pas prévenu, et la journée du 17 mai fut la journée des fous, surtout
pour ceux qui parlaient peu et comprenaient moins bien encore le russe.
J’arrivai chez le dentiste à trois heures--heure nouvelle. Comme, pour
lui, ce n’était qu’une heure et demie, il était absent.
Je le vis arriver bientôt, mais au lieu de s’occuper de moi, il
s’installa flegmatiquement pour déjeuner.
Je voulus expliquer à la femme de chambre que l’heure était changée.
Comme les journaux n’avaient rien dit, ceux qui n’étaient pas au courant
pouvaient croire qu’on déraisonnait.
Menus détails évidemment, bien minces événements au milieu de tant
d’autres, si graves. Mais je les trouve significatifs de l’incohérence
où nous vivons tous ici.
Bien que sous la tyrannie bolchevik et sous l’influence, pour ne pas
dire le contrôle, des Allemands, la vie ici continue, sous toutes ses
formes. Les gens se sont remis à leurs petites habitudes, les enfants
vont jouer dans les squares; des musiques jouent dans les jardins
publics; de petits vapeurs sillonnent la Néva.
Si la vie n’était pas aussi effroyablement coûteuse et les vivres si
difficiles même à trouver, on pourrait, par instants, croire que rien ne
s’est passé.
_6 juin._
C’est toujours pour moi, non pas la course à l’abîme, mais la course
après mes roubles.
Lounatcharsky est mon seul espoir, car ce pauvre Sténeberg, de retour de
Moscou, lui-même n’a encore rien pu faire.
Lounatcharsky me dit, navré, visiblement:
--Je n’y comprends rien. Le visa n’est pas donné. Une difficulté
nouvelle surgit au moment où je croyais que c’en était fini. Moscou a
refusé parce que vous êtes Française. Mais ne vous découragez pas. Je
fais un projet de loi, ayant pour but de faire rentrer dans leurs fonds
déposés en banque tous les fonctionnaires de l’État. Vous êtes
considérée comme fonctionnaire. Et vous savez, chez nous les projets de
loi ce n’est pas long à réaliser, pas si long qu’en France.
Puisse-t-il dire vrai!
Je l’ai remercié et lui ai dit:
--Quel dommage que tous les bolcheviks ne vous ressemblent pas! Personne
alors ne se plaindrait.
Lounatcharsky est devenu très rouge et m’a répondu:
--Je fais tout ce que je peux pour le bien général. J’essaye de réaliser
un grand rêve.
--Et les autres, qu’essayent-ils?
Il ne m’a pas répondu.
_10 juin._
Chaque jour s’ouvre un nouveau magasin de «commissions».
Ce sont des nobles sans ressources qui vendent--et forcément à vil
prix--leurs objets et ceux de leurs amis.
Parfois il s’y trouve de très belles choses.
Souvent aussi bien des médiocres et même des fausses.
Nulle expertise n’est possible; nulle évaluation raisonnable. Tout
tableau représentant une construction italienne quelconque devient un
Canaletto.
A en croire les gens, il pleut des Rubens et des Van Dyck... on les
signale avec toutes sortes de précautions mystérieuses, pour éviter le
pillage.
Initiée ainsi à la présence d’un soi-disant Boucher chez la femme d’un
général qui avait été illustre, j’ai vu une grande toile peinte qui
représentait un homme et une femme en costume Louis XIII, chauds en
couleur et dont le seul aspect suffisait à renier cette paternité
inattendue.
Près de chez moi existe ainsi un de ces magasins. Il s’y vend des bijoux
et des vieux souliers. Les vieux souliers coûtent plus cher que bien des
bijoux. Ainsi des bottines ayant servi se payent couramment deux cents
roubles.
En fouinant un peu, j’ai découvert une miniature fort jolie qui m’a
plu. Je lai achetée et me suis présentée pour payer au maître du lieu,
un ancien comédien russe à ce qu’on m’a dit.
Cela m’amusait de le faire causer. Entre camarades on sympathise vite.
Peut-être, en se liant, pourrait-il m’indiquer d’autres occasions. J’ai
remarqué d’ailleurs qu’il était assez familier.
Or voilà que pendant que je discute le prix, j’entends quelqu’un
l’appeler «Prince».
Renseignements pris, j’apprends que ce «cabot» n’est autre que le prince
Poutiatine, de très grande noblesse et apparenté à l’empereur.
Ils sont des centaines ainsi.
