélations dont je m'étais

jusqu'alors abstenu.

Quel ne fut pas mon étonnement, lorsqu'à la lecture du premier volume et

d'une partie du second, je m'aperçus que ma rédaction avait été

entièrement changée, et qu'à une narration dans laquelle se retrouvaient

à chaque instant, les saillies, la vivacité et l'énergie de mon

caractère, on en avait substitué une autre, tout-à-fait dépourvue de

vie, de couleur et de rapidité. Sauf quelques altérations, les faits

étaient bien les mêmes, mais tout ce qu'il y avait de fortuit,

d'involontaire, de spontané dans les vicissitudes d'une carrière

orageuse, ne s'y présentait plus que comme une longue préméditation du

mal. L'empire de la nécessité était soigneusement dissimulé; j'étais en

quelque sorte le Cartouche de l'époque, ou plutôt un autre _Compère

Matthieu_, n'ayant ni sensibilité, ni conscience, ni regrets, ni

repentir. Pour comble de disgrâce, la seule intention qui pût justifier

quelques aveux d'une sincérité peu commune, devenait imperceptible, je

n'étais plus qu'un éhonté qui, accoutumé à ne plus rougir, joint à

l'immoralité de certaines actions, celle de se complaire à les raconter.

Pour me déconsidérer sous d'autres rapports, on me prêtait encore un

langage d'une trivialité que rien ne rachette. De bonne foi, je me

sentais intérieurement humilié de ce que la presse avait reproduit des

détails que je n'aurais pas manqué de faire disparaître, si je n'avais

pas compté sur la révision d'un homme de goût. J'étais choqué de cette

multitude de locutions vicieuses, de tournures fatigantes, de phrases

prolixes, dans lesquelles l'oreille n'est pas plus ménagée que le bon

sens et la syntaxe. Il ne m'était pas concevable qu'avec une telle

absence de talent, on s'aveuglât au point de prendre la qualité d'homme

de lettres. Mais bientôt des soupçons s'élevèrent dans mon esprit, et à

la suppression de quelques noms que j'étais surpris de ne plus trouver

(celui de mon successeur, Coco-Lacour, par exemple), je crus reconnaître

le doigt d'une police émérite et les traces d'une transaction à laquelle

on s'était bien gardé de nous initier, le libraire et moi.

Vraisemblablement le parti Delavau et Franchet, informé du fatal

accident qui m'empêchait de surveiller par moi-même une publication qui

doit l'inquiéter, avait profité de la circonstance pour faire rédiger

mes Mémoires d'une manière à paralyser d'avance l'effet de révélations

dont il n'aura pas à s'applaudir. Toutes les conjectures étaient

permises; je n'accusai avec certitude que l'incapacité de mon

correcteur, et comme, sans vanité, j'étais plus satisfait de ma prose

que de la sienne, je le priai de se dispenser de continuer son travail.

Il semblerait qu'alors il n'eut point d'objection à faire; mais

devait-il se départir de sa mission? il opposa un marché et un

commencement d'exécution, en vertu duquel il s'attribuait le droit de me

mutiler bon gré malgré, et de m'accommoder jusqu'au bout à sa fantaisie,

à moins qu'il ne me plût de lui allouer une indemnité. J'aurais pu à

plus juste titre lui demander des dommages et intérêts; mais où il n'y a

ni bien ni honneur, à quoi sert une réclamation de ce genre? Pour ne pas

perdre de temps en débats inutiles, je rachetai mon manuscrit, et j'en

payai la rançon sous certaines réserves que je fis _in petto_.

Dès ce moment, je pris la résolution d'anéantir les pages dans

lesquelles ma vie et les diverses aventures dont elle se compose étaient

offertes sans excuse. Une lacération complète était le plus sûr moyen de

déjouer une intrigue dont il était facile d'apercevoir le but; mais un

premier volume était prêt, et déjà le second était en bon train; une

suppression totale eût été un sacrifice trop considérable pour le

libraire: d'un autre côté, par un des plus coupables abus de confiance,

le forban qui nous avait fait contribuer, trafiquant d'un exemplaire

soustrait frauduleusement, vendait mes Mémoires à Londres, et insérés

par extraits dans les journaux ils revenaient bientôt à Paris, où ils

étaient donnés comme des traductions. Le vol était audacieux; je ne

balançai pas à en nommer l'auteur. J'aurais pu le poursuivre; son action

ne restera pas impunie. En attendant, j'ai pensé qu'il était bon d'aller

au plus pressé, c'est-à-dire de sauver la spéculation du libraire, en ne

souffrant pas qu'il soit devancé, et qu'un larcin inouï dans les fastes

de la librairie parvienne à ses dernières conséquences; il fallait une

considération de ce genre, pour que je me décidasse à immoler mon

amour-propre: c'est parce qu'elle a été tout puissante sur moi, que,

dans un intérêt contraire au mien, et pour satisfaire à l'impatience du

public, j'accepte aujourd'hui, comme mienne, une rédaction que j'avais

d'abord le dessein de répudier. Dans ce texte, tout est conforme à la

vérité; seulement le vrai, en ce qui me concerne, y est dit avec trop

peu de ménagements et sans aucune des précautions qu'exigeait une

confession générale, d'après laquelle chacun est appelé à me juger. Le

principal défaut est dans une disposition malveillante, dont je puis

seul avoir à me plaindre. Quelques rectifications m'ont paru

indispensables, je les ai faites. Ceci explique la différence de ton

dont on pourra être frappé en comparant entre elles quelques portions de

ces Mémoires; mais, à partir de mon admission parmi les corsaires de

Boulogne, on se convaincra facilement que je n'ai plus d'interprète;

personne ne s'est immiscé ni ne s'immiscera désormais dans la tâche que

je me suis imposée, de dévoiler au public tout ce qui peut l'intéresser;

je parle et je parlerai sans réserve, sans restriction, et avec toute la

franchise d'un homme qui n'a plus de craintes, et qui, enfin rentré dans

la plénitude des droits dont il fut injustement privé, aspire à les

exercer dans toute leur étendue. Que si l'on concevait quelques doutes

sur la réalité de cette intention, il me suffirait de renvoyer le

lecteur au dernier chapitre de mon second volume, où il acquerrait déjà

la preuve que j'ai la volonté et la force de tenir parole.

