Le gouvernement bolchevik a pourtant supprimé les billets de faveur,

sans exception, sauf pour les infirmes et les mutilés.

Les pièces françaises, décidément, restent une distraction très courue,

même pour nombre de Russes qui connaissent un peu notre langue ou qui

veulent se donner cette élégance d’occuper une loge au théâtre Michel.

Souvent ce sont des bolcheviks, mais des bolcheviks enrichis. Il n’en

manque pas. Ces gens ont spéculé, ont pillé de la plus odieuse façon,

mais ils considèrent ces rapines comme des «reprises» justifiées et,

comme il n’y a aucune police, aucune justice pour leur faire rendre

gorge--maintenant qu’ils sont munis d’argent, de bijoux, d’objets de

luxe--ils cherchent à se faire oublier en profitant avec égoïsme de leur

vilaine richesse.

Il est, au sein du bolchevisme, il est vrai, des hommes convaincus. Ils

ont le tort de laisser faire. Que pourraient-ils au juste? Mais ils

essaient consciencieusement de mettre un peu d’organisation dans ce

chaos.

_20 février._

Daumerie, notre régisseur, nous a fait répéter le _Demi-monde_,

répétitions rendues interminables par de continuelles remises au

lendemain.

Enfin, aujourd’hui, nous avons tout de même pu donner la pièce de Dumas

et nous y avons mis tout notre cœur.

Rarement représentation n’a mieux marché. Je jouais madame de Santis.

Instinctivement, sans savoir pourquoi, au lieu de répondre à la baronne

d’Ange que jouait Roggers:

«--Je pars pour l’Angleterre et de là pour la Belgique et l’Allemagne!»

J’ai dit:

«--Je pars pour la Belgique et la Hollande!»

Pourquoi-ai-je eu cette présence d’esprit?

Au moment où le rideau se baisse, on nous apprend la présence dans la

salle de von Mirbach et de Kaiserling.

J’enrage de ne l’avoir pas su plus tôt!

Qu’aurais-fait de plus? Je ne sais pas...

J’essaye de raisonner mon exaspération:

N’est-ce pas une belle réponse à ces Boches,--déjà arrivés à Pétrograd,

précurseurs sans doute de nombreux autres Boches et curieux de savoir

comment se comporte le théâtre qui jouait jadis en français,--de leur

montrer que, malgré les terribles événements, malgré la défaite russe,

malgré le bolchevisme, malgré les massacres, les comédiens français sont

toujours là, à leur poste, à jouer devant le public, devant les

bolchevistes et même devant eux les chefs-d’œuvre de l’art français?...

_22 février._

L’Allemagne! L’Allemagne!

Il n’y a plus que cette pensée en nous, pensée obsédante, torturante.

Notre vie de Petrograd, déjà si pénible, si douloureuse, va être

empoisonnée par les Allemands qui approchent, puisque la route leur est

laissée libre, puisque déjà il s’en glisse dans différentes villes de la

Russie.

Quelle situation va être la nôtre, à nous Français, dans ce pays, dans

cette capitale où d’ici peu le Boche va parler en maître!

Déjà l’on assure que des officiers allemands se promènent dans les

rues. Ils ont simplement dissimulé leur uniforme sous des pardessus.

On est dérouté, d’ailleurs, par les uniformes. Il y en a ici de tant de

façons, et du moment qu’il n’a pas de casque significatif, le Boche et

son uniforme couleur muraille peut être pris pour un Serbe, pour un

Italien, pour un Roumain.

Hélas! en même temps il est à remarquer que les uniformes amis se font

plus rares.

Les officiers alliés qui habitent Petrograd veulent éviter d’inutiles

conflits.

La situation des Allemands est fort délicate ici, et il est à présumer

qu’ils auront une attitude réservée. Ils sont trop avisés pour ne pas

avoir cette attitude.

Les bolcheviks évidemment subissent leur influence, et on leur doit le

désastre qui ouvre la porte toute grande à l’ennemi. Mais les

bolcheviks, avec leur mélange de «démocratisme exaspéré» touchant

parfois au mysticisme, quand ce n’est pas à l’humour, et aussi de

cruautés rancunières, de basses vengeances, de tueries inutiles, les

bolcheviks avec leur désorganisation de tout ce qui peut leur rappeler

la bourgeoisie et l’aristocratie, ne peuvent manquer d’être en conflit

bientôt avec les Allemands, si ceux-ci se mêlent de quoi que ce soit

dans la politique intérieure russe, et ils s’y mêleront...

