je veux finir de transporter chez ma voisine du quatrième tous mes
objets de valeur, craignant que les bolcheviks ne s’emparent de nos
appartements et les réquisitionnent.
A l’ambassade d’Angleterre on ne connaît pas encore le résultat des
pourparlers engagés avec Ouritzky pour obtenir la libération des
prisonniers alliés.
L’attaché naval Cromie me raconte qu’on est venu pour l’arrêter, mais
qu’il a pu se cacher chez des amis où il a élu domicile, entre le
plafond et le toit.
Je retourne passer la nuit sous le portrait de Sa Majesté.
_11 août._
Bravo! Les nouvelles sont meilleures. Les Allemands sont partis, ils ont
quitté Moscou et Petrograd, leur situation n’étant plus tenable. Le
remplaçant de Mirbach, Helfferich, recevait chaque jour des menaces de
mort. Ils donnent une raison enfantine de leur départ. Ils tiennent à
prouver aux Alliés qu’ils n’ont rien de commun avec les bolcheviks.
* * * * *
De France aussi les nouvelles sont meilleures, excellentes même.
Ah! tenir, tenir jusqu’au bout.
_28 août._
De la nervosité toujours... De l’anxiété...
M. Scavenius, le ministre danois chargé des intérêts français, a obtenu
l’élargissement des prisonniers alliés, mais les bolcheviks ont déclaré
que, dès la prise de Vologda (le bruit avait couru que c’était chose
faite, il était dénué de fondement), quatre cents Alliés seraient pris
comme otages. Qu’adviendra-t-il alors d’eux? Ils sont capables de les
fusiller. Quelle vie! On voudrait s’endormir et se réveiller hors de ce
pays maudit. Et il est presque impossible d’en sortir. Les frontières
finlandaises sont fermées depuis hier, même pour les courriers neutres.
Seuls les Allemands, les Turcs et les Autrichiens sont autorisés à
passer.
Sans être psychologue, on reconnaît toujours la manière boche. Du côté
de la mer, les Allemands exercent aussi un sévère contrôle aux îles
Aland. Naturellement, les Suédois n’acceptent pas les Alliés sur leurs
bateaux. Impossible aussi de passer par Arkhangel ou par Vladivostock:
la route est occupée par les troupes des soviets.
Le bruit court d’une triomphale victoire française. On parle de 280,000
prisonniers et on dit que Lille serait reprise. Je n’ose y croire.
_19 août._
Rien. On ne sait rien de bon. Les cartes semblent vouloir s’embrouiller
de plus en plus. Les Alliés ont fait un appel au peuple russe. Ils
déclarent qu’ils sont leurs amis, et lui demandent de leur faire
confiance. Ils se chargent de faire arriver des vivres et de remettre
l’ordre. Les bolcheviks ont répondu en déclarant une guerre à mort aux
Alliés.
Attendons!
_21 août._
Je viens de l’ambassade, où j’ai trouvé le capitaine Lelasseux qui est
revenu de Moscou spécialement pour organiser notre départ général.
La Finlande a accepté et on espère réussir à faire partir tous les
Alliés. Le gouvernement nous réclame officiellement et, sur la demande
des bolcheviks, permettra, en échange, aux Russes actuellement en France
de regagner leur patrie. Néanmoins, on a encore arrêté cette nuit M.
Verstraët, un des directeurs de la Banque russe-asiatique, ainsi que sa
femme. On vit en se cachant et en se dissimulant chaque nuit dans une
maison différente.
Cet après-midi, dans le tramway, un monsieur me salue très aimablement.
Je le regarde d’un air étonné; il murmure tout bas un nom que je ne
comprends pas; cependant il a l’air de fort bien me connaître. Nous
parlons de choses vagues. Où donc l’ai-je vu? Impossible de m’en
souvenir. Son visage m’est totalement inconnu.
Il s’approche davantage de moi et me dit: «J’ai rasé ma moustache et le
costume de pékin me change.»
Je le regarde plus attentivement. Euréka! C’est le beau Tcherkess qui
faisait la passion de toutes les femmes. Il est vraiment méconnaissable;
ce costume ne lui va pas bien!
Il me raconte qu’il a été arrêté, mais qu’il a pu réussir à s’évader. Il
part demain pour le Turkestan.