MÉMOIRES

DE

VIDOCQ.

CHAPITRE PREMIER.

Ma naissance.--Dispositions précoces.--Je suis mitron.--Un premier

vol.--La fausse clé.--Les poulets accusateurs.--L'argenterie

enlevée.--La prison.--La clémence maternelle.--Mon père ouvre les

yeux.--Le grand coup.--Départ d'Arras.--Je cherche un navire.--Le

courtier d'un musicos.--Le danger de l'ivresse.--La trompette

m'appelle.--M. Comus, premier physicien de l'univers.--Le

précepteur du général Jacquot.--Les acrobates.--J'entre dans la

_banque_.--Les leçons du petit diable.--Le sauvage de la mer du

Sud.--Polichinel et le théâtre des variétés amusantes.--Une scène

de jalousie, ou le sergent dans l'oeil.--Je passe au service d'un

médecin nomade.--Retour à la maison paternelle.--La connaissance

d'une comédienne.--Encore une fugue.--Mon départ dans un

régiment.--Le camarade précipité.--La désertion.--Le franc Picard

et les assignats.--Je passe à l'ennemi.--Une schlag.--Je reviens

sous mes anciens drapeaux.--Un vol domestique et la gouvernante

d'un vieux garçon.--Deux duels par jour.--Je suis blessé.--Mon père

fonctionnaire public.--Je fais la guerre.--Changement de

corps.--Séjour à Arras.

Je suis né à Arras: mes travestissements continuels, la mobilité de mes

traits, une aptitude singulière à me grimer, ayant laissé quelques

incertitudes sur mon âge, il ne sera pas superflu de déclarer ici que je

vins au monde le 23 juillet 1775, dans une maison voisine de celle où,

seize ans auparavant, était né Robespierre. C'était la nuit: la pluie

tombait par torrents; le tonnerre grondait; une parente, qui cumulait

les fonctions de sage-femme et de sybille, en conclut que ma carrière

serait fort orageuse. Il y avait encore dans ce temps de bonnes gens qui

croyaient aux présages: aujourd'hui qu'on est plus éclairé, combien

d'hommes qui ne sont pas des commères, parieraient pour l'infaillibilité

de Mademoiselle Lenormand!

Quoi qu'il en soit, il est à présumer que l'atmosphère ne se bouleversa

pas tout exprès pour moi, et bien que le merveilleux soit parfois chose

fort séduisante, je suis loin de penser que là haut on ait pris garde à

ma naissance. J'étais pourvu d'une constitution des plus robustes,

l'étoffe n'y avait pas été épargnée; aussi, dès que je parus, on m'eût

pris pour un enfant de deux ans, et j'annonçais déjà ces formes

athlétiques, cette structure colossale, qui depuis ont glacé d'effroi

les coquins les plus intrépides et les plus vigoureux. La maison de mon

père étant située sur la place d'armes, rendez-vous habituel de tous

les polissons du quartier, j'exerçai de bonne heure mes facultés

musculaires, en rossant régulièrement mes camarades, dont les parents ne

manquaient pas de venir se plaindre aux miens. Chez nous, on n'entendait

parler que d'oreilles arrachées, d'yeux pochés, de vêtements déchirés: à

huit ans, j'étais la terreur des chiens, des chats et des enfants du

voisinage; à treize, je maniais assez bien un fleuret pour n'être pas

déplacé dans un assaut. Mon père s'apercevant que je hantais les

militaires de la garnison, s'alarma de mes progrès, et m'intima l'ordre

de me disposer à faire ma première communion: deux dévotes se chargèrent

de me préparer à cet acte solennel. Dieu sait quel fruit j'ai tiré de

leurs leçons! Je commençais, en même temps, à apprendre l'état de

boulanger: c'était la profession de mon père, qui me destinait à lui

succéder, bien que j'eusse un frère plus âgé que moi.

Mon emploi consistait principalement à porter du pain dans la ville. Je

profitais de ces courses pour faire de fréquentes visites à la salle

d'armes; mes parents ne l'ignoraient pas, mais les cuisinières faisaient

de si pompeux éloges de ma complaisance et de mon exactitude, qu'ils

fermèrent les yeux sur mainte escapade. Cette tolérance dura jusqu'à ce

qu'ils eussent constaté un déficit dans le comptoir, dont ils ne

retiraient jamais la clé. Mon frère, qui l'exploitait concurremment avec

moi, fut pris en flagrant délit, et déporté chez un boulanger de Lille.

Le lendemain de cette exécution, dont on ne m'avait pas confié le motif,

je me disposais à explorer, comme de coutume, le bienheureux tiroir,

lorsque je m'aperçus qu'il était soigneusement fermé. Le même jour, mon

père me signifia que j'eusse à mettre plus de célérité dans mes

tournées, et à rentrer à heure fixe. Ainsi il était évident que

désormais je n'aurais plus ni argent ni liberté: je déplorai ce double

malheur, et m'empressai d'en faire part à l'un de mes camarades, le

nommé _Poyant_, qui était plus âgé que moi. Comme le comptoir était

percé pour l'introduction des monnaies, il me conseilla d'abord de

passer dans le trou une plume de corbeau enduite de glu; mais cet

ingénieux procédé ne me procurait que des pièces légères, et il fallut

en venir à l'emploi d'une fausse clé, qu'il me fit fabriquer par le fils

d'un sergent de ville. Alors je puisai de nouveau dans la caisse, et

nous consommâmes ensemble le produit de ces larcins dans une espèce de

taverne où nous avions établi notre quartier-général. Là se

réunissaient, attirés par le patron du lieu, bon nombre de mauvais

sujets connus, et quelques malheureux jeunes gens qui, pour avoir le

gousset garni, usaient du même expédient que moi. Bientôt je me liai

avec tout ce qu'il y avait de libertins dans le pays, les Boudou, les

Delcroix, les Hidou, les Franchison, les Basserie, qui m'initièrent à

leurs déréglements. Telle était l'honorable société au sein de laquelle

s'écoulèrent mes loisirs, jusqu'au moment où mon père m'ayant surpris un

jour, comme il avait surpris mon frère, s'empara de ma clé, m'administra

une correction, et prit des précautions telles qu'il ne fallut plus

songer à m'attribuer un dividende dans la recette.