Où allons-nous?

Mes pauvres camarades se préparent au départ; les hommes, du moins, et

dans quelles conditions!

Il leur faut passer par Mourman, où il fait 40 degrés de froid et où les

wagons, bien entendu, ne sont pas chauffés, ou alors ce sont des wagons

de marchandises au milieu desquels brûle un brasero. Une centaine de

voyageurs y sont entassés comme des bestiaux.

La vie sociale ici se transforme chaque jour et par des mesures

singulièrement radicales.

Depuis peu tous les Russes adultes jusqu’à 51 ans, et même les femmes,

sont mobilisés pour assurer l’alimentation commune et préparer les

repas.

Va-t-on pouvoir garder l’organisation de sa vie? Ma femme de chambre

pleure sans arrêt. Que va-t-on faire des domestiques? Il est à craindre

que les bolcheviks, un de ces matins, ne suppriment purement et

simplement toute espèce de domesticité et qu’ils ne contrôlent

énergiquement cette suppression.

J’avoue que je le regretterais de tout mon cœur, ayant gardé à mon

service, malgré la tourmente révolutionnaire, une femme honnête et

dévouée.

L’arrivée probable des Allemands se complique de la libération des

prisonniers, surtout des prisonniers autrichiens, les plus nombreux. Les

camps où ils étaient enfermés n’existent plus. Ils s’éparpillent de tous

les côtés, avec une mentalité, des appétits et des besoins faciles à

deviner. Ces hommes ont forcément souffert du froid et de la faim dans

ce pays où tout manque depuis si longtemps.

La ligne de Moscou serait déjà coupée par eux et ils se seraient même

déjà emparés d’un village qu’ils ont mis dans l’état qu’on devine.

Pour comble d’infortune, la Finlande est à feu et à sang et ce pays, de

mœurs pourtant si calmes naturellement, se trouve à son tour en proie à

tous les désordres, à toutes les luttes, à toutes les horreurs que peut

apporter la révolution.

Les Suédois n’acceptent plus que les courriers officiels. C’est pour

nous l’isolement du reste du monde. Il ne reste plus que la Sibérie.

Et pour cette direction si lointaine, si difficile, si pleine

d’inquiétants aléas, si coûteuse aussi, c’est la ruée de nombreuses

familles, de ce qui reste de familles russes ayant encore quelque

argent.

Naturellement le gouvernement bolchevik, devant cet exode, fait tout ce

qu’il faut pour le contrarier. Les trains ne partent que quand il lui

plaît. Le charbon manque.

Vraiment il est peut-être plus sage, tout simplement, de se résigner,

pour nous du moins, qui sommes de simples femmes.

Et puis ne faut-il pas demeurer fidèles au poste?

Car, malgré l’approche des Allemands, malgré la désolation générale,

malgré la terreur bolchevik, ce soir nous donnons au théâtre Michel la

répétition générale des _Maris de Léontine_.

Ah! si Alfred Capus pouvait se douter des circonstances incroyables dans

lesquelles sa jolie comédie est montée!

_23 février._

Ça a marché... Ma foi, oui, très bien marché, et quel dommage qu’il ne

puisse y avoir un correspondant de journal parisien pour pouvoir, par

quelque moyen télégraphique--malheureusement illusoire--envoyer un

compte rendu de la soirée!

Je mentirais en disant que le public a été chaleureux. On ne connaît

plus les ovations des spectateurs depuis que c’en est fini des chambrées

aristocratiques d’avant la guerre, où il était de bon ton d’acclamer les

comédiennes françaises, de leur jeter des fleurs.

La clientèle du théâtre est tout autre. Çà et là, quelques Français

encore, que nous reconnaissons, mais si soucieux. L’élément «bourgeois»

se fait de plus en plus rare, du moins «ancien bourgeois».

La majorité de ce public est formée de boutiquiers que la révolution

n’appauvrit pas--au contraire--et qui connaissent suffisamment le

français.

Il y a aussi des bolcheviks ayant habité la France et qui prennent un

certain plaisir à assister à un spectacle qui leur rappelle peut-être

d’anciennes soirées passées à Paris.