Un monsieur que je ne connais pas me tend la main en souriant pour
m’aider à descendre du tramway. Vraiment, celui-là m’est tout à fait
inconnu. J’ai beau chercher, je ne trouve pas. Il me dit: «Je suis le
prince X....., j’ai laissé pousser ma barbe.» En effet, maintenant, je
le reconnais. C’est bien le prince dont le visage se dissimule sous une
barbe frisée et abondante. Cela devient un véritable jeu de devinettes.
_22 août._
Chaque matin je me rends à la légation danoise, chargée de défendre les
intérêts français. Aujourd’hui, il y a une grande effervescence dans le
salon d’attente.
M. Verstraët a été remis en liberté. Il raconte son entrevue avec
Ouritzky. Je lui laisse la parole:
«Ouritzky, dit-il, est maigre, petit, souffreteux. Il se balance en
marchant. Il m’a reçu très aimablement et à la question que je lui
posai: Pourquoi suis-je arrêté? Il me répondit en me montrant plusieurs
dénonciations.
On m’accusait d’avoir envoyé des fonds pour soutenir les Tchèques.
«--Si cela est vrai, vous devez me fusiller! Si c’est faux, fusillez les
délateurs!»
Il ne répondit rien à cette vibrante déclaration, mais me dit:
«--Nous sommes en guerre avec vous; expliquez-moi comment il se peut que
la patrie de la révolution n’ait même pas voulu discuter avec nous et
que c’est à Berlin, au pays de l’impérialisme, que flotte notre drapeau
rouge. Quant à moi, je hais l’Allemagne, je serai le premier à marcher
contre elle; j’ai désapprouvé la signature du traité de Brest-Litovsk et
j’ai donné ma démission de membre de la commission chargée de signer le
traité. Maintenant vous êtes libre.
«--Vous me laisserez quitter la Russie?
«--Oui; je serai simplement obligé de vous faire dresser procès-verbal
pour les armes trouvées chez vous.»
Je m’empressai de lui montrer mes permis.
«--Dans ce cas, me dit-il en souriant, je ne puis même pas vous
condamner à une amende.»
Ainsi s’est terminé mon entretien avec l’homme qui terrifie Petrograd.
Je dois d’ailleurs ajouter que pendant notre conversation il signa
plusieurs condamnations à mort.
Son visage prenait alors une expression de bestialité.»
M. Verstraët nous relate ces faits avec bonne humeur. Toute sa personne
exprime la satisfaction d’être enfin libre.
«--Ce n’était plus tenable, nous dit-il; chaque nuit être obligé de
coucher dans un autre domicile, en un mot, être condamné à vivre comme
un voleur. J’ai préféré en finir et, dès que j’ai appris qu’ils venaient
m’arrêter, au lieu de me cacher, je suis immédiatement rentré à mon
domicile.»
_23 août._
Chaque jour on peut enregistrer un nouveau fait déconcertant.
Ce matin, les gardes rouges escortaient une petite troupe de prisonniers
qu’on transférait de la prison de la Gorokovaïa dans celle de
Vaisliesky-Ostrow, lorsqu’en chemin deux détenus réussirent à
s’échapper. Dès que les gardes rouges s’en aperçurent, ils arrêtèrent
tout simplement deux inoffensifs passants pour remplacer les deux
fugitifs, afin de n’encourir aucune punition pour manque de
surveillance.
Un autre fait tout aussi extraordinaire m’a été raconté par la personne
qui en fut victime. C’est une dame de mes amies qui vient de sortir de
prison où elle a été maintenue pendant une semaine.
En rentrant chez elle, elle apprend de son concierge, qui la regardait
avec une vive stupeur, qu’on la croyait morte, fusillée; que son acte de
décès avait été établi et que tous ses meubles et vêtements avaient été
vendus, naturellement au profit des bolcheviks. La pauvre femme ne put
rien faire ni rien réclamer. Elle devra même se considérer heureuse si
les bolcheviks consentent à la remettre sur la liste des vivants!
_24 août._
On part! On part! Alleluia! La Finlande nous permet de passer et les
Alliés acceptent, assure-t-on, les conditions des bolcheviks, qui font
tout à fait leur jeu.
Renvoi des troupes russes qui se trouvent encore en France ainsi que de
tous les bolcheviks qui sont soit en France, soit en Angleterre, retour
de Litvinoff, le ministre bolchevik, qui n’a pas été reconnu par les
Anglais.