Il ne me restait plus que la ressource de prélever en nature la dîme sur

les fournées. De temps à autre, j'escamotais quelques pains; mais comme,

pour m'en défaire, j'étais obligé de les donner à vil prix, à peine,

dans le produit de la vente, trouvais-je de quoi me régaler de tartes et

d'hydromel. La nécessité rend actif: j'avais l'oeil sur tout; tout

m'était bon, le vin, le sucre, le café, les liqueurs. Ma mère n'avait

pas encore vu ses provisions s'épuiser si vîte; peut-être n'eût-elle pas

découvert de sitôt où elles passaient, lorsque deux poulets que j'avais

résolu de confisquer à mon profit élevèrent la voix pour m'accuser.

Enfoncés dans ma culotte, où mon tablier de mitron les dissimulait, ils

chantèrent en montrant la crête, et ma mère, avertie ainsi de leur

enlèvement, se présenta à point nommé pour l'empêcher. Il me revint

alors quelques soufflets, et j'allai me coucher sans souper. Je ne

dormis pas, et ce fut, je crois, le malin esprit qui me tint éveillé.

Tout ce que je sais, c'est que je me levai avec le projet bien arrêté de

faire main basse sur l'argenterie. Une seule chose m'inquiétait: sur

chaque pièce le nom de Vidocq était gravé en toutes lettres. Poyant, à

qui je m'ouvris à ce sujet, leva toutes les difficultés, et le jour

même, à l'heure du dîner, je fis une rafle de dix couverts et d'autant

de cuillers à café. Vingt minutes après, le tout était engagé, et dès le

surlendemain, je n'avais plus une obole des cent cinquante francs que

l'on m'avait prêtés.

Il y avait trois jours que je n'avais pas reparu chez mes parents,

lorsqu'un soir je fus arrêté par deux sergents de ville, et conduit aux

_Baudets_, maison de dépôt où l'on renfermait les fous, les prévenus et

les mauvais sujets du pays. L'on m'y tint dix jours au cachot, sans

vouloir me faire connaître les motifs de mon arrestation; enfin le

geôlier m'apprit que j'avais été incarcéré à la demande de mon père.

Cette nouvelle calma un peu mes inquiétudes: c'était une correction

paternelle qui m'était infligée, je me doutais bien qu'on ne me

tiendrait pas rigueur. Ma mère vint me voir le lendemain, j'en obtins

mon pardon; quatre jours après j'étais libre, et je m'étais remis au

travail avec l'intention bien prononcée de tenir désormais une conduite

irréprochable. Vaine résolution!

Je revins promptement à mes anciennes habitudes, sauf la prodigalité,

attendu que j'avais d'excellentes raisons pour ne plus faire le

magnifique; mon père, que j'avais vu jusqu'alors assez insouciant, était

d'une vigilance qui eût fait honneur au commandant d'une grand'garde.

Était-il obligé de quitter le poste du comptoir, ma mère le relevait

aussitôt: impossible à moi d'en approcher, quoique je fusse sans cesse

aux aguets. Cette permanence me désespérait. Enfin, un de mes compagnons

de taverne prit pitié de moi: c'était encore Poyant, fieffé vaurien,

dont les habitants d'Arras peuvent se rappeler les hauts faits. Je lui

confiai mes peines. «Eh quoi! me dit-il, tu es bien bête de rester à

l'attache, et puis ça n'a-t-il pas bonne mine, un garçon de ton âge

n'avoir pas le sou? va! si j'étais à ta place, je sais bien ce que je

ferais.--Eh! que ferais-tu?--Tes parents sont riches, un millier d'écus

de plus ou de moins ne leur fera pas de tort: de vieux avares, c'est

pain béni, il faut faire une main-levée.--J'entends, il faut empoigner

en gros ce qu'on ne peut pas avoir en détail.--Tu y es: après l'on

décampe, ni vu ni connu.--Oui, mais la maréchaussée.--Tais-toi: est-ce

que tu n'es pas leur fils? et puis ta mère t'aime bien trop.» Cette

considération de l'amour de ma mère, joint au souvenir de son indulgence

après mes dernières fredaines, fut toute-puissante sur mon esprit;

j'adoptai aveuglément un projet qui souriait mon audace; il ne restait

plus qu'à le mettre à exécution; l'occasion ne se fit pas attendre.

Un soir que ma mère était seule au logis, un affidé de Poyant vint

l'avertir, jouant le bon apôtre, qu'engagé dans une orgie avec des

filles, je battais tout le monde, que je voulais tout casser et briser

dans la maison, et que si l'on me laissait faire, il y aurait au moins

pour 100 fr. de dégât, qu'il faudrait ensuite payer.