Mais il en résulte que tous ces antiquaires et marchands de tableaux
occasionnels vendent à tort et à travers. Je ne sais pourquoi, ils ont
la manie d’attribuer les toiles les plus banales à des artistes
célèbres. Ils le font de bonne foi et semblent atterrés qu’on leur rie
au nez en voyant le chef-d’œuvre.
J’ai ainsi tout à l’heure été, par curiosité, voir un soi-disant Poussin
et un soi-disant Velasquez chez un bourgeois ruiné.
Je l’entends encore me dire:
«--En 1913, à la salle des ventes, un Velasquez a fait un million. Avec
la cherté de la vie, je veux beaucoup plus du mien.»
Son Velasquez était de n’importe qui et ne valait pas cinq cents
roubles.
On pourrait croire que ces marchands improvisés, ces exposants naïfs
sont la proie des voleurs ou des spéculateurs.
L’apathie russe est trop grande. Elle empêche des gens fort mal
intentionnés de se mettre voleurs, du moins isolément.
Ceux qui le font s’organisent en bandes qui opèrent à main armée avec
des allures non pas de cambrioleurs, mais d’émeutiers ou alors de gardes
rouges venant faire une descente chez des suspects.
Ils tâchent, d’ailleurs, presque toujours, d’avoir avec eux quelque
fonctionnaire authentique de la police qu’ils intéressent largement aux
bénéfices des opérations.
Mais au total ce commerce d’œuvres d’art marche assez bien. Il y a une
véritable fièvre d’achats.
Beaucoup de gens veulent absolument transformer leurs roubles en quelque
chose de palpable, et cela à n’importe quel prix.
Enfin, au milieu de tous ces ignorants, vendeurs comme acheteurs, il se
glisse de véritables marchands danois et suédois bien connaisseurs et
qui savent rafler à bon compte tout ce qu’il y a de bien.
Pas toujours à bon compte pourtant. Une esquisse de Corot, authentique
c’est vrai, mais simple esquisse, a été payée 30,000 roubles.
_7 juillet._
Un coup de théâtre, qui peut être gros de conséquences:
Mirbach, l’ambassadeur d’Allemagne, vient d’être assassiné à Moscou.
Les journaux sont muets sur les détails du meurtre. On sait seulement
que la veille, à une réunion à laquelle il assistait, il a été l’objet
d’une manifestation franchement hostile.
Depuis quelque temps, du reste, les Allemands semblent mal à l’aise.
Leurs journaux ont baissé de ton. Leurs nouvelles de la guerre semblent
moins bonnes: eux qui ont tant chanté leurs victoires dans la Somme,
leur écrasement des Anglais, leur marche triomphale, semblent craindre
l’avenir. On dirait que leur belle avance risque de se briser comme une
première fois sur la Marne.
Est-ce cela? Ils n’ont plus la même arrogance ici qu’au début. Ils ne
l’ont d’ailleurs jamais eue bien grande. On dirait qu’ils ont toujours
peur d’amener des complications.
Leur autorité hautaine ne se fait sentir véritablement que pour les
questions d’argent.
Alors que toutes sortes de difficultés me sont faites pour retirer de la
Banque un argent qui m’appartient, j’ai vu des Allemands se présenter, à
côté de moi, à la même caisse et obtenir tout ce qu’ils demandaient.
A part cela, ils évitent tout ce qui pourrait amener un conflit et
ont--même--je suis obligée de le reconnaître, un certain effort de
courtoisie, par exemple dans les magasins.
J’en ai rencontré ainsi quelques-uns. Ils ont bien vu que j’étais
Française, mais ils se sont effacés poliment.
Cet assassinat pourrait modifier bien des choses, à moins que... au
contraire...
On dit que les bolcheviks, d’abord assez penauds, assez obséquieux
devant les autorités allemandes, commencent à parler sur un autre ton.
Dans tous les cas, les nouvelles qui viennent de Moscou, où eut lieu le
meurtre, sont mouvementées. On s’y battait dans les rues, comme si
l’assassinat n’avait été qu’un signal.
Et lorsque des troubles éclatent à Moscou, Petrograd suit...
* * * * *
J’ai dîné chez Contant... Vers huit heures roulement lointain qui
pouvait paraître le tonnerre.
C’était le canon.
A côté de nous, deux bolcheviks, qui avaient bien bu et bien mangé,
réclament leur note précipitamment. Leurs mains tremblent.
«--Du calme! dit le plus âgé, moins ivre que l’autre. Du calme! sinon,
on ne peut pas réfléchir.»
Tout le monde demande des nouvelles.