Nous avons rencontré jadis ces physionomies-là du côté du boulevard du

Montparnasse et du boulevard du Port-Royal; mais elles étaient hâves,

avec de longs cheveux et des capes sombres et à côté d’étranges

silhouettes d’étudiantes.

Aujourd’hui les mêmes hommes revenus chez eux, maîtres de l’heure, sont

bien coiffés, avec des manchettes nettes, des barbiches taillées

soigneusement. Le métier de bolchevik ne manque pas de profit et tous

ceux de ces messieurs qui approchent des grandes autorités du parti

tiennent à se donner des allures graves, presque solennelles.

Au théâtre, où ils viennent volontiers, ils évitent d’applaudir, comme

s’ils ne nous voulaient pas faire--et en même temps qu’à nous à la

France--une concession à laquelle ils ne consentent pas.

Mais il y a pire.

Nous avons très distinctement aperçu au balcon, à l’orchestre, dans des

places très confortables, des figures entièrement nouvelles pour nous,

si habitués à notre public, des masques très caractéristiques d’une

nationalité qui n’avait plus cours ici.

Nous ne voudrions pas prétendre que ces gens avaient des uniformes sous

leur pardessus. Il n’est pas probable que des officiers aient osé se

risquer ainsi dans un théâtre français. Mais à côté des officiers encore

hésitants à venir, Petrograd est déjà la proie, bien certainement, de

commerçants, d’industriels avisés, arrivés en toute hâte par les

premiers convois, renouer les relations.

Et instinctivement ces Boches ont trouvé piquant d’assister à une

représentation française.

D’ailleurs ils ne nous ont pas ménagé leurs approbations.

_1ᵉʳ mars._

La situation des Français devient angoissante de plus en plus. On attend

les Allemands d’un jour à l’autre, non pas les officiers isolés cachant

leur uniforme ni les commis voyageurs en camelote, mais peut-être des

troupes allemandes.

Je suis allée à l’ambassade pour tâcher d’avoir des nouvelles.

Les dépêches du front français ne sont pas bonnes. L’horizon est

entièrement sombre.

En ce qui nous concerne ici, c’est l’ignorance et l’incohérence. Une

effervescence inouïe règne dans cette maison qu’encombrent, je pourrais

dire qu’assiègent, de nombreux Français qui seraient désireux de

repartir.

Repartir comment? Hélas!

Des secrétaires, pourtant d’importance, sont en costume de voyage. On

sent que leurs bagages sont prêts. Je questionne hâtivement M. de

Robien, qui a toujours été si bienveillant, si serviable pour nous tous,

mais il reste impénétrable, il ne peut rien dire de précis.

L’ambassadeur, M. Noulens, passe, pressé, soucieux visiblement et

entouré d’une foule de gens qui voudraient être renseignés.

Je connais peu l’ambassadeur et il en est ainsi de la plupart de nous.

Il paraît que les bolcheviks refusent les passeports à tous les

Français, quels qu’ils soient, et surtout au personnel de l’ambassade.

Et pourtant, dans tous les couloirs, les malles s’accumulent, plus

nombreuses, de minute en minute.

Tout le monde me conseille de partir. Pas par la Sibérie, mais par la

Finlande, dont la traversée n’est pas longue. Peut-être les événements

s’y apaiseront-ils. Mais il faut auparavant la fameuse petite carte

verte qui donne le droit de sortir.

En quittant l’ambassade je rencontre des camarades et ensemble nous nous

dirigeons vers la place du Palais. Dans la rue on crie des journaux

allemands qui mettent en manchette des annonces de victoires.

L’ambassade d’Angleterre est sur ma route. J’y entre pour tâcher d’y

apprendre quelque chose.

Je n’y trouve personne. J’ai même l’impression que c’est déjà inhabité.

Les Anglais seraient-ils partis?

En quittant le palais de l’ambassade nous croisons l’ex-grand-duc

Constantin Constantinovitch. Il est vêtu comme un homme des dernières

classes.

Mais il paraît avoir copieusement bu. La parole est pâteuse, le visage

coloré. A des passants il explique très haut que les événements sont

satisfaisants et que les Allemands vont restaurer l’empire.

Quand je pense qu’hier au soir, encore, je relisais, à la maison, un

numéro d’un magazine parisien, _Je sais tout_, je crois, qui consacrait

au grand-duc Constantin tout un article, le montrait ami de la France et

au sommet de la hiérarchie de toutes les Russies, publiant des

photographies de lui, en compagnie de nos grands personnages de la

politique et de l’armée.