En ce moment ma mère, assise dans son fauteuil, était à tricoter; son

bas lui échappe des mains; elle se lève précipitamment et court tout

effarée au lieu de la prétendue scène, qu'on avait eu le soin de lui

indiquer à l'une des extrémités de la ville. Son absence ne devait pas

durer long-temps: nous nous hâtâmes de la mettre à profit. Une clé que

j'avais escamotée la veille nous servit à pénétrer dans la boutique. Le

comptoir était fermé; je fus presque satisfait de rencontrer cet

obstacle. Cette fois, je me rappelai l'amour que me portait ma mère, non

plus pour me promettre l'impunité, mais pour éprouver un commencement de

remords. J'allais me retirer, Poyant me retint, son éloquence infernale

me fit rougir de ce qu'il appelait ma faiblesse, et lorsqu'il me

présenta une pince dont il avait eu la précaution de se munir, je la

saisis presque avec enthousiasme: la caisse fut forcée; elle contenait à

peu près deux mille francs, que nous partageâmes, et une demi-heure

après j'étais seul sur la route de Lille. Dans le trouble où m'avait

jeté cette expédition, je marchai d'abord fort vite, de sorte qu'en

arrivant à Lens, j'étais déjà excédé de fatigue; je m'arrêtai. Une

voiture de retour vint à passer, j'y pris place, et en moins de trois

heures j'arrivai dans la capitale de la Flandre française, d'où je

partis immédiatement pour Dunkerque, pressé que j'étais de m'éloigner le

plus possible, pour me dérober à la poursuite.

J'avais l'intention d'aller faire un tour dans le Nouveau-Monde. La

fatalité déjoua ce projet: le port de Dunkerque était désert; je gagnai

Calais, afin de m'embarquer sur-le-champ; mais on me demanda un prix qui

excédait la somme que je possédais. On me fit espérer qu'à Ostende le

transport serait meilleur marché, vu la concurrence; je m'y rendis, et

n'y trouvai pas les capitaines plus traitables qu'à Calais. A force de

désappointements, j'étais tombé dans cette disposition aventureuse où

l'on se jette volontiers dans les bras du premier venu, et je ne sais

trop pourquoi je m'attendais à rencontrer quelque bon enfant qui me

prendrait gratis à son bord, ou du moins ferait un rabais considérable

en faveur de ma bonne mine, et de l'intérêt qu'inspire toujours un jeune

homme. Tandis que j'étais à me promener, préoccupé de cette idée, je

fus accosté par un individu dont l'abord bienveillant me fit croire que

ma chimère allait se réaliser. Les premières paroles qu'il m'adressa

furent des questions: il avait compris que j'étais étranger; il m'apprit

qu'il était courtier de navires, et quand je lui eus fait connaître le

but de mon séjour à Ostende, il me fit des offres de service. «Votre

physionomie me plaît, me dit-il; j'aime les figures ouvertes; il y a

dans vos traits un air de franchise et de jovialité que j'estime: tenez,

je veux vous le prouver, en vous faisant obtenir votre passage presque

pour rien.» Je lui en témoignai ma reconnaissance. «Point de

remercîment, mon ami; quand votre affaire sera faite, à la bonne heure;

ce sera bientôt, j'espère; en attendant, vous devez vous ennuyer ici?»

Je répondis qu'en effet je ne m'amusais pas beaucoup. «Si vous voulez

venir avec moi à Blakemberg, nous y souperons ensemble chez de braves

gens qui sont fous des Français. Le courtier me fit tant de politesse,

il me conviait de si bonne grâce qu'il y aurait eu de la malhonnêteté à

me faire prier; j'acceptai donc: il me conduisit dans une maison où des

dames fort aimables nous accueillirent avec tout l'abandon de cette

hospitalité antique, qui ne se bornait pas au festin. A minuit,

probablement, je dis probablement, car nous ne comptions plus les

heures, j'avais la tête lourde, mes jambes ne pouvaient plus me porter;

il y avait autour de moi un mouvement de rotation générale, et les

choses tournèrent de telle sorte, que, sans m'être aperçu que l'on m'eût

déshabillé, il me sembla être en chemise sur le même édredon qu'une des

nymphes blakembergeoises: peut-être était-ce vrai; tout ce que je sais,

c'est que je m'endormis. A mon réveil, je sentis une vive impression de

froid... Au lieu de vastes rideaux verts qui m'avaient apparu comme dans

un songe, mes yeux appesantis entrevoyaient une forêt de mâts, et

j'entendais ce cri de vigilance qui ne retentit que dans les ports de

mer; je voulus me lever sur mon séant, ma main s'appuya sur un tas de

cordages auxquels j'étais adossé. Rêvais-je maintenant, ou bien avais-je

rêvé la veille? je me tâtai, je me secouai, et quand je fus debout, il

me fut démontré que je ne rêvais pas, et, qui pis est, que je n'étais

pas du petit nombre de ces êtres privilégiés à qui la fortune vient en

dormant. J'étais à demi vêtu, et, à part deux écus de six livres, que je

trouvai dans une des poches de ma culotte, il ne me restait pas une

pièce de monnaie. Alors il me devint trop clair que, suivant le désir du

courtier, _mon affaire avait été bientôt faite_. J'étais transporté de

fureur; mais à qui m'en prendre: il ne m'aurait pas même été possible

d'indiquer l'endroit où l'on m'avait dépouillé de la sorte; j'en pris

mon parti, et je retournai à l'auberge, où quelques hardes que j'avais

encore pouvaient combler le déficit de ma toilette. Je n'eus pas besoin

de mettre mon hôte au fait de ma mésaventure. «Ah! ah! me dit-il,

d'aussi loin qu'il put m'apercevoir, en voilà encore un. Savez-vous,

jeune homme, que vous en êtes quitte à bon compte? vous revenez avec

tous vos membres, c'est bien heureux quand on va dans des guêpiers

pareils: vous savez à présent ce qu'est un _musicos_; il y avait au

moins de belles syrènes! tous les flibustiers, voyez-vous, ne sont pas

sur la mer, ni les requins dedans; je gage qu'il ne vous reste pas une

plaquette.» Je tirai fièrement mes deux écus pour les montrer à

l'aubergiste. «Ce sera, reprit-il, pour solder votre dépense.» Aussitôt

il me présenta ma note; je le payai et pris congé de lui, sans cependant

quitter la ville.