Comme le général bolchevik Potapoff dîne dans un cabinet particulier, le
maître d’hôtel est envoyé vers lui pour l’interroger un peu.
Mais Potapoff est déjà parti, appelé par un coup de téléphone.
Il n’y a plus de doute, le grabuge recommence. On entend distinctement
la fusillade et le canon.
Me voilà bien. Le quartier où je suis est le plus visé de tous dans des
cas comme celui-là.
Nous dînons justement dans le jardin. Un obus sûrement va nous y
écraser tous.
Bah! tant pis. Nous achevons le dîner, mais nous mangeons maintenant
sans appétit. La bataille fait rage.
En réalité, pourquoi se bat-on, et qui donc se bat? Ce ne sont tout de
même pas les Allemands qui arrivent venger Mirbach?
Bientôt quelques nouvelles un peu précises nous parviennent:
Ce sont les bolcheviks qui veulent déloger les Social Révolutionnaires
de la caserne des Pages, où ils se sont abrités.
Absurdes luttes entre hommes de la même patrie, de la même race et tous
socialistes qui s’entre-tuent stupidement, furieusement, lorsque, dans
l’ombre, un ennemi autrement plus formidable approche!
Vers neuf heures le feu cesse. Les manifestants en ont assez
probablement et vont se coucher.
Je rentre chez moi facilement, comme à l’ordinaire, par un honnête
véhicule qui m’a ramenée sans encombre.
Il est vrai que ce simple voyage m’a coûté 70 roubles.
_12 juillet._
Voici autre chose... dont on avait bien parlé déjà, mais dont la
précision terrible se confirme:
Le choléra...
Les cas se multiplient. Comme la population des faubourgs meurt de faim,
que le plus clair de son alimentation consiste dans quelques tonneaux de
harengs qui sont de loin en loin distribués, et dans quel état!
l’épidémie a plus de prise.
Les rues sont remplies de femmes et d’hommes aux mines hâves,
décharnées, qui tendent la main.
Je dois reconnaître que l’on donne toujours.
Les chevaux tombent d’inanition. J’en ai compté jusqu’à cinq,
aujourd’hui, étendus sur le sol. Pour adoucir leur agonie, des enfants
apportaient un peu de paille.
Quant aux chiens crevés, il y en a de tous côtés. Les pauvres bêtes ne
trouvent pas, en effet, dans les ordures leur pitance d’antan. Les
reliefs des repas sont utilisés jusqu’à la plus extrême limite.
Jamais le problème de l’alimentation ne s’est posé plus tragique. Le
beurre coûte 20 roubles, le veau 18 roubles par 400 grammes, une boîte
de sardines 15 roubles, un œuf 2 roubles.
Un ami me dit qu’il a eu la témérité d’inviter une dame à faire chez
Ernest un petit dîner fin ou qualifié tel.
Voulant bien faire les choses, il a commandé des hors-d’œuvre, du
potage, du poisson, une côtelette de veau aux haricots verts, un plat
sucré, deux bouteilles de champagne, du café et un quart d’eau-de-vie.
Il en a eu pour 2,300 roubles.
Et il n’y a qu’à payer. Sinon un garde rouge est requis qui emprisonne
immédiatement le «sale bourjoui».
_18 juillet._
Le choléra continue ses ravages: 980 cas aujourd’hui. Mais les gens
s’affolent et voient le choléra partout.
Moi-même, tantôt, je me suis épouvantée d’un homme qui gigotait par
terre en tenant les mains serrées contre son ventre. Une voiture de la
Croix-Rouge venait d’arriver, mais, tandis que les infirmières se
prodiguaient, on a reconnu qu’il cachait contre sa poitrine une
bouteille à demi remplie, j’éclate de rire. Ah! que c’est bon de rire!
On laisse là cette brute au milieu de la rue.
On aurait tort, pourtant, de ne pas prendre des précautions.
Trotsky et Lénine, eux, ont su en prendre, mais d’une façon... énergique
qui mérite d’être inscrite dans l’histoire de cette extraordinaire
époque.
Je l’ai appris, du moins, par un ami qui m’a fait tout à l’heure le
récit suivant que j’ai fidèlement noté:
«Vers minuit, je fus réveillé en sursaut par les gardes rouges, qui me
prièrent de les suivre, en me donnant cinq minutes pour m’habiller. Ne
sachant ce qu’ils voulaient de moi, j’étais fort inquiet, comme on peut
l’être en ce moment. Je les suivis au commandement de la Gorokovaïa, où
je dus attendre plus de trois heures en compagnie d’autres bourgeois,
qui ne comprenaient pas non plus ce qu’on réclamait d’eux.
