n’avait d’autre tort que d’avoir traversé la rue au moment où passait
une auto chargée de matelots.
L’un d’eux, pour se faire la main probablement, a tiré.
Aujourd’hui, en me rendant, vers six heures, à la mission française,
j’ai vu passer trois voitures chargées de caisses qui paraissaient
lourdes.
Une de ces caisses dégringola et, s’étant brisée, laissa échapper des
fusils.
Aussitôt descend d’un traîneau qui suivait un soldat en uniforme russe
qui invective brutalement le conducteur.
Mais ce soldat invective... _en allemand_.
Et c’est... en allemand que le conducteur lui a répondu.
Ce sont donc les Allemands qui organisent clandestinement, le soir, à
la tombée de la nuit, la résistance de la ville.
_9 avril._
Quelle angoisse étreint tous les Français en apprenant le bombardement
de Paris par ces nouveaux canons 240, qui portent à 120 kilomètres et
dont les obus sont tombés au cœur même de la Ville-Lumière.
Cette nouvelle stupéfiante nous est apportée ce matin.
Mais ils ne parviendront pas à ralentir les battements de ce sublime
cœur.
O mon Paris! Quand je songe que je vis parmi tes assassins, parmi ce
peuple qui n’a que cette phrase à la bouche: «Nous avons honte d’être
Russes!» Eh bien! que diable, agissez! S’ils agissaient tous ceux qui
disent penser ainsi, il y aurait au moins une preuve de leur sincérité.
«Allons, mes amis, encore un verre de cognac et vive la France! Quel
dommage que je ne puisse pas aller à Paris! Est-ce qu’il y a du pain
blanc chez vous? Non. C’est bien ennuyeux, on m’a dit pourtant qu’on y
mangeait des gâteaux, et voilà le même qui disait avoir honte de sa
nationalité, mais qui oubliera ses scrupules lorsqu’il s’agira d’aller
s’amuser et se goberger à Paris, et les Allemands sont à 14 kilomètres
d’Amiens, et la capitale du monde est menacée. Nitchevo. Où
pourrions-nous finir la soirée? On n’a que l’embarras du choix. Ce n’est
que mascarades, cabarets, théâtres. Allons à Bi-Ba-Bo! Ce maître d’hôtel
me connaît, nous recevrons peut-être quelque chose à boire. Poïdiom!
allons.»
Et serait-ce une simple coïncidence? Serait-ce voulu, au contraire?
Petrograd est calme ce soir, sans coups de feu, sans tumulte, sans
pillage. On dirait que la vie reprend un peu. Des restaurants ont fait
le tour de force de rouvrir. On paie pourtant bien assez cher chez
Contant, où la bouteille de vin qui, de 3 roubles était montée à 75,
atteint aujourd’hui 225 roubles. Un pourboire de 15% est obligatoire
sur toutes les dépenses.
Il n’y a pas que les restaurants et les théâtres. Les lieux de plaisir
ne sont pas fermés, cabarets, salles de danse, oui, de _danse_. Il y a
des gens qui dansent en des temps pareils.
A Bi-Ba-Bo, il y a des gens qui font la fête... C’est d’ailleurs un
cabaret clandestin, situé dans une cave, décorée de façon amusante, et à
laquelle on accède en suivant une ruelle napolitaine éclairée par des
lanternes vénitiennes.
On paye un droit d’entrée de vingt roubles en se recommandant d’un
client. Le patron daigne, pour trois cents roubles, vous servir une
bouteille de mauvais vin de Crimée dans une théière, avec des tasses en
guise de verres.
Si les gardes rouges surviennent, on s’empresse de faire disparaître le
liquide dans le gosier, car la consommation du vin est interdite, sous
menace d’emprisonnement.
Pendant ce temps, des commissaires bolcheviks se saoulent légalement
dans des cabinets particuliers, et parfois, flegmatique, le patron vous
murmure à l’oreille:
«--Aucun danger ce soir; tant que vous voudrez. Le commissaire X... est
ici.»
Alors les faces s’éclairent.
Je dois convenir, d’ailleurs, qu’un Russe ivre devient immédiatement
patriote.
Je n’ai pas oublié un certain soir où, à Bi-Ba-Bo, je fus reconnue en
compagnie d’un Français. Un soldat grimpa sur une table et, d’une voix
déjà pâteuse, voulut forcer tous les assistants à lever leur verre en
l’honneur de la France, ce qu’ils firent le plus aimablement du monde,
mais si bruyamment que mon compagnon et moi aurions voulu disparaître
dans une trappe.