Décidément, mon voyage d'Amérique était remis aux calendes grecques, et

le vieux continent était mon lot; j'allais être réduit à croupir sur les

plus bas degrés d'une civilisation infime, et mon avenir m'inquiétait

d'autant plus, que je n'avais aucune ressource pour le présent. Chez mon

père, jamais le pain ne m'aurait manqué: aussi regrettais-je le toit

paternel; le four, me disais-je, aurait toujours chauffé pour moi comme

pour tous les autres. Après ces regrets, je repassai dans mon esprit

toute cette foule de réflexions morales qu'on a cru fortifier en les

ramenant à des formes superstitieuses: _Une mauvaise action ne porte pas

bonheur; le bien mal acquis ne profite pas_. Pour la première fois je

reconnaissais, d'après mon expérience, un fonds de vérité dans ces

sentences prophétiques, qui sont des prédictions perpétuelles plus sûres

que les admirables centuries de Michel Nostradamus. J'étais dans une

veine de repentir, que ma situation rend très concevable. Je calculais

les suites de ma _fugue_ et des circonstances aggravantes, mais ces

dispositions ne furent qu'éphémères; il était écrit que je ne serais pas

lancé de sitôt dans une bonne voie. La marine était une carrière qui

m'était ouverte, je me résolus d'y prendre du service; au risque de me

rompre le cou trente fois par jour, à grimper pour onze francs par mois

dans les haubans d'un navire. J'étais prêt à m'enrôler comme novice,

lorsqu'un son de trompette attira tout à coup mon attention: ce n'était

pas de la cavalerie, c'était paillasse et son maître, qui, devant une

barraque tapissée des enseignes d'une ménagerie ambulante, appelaient un

public qui ne siffle jamais à assister à leurs grossiers lazzis;

j'arrivai pour voir commencer la parade, et tandis qu'un auditoire assez

nombreux manifestait sa gaîté par de gros éclats de rire, il me vint le

pressentiment que le maître de paillasse pourrait m'accorder

quelqu'emploi. Paillasse me paraissait un bon garçon, je voulus m'en

faire un protecteur, et comme je savais qu'une prévenance en vaut une

autre, quand il descendit de ses tréteaux pour dire _suivez le monde_,

pensant bien qu'il était altéré, je consacrai mon dernier escalin à lui

offrir de prendre sa moitié d'une pinte de genièvre. Paillasse, sensible

à cette politesse, me promit aussitôt de parler pour moi, et dès que

notre pinte fut finie, il me présenta au directeur. Celui-ci était le

célèbre Cotte-Comus; il s'intitulait le premier physicien de l'univers,

et pour parcourir la province, il avait mis ses talents en commun avec

le naturaliste Garnier, le savant précepteur du général Jacquot, que

tout Paris a vu dans la cour des Fontaines avant et depuis la

restauration. Ces messieurs s'étaient adjoint une troupe d'acrobates.

Comus, dès que je parus devant lui, me demanda ce que je savais faire.

Rien, lui répondis-je.--«En ce cas, me dit-il, on t'instruira; il y en a

de plus bêtes, et puis, d'ailleurs, tu ne m'as pas l'air maladroit; nous

verrons si tu as des dispositions pour la banque; alors je t'engagerai

pour deux ans; les premiers six mois tu seras bien nourri, bien vêtu; au

bout de ce temps tu auras un sixième de _la manche_ (la quête), et

l'année d'ensuite, si tu es intelligent, je te donnerai ta part comme

aux autres; en attendant mon ami, je saurai t'occuper.»

Me voilà introduit, je vais partager le grabat de l'obligeant paillasse.

Au point du jour, nous sommes éveillés par la voix majestueuse du

patron, qui me conduit dans un espèce de bouge: «Toi, me dit-il, en me

montrant des lampions et des girandoles de bois, voilà ta besogne, tu

vas m'approprier tout ça, et le mettre en état comme il faut,

entends-tu? après tu nettoieras les cages des animaux, et tu balaieras

la salle.» J'allais faire un métier qui ne me plaisait guère: le suif me

dégoûtait, et je n'étais pas trop à mon aise avec les singes, qui,

effarouchés par un visage qu'ils ne connaissaient pas, faisaient des

efforts incroyables pour m'arracher les yeux. Quoi qu'il en soit, je me

conformai à la nécessité. Ma tâche remplie, je parus devant le

directeur, qui me déclara que j'étais son affaire, en ajoutant que si je

continuais à montrer du zèle, il ferait quelque chose de moi. Je m'étais

levé matin, j'avais une faim dévorante, il était dix heures, je ne

voyais pas qu'il fût question de déjeûner, et pourtant il était convenu

qu'on me donnerait le logement et la table; je tombais de besoin, quand

on m'apporta enfin un morceau de pain bis, si dur, que, ne pouvant

l'achever, bien que j'eusse des dents excellentes et un rude appétit,

j'en jetai la plus grande partie aux animaux. Le soir, il me fallut

illuminer; et comme, faute d'habitude, je ne déployais pas dans ces

fonctions toute la célérité convenable, le directeur, qui était brutal,

m'administra une petite correction qui se renouvela le lendemain et

jours suivants. Un mois ne s'était pas écoulé, que j'étais dans un état

déplorable; mes habits tachés de graisse et déchirés par les singes,

étaient en lambeaux; la vermine me dévorait; la diète forcée m'avait

maigri au point qu'on ne m'aurait pas reconnu; c'est alors que se

ranimèrent encore avec plus d'amertume les regrets de la maison

paternelle, où l'on était bien nourri, bien couché, bien vêtu, et où

l'on n'avait pas à faire des ménages de singe.