«Enfin, on nous fit entrer et nous fûmes informés que nous devions nous
trouver le lendemain, à 9 heures du matin, chez le commandant.
«Nous étions désignés pour creuser les tombes des cholériques.
«Jugez de notre stupéfaction. Nous nous regardâmes les uns les autres,
interdits.
«Le lendemain, nous fûmes, forcément, tous exacts au rendez-vous, et
c’est à 11 heures seulement que nous quittâmes la Gorokovaïa en
troupeau, quatre par quatre.
«Nous étions armés de pelles et escortés par les gardes rouges. Nous
suivîmes ainsi la Morskaïa par la Newsky, à pied, tels des forçats, pour
arriver à la gare Nicolas, d’où nous fûmes dirigés sur le cimetière de
Preobrajinskaia, qui est situé à vingt minutes de Petrograd. Le voyage
s’effectua en wagons à bestiaux.
«Nous creusâmes toute la journée.
«On se relayait de quart d’heure en quart d’heure; à 5 heures, nous
réclamâmes le thé, qui nous fut servi accompagné d’une demi-livre de
pain pour chacun.
«Je dois dire que le pain était excellent et que nous étions enchantés,
nous félicitant de notre chance, car à une autre équipe désignée pour le
lendemain incombait l’enterrement des morts dans les tombes que nous
venions de creuser. A 9 heures, nous regagnions Petrograd.»
Ainsi parla mon ami...
Il paraît que c’est Trotsky en personne qui a imaginé cette double
corvée. Et ce ne sera pas la seule.
Les gens qui dînent chez Contant et ailleurs, les habitués de Bi-Ba-Bo,
tous ceux qui sont taxés de richesse ou de bourgeoisie sont visés et ils
peuvent s’attendre à être réquisitionnés pour quelque besogne du même
genre.
_20 juillet._
Nicolas Romanoff est mort. L’ex-empereur a été fusillé à la suite de la
décision prise par le Soviet, qui prétend avoir découvert un complot
ayant pour but de faire évader la famille impériale. On crie la nouvelle
dans les rues et aucun attroupement ne se forme, aucune émotion ne se
lit sur les visages. Nitchevo. La Newsky conserve son aspect habituel.
Je suis écœurée une fois de plus. Seul mon concierge manifeste quelque
trouble.
«Nicolas Romanoff niet», me dit-il en m’ouvrant la porte de l’ascenseur,
et je lis clairement sur son visage ce qu’il pense, lui le bolchevik
convaincu. «Comment, on tue le tsar sans le juger, comme un chien
enragé, et c’est nous qui avons fait cela!»
Et comme c’est un brave homme, il se sent honteux.
_23 juillet._
De la joie vraie... du soleil...
Les nouvelles de la guerre, enfin, sont bonnes, vraiment bonnes...
La guerre! Qui y songe encore, ici, dans ce peuple d’apathiques, de
serviles!
Que leur importent les milliers de frères russes tombés pendant plus de
trois ans!
Mais quelle joie pour une Française!
Les nouvelles ont beau être laconiques, morcelées sans doute.
L’attitude même, le silence de ces journaux amis de l’Allemagne sont
singulièrement significatifs.
Et puis il y a des choses qui sont dans l’air, qui se transmettent, se
répandent à des milliers de lieues. Par la radio, à la mission
française, on a saisi--bien qu’imparfaitement--des mots qui sont de
l’espérance.
Ah! partir! partir! Quitter cette terre de malédiction, cette terre
morte, pour retourner dans ma chère France, vivre les heures qui vont
venir...
_2 août._
C’en est fait... Nous ne pouvons plus partir.
Les Allemands ont avisé les Suédois de ne laisser monter sur leurs
bateaux, sous aucun prétexte, des sujets alliés.
La Finlande est fermée, il n’y a pas moyen d’aller à Arkhangel, où vont
se passer, paraît-il, de graves événements.
Je n’ai, quant à moi, pas perdu tout espoir, et, à la suite d’une
conversation que je viens d’avoir avec le consul de Suède, j’ai entrevu
un joint. Il n’y a plus à se faire d’illusions. Nous sommes en pays
ennemi. Les ambassades de Vologda sont dirigées sur Arkhangel, où elles
se sont embarquées.