Aujourd’hui, Bi-Ba-Bo n’a plus cette gaieté bruyante et reste
clandestin, mais il existe encore, et les gens s’y glissent dans la
nuit, comme trop de gens se glissent aussi dans des tripots.
Autre distraction celle-là, pénible, douloureuse: une sorte de frénésie
du jeu s’est emparée de beaucoup de ceux qui, ayant encore quelque
argent, cherchent là une distraction, au milieu de l’affreuse existence
que nous menons tous.
Je sais qu’il y a, même encore maintenant, des tripots où l’on joue
presque toute la nuit. De temps en temps, les gardes rouges font
irruption, raflent ce qui se trouve sur la table et fouillent les
joueurs, s’emparant de leurs bijoux, de leurs fourrures.
L’établissement est fermé pour quelques jours.
Ses habitués s’entendent vite et vont se réunir plus loin.
_1ᵉʳ mai._
C’est aujourd’hui que doit avoir lieu la grande fête des ouvriers.
Pour la circonstance, le Palais d’Hiver a été recouvert d’ignobles
peintures futuristes. Le Palais ressemble à un champ de foire.
C’est le bolchevisme qui nous a valu cet envahissement de peintures
pitoyables, exécutées par des maladroits dans les plus invraisemblables
tons.
Non seulement ils se prodiguent en décorations murales, en affiches, en
dessins même dans les journaux, mais ils organisent continuellement des
expositions de leurs niaiseries, et les gens, à peu près totalement
dépourvus de distractions, s’y rendent par désœuvrement.
Je reconnais, il est vrai, que ces expositions sont un moyen de récolter
un peu d’argent, qui va soulager les misères, et il y a tant de misères,
hélas!
Mais c’est effrayant ce qu’il faut subir!
Non seulement la peinture est exécrable, mais les sujets sont pénibles
pour nous, Français. Sans cesse les Allemands y sont représentés
fraternisant avec les Russes, leur faisant donner leur fusil pour une
bouteille de wodka.
Le gouvernement approuve fort ces expositions, et elles ont pour les
artistes, en plus de l’approbation officielle, l’avantage d’être
rémunératrices. Car, le croirait-on, ces horreurs aux tons baroques
trouvent des acheteurs.
Il y a assez de mercantis que le bolchevisme a enrichis et qui croient
indispensable de couvrir leurs murs de ces chefs-d’œuvre.
Aujourd’hui, 1ᵉʳ mai, la peinture futuriste a des succès plus
démocratiques. Ce ne sont que vastes pancartes, qu’écriteaux immenses
faits pour être promenés dans la ville et que les badauds regardent
passer mélancoliquement.
Depuis quinze jours, on attend avec une impatience fébrile cette journée
du 1ᵉʳ mai, qui doit être, croit-on, mémorable.
On pense, en effet, que le parti ouvrier va marcher contre les
bolcheviks que trop de gens, même du peuple, commencent à détester
cordialement et dont le rôle néfaste devient inquiétant.
Les juifs sont en trop grand nombre parmi les bolcheviks.
Ces jours-ci, le Patriarche a dit à Moscou:
«--Il me suffirait de dire un mot pour que les juifs soient massacrés.
Mais je me tairai, car je suis, avant tout, un chrétien.»
A l’occasion de cette journée, qui peut être mouvementée, tous les
magasins et les restaurants sont fermés.
On vient me chercher à midi en canot automobile pour m’emmener chez des
amis qui ont, hors de la ville, une grande usine de drap. Là, au moins,
je serai en sûreté. Les ouvriers qui travaillent la laine sont réputés
pour être sensiblement moins violents que les autres.
Je serai, en tout cas, mieux dans ce milieu-là que dans mon appartement,
au rez-de-chaussée.
_2 mai._
Rien ne s’est passé.
A l’étonnement général, la journée s’est écoulée parfaitement calme. Des
processions pacifistes ont sillonné les avenues.
Et il n’est pas banal que je me sois trouvée même amenée à avoir dans
ces manifestations révolutionnaires un geste qui n’a pas été sans
influence sur un détail, mais un détail peut-être important.
Je suis, en effet, depuis quelque temps en rapports fréquents avec un
certain nombre de personnalités bolcheviks.