J'étais dans ces dispositions, lorsqu'un matin Comus vint me déclarer

qu'après avoir bien réfléchi à ce qui me convenait, il s'était convaincu

que je ferais un habile _sauteur_. Il me remit en conséquence dans les

mains du sieur _Balmate_, dit le _petit diable_, qui eut ordre de me

dresser. Mon maître faillit me casser les reins à la première souplesse

qu'il voulut me faire faire; je prenais deux ou trois leçons par jour.

En moins de trois semaines, j'étais parvenu à exécuter dans la

perfection le saut de carpe, le saut de singe, le saut de poltron, le

saut d'ivrogne, etc. Mon professeur, enchanté de mes progrès, prenait

plaisir à les accélérer encore... cent fois je crus que, pour développer

mes moyens, il allait me disloquer les membres. Enfin nous en vînmes aux

difficultés de l'art, c'était toujours de plus fort en plus fort. Au

premier essai du grand écart, je manquai de me pourfendre, au saut de la

chaise, je me rompis le nez. Brisé, moulu, dégoûté d'une si périlleuse

gymnastique, je pris le parti d'annoncer à M. Comus, que décidément je

ne me souciais pas d'être sauteur. Ah! tu ne t'en soucies pas, me

dit-il, et sans rien m'objecter il me repassa force coups de cravaches;

dès ce moment Balmate ne s'occupa plus de moi, et je retournai à mes

lampions.

M. Comus m'avait abandonné, ce devait bientôt être au tour de Garnier de

s'occuper de me donner un état; un jour qu'il m'avait rossé plus que de

coutume (car c'était un exercice dont il partageait le plaisir avec M.

Comus), Garnier, me toisant de la tête aux pieds, et contemplant avec

une satisfaction trop marquée le délabrement, de mon pourpoint, qui

montrait les chairs: «Je suis content de toi, me dit-il, te voilà

précisément au point où je te voulais; à présent, si tu es docile, il ne

tiendra qu'à toi d'être heureux; à dater d'aujourd'hui, tu vas laisser

croître tes ongles; tes cheveux sont déjà d'une bonne longueur, tu es

presque nu, une décoction de feuilles de noyer fera le reste.»

J'ignorais où Garnier allait en venir, lorsqu'il appela mon ami

Paillasse, à qui il commanda de lui apporter la peau de tigre et la

massue: Paillasse revint avec les objets demandés. «A présent, reprit

Garnier, nous allons faire une répétition. Tu es un jeune sauvage de la

mer du Sud, et, qui plus est, un antropophage; tu manges de la chair

crue, la vue du sang te met en fureur, et quand tu as soif, tu

t'introduis dans la bouche des cailloux que tu broies; tu ne pousses que

des sons brusques et aigus, tu ouvres de grands yeux, tes mouvements

sont saccadés, tu ne vas que par sauts et par bonds; enfin, prends

exemple sur l'homme des bois qui est ici dans la cage nº 1.» Pendant

cette instruction, une jatte pleine de petits cailloux parfaitement

arrondis était à mes pieds, et tout près de là un coq qui s'ennuyait

d'avoir les pattes liées; Garnier le prit et me le présenta en me

disant: «Mords là dedans.» Je ne voulus pas mordre; il insista avec des

menaces; je m'insurgeai et fis aussitôt la demande de mon congé; pour

toute réponse, on m'administra une douzaine de soufflets; Garnier n'y

allait pas de main morte. Irrité de ce traitement, je saisis un pieu, et

j'aurais infailliblement assommé monsieur le naturaliste, si toute la

troupe, étant venue fondre sur moi, ne m'eût jeté à la porte au milieu

d'une grêle de coups de pieds et de coups de poings.

Depuis quelques jours, je m'étais rencontré dans le même cabaret avec un

bateleur et sa femme, qui faisaient voir les marionnettes en plein vent.

Nous avions fait connaissance, et j'étais certain de leur avoir inspiré

de l'intérêt. Le mari me plaignait beaucoup d'être condamné, disait-il,

au _supplice des bêtes_. Parfois il me comparait plaisamment à Daniel

dans la fosse aux lions. On voit qu'il était érudit et fait pour quelque

chose de mieux que pour le drame _de polichinel_; aussi devait-il, plus

tard, exploiter une direction dramatique en province: peut-être

l'exploite-t-il encore; je tairai son nom. Le futur directeur était très

spirituel, madame ne s'en apercevait pas; mais il était fort laid, et

elle le voyait bien; madame était en outre une de ces brunes piquantes,

à longs cils, dont le coeur est inflammable au plus haut degré, dût-il

ne s'y allumer qu'un feu de paille. J'étais jeune, madame l'était aussi;

elle n'avait pas seize ans, monsieur en avait trente-cinq. Dès que je me

vis sans place, j'allai trouver les deux époux; j'avais dans l'idée

qu'ils me donneraient un conseil utile: ils me donnèrent à dîner, et me

félicitèrent d'avoir osé m'affranchir du joug despotique de Garnier,

qu'ils appelaient le _cornac_. «Puisque tu es devenu ton maître, me dit

le mari, il faut venir avec nous, tu nous seconderas; au moins, quand

nous serons trois il n'y aura plus d'entre-actes, tu me tendras les

acteurs pendant qu'Élisa _fera la manche_; le public, tenu en haleine,

ne filera pas, et la recette en sera plus abondante. Qu'en dis-tu,

Élisa?» Élisa répondit à son mari qu'il ferait à cet égard tout ce qu'il

voudrait, qu'au surplus elle était de son avis, et en même temps elle

laissa tomber sur moi un regard qui me prouva qu'elle n'était pas fâchée

de la proposition, et que nous nous entendrions à merveille. J'acceptai

avec reconnaissance le nouvel emploi qui m'était offert, et, à la

prochaine représentation, je fus installé à mon poste. La condition

était infiniment meilleure qu'auprès de Garnier. Élisa, qui, malgré ma

maigreur, avait découvert que je n'étais pas si mal bâti que mal

habillé, me faisait en secret mille agaceries auxquelles je répondais,

au bout de trois jours, elle m'avoua que j'étais sa passion, et je ne

fus pas ingrat: nous étions heureux, nous ne nous quittions plus. Au

logis, nous ne faisions que rire, jouer, plaisanter: le mari d'Élisa

prenait tout cela pour des enfantillages. Pendant le travail, nous nous

trouvions côte à côte sous une étroite cabane formée de quatre lambeaux

de toile, décorée du titre pompeux de _Théâtre des Variétés amusantes_.