Quel contraste!... Son fils est là, déchu, pris de boisson et

maudissant la France.

Nous continuons notre route. De beaux hydravions évoluent au-dessus de

nos têtes et viennent se poser gracieusement sur la Newa glacée.

Je serais bien embarrassée pour dire qui, exactement, peut monter ces

appareils, si ce sont des bolcheviks ou des militaires, ou des amateurs,

et même si ce sont des Russes.

N’est-il pas à craindre plutôt que ce soient des avions allemands?

Et je pense qu’avec un peu d’audace et un emmitouflage sérieux, ce

serait là le vrai moyen de quitter ce pays maintenant maudit et de

s’enfuir, d’une seule envolée, jusqu’en Suède.

Mais de plus prosaïques réalités m’attendent. Mon but est de tâcher, par

des prodiges de diplomatie, d’obtenir un passeport quand même pour la

Finlande.

Advienne ensuite que pourra! Tant pis si je tombe au milieu d’autres

émeutes et de l’avance allemande. Je tâcherai d’être audacieuse et

j’aurai peut-être de la chance.

A grand’peine je me faufile jusqu’au bureau des passeports, où il y a

foule et une foule visiblement nerveuse.

Un soldat nous dessine, en souriant de sa bouche édentée, une croix sur

la table. Par ce signe cabalistique il veut nous exprimer qu’aucune

sortie n’est plus délivrée pour la Finlande.

Je ne veux pas me rebuter. Je serai certainement mieux reçue à la

mission française, où je ne trouverai pas l’affolement de l’ambassade.

Ces allées et venues, à pied toujours et pour cause, sont éreintantes.

Mais j’irai jusqu’au bout des démarches.

A l’Italianskaïa, où se trouve la mission, une grande animation règne,

mais nul malaise, nulle inquiétude.

Nous pouvons joindre le général Niessel, qui nous dissuade de demander

des sorties.

--D’ailleurs, ajoute-t-il, on ne peut plus quitter Petrograd. On vient

de nous téléphoner que le train qui devait partir ce soir est arrêté

par un ordre des bolcheviks.

Le mieux est de faire contre mauvaise fortune bon cœur et d’attendre les

événements.

Pour nous y aider, le général nous met en rapport avec le capitaine

Lelasseux, fort aimable, qui est à la tête d’une coopérative française,

excellemment organisée, étant données les complications de la vie et la

cherté de tout.

Il met à ma disposition particulière des provisions de biscuits et de

boîtes de «singe» pour un mois.

C’est toujours la vie assurée, une vie qui sera très différente de celle

que j’ai menée. Mais je crois que l’heure de toutes les résignations est

venue.

_2 mars._

Les ambassades ont quitté Petrograd hier.

Je crois qu’il ne reste plus ici, en fait de Français ayant un

caractère officiel, que la mission militaire et les comédiens du théâtre

Michel.

Je suis chargée par mes camarades de tenter d’obtenir de Lounatcharsky

un papier nous autorisant à recevoir immédiatement le visa de nos

passeports, ce qui nous permettrait de sortir de Russie. Ensuite chacun

se débrouillerait comme il pourrait.

Je me suis rendue au Palais d’Hiver. J’ai remarqué, d’une façon plus

frappante qu’auparavant, que tous les bolcheviks semblent s’être donné

le mot d’ordre pour porter sur eux--sous une forme quelconque, bague,

breloque, épingle de cravate--une tête de mort.

Lounatcharsky était absent. Mais j’ai eu la chance de rencontrer Mᵐᵉ

Kamenieva, sa secrétaire, qui a tous pouvoirs.

Elle accéde à ma demande fort aimablement et m’offre même de m’emmener

avec elle jusqu’au comptoir des théâtres où le permis me serait

délivré.

Nous montons dans un traîneau qui a l’air antédiluvien et nous causons.

Mᵐᵉ Kamenieva est le véritable type de la nihiliste russe tel qu’il est

dans les _Oiseaux de passage_.

Très brune, les yeux très grands, les cheveux nattés au-dessus des

oreilles, le teint brun également, l’impression énergique.

Ce n’est pas une femme. C’est une «idée». Elle est vêtue de noir; une

très grande broche en argent représentant la tête de mort symbolique

ferme son corsage.

Elle parle bien français. Elle a d’ailleurs habité Paris plusieurs

années.