Tous les visages expriment la joie. Je rencontre, en sortant de la
légation danoise chargée de nos intérêts, le chef de la mission, le
commandant Archene. Il est rayonnant. Il revient d’une tournée chez les
antiquaires et serre précieusement dans ses bras des icônes qu’il vient
d’acquérir en vue de son prochain départ.
Je rentre chez moi et me mets à danser pour extérioriser ma joie. Je
suis toute seule dans le grand salon de l’ambassade. Le roi, dans son
grand cadre, semble me regarder d’un air très étonné, mais il doit me
comprendre et reconnaître en moi une latine, une femme de sa race qui
sait exprimer ce qu’elle ressent.
_25 août._
Ce matin, je suis réveillée par la musique militaire. Que se passe-t-il?
Je me précipite au balcon et je vois défiler vingt musiciens suivis de
vingt soldats. C’est aujourd’hui qu’on a appelé sous les armes tous les
hommes de dix-huit à quarante ans. Je me demande comment les Russes vont
prendre cette plaisanterie.
Tant que les bolcheviks leur ont dit: «Vous ne vous battrez plus, vous
serez riches et heureux», le peuple a compris. Aujourd’hui, ces mêmes
hommes leur disent: «Battez-vous contre l’impérialisme, mais nous sommes
désolés, car nous ne pouvons pas vous donner du pain.» Je doute fort
que le peuple comprenne et accepte surtout. C’est si facile de ne pas
agir, de se laisser vivre et mourir de faim.
Vers midi a eu lieu le défilé général. Il est parti du Champ-de-Mars,
musique en tête. On y voyait des gens élégants (bourgeois), des
ouvriers. Toutes les classes s’y trouvaient représentées. Il y avait
même, caracolant sur son cheval, un officier. Les gardes rouges, la
casquette en arrière, semblaient vouloir conduire la troupe à une
imaginaire victoire. Dame, c’est que l’appât est tentant! Le premier
jour, ils recevront une paire de bottines pour 24 roubles (n’oublions
pas que celles-ci valent au moins 640 roubles à l’heure actuelle). Les
jours suivants, ils recevront une livre de pain. Vraiment, cela vaut
bien la peine d’avoir l’air patriote, à la manière des bolcheviks.
_26 août._
Hélas! nous ne partons pas aussi vite que nous l’espérions! Les
bolcheviks émettent des prétentions exorbitantes, qui sont
inacceptables.
Chaque jour surgit quelque complication nouvelle, juste au moment où
nous croyions pouvoir espérer.
On dit aussi qu’en cas de départ il ne nous sera permis d’emporter
qu’une seule robe, une paire de chaussures et très peu de linge. Il nous
faudra laisser toutes nos affaires. C’est dur. Mais on s’y résoudra pour
partir. Cela devient pour tous une véritable hantise, d’autant plus que
nous savons la tournure nouvelle que prennent les événements en France.
Les journaux d’ici, tous à la solde des Boches, ont beau faire la
conspiration du silence, nous savons, nous sommes sûrs que les Alliés,
maintenant, ont la victoire, qu’elle marche à grands pas.
Tout le monde, d’ailleurs, veut quitter Petrograd, du moins tous les
gens qui peuvent réfléchir et qui sentent tout ce qu’il y a de
lamentable dans cette réorganisation sociale qui repose sur tant
d’utopies. La Russie va à un désastre. Les vrais Russes, ceux qui ont
encore dans le cœur le sentiment de la patrie, veulent partir aussi,
partir à tout prix, dans la direction de l’Ukraine, qu’on dit être un
pays calme.
Les gens ne savent quel subterfuge inventer. Un banquier, que je
connais, s’est camouflé en comédien et part avec une troupe qui va
donner des représentations à Odessa.
En dehors de l’Ukraine, je crois qu’on se bat partout en Russie. Dans
tous les journaux bolcheviks, qui sont seuls à paraître avec les
journaux allemands, on lit que les troupes des soviets remportent des
victoires.
Mais un rédacteur de la _Gazette rouge_ (_Crasnaïa Gazette_), à qui l’on
demandait des renseignements à ce sujet, n’a pas craint de dire à ce
sujet:
«Lisez le journal à l’envers, vous connaîtrez la vérité.»
Tout bas on espère que les Tchèques arriveront à Moscou.
_30 août._
Quel événement sensationnel, inattendu!