Élisa était à la droite de son mari, et moi j'étais à la droite d'Élisa,

que je remplaçais lorsqu'elle n'était plus là pour surveiller les

entrées et les sorties. Un dimanche, le spectacle était en pleine

activité, il y avait foule autour de l'échoppe, Polichinel avait battu

tout le monde; notre bourgeois n'ayant plus que faire d'un de ses

personnages (c'était le sergent du guet), veut qu'on le mette au

rancard, et demande _le commissaire_; nous n'entendons pas: _le

commissaire! le commissaire!_ répète-t-il avec impatience, et à la

troisième fois il se retourne et nous aperçoit l'un et l'autre dans une

douce étreinte. Élisa, surprise, cherche une excuse, mais le mari, sans

l'écouter, crie encore: _le commissaire!_ et lui plonge dans l'oeil le

crochet qui sert à suspendre le sergent. Au même instant le sang coule,

la représentation est interrompue, une bataille s'engage entre les deux

époux, l'échoppe est renversée, et nous restons à découvert au milieu

d'un cercle nombreux de spectateurs auxquels cette scène arrache une

salve prolongée de rires et d'applaudissements.

Cette esclandre me mit de nouveau sur le pavé; je ne savais plus où

donner de la tête. Si encore j'avais eu une mise décente, j'aurais pu

obtenir du service dans quelque bonne maison; mais j'avais une mine si

pitoyable que personne n'aurait voulu de moi. Dans ma position, je

n'avais qu'un parti à prendre, c'était de revenir à Arras; mais comment

vivre jusque-là? J'étais en proie à ces perplexités, lorsque passa près

de moi un homme qu'à sa tournure je pris pour un marchand colporteur;

j'engageai avec lui la conversation, et il m'apprit qu'il allait à

Lille, qu'il débitait des poudres, des opiats, des élixirs, coupait les

cors aux pieds, enlevait les durillons, et se permettait quelquefois

d'arracher les dents. «C'est un bon métier, ajouta-t-il, mais je me fais

vieux, et j'aurais besoin de quelqu'un pour porter la balle, c'est un

luron comme vous qu'il me faudrait: bon pied, bon oeil, si vous

voulez, nous ferons route ensemble.--Je le veux bien», lui dis-je, et

sans qu'il y eût entre nous de plus amples conventions, nous

poursuivîmes notre chemin. Après huit heures de marche, la nuit

s'avançait, et nous voyions à peine à nous conduire, quand nous fîmes

halte devant une misérable auberge de village. «C'est ici, dit le

médecin nomade, en frappant à la porte.--Qui est là? cria une voix

rauque.--Le père Godard, avec son pître, répondit mon guide»; et la

porte s'ouvrant aussitôt, nous nous trouvâmes au milieu d'une vingtaine

de colporteurs, étameurs, saltimbanques, marchands de parapluies,

bateleurs, etc., qui fêtèrent mon nouveau patron et lui firent mettre un

couvert. Je croyais qu'on ne me ferait pas moins d'honneur qu'à lui, et

déjà je me disposais à m'attabler, quand l'hôte, me frappant

familièrement sur l'épaule, me demanda si je n'étais pas le pître du

père Godard.--«Qu'appelez-vous le pître, m'écriai-je avec

étonnement.--Le paillasse donc.» J'avoue, que malgré les souvenirs très

récents de la ménagerie et du théâtre des _Variétés amusantes_, je me

sentis humilié d'une qualification pareille; mais j'avais un appétit

d'enfer, et comme je pensais que la conclusion de l'interrogatoire

serait le souper, et qu'après tout, mes attributions près du père Godard

n'avaient pas été bien définies, je consentis à passer pour son pître.

Dès que j'eus répondu, l'hôte me conduisit effectivement dans une pièce

voisine, espèce de grange, où une douzaine de confrères fumaient,

buvaient et jouaient aux cartes. Il annonça qu'on allait me servir.

Bientôt après, une grosse fille m'apporta une gamelle de bois sur

laquelle je me jetai avec avidité. Une côte de brebis y nageait dans

l'eau de vaisselle, avec des navets filandreux: j'eus fait disparaître

le tout en un clin d'oeil. Ce repas terminé, je m'étendis avec les

autres _pîtres_ sur quelques bottes de paille que nous partagions avec

un chameau, deux ours démuselés et une meute de chiens savants. Le

voisinage de tels camarades de lit n'était rien moins que rassurant;

cependant il fallut s'en accommoder; tout ce qu'il en advint, c'est que

je ne dormis pas: les autres ronflèrent comme des bienheureux.