Sa voix est énergique, bien timbrée.

Comme je lui fais remarquer qu’avant les bolcheviks Petrograd était une

ville sûre et qu’on ne craignait pas de se faire dévaliser en sortant le

soir, ce qui est terriblement fréquent en ce moment, elle me répond,

d’une voix très calme:

«--Avant nous, vous vous faisiez dévaliser moins brusquement, mais plus

complètement, dans un bel établissement qui porte le nom de banque, où

l’on vous prenait en bloc votre argent.

«Maintenant on vous dévalise individuellement et plus brutalement. Là

seulement est la différence. Le résultat est le même.»

Je l’ai regardée, tandis qu’elle parlait de la sorte. Elle ne souriait

pas. Elle n’était pas amère. Sa voix avait un calme impressionnant.

Elle a ajouté, après un silence:

«--Nous ferons des choses effarantes... Vous verrez!»

Puis, brusquement, elle me dit encore, comme si elle tenait à me faire

bien connaître son opinion sur ce point:

«--Ce sont les Anglais qui ont voulu la guerre. Ils en sont les seuls

responsables.»

Alors j’ai risqué cette question:

«--Et les Français, qu’en pensez-vous?

Mᵐᵉ Kamenieva m’a regardée avec le même calme où ne pouvait s’analyser

nulle impression.

«--Vous êtes, me dit-elle, un peuple de concierges. Intelligents,

oui... assez. Mais vous ne possédez pas vraiment de grands cerveaux,

capables de rêves et de réalisations formidables...

«Vous êtes aussi un peuple de «conservatoires», oui, de maisons où, en

payant, on apprend à avoir de l’art, à avoir du génie.

«Les conservatoires sont inutiles. On naît artiste... On naît avec du

génie.»

Et pour conclure, à ma surprise, cette bolchevik ardente, mais

incontestablement intelligente et sympathique celle-là, déclare:

«--Si nous sommes renversés ici, nous tenterons d’aller en France!»

J’essaye de démêler le sentiment que peuvent envelopper ces dernières

paroles. Peut-être un peu de mélancolie, car Mᵐᵉ Kamenieva dit encore:

«--Si vous retournez dans votre pays, dites bien haut que nous n’avons

pas été méchants pour les artistes français, afin qu’en France on ne

soit pas méchant pour les artistes russes.»

_3 mars._

La paix est signée entre l’Allemagne et la Russie. Je viens de

l’apprendre chez Contant, où l’on déjeune encore... Par exemple, ce

qu’on payait deux roubles en vaut vingt-cinq.

C’est Ludovic Naudeau qui, arrivant de Smolny, a apporté la nouvelle.

Le pauvre garçon enrage d’être ici comme cloîtré, dans l’impossibilité

d’envoyer en France des dépêches, alors qu’il aurait tant à dire. Il

essaye d’employer des ruses inouïes pour charger de ses articles des

commissionnaires de bonne volonté, parmi les personnes qui ont l’espoir

de pouvoir partir.

Cette paix est un désastre pour la Russie. Il faut même s’incliner

devant les Turcs et leur rendre Batum, Kardakghan et Kars, ces districts

conquis dans la dernière guerre. J’apprends que c’est Sokolnikoff qui a

signé la paix de Brest, le même qui m’a demandé «Parlez-vous

allemand?».

_6 mars._

Nous sentons que le théâtre Michel n’en a plus pour longtemps. Il y a

trop de «bochisme» dans Petrograd pour qu’une troupe française soit

tolérée longtemps.

Nous tiendrons, pourtant, jusqu’au bout.

Nous avons même, hier, eu l’audace--le mot ne me paraît pas excessif--de

jouer... en plein régime bolchevik et au milieu de l’envahissement

allemand, l’_Élévation_, d’Henri Bernstein.

Belle représentation au point de vue artistique, et où chacun jouait, on

peut le dire, de toute son âme.

Mais le public n’a pas vibré.

Pas par hostilité. Certes.

Ennui! Indifférence. L’apathie slave, encore.

Il y a trop de Russes, maintenant, et trop peu de Français dans

l’assistance.

On m’a rapporté ce propos d’un spectateur:

«--C’est drôle. Il paraît qu’à Paris tout le monde est ému par cette

pièce. Dans de tels moments, elle ne peut pas nous émouvoir, ni même

nous intéresser.»

