présenter ses hommages, il était exactement dans la cuisine, s’efforçant
d’expliquer le but de sa venue à ma cuisinière, qui était plutôt effarée
de voir un si grand personnage, en tenue, passer par l’entrée des
dvornicks.
Nous avons longuement parlé de Paris, Paris où il se rend, Paris qui
m’est si cher et qui paraît si loin d’ici, si loin de cette ville
perturbée.
Je regrette de l’avoir quitté, pour ce noble but que je pensais
réaliser: jouer quand même, jouer en français des pièces françaises dans
la capitale russe, en dépit de tout ce qui s’y pourrait passer.
Le moyen, hélas! de jouer avec ces émeutes presque quotidiennes, qui
barrent le chemin, et la perspective, quelque jour, de manquer de
lumière, de manquer de charbon ou plutôt de trouver, un soir, la maison
fermée par un coup de force ordonné par quelque politicien ennemi de la
France.
Il est inutile de se le dissimuler. Tout ce parti bolchevik, dont la
marée monte, qui, malgré ses sophismes, ses absurdités, ses infamies,
groupe, à force de discours, de longs cortèges d’hommes ignorants,
désabusés, amers ou seulement malheureux, est maintenant, malgré
l’indulgence de quelques chefs, isolés, qui se souviennent d’avoir vécu
à Paris, un parti hostile à la France.
L’Allemagne est là, qui travaille en sous-main et si ces gens arrivent
vraiment à devenir les maîtres de la Russie, tout ce qui sera Français
sombrera.
_22 décembre._
Les répétitions, courageusement, ont recommencé. Il le faut. Et tous
nous nous employons de notre mieux, malgré ces continuelles difficultés,
à mettre sur pied un nouveau spectacle.
J’ai appris que la troupe des comédiens français est assez bien vue des
autorités bolcheviks.
Lorsque en effet celles-ci ont pris le pouvoir, les acteurs russes des
théâtres de Petrograd se sont tous mis en grève et, longtemps, il n’y
eut plus de spectacles.
Les acteurs français, eux, n’ont pas bougé, car toute cette politique
intérieure de la Russie ne nous regarde pas.
Il arrivera ce qui pourra. Nous aurons combattu pour l’art français
jusqu’au bout...
En sortant de la Serguievskaïa, j’avais pris, selon mon habitude, un
isvotchik, qui me conduirait à ma répétition.
Le coup de canon annonçant aux habitants qu’il est midi venait de
retentir quand j’aperçus un soldat, manifestement pris de boisson, qui
déambulait la casquette sur l’oreille, mais un fusil sur l’épaule.
Soudain, je le vis diriger son arme dans ma direction. Brusquement, je
disparus de mon mieux sous la couverture, dans le fond de mon traîneau.
La balle passa bien au-dessus.
Mais si j’étais restée assise, certainement la balle me tuait.
Et j’ai compris ce qui m’a valu cette délicate attention: je portais une
toque faite de queues de zibeline dont deux queues menaçaient gentiment
le ciel.
Son regard fut attiré par cette garniture d’un nouveau genre, que
balançait mollement la brise et ce nouveau Guillaume Tell en fit sa
cible.
_Morale_: Se méfier de la mode pendant la Révolution!
_28 décembre._
Cette fin d’année est plus calme. Nous le devons peut-être à toute cette
neige qui ne cesse de tomber et ensevelit la grande ville.
Mais le coût de la vie prend des proportions invraisemblables.
Il vaut quelquefois des incidents pittoresques, oserai-je dire
«amusants».
En sortant de l’hôtel de l’Europe, tout à l’heure, j’ai aperçu trois
isvotchiks qui semblaient guetter ma clientèle, prêts à me ramener chez
moi.
«--Combien, pour vous rendre à la Serguavskaïa?» demandai-je au premier.
«--15 roubles.»
Je n’ai pas répondu. La moitié de ce prix aurait été largement
suffisant.
A ce moment, le second isvotchick me fait signe et interroge:
«--Où allez-vous?
«--Serguavskaïa.