J'étais défrayé par le père Godard; quelque mauvais que fussent les

gîtes et l'ordinaire, comme chaque pas me rapprochait d'Arras, il

m'importait de ne pas me séparer de lui. Enfin nous arrivâmes à Lille;

nous y fîmes notre entrée un jour de marché. Le père Godard, pour ne pas

perdre le temps, alla droit à la grande place, et m'ordonna de disposer

sa table, sa cassette, ses fioles, ses paquets, puis il me proposa de

faire la parade. J'avais bien déjeuné, la proposition me révolta: passe

pour avoir porté le bagage comme un dromadaire depuis Ostende jusqu'à

Lille, mais faire la parade! à dix lieues d'Arras! j'envoyai promener le

père Godard, et pris aussitôt mon essor vers ma ville natale, dont je ne

tardai pas à revoir le clocher. Parvenu aux pieds des remparts, avant la

fermeture des portes, je tressaillis à l'idée de la réception qu'on

allait me faire; un instant je fus tenté de battre en retraite, mais je

n'en pouvais plus de fatigue et de faim; le repos et la réfection

m'étaient indispensables: je ne balance plus, je cours au domicile

paternel. Ma mère était seule dans la boutique; j'entre, je tombe à ses

genoux, et en pleurant je demande mon pardon. La pauvre femme, qui me

reconnaissait à peine, tant j'étais changé, fut attendrie: elle n'eut

pas la force de me repousser, elle parut même avoir tout oublié, et me

réintégra dans mon ancienne chambre, après avoir pourvu à tous mes

besoins. Il fallait néanmoins que mon père fût prévenu de ce retour;

elle ne se sentait pas le courage d'affronter les premiers éclats de sa

colère: un ecclésiastique de ses amis, l'aumônier du régiment d'Anjou,

en garnison à Arras, se chargea de porter des paroles de paix, et mon

père, après avoir jeté feu et flammes, consentit à me recevoir en grâce.

Je tremblais qu'il ne fût inexorable; quand j'appris qu'il s'était

laissé fléchir, je sautai de joie; ce fut l'aumônier qui me donna cette

nouvelle, en l'accompagnant d'une morale sans doute fort touchante, dont

je ne retins pas un mot; seulement, je me souviens qu'il me cita la

parabole de l'_Enfant prodigue_: c'était à peu près mon histoire.

Mes aventures avaient fait du bruit dans la ville, chacun voulait en

entendre le récit de ma bouche; mais personne, à l'exception d'une

actrice de la troupe qui résidait à Arras, ne s'y intéressait d'avantage

que deux modistes de la rue des _Trois Visages_; je leur faisais de

fréquentes visites. Toutefois, la comédienne eut bientôt le privilége

exclusif de mes assiduités; il s'ensuivit une intrigue, dans laquelle,

sous les traits d'une jeune fille, je renouvelai auprès d'elle quelques

scènes du roman de Faublas. Un voyage impromptu à Lille avec ma

conquête, son mari et une fort jolie femme de chambre, qui me faisait

passer pour sa soeur, prouva à mon père que j'avais bien vite oublié

les tribulations de ma première campagne. Mon absence ne fut pas de

longue durée: trois semaines s'étaient à peine écoulées que, faute

d'argent, la comédienne renonça à me traîner parmi ses bagages. Je

revins tranquillement à Arras, et mon père fut confondu de l'aplomb avec

lequel je lui demandai son consentement pour entrer au service. Ce qu'il

avait de mieux à faire, c'était de l'accorder; il le comprit, et le

lendemain j'avais sur le corps l'uniforme du régiment de Bourbon. Ma

taille, ma bonne mine, mon adresse dans le maniement des armes, me

valurent l'avantage d'être immédiatement placé dans une compagnie de

chasseurs. Quelques vieux soldats s'en étant formalisés, j'en envoyai

deux à l'hôpital, où j'allai bientôt les rejoindre, blessé par l'un de

leurs camarades. Ce début me fit remarquer: on prenait un malin plaisir

à me susciter des affaires, si bien qu'au bout de six mois, _Sans Gêne_,

c'était le surnom que l'on m'avait donné, avait tué deux hommes et mis

quinze fois l'épée à la main. Du reste, je jouissais de tout le bonheur

que comporte la vie de garnison; mes gardes étaient toujours montées aux

dépens de quelques bons marchands dont les filles se cotisaient pour me

procurer des loisirs. Ma mère ajoutait à ces libéralités, mon père me

faisait une haute-paie, et je trouvai encore le moyen de m'endetter;

aussi je faisais réellement figure, et ne sentais presque pas le poids

de la discipline. Une seule fois, je fus condamné à quinze jours de

prison, parce que j'avais manqué à trois appels. Je subissais ma peine

dans un cachot creusé sous un des bastions, lorsqu'un de mes amis et

compatriotes y fut enfermé avec moi. Soldat dans le même régiment, il

était accusé d'avoir commis plusieurs vols, et il en avait fait l'aveu.

A peine fûmes-nous ensemble, qu'il me raconta le motif de sa détention.

Nul doute, le régiment allait l'abandonner; cette idée, jointe à la

crainte de déshonorer sa famille, le jetait dans le désespoir. Je le

pris en pitié, et ne voyant aucun remède à une situation si déplorable,

je lui conseillai de se dérober au supplice, ou par une évasion ou par

un suicide; il consentit d'abord à tenter l'une avant d'essayer de

l'autre; et, avec un jeune homme du dehors, qui venait me visiter, je me

hâtai de tout disposer pour sa fuite. A minuit, deux barreaux de fer

sont brisés; nous conduisons le prisonnier sur le rempart, et là je lui

dis: «Allons! il faut _sauter ou être pendu_.» Il calcule la hauteur,

il hésite, et finit par déclarer qu'il courra les chances du jugement

plutôt que de se casser les jambes. Il se dispose à regagner son cachot;

mais au moment où il s'y attend le moins, nous le précipitons; il pousse

un cri, je lui recommande de se taire, et je rentre dans mon souterrain,

où, sur ma paille, je goûtai le repos que procure la conscience d'une

bonne action. Le lendemain on s'aperçut que mon compagnon avait disparu,

on m'interrogea, et j'en fus quitte pour répondre que je n'avais rien

vu. Plusieurs années après, j'ai rencontré ce malheureux, il me

regardait comme son libérateur. Depuis sa chute il était boiteux, mais

il était devenu honnête homme.

Mémoires de Vidocq, chef de la police de Sureté jusqu'en 1827, tome I · 第 1 / 20 段