A la mission, l’inquiétude règne sourde, imprécise. On s’attend à
quelque chose qu’on ignore. Désormais, nous sommes séparés du monde
civilisé. Trotsky a fait saisir les appareils de radio de la mission,
pauvres appareils bien abîmés, bien imparfaits, mais qui, par
intermittence, nous ralliaient un peu à la mère patrie.
Nous voici à l’entière merci des bolcheviks.
On dirait que les nouvelles de la guerre, qui tournent au désavantage
des Allemands, les exaspèrent ces mauvais patriotes.
Leur jeu devient de plus en plus clair. Et je suis poursuivie par la
phrase, que j’ai déjà notée, de Lounatcharsky, un des rares sincères, un
des rares croyants de ce parti:
«Nous sommes la tête, une petite tête; mais vous verrez que la queue,
qui sera formidable, entraînera tout le corps.»
Les événements marchent vite; depuis la mort de l’empereur, la terreur a
recommencé. Les arrestations se comptent chaque jour par centaines et
les bolcheviks restent au pouvoir, car il ne se trouve personne qui ose
les chasser et qui soit capable de prendre leur place. Peuple vendu,
sans aucune énergie, qui ne sait que parler, incapable d’aucun effort.
Les Russes, vraiment, n’ont que ce qu’ils méritent.
_4 août._
Depuis que nous sommes privés de la T. S. F., on connaît moins les
nouvelles de la guerre. Mais il est facile de comprendre que tout
continue à aller très bien.
Ce qui le prouve, ce n’est pas tant les communiqués allemands, où il
faut savoir lire entre les lignes, que l’attitude de Lénine et de
Trotsky, qui, assurent ceux qui les approchent, ne décolèrent pas.
_6 août._
Une nouvelle me bouleverse. Un ami arrivé de Moscou m’annonce qu’on y
arrête les Français et les Anglais. Lui-même me dit avoir échappé
miraculeusement à la rafle.
Les gardes rouges se rendent de maison en maison, questionnant les
portiers sur la nationalité de leurs locataires.
Je ne fais qu’un bond au téléphone pour prévenir un de mes amis, le
capitaine Lelasseux, qui doit partir à 8 heures pour Moscou, qu’un de
ses camarades est arrêté ainsi que plusieurs membres de la mission.
Malheureusement, il me faut être prudente et je lui dis seulement:
«--Ne partez pas!
«--Pourquoi?
«--Impossible de rien dire. Rendez-vous dans vingt minutes devant le
Jardin d’Été.
«--Entendu.»
Lorsque j’arrive au rendez-vous, je ne le vois pas. Peut-être est-il
déjà parti. Je cours à la mission.
Je n’oublierai jamais ce moment. Je les trouve tous réunis dans le grand
salon et en train de lire. Je crie aussitôt, en entrant:
«--Lelasseux est parti pour Moscou?
«--Oui.
«--Mais on arrête la mission en ce moment là-bas. Courez à la gare et
empêchez-le de prendre le train.»
Un silence... Je regarde le commandant Hezard, qui jette un coup d’œil
sur son livre. Personne ne dit mot. Puis nous descendons en hâte. Ils
prennent mon isvotchik. Le commandant me serre fortement la main, et me
dit: «Merci.»
En partant, je remarque des individus louches qui rôdent autour de la
mission. L’un d’eux me dévisage. Je passe mon chemin et rentre chez moi,
car je crains le pillage qui me semble imminent et veux mettre tous mes
objets précieux en lieu sûr.
_7 août._
J’ai passé une mauvaise nuit. Perpétuellement aux écoutes, redoutant le
fatal coup de sonnette annonçant la perquisition. Quel sort nous
réserve-t-on? Car certainement les bolcheviks prendront ici contre nous
les mêmes mesures. Je vais aux renseignements. Le consul de Suède et
l’ambassadeur des Pays-Bas m’affirment que, sauf le général de Lavergne,
tout le monde a été remis en liberté à Moscou. Je n’ose le croire.
N’est-ce pas une feinte d’Ouritzki, le commissaire de la justice, pour
endormir nos craintes et nous arrêter plus facilement après? Il y a une
semaine, il a publié une ordonnance priant les étrangers de se faire
inscrire au commissariat de leur quartier.
On vient d’en comprendre la raison à Moscou et je crains bien qu’elle ne
se fasse aussi bientôt comprendre ici.
_8 août._
Ce qu’on redoutait est arrivé. On a arrêté cette nuit plus de cinquante
Français et on les a conduits à la Gorokovaïa, prison préventive où
demeure Ouritzky.