Il le faut, car je veux quitter Petrograd en emportant ou en
transportant mes roubles, que la Banque d’État détient toujours. Le
mieux est d’user de diplomatie aimable.
Je suis donc retournée une fois de plus au Palais d’Hiver, où reçoit
Lounatcharsky, notre commissaire des beaux-arts, qui est vraiment
charmant pour tous les artistes français et qui n’a pas du tout l’allure
du bolchevik, l’expression dédaigneuse, pas même le fétiche à la tête de
mort.
C’est un homme fort bien élevé et d’une grande érudition.
Ce jour-là, Lounatcharsky, se trouvant malade, avait fait dire qu’il ne
viendrait que le lendemain, 2 mai.
Son secrétaire, Sténeberg, qui est peintre et a exposé au Salon des
Indépendants, à Paris, était fort perplexe en présence de nombreux
dessins en couleurs destinés à être promenés dans les rues pour
représenter le bolchevisme.
Il en fallait choisir un surtout, plus voyant, plus important et plus
réussi que les autres, afin de servir d’emblème officiel, qui serait
promené solennellement.
Je me trouvais là.
«--Qu’en pensez-vous?» me demanda Sténeberg en me montrant un
gigantesque matelot dont les deux pieds semblaient, tel le colosse de
Rhodes, protéger, ou plutôt écraser la Russie.
Je lui fis remarquer que les marins n’étaient vraiment pas ce qu’il y
avait de mieux en Russie, puisqu’ils avaient commis toutes les atrocités
possibles.
Et je fixai mon choix sur un dessin bizarre représentant trois colosses:
le soldat, l’ouvrier et le paysan se tenant par les épaules.
Mon choix fut ratifié par Sténeberg et par les personnes qui étaient
présentes.
Le dessin fut immédiatement fixé sur une immense pancarte, et ce fut
elle que toute la journée la foule acclama, comme incarnant les idées
qui lui sont si chères.
C’est ainsi qu’on entre dans l’histoire.
J’ai vu passer quelques-uns de ces cortèges d’images. Plusieurs
représentaient--en images futuristes bien entendu--Nicolas II dans des
attributs de cour et entouré de ses ministres, et aussi des personnages
symbolisant la bourgeoisie. Ils étaient, ceux-là, destinés à être
brûlés.
J’ai vu aussi, ce qui m’a surprise, pas mal de caricatures lamentables
contre le clergé, et cela me déroute, la religion ayant tenu dans ce
pays une place considérable.
Évidemment, il y a sous ce rapport de profonds changements. Le culte a
été débarrassé de tout ce qui pouvait rappeler l’autorité religieuse de
l’empereur. Les popes ont été les premiers à les supprimer.
Mais ce serait une erreur de croire que les églises sont désertes. Les
hommes, du moins dans la force de l’âge, ne s’y rendent certainement
plus guère.
Par contre, je crois bien que les femmes, les vieillards et les enfants
y vont davantage, à toute heure, comme à un refuge où vient
s’agenouiller leur misère.
Au total, aucune manifestation violente. De la curiosité.
La foule s’est portée surtout à Fourchtatskaïa, 38, où à un balcon du
troisième étage étaient accrochés de vastes portraits de Karl Marx, de
Lénine et de Trotsky se détachant sur un fond de draperies rouges.
On n’en faisait pas plus autrefois pour la famille impériale.
_9 mai._
Je viens d’avoir un serrement de cœur infiniment douloureux, le plus
douloureux de toutes ces lugubres journées où je n’en ai pas manqué,
cependant.
Sur le palais Youssoupof flotte le drapeau allemand.
Et c’est un spectacle atroce.
Les Allemands sont là... Où? Comment? En quelle quantité? Personne ne
sait. Il est incontestable qu’ils sont là.
Je n’avais rencontré jusqu’ici, dans les rues, ces uniformes ennemis que
sur des prisonniers autrichiens; et encore c’étaient des hardes usées,
lamentables qu’on connaissait en Russie depuis longtemps.
Ce matin, à plusieurs reprises, dans les rues, j’ai vu des soldats
allemands en petite tenue, sans armes, mais qui se promenaient
tranquillement.
Et comme par enchantement sont disparus de la ville tous les uniformes
alliés si divers, si pittoresques qu’on était habitué à rencontrer
depuis le début de la guerre.
Cela aussi est une tristesse, plus grande peut-être que la première.