Ouritzky, le tyran de Petrograd, l’âme damnée du bolchevisme, a été
assassiné.
Un soupir de satisfaction s’échappe--on peut le dire--de toutes les
poitrines.
Il semble que l’air est plus léger. Ouritzky a été tué hier d’un coup de
revolver à bout portant par un étudiant nommé Kanegiesser. C’était un
juif appartenant à un autre parti.
Malheureusement on a pu l’arrêter. Quel dommage!
Il faut être brave pour oser, à pareille heure, faire le geste. En
faisant disparaître un individu, cet homme en a peut-être sauvé des
milliers.
Ouritzky, c’était le Marat de la révolution russe.
J’ai, sans m’en douter, assisté à la chasse et à la prise du meurtrier.
Vers midi, ayant entendu tirer, je me suis mise à la fenêtre. D’abord
je ne vis rien qu’un barrage de gardes rouges placés à chaque issue de
la rue et qui demandaient aux passants leurs passeports et interdisaient
aux voitures l’accès de la chaussée. Intriguée, je demeurai un moment à
mon balcon, et vers midi un quart je vis passer une voiture remplie de
soldats et, au milieu d’eux, un homme étendu. Je crus que c’était un
blessé, mais je dus faire erreur. C’était certainement Kanegiesser qu’on
emmenait. Ce n’est que plus tard, au consulat du Danemark, que j’appris
la vérité; mais on doutait encore, cela semblait trop beau. Pourtant, à
deux heures, le bruit était confirmé.
Voici comment Kanegiesser raconte son crime, ou plutôt son acte de
justice:
«--Je connaissais Ouritzky de vue. Je résolus de l’attendre au ministère
des affaires étrangères et de le tuer, espérant ainsi arrêter les
exécutions que je savais être imminentes.
«Ce que j’avais décidé s’accomplit exactement. Quand je vis que
Ouritzky était mortellement atteint, je pris la motocyclette qui
m’attendait à la porte et je m’enfuis par la Moïka, puis la Mochkoff
Péréoulok. Je descendis de ma machine devant le numéro 17 de la
Millionaya, je m’engouffrai alors dans la cour, puis dans un escalier de
service où j’aperçus, par hasard, la porte ouverte d’un appartement. J’y
entrai, et ayant trouvé un pardessus accroché dans l’antichambre je le
pris et sortis par l’autre porte, en prenant la précaution de descendre
par l’ascenseur. Malheureusement, en arrivant en bas je me heurtai à
deux hommes et à une femme qui tentèrent de m’arrêter. Je me mis alors à
tirer au hasard dans le tas, mais je fus vite désarmé par des soldats
accourus au bruit des détonations.»
Il court encore un autre bruit, mais je n’ose y croire. On dit que
Trotsky, ayant voulu se rendre compte de la situation occupée par les
Tchéco-Slovaques, partit en aéroplane et que le pilote le conduisit
directement dans les lignes ennemies, où il atterrit, et qu’à l’heure
actuelle il est prisonnier. Je le répète, ce n’est qu’un simple bruit
auquel je ne crois guère; cependant, ce qui est certain, c’est que
depuis plusieurs jours on ignore absolument ce qu’est devenu le terrible
commissaire de la guerre et que le bruit de son arrestation et de sa
mort persiste.
Quant à Lénine, un attentat vient d’avoir lieu contre lui, hier matin, à
Moscou. Il a été blessé simplement à la main, disent les journaux.
Cependant dans ceux du soir il est dit que la blessure est beaucoup plus
grave qu’on ne l’avait d’abord cru.
Les meurtrières, car il s’agit de deux femmes, l’attendaient à la sortie
du meeting et tirèrent en même temps sur lui. Une balle l’atteignit au
cou et l’autre à la poitrine; elles n’ont pas encore été extraites. Le
bulletin de ce jour annonce 104 pulsations. Chaque jour un bulletin sera
publié pour tenir le peuple au courant.
C’est tout à fait comme pour un souverain.
_31 août._
Décidément, les choses vont bien mal.
Pour combien de temps encore sommes-nous ici, hélas!
Hier, à 5 heures, une perquisition a eu lieu à l’ambassade d’Angleterre;
pourtant elle est placée sous la protection des Pays-Bas. Les Anglais
ont tiré sur les gardes rouges qui venaient pour perquisitionner. Un
Anglais a été tué et un soldat bolcheviste a été blessé.