On dit que parmi eux il y a des femmes. Il ne me reste qu’à demander
protection à Lounatcharsky.
En arrivant au Palais d’Hiver, j’ai la chance de rencontrer Sténeberg,
qui revient de Moscou.
Comme il a toujours été charmant pour moi, je prends l’air plus affolé
que je ne le suis réellement; je fonds en larmes et lui raconte que la
garde rouge est venue chez moi et que j’ai eu tout juste le temps de
m’échapper par la cuisine. Je prêche le faux pour savoir le vrai, car je
n’ai pas encore pu me rendre compte si la liberté des femmes était
menacée ou non. Je le supplie de me donner un papier prouvant que je
suis des théâtres de l’État et que je ne dois pas être inquiétée.
«--Ces arrestations, explique-t-il, ne pouvaient pas vous viser. Des
Français ont très réellement comploté contre le gouvernement bolchevik.
Il y a tout un plan avec l’aide des Tchéco-Slovaques et un gros effort
en perspective vers la côte mourmane. Ceux qui sont en prison y étaient
mêlés. D’autres seront sans doute arrêtés encore. Mais je doute que vous
ayez conspiré. Aussi, dormez tranquille.»
Quant au certificat que je lui demande, Sténeberg s’empresse de me le
donner.
Il me dit de le faire signer par Lounatcharsky, qui se trouve, en ce
moment, au ministère de l’Instruction. Je m’y rends à pied, quoique la
distance soit assez grande; je marche, je marche comme une automate.
Lounatcharsky n’est pas visible, me dit sa secrétaire, une femme d’une
quarantaine d’années, d’un air rébarbatif, mais, dès qu’elle a pris
connaissance du papier que je lui présente, elle se met aussitôt à
sourire aimablement:
«--Vous êtes Française. Je vais voir le commissaire et lui faire signer
votre requête. Il ne peut rien vous arriver, du moins je l’espère.»
Un quart d’heure se passe; elle revient, mais c’est avec un air de pitié
qu’elle me répète les paroles décevantes de Lounatcharsky.
Il me conseille de mettre mon argent et mes bijoux en sûreté et de faire
ma valise dans le cas où l’on m’arrêterait. Il signera ce que je lui
demande pour moi et mes camarades femmes, mais ne peut garantir qu’on
nous laissera en liberté.
Et, maternellement, sa secrétaire m’emmène déjeuner avec elle au
restaurant qui est situé au rez-de-chaussée, pendant qu’on tape à la
machine les pièces qui me seront nécessaires.
Pour cinq roubles on me sert une soupe immangeable, une boulette de
viande aux pommes de terre passable, et un verre de café buvable. Une
gentille dactylo tient à partager sa ration de pain avec moi, elle
semble atterrée de ce que je lui raconte.
En remontant, je vois enfin Lounatcharsky qui téléphone à Ourizky à mon
sujet, et, d’après ses réponses, je sens qu’il y a une forte résistance
de l’autre côté de l’appareil. A la fin, pourtant, il obtient ce qu’il
demande, et il me dit qu’il espère que je serai laissée en liberté;
néanmoins il est préférable de ne pas rentrer chez moi en le quittant;
j’en profite pour lui faire signer sa photo que j’avais prise avec moi.
Il s’exécute aimablement et me conseille de ne pas coucher chez moi.
C’en est donc fait de ma tranquillité, de ma sûreté même, de cette vie
que j’avais menée au milieu de tant de difficultés, mais avec une
demeure au moins que je retrouvais, dans ma solitude, mais avec mes
meubles!
Il me faut beaucoup de sang-froid, j’en aurai.
On assure que les Allemands vont arriver, en force imposante, avec des
corps de troupes régulières.
Je m’arrête au parti que je crois le plus sage: celui d’aller demander
asile à une ambassade neutre dont le ministre est un de mes amis.
Je suis reçue à bras ouverts et un lit m’est installé sur le canapé du
grand salon de réception. Jamais je n’aurais pensé qu’il m’arriverait de
dormir ainsi sous le portrait du roi d’Espagne.
_9 août._
Les Allemands viendront-ils? Personne ne peut le dire. Beaucoup de gens
assurent qu’ils font leurs malles. S’ils viennent, nous serons
certainement tous faits prisonniers et envoyés dans un camp de
concentration. D’un autre côté, on dit que les Alliés sont à Vologda et
qu’ils ont déjà pris Nijni-Novgorod et Kazan.
Aucun journal ne paraît, excepté ceux du parti bolchevik.
L’angoisse étreint la ville entière!