Où en sommes-nous donc, où en est donc cette pauvre Russie que les
Allemands puissent y pénétrer à leurs yeux tranquillement, en chemin de
fer? Il paraît, en effet, qu’ils sont tous venus en chemin de fer, et ce
n’était pas dans les wagons à bestiaux.
Il est incontestable qu’avec la venue de ces Allemands quelque chose
est changé dans Petrograd. On ne parle plus de bagarres, plus même de
pillage. Les boutiquiers que l’on interroge se montrent satisfaits. Ils
espèrent bien faire des affaires.
Pour un peu, ces gens seraient enchantés de l’arrivée des Boches.
Le Russe, dans son apathie, dans sa grande détresse matérielle aussi,
n’a plus le sentiment du patriotisme. Il oublie que ces Allemands ont
été les terribles adversaires qui leur ont tué tant de monde, qui ont
fait souffrir leurs prisonniers.
Il oublie tout, parce qu’il manque de nourriture et que la présence à
Petrograd de quelque feldgrau lui donne l’espérance, peut-être
illusoire, de provisions nouvelles.
Comme le Russe n’a pas l’énergie suffisante pour se débarrasser du
régime bolchevik qu’il abhorre, il lui faut une aide. Cette aide, il la
demande à l’Allemagne, ou, tout au moins, il l’accepte de l’Allemagne
qui la lui apporte.
C’est, dans tous les cas, le refrain que les journaux, tous
germanophiles naturellement, répètent à chaque page, en y ajoutant en
grosses lettres les communiqués officiels allemands qui semblent
enthousiastes.
Que se passe-t-il réellement là-bas, sur le front de France? On ne sait
plus au juste. Ici, l’on ne peut pas savoir. Mais les communiqués
français que les journaux donnent aussi, en affirmant ne pas les
tronquer, sont douloureux à lire.
Dans notre petit clan de Français et d’amis de la France, nous voulons
croire pourtant, croire quand même, que tout n’est pas fini, que des
forces nouvelles vont entrer en ligne, que l’Amérique donnera enfin sa
mesure, que le Japon...
Ah! le Japon! c’est le seul pays étranger dont on parle ici de façon un
peu suivie, pour donner, d’ailleurs, les nouvelles les plus
contradictoires.
Hier, malgré la tristesse de l’heure, quelqu’un de bien informé nous
racontait que les Japonais vont tout sauver, qu’ils ont déjà huit
divisions devant le lac Baïkal.
En attendant, les Allemands sont là.
Il faut s’attendre à les rencontrer partout, et en tenue, impérieux,
hautains.
Le gouvernement bolcheviste,--on le comprend bien maintenant--n’a jamais
cessé de les soutenir.
S’il y a, parmi les hommes qui semblent les maîtres, en ce moment, de la
Russie, quelques sincères, quelques croyants, quelques apôtres, il y a
surtout, et en nombre bien plus grand, des agents de l’Allemagne, vrais
Russes ou faux Russes, qui n’ont jamais, en réalité, agi autrement que
pour faire le jeu des Teutons.
_10 mai._
Rester ici, quand on est Française, serait de la folie. Mais pour partir
il faut de l’argent et mes fonds sont toujours à la Banque. Le
gouvernement de Trotsky continue à mettre l’embargo sur tous les dépôts,
dont il n’autorise le retour au propriétaire que s’il lui plaît.
Et il ne lui plaît guère.
J’avais pourtant un papier signé de Lounatcharsky, un papier en
excellente forme, avec de nombreux cachets rouges. Cet aimable homme ne
s’était même pas fait prier et j’étais allée, toute contente, à la
Banque afin de toucher.
Mais, à la Banque, un secrétaire m’a signifié rudement que les
signatures de mon autorisation ne suffisaient pas.
Quelle déception!
Navrée, désespérée, je suis allée demander conseil à Sténeberg, le
peintre, qui toujours a été pour moi obligeant. Je l’ai trouvé sombre et
nerveux. Toutes les portes des salons du Palais d’Hiver étaient
ouvertes. Pouvait entrer qui voulait et comme on voulait.
«--Oui, m’a dit Sténeberg, l’heure est triste... Où allons-nous? Que
devient le beau rêve que nous avons fait? Certes, il y a parmi nous des
croyants, comme Lounatcharsky et quelques-uns de ses amis. Mais combien
de brebis galeuses! Que de trafiquants, que d’insensés qui ont abîmé
notre belle idée!... Nous sommes si bien, comme l’a dit Lounatcharsky,
un grand animal qui aurait une petite tête traînant une grande queue
criminelle. La queue ne va pas tarder à emporter tout le mouvement et il
n’y aura plus de direction.