On ne sait absolument rien d’autre que ce qu’on lit dans les journaux,
car il convient de rester chez soi, afin de ne pas s’exposer à être
arrêté dans la rue.
Naturellement, les bolcheviks vont s’empresser de faire prisonniers les
Anglais. Le départ me semble de plus en plus problématique. C’est
désolant et d’autant plus regrettable que le chargé d’affaires
hollandais est allé à Moscou s’entendre avec Chitcherine, le ministre
des affaires étrangères, pour fixer le départ des Alliés.
Il faut attendre. Attendre encore. Attendre éternellement. Quant à moi,
je dois m’estimer heureuse d’habiter une ambassade neutre. C’est du
moins, on me l’assure, un refuge sacré.
_1ᵉʳ septembre._
Les bolcheviks ont commis une infamie dont ils vont avoir à répondre
devant l’histoire et qui est peut-être grosse de conséquences: ils ont
envoyé des gardes rouges perquisitionner à l’ambassade d’Angleterre,
prétextant qu’il y avait un complot organisé contre le gouvernement des
Soviets.
Malgré l’opposition énergique des Anglais, ils voulurent, quand même,
pénétrer. C’est alors que l’attaché naval, le commandant Cromie, les
somma par trois fois de se retirer et, sur leur refus, tira sur eux,
blessant et tuant trois gardes rouges.
Lui-même fut atteint et tomba mortellement frappé.
En traçant ces lignes, les larmes me montent aux yeux. Cet officier, que
je connaissais bien, était la vaillance et le courage mêmes. Hélas! je
l’avais vu il y a quelques jours à peine. Il avait son fin sourire
railleur.
Nous allâmes ensemble acheter des dentelles, car ce guerrier était un
collectionneur de jolies choses, et je le vois encore, attentif à mes
leçons, cherchant à reconnaître si le fond de tulle était fait à la main
ou à la machine. Il se faisait une joie de rapporter à sa femme et à sa
mère de précieuses dentelles, et, hier, pendant une visite que j’ai
faite à la légation danoise, j’entendais commander sa bière par
téléphone, un cercueil de chêne et un autre de plomb, car on doit
ramener son corps en Angleterre. Mon Dieu, que nous sommes peu de
chose!
_2 septembre._
Depuis les tragiques incidents de l’ambassade d’Angleterre, les
arrestations se succèdent sans arrêt. On arrête dans la rue, dans les
tramways, dans les cinémas, et ce sont surtout les Anglais et les
Français que l’on arrête.
Une véritable chasse aux Alliés...
Hier a été encore une journée terrible. J’ai été réveillée à 8 heures
par la femme de chambre, qui semblait affolée et s’efforçait de me faire
comprendre dans un langage mi-français mi-russe que je devais me lever
et m’habiller le plus rapidement possible, car on craint une
perquisition à l’ambassade. Le concierge vint plus tard me confirmer
cette nouvelle. Des gardes rouges ont passé la nuit à enlever des
caisses d’argenterie qui se trouvaient chez le prince Abamelek Lazareff,
lequel habite un rez-de-chaussée dans le même immeuble que l’ambassade.
Pourtant sur sa porte se trouvaient des cachets et des inscriptions
officielles de protection. Que faire? Haletante, je saute aussitôt de
mon lit. Si les gardes rouges me trouvent ici, ils me demanderont qui je
suis. Comme je serai obligée alors de reconnaître que je suis Française
et que je n’occupe aucun poste à l’ambassade, ils m’arrêteront. La
première précaution à prendre est de faire disparaître toute trace de
mon séjour ici. Avec l’aide de la femme de chambre, j’enlève mon lit
dressé dans le salon; je cache mes vêtements dans la cheminée; je
dissimule mes bijoux dans des potiches; mais ce qui m’inquiète le plus
ce sont ces notes écrites par moi au jour le jour depuis deux ans et où
je dis ma pensée franchement.
Jamais on ne me pardonnera cette franchise.
Si l’on trouve ces cahiers, je suis perdue.
Je décide de les porter à la légation danoise, qui n’est pas éloignée.
J’en fais un paquet et j’y joins mon argent, que j’avais d’abord
dissimulé dans une réserve de bois mise dans l’escalier de service; mais
je trouve plus prudent de le cacher autre part, le dvornik n’aurait par
malheur qu’à brûler mes roubles en même temps que son bois.