«--25 roubles, barina!» répond-il froidement.
Alors le troisième intervient, voyant que je n’ai pas fait affaire et
que je hausse les épaules. A son tour il me fait répéter l’adresse.
«--C’est 50 roubles!» dit-il.
Je m’aperçois enfin que ces hommes se moquent de moi, que tous les trois
ont fort bien entendu ma première adresse.
Je prends alors pour leur répondre l’air de quelqu’un qui est nouveau
dans le pays et qui ne connaît pas les prix:
«--J’offre 100 roubles!»
Les trois gaillards fouettent leurs montures et arrivent vers moi, déjà
prêts à se disputer entre eux.
Mais, me retournant d’un air narquois, je leur ai fait un pied de nez,
puis je me suis sauvée à toutes jambes par un passage proche, où leur
traîneau aurait été bien en peine de s’engager.
Cette leçon sera, d’ailleurs, sans effet.
Il est illusoire de vouloir donner une leçon à un Russe, même à un
cocher...
_10 janvier._
La nouvelle année n’a apporté, hélas! aucun changement à cette vie
torturante qui est menée par tout le monde ici.
Les bolcheviks tiennent toujours le pouvoir.
Avant-hier, la Constituante devait s’ouvrir.
On l’ouvrit, en effet, pendant douze heures, mais comme les bolcheviks
constatèrent qu’ils n’avaient pas la majorité, ils se retirèrent et
l’Assemblée fut dissoute.
Rien de plus simple.
Des patrouilles de gardes rouges se promènent dans les rues et sous le
moindre prétexte lâchent des coups de fusil. Tant pis pour les
victimes.
Dans mon quartier, tout à l’heure, une fusillade a été ainsi ouverte
contre des passants inoffensifs.
Une femme s’étant agenouillée pour supplier les soldats de ne pas tirer
sur des gens sans armes, elle a été abattue à coups de revolver.
Voilà l’horreur qui recommence, l’horreur de tous les jours. On ne sort
de chez soi qu’en rasant les murs. Certaines dames de l’aristocratie se
mettent des châles sur la tête, afin de ressembler à des femmes du
peuple.
A tout prix il faut éviter d’avoir l’air d’un _bourgeois_.
Et ce camouflage produit quelquefois d’étranges méprises.
C’est ainsi qu’une peu banale histoire m’est arrivée à moi-même chez
Fabergé, le grand joaillier.
Je m’y trouvais tantôt, en même temps qu’une dame âgée qui voulait
vendre une ravissante miniature persane, enrichie de diamants.
Le bijou me semblant intéressant, je m’adressai à cette dame, à la
sortie du magasin, pour lui proposer de l’acheter, si le prix était
raisonnable.
J’étais vêtue d’un manteau marron, très simple, garni d’une fourrure de
peu de valeur, avec un feutre mou bleu comme coiffure.
Évidemment je n’avais pas l’air d’une élégante susceptible d’acheter un
bijou de luxe.
La vieille dame me toisa des pieds à la tête, et comme je lui déclinais
mon nom et ma qualité:
--Allons donc! vous ne pouvez pas être Mˡˡᵉ Pax. Je l’ai vue jouer au
théâtre Michel! C’est une personne fort élégante!...
En vain tentai-je de lui prouver que c’était bien moi. La dame au bijou,
me prenant pour une cambrioleuse, s’éloigna en hâte.
_12 janvier._
Le problème de la vie se pose pour moi, à mon tour, très inquiétant.
Je ne suis pas sans argent et c’est ce qui m’a permis de garder
jusqu’ici mon train de maison, de faire face à ces quotidiennes dépenses
excessives.
Mais le plus clair de mes fonds maintenant est à la Banque, et les
bolcheviks ont décidé que l’argent en dépôt ne sortirait pas de la
Banque sans leur permission.
La règle est formelle. On a beau être Française, être artiste, il faut
en passer par où ces hommes veulent que nous passions.