_Dans de tels moments!_ Ces quatre mots sont tout un symbole.

_10 mars._

Le théâtre Michel a définitivement fermé ses portes hier soir.

Quand les rouvrira-t-il? Les rouvrira-t-il même jamais avec une troupe

française?

Désormais ne seront représentées que les pièces russes au théâtre de la

République des soviets de Russie.

Les bolcheviks nous ont rayés d’un trait de plume, déclarant que l’étude

de la langue française est un «luxe bourgeois».

C’est à peine si nous avons été prévenus à temps pour jouer une dernière

fois.

Aussi avons-nous tenu à donner, coûte que coûte, une représentation

solennelle.

Elle termine quatre-vingt-dix-neuf ans d’existence, car cette

institution date de régimes lointains déjà, de régimes dont personne n’a

plus aujourd’hui le droit même de prononcer le nom.

J’entends Teliakovsky, directeur des théâtres impériaux, me dire avant

ces événements:

«--Le grand Guitry a commencé sa carrière chez nous, nous en sommes

fiers!»

Nous nous sommes résignés non sans un grand serrement de cœur.

Puisque le théâtre Michel devait mourir, nous avons voulu que ce soit en

beauté, et nous avons choisi comme dernier spectacle l’_Arlésienne_.

Nous avions obtenu l’orchestre et les chœurs du théâtre Marie.

Et c’est dans une salle émue et recueillie, émue parce que certainement

notre disparition touchait bien des gens, que le rideau s’est levé.

On joue à 11 heures du matin car nos camarades russes ont fait tout ce

qu’il fallait pour que la représentation n’ait pas lieu. Malgré l’heure

matinale du spectacle, la salle est pleine.

Beaucoup de gens qui ne venaient plus, qui n’osaient plus venir, qui

n’osaient même plus se montrer dans la rue, sont là... Derrière le

rideau, nous les considérons avec émotion... Il faut savoir les

reconnaître sous ces vêtements usagés, avec ces barbes nouvelles. Il en

est, visiblement, de camouflés!

La pièce, que nous avons apprise et répétée en six jours, a

admirablement marché. Je jouais l’_Innocent_.

Nous avons eu treize rappels et des fleurs, oui, des fleurs rares,

poussées en des forceries mystérieuses et que des mains pieuses ont su

trouver pour nous les lancer, anonymes et touchants envois, sur la

scène...

A la fin du dernier acte, lorsque Frédéric a lancé son cri déchirant:

«_Regarde à cette fenêtre et vois si l’on ne meurt pas d’amour._» au

milieu des bravos qui crépitaient, un cri, un cri formidable a monté:

_Vive la France!_

* * * * *

Ainsi disparaît la dernière manifestation de propagande française.

_15 mars._

Les journaux--bien entendu rien que des journaux favorables au

bolchevisme--racontent que l’on vient d’envoyer à Perm, en Sibérie, le

grand-duc Michel, le frère du tsar, celui que Nicolas II avait désigné

comme son successeur.

Michel s’était retiré à Gatchina, près de Petrograd, où il vivait

paisiblement.

Sur l’ordre de Smolny, la garde rouge est venue le chercher. Il a dû

partir sans qu’on lui ait même donné le temps de mettre un pardessus.

Cruauté bien inutile. On a toléré seulement qu’il emmène avec lui son

secrétaire, un Anglais dévoué qui ne le quitte jamais.

Le frère du tsar a voyagé dans un wagon à bestiaux.

_20 Mars._

M. Lelianof, le grand fourreur de Pétrograd, vient de me raconter le

fait suivant, qui est significatif:

«Un artilleur qui est employé dans sa maison de commerce ou, plus

exactement, gardé par charité, car il s’est trouvé sans ressources

aucunes à son retour du front, a reçu, ces jours-ci, un papier

l’invitant à venir toucher une somme de 1,800 roubles.

«Il s’étonne, n’ayant aucun héritage en perspective et ne se connaissant

aucun bienfaiteur.

«Heureux de l’aubaine, il va pour toucher l’argent.

«La convocation émanait du comité de son régiment, qui distribuait à

tous les anciens une belle somme provenant de la vente aux Allemands des

canons, munitions et habillements du régiment.»

_21 Mars._

Toujours la même chose partout: l’incohérence.

Journal d'une Comédienne Française sous la Terreur Bolchevik, 1917-1918 · 第 4 / 9 段