En chemin, je rencontre le premier secrétaire, qui me conseille de
sortir par les communs. C’est ce que je fais. Mais au moment de franchir
la porte cochère, je vois, juste devant moi, quatre soldats avec leur
chef.
J’ai exactement éprouvé ceci, ma tête a été en arrière et mon pied en
avant et souriante je leur ai demandé où se trouvait la Bolchoïa
Kauninchnaïa (rue des Grandes-Écuries).
«--A droite», me fut-il répondu.
Et j’ai continué ma route allégrement, chantant nerveusement sans
pouvoir m’arrêter. Un Français ami que je rencontre me dit:
«--Vous avez l’air bien gaie, ce matin?
«--Taisez-vous, lui répondis-je, ou je fonds en larmes.»
A la légation de Danemark, je me débarrasse enfin de ces cahiers, dont
une seule phrase suffirait à m’envoyer au mur, celle-ci:
_Ouritsky vient d’être assassiné. Un soupir de soulagement s’échappe de
toutes les poitrines!_
_8 septembre._
Et moi qui me croyais en sûreté à l’ambassade d’Espagne!
Les gardes rouges y sont continuellement; chaque jour ils emportent des
caisses pleines, et tout ceci n’est que le résultat d’une vengeance
personnelle. Le prince Abamelek Lazareff légua en mourant 6,000 roubles
à son dvornik. Mais les héritiers se refusèrent à payer cette somme. Le
bénéficiaire, pour se venger, alla trouver les gardes rouges et les
prévint que le prince avait d’énormes richesses cachées dans son
appartement. Il fit plus: il dénonça que deux chambres situées dans
l’ambassade d’Espagne contenaient encore des meubles appartenant au
prince. C’est la raison pour laquelle les gardes rouges veulent y
pénétrer malgré nos efforts, et malheureusement le chargé d’affaires, M.
Contreras, se trouve à Moscou.
_9 septembre._
Il faut absolument sortir de cette situation, qui menace de devenir un
de ces jours tout à fait tragique.
Le drapeau d’un pays neutre ne couvre plus rien. Les gardes rouges ont
voulu pénétrer encore ce matin et ils ont prévenu qu’ils reviendraient.
Alors, j’ai payé d’audace.
M’intitulant avec aplomb secrétaire de la chancellerie de l’ambassade
d’Espagne, je me suis rendue avec le secrétaire de l’ambassade trouver
froidement le terrible commissaire Petroff aux Affaires étrangères. Je
veux lui demander ce que veulent dire ces perquisitions.
J’apprends que depuis peu Petroff n’est plus là. Il a été pris la main
dans le sac et emprisonné à son tour.
Un autre commissaire me reçoit. Il ne sait pas un mot de français. Je
sais très peu le russe et le secrétaire pas un mot.
Néanmoins, nous finissons par nous comprendre; il téléphone à Smolny
pour savoir s’il y a ordre de perquisitionner à l’ambassade. On répond
que non. Et j’obtiens à force d’amabilité et de diplomatie un papier de
protection défendant à quiconque de pénétrer dans l’ambassade sous
menace de sérieuses poursuites.
Ouf!
_10 septembre._
Hier soir, les gardes rouges ont encore reparu. Mais dès qu’ils ont pris
connaissance du papier, ils se sont retirés.
Allons-nous enfin pouvoir dormir tranquilles?...
M. Contreras est revenu de Moscou.
Il est indigné de la façon dont les commissaires du peuple, là-bas,
l’ont traité. Pour comble, cet après-midi, vers trois heures, la femme
de chambre est venue nous dire que les gardes rouges étaient en bas et
qu’ils rôdaient autour de l’ambassade.
M. Contreras a couru dans sa chambre pour s’emparer de son revolver.
Mais plus vite que lui je l’ai trouvé et me suis empressé de le cacher
sur une armoire. Il criait: «Je leur apprendrai ce qu’est un Espagnol,
je ferai comme Cromie. Je veux en descendre. Ah! ils osent me braver.»
Je l’ai supplié de se calmer. Le Ministre était dans un état
d’exaspération facile à comprendre. Mais j’ai insisté de toutes mes
forces.
Un malheur arrive si vite aux heures abominables que sont ces heures.
_11 septembre._
Je suis allée à midi au consulat danois.