Ils disent très haut que cet arrêté est la plus éloquente réponse aux
revendications du prolétariat. J’ai l’impression, moi, que c’est plutôt
un coup de force. Sous couleur de l’égalité, ils mettent la main sur
tous les dépôts d’argent, sur ce qui peut constituer encore la fortune
de ceux qui furent riches, et il n’y a pas loin de la mainmise à la
confiscation.
Je n’ai donc qu’à me conformer à la réglementation nouvelle. Il me faut,
à moi comme aux autres, une autorisation en règle, pour retirer plus de
cinq cents roubles de la banque.
Comme j’imagine qu’il doit y avoir foule au ministère pour obtenir des
autorisations de ce genre, je me résigne d’aller voir audacieusement
Lounatcharsky, commissaire des théâtres de l’État.
Peut-être voudra-t-il m’aider à sortir mes fonds de la banque.
_13 janvier._
Au comptoir des théâtres, où Lounatcharsky est commissaire, puissant
souverain, une foule attend.
Il y a du monde partout, dans les couloirs, dans les escaliers. Je suis
armée, heureusement, d’une immense patience.
Un employé me demande mon nom et l’inscrit sur une longue liste.
On doit attendre, en effet. Ici chacun passe à son tour. C’en est fini
du recours traditionnel autrefois du pourboire.
Les bolcheviks ont supprimé le pourboire, lui qui était un des rouages
essentiels de la vie russe.
Ils estiment dégradant ce moyen de corruption inventé par les bourgeois.
Ils n’ont peut-être pas, là, tout à fait tort.
S’ils s’étaient bornés, du moins, à des réformes de ce genre!
Après une heure d’attente, je suis introduite. Dans la première pièce je
dois subir un véritable interrogatoire de la part d’un secrétaire. J’ai
toute une fiche à remplir, une vraie fiche de police.
Je suis admise alors dans la pièce voisine où se tient Lounatcharsky.
C’est un homme de taille moyenne, légèrement voûté, avec un visage
maigre, sympathique, les yeux regardant bien en face.
Les cheveux châtains sont négligemment rejetés en arrière. Une petite
barbiche soyeuse affine le visage. Il est à remarquer, d’ailleurs, que
la plupart des bolcheviks portent la barbiche.
Je ne croyais pas cet homme ainsi, à la vérité... Machinalement on
imagine avec des figures terribles ces personnages de la révolution, qui
est terrible par tant de côtés.
Affablement, Lounatcharsky me demande le motif de ma visite. Je le lui
expose et il l’approuve.
A sa secrétaire, Mᵐᵉ Kamenieva, il fait rédiger tout de suite une
demande pour le ministère des finances. Hélas! je vais avoir affaire à
la bureaucratie bolcheviste! Ce ne doit pas être peu de chose.
Mais je dois reconnaître que ce que je viens de voir est tout autre que
ce que je m’attendais à rencontrer. Les bureaux parmi lesquels je dois
passer en me retirant sont pleins de gens qui visiblement travaillent,
d’un travail qui est certainement organisé, méthodique.
Y a-t-il donc,--dans ce parti nouveau, effrayant pour tant de raisons et
dont la violence est, ce qui semble, le seul argument, dans ce parti
qui, à tant de gens, semble incohérent, fait de coups de force, de
cruautés, d’infamies même,--des têtes qui, cependant, dirigent,
organisent, administrent!...
_13 janvier._
Munie de ma demande d’autorisation pour retirer mes fonds, je me rends à
la Banque d’État, dans l’espoir de voir le ministre des finances.
Le mieux est de m’adresser à lui, directement.
Pourquoi pas?
J’ai l’impression que toute cette bureaucratie bolcheviste doit, à cette
époque surtout, être un enlisement.
D’un trait de plume, le ministre, lui au moins, me donnera satisfaction.
Il ne peut pas, il ne doit pas refuser cela à une Française. Mon nom,
certainement, ne lui est pas étranger.
A la grille, des soldats m’arrêtent. Je dois, à travers les barreaux,
montrer mon papier, qui porte le sceau bolchevik. On me laisse alors
pénétrer dans la cour, d’où je gagne l’entrée principale.
Hélas! il y a là une foule inimaginable dans tous