«C’est dommage, car où irons-nous? que ferons-nous?...
«Personne de nous n’aime Trotsky. On le subit. On le craint peut-être.
Mais beaucoup le méprisent. Lénine aussi est craint, quoiqu’il n’ait pas
la même formule... Il a peut-être été sincère. Mais, à eux deux, ils ont
une force effroyable, et l’Allemagne a asservi cette force.
«C’est dommage!
«Nous recommencerons plus tard, si nous pouvons, a ajouté Sténeberg,
avec une flamme dans les yeux. Pour le présent, c’est partie perdue. Que
faire? Et pourquoi vouloir donner le bonheur malgré lui à un peuple qui
veut être battu?
«Dans quelques années peut-être comprendra-t-il que nous voulions le
rendre heureux et nous reprendrons notre tâche. A présent, il nous faut
rentrer dans l’ombre.»
Ainsi a parlé cet homme qui est un croyant, un sincère.
_11 Mai._
Ceux qui sont au pouvoir offrent le plus effarant spectacle
d’incompétence. Ils ont été choisis comme tels. Mais certaines de ces
situations donnent lieu à des scènes qui seraient irrésistiblement
comiques si elles n’étaient pas lamentables.
Le simple matelot qui, par la grâce de Lénine, a été fait ministre de la
marine vient d’être arrêté pour malversations, gaspillages,
détournements de fonds, que sais-je!
On s’était habitué à lui, paraît-il, au ministère. C’était, du reste, un
terrible homme qui avait souvent pris la parole dans les réunions
populaires. Au ministère, il commandait sans rudesse les amiraux placés
sous ses ordres. Il avait l’intelligence de ne s’occuper en rien du côté
technique. Il se contentait de signer et de symboliser, avec son grade
de simple matelot, le plus étonnant paradoxe que l’on vit jamais en
matière de gouvernement.
Il sombre dans le ridicule.
Il ne sera pas le seul.
Kolontaï, cette femme qui a été nommée ministre des cultes, prend des
arrêtés absurdes et ne fait que des mécontents.
Du haut en bas de la hiérarchie, il semble que ce soit une consigne, non
seulement de rabaisser celui qui était élevé, mais d’élever les humbles,
les ignorants à un poste qu’ils sont incapables de tenir.
C’est ainsi que, dans le quartier, une cuisinière a été nommée
directrice d’école, et cette école, qui fonctionnait à peu près, même
malgré la révolution, va être fermée, les parents ne voulant plus y
envoyer leurs enfants.
_12 mai._
Toutes les folies bolcheviks, tout cet écœurement, ce dégoût qui prend
tant de gens, arriveront peut-être à modifier les événements.
Il n’y a aucun doute. Déjà une partie du peuple redemande le tsar.
Le tsar! où est-il exactement?
Les bruits les plus invraisemblables courent naturellement sur son
compte.
On affirme que le clergé prépare des manifestations.
La Finlande est le théâtre de combats sanglants.
La garde rouge et la garde blanche s’entre-tuent.
Viborg serait complètement détruit et les blancs auraient fusillé tous
les Russes qu’ils ont pu faire prisonniers.
Car la grande patrie russe se déchire.
Ce n’est pas seulement la division entre partis politiques. C’est, ce
qui est autrement plus grave, la division entre races, qui
ressuscitent, qui veulent reprendre leur autonomie. La Finlande n’a
jamais manifesté de sentiments tendres pour la Russie qui l’a conquise
et opprimée.
_14 mai._
Et mes démarches durent toujours... On me promène de bureau en bureau,
de signature en signature, d’interrogatoires en interrogatoires.
«--Combien avez-vous de domestiques? Comment est organisée votre vie
privée?»
Ces enquêtes deviennent odieuses.
Si encore j’arrivais à toucher mon argent!
Mais il est plus que jamais sous l’autorité bolcheviste.
Jusqu’à quand?
Je suis retournée au siège de la Banque centrale et j’ai fait des pieds
et des mains pour être reçue par le commissaire Toumanoff, de qui dépend
mon sort.
Mais j’ai impression qu’il veut m’éviter. Peut-être a-t-il peur de se
laisser émouvoir. Dans tous les cas je ne peux arriver à le joindre en
personne, et un secrétaire est venu me dire de sa part qu’il me fallait
encore le visa du soviet de la Commune de Petrograd, lequel se trouve à
Smolny.
Au fond, je n’étais pas fâchée de faire un peu la connaissance de la
maison des bolcheviks, aujourd’hui célèbre. C’est là que se trament les
terribles arrêtés.
En réalité, c’est un ancien institut de jeunes filles, de proportions
grandioses, situé sur le bord de la Néva.
Il y a des sentinelles dans tous les coins, à toutes les portes. Ces
hommes ont donc peur?
Dès l’entrée, un soldat m’arrête, en me disant de me rendre chambre 21,
au rez-de-chaussée. Là je reçois un petit ticket rouge pour la chambre
36.
Un tas de gens, des soldats surtout, contrôlent les tickets. Décidément
la défiance règne.
A la fin, on me fait monter au deuxième étage. L’escalier est vaste, à
double évolution, avec des murs très blancs et une rampe en fer forgé.
Je m’engage dans un interminable couloir dont le plafond est en ogives.
A droite et à gauche, des portes portant de grands numéros rouges.
A la chambre 36 une naine me reçoit, oui une naine, et, sur mes
explications, me donne encore un ticket pour la chambre 81, où siège le
commissaire de la Commune.
Dans ces parages je croise successivement un bancal, un bossu, une
hydrocéphale, vraie vision de la cour des miracles.
Et je me souviens qu’on m’a dit que parmi les bolcheviks se trouvent de
nombreux anormaux, comme si ces dégénérés, pour se venger de leurs
misères physiques, de l’injustice de la nature, prenaient à partie
l’humanité entière et avaient décidé de bouleverser toutes ses lois.
Chambre 81, un soldat prend mon papier et l’emporte. Je suis fébrile.
Un grand quart d’heure après, ce papier m’est rapporté, ô joie--avec une
annotation à l’encre rouge. C’est la seule qu’emploient les
fonctionnaires bolcheviks.
L’annotation dit qu’il n’y a aucun inconvénient à ce que je retire mes
fonds. Néanmoins je suis priée d’aller chercher encore un visa au
ministère des finances, 47, rue Moïka.
Quoi! ce n’est pas encore fini?...
Par bonheur, Lounatcharsky, que je rencontre en descendant, me met du
baume dans l’âme, en me disant que tout ira bien...
Hélas! non, tout n’alla pas bien, car j’eus la malchance d’arriver au
ministère des finances alors que le commissaire était parti pour Moscou.
En son absence un bureaucrate imbécile a écrit sur mon bienfaisant
papier qu’il ne pouvait transgresser la loi. La loi ne me permet que de
prendre sur mon argent 750 roubles par mois.
Dans ces conditions, il s’en rapportait à la décision du soviet de
Moscou.
Alors il va me falloir aller à Moscou?
Ah! non, par exemple!
Je retourne au Palais d’Hiver voir Lounatcharsky.
Il a un mot admirable en lisant la réponse de ce bureaucrate.
«--Prenez son nom! dit-il à son secrétaire. C’est un honnête homme!...»
Il y en a donc si peu parmi les bolcheviks!
Le bon Sténeberg s’est chargé de porter lui-même mon papier à Moscou. Ce
sera peut-être la fin de mes misères.
_18 mai._
Ce pays est un singulier mélange d’horreur et de burlesque.
Le burlesque vient de se produire à cause de la détermination prise par
la Commune de Petrograd d’avancer l’heure d’une heure et demie, à partir
du 16 mai.
Je sais qu’en France une mesure de ce genre est prise chaque année,
pendant les mois où il y a le plus de soleil. Les horloges sont
avancées d’une heure.
En Russie, on n’a pas voulu, bien entendu, faire exactement comme en
France. Une avance non pas d’une heure, mais d’une heure et demie a paru
plus rationnelle.
Et ce fut un joli bouleversement dans la vie de la cité, un
bouleversement qui nous a rappelé les temps mémorables d’il y a deux
mois où le calendrier fit tout à coup, par ordre des bolcheviks, le saut
de treize jours qui, je ne sais sous quel prétexte grégorien, mettait
les pays slaves en retard de tous les autres pays du monde.
Mais, cette fois, les gens avaient été prévenus officiellement et rien
ne fut changé dans les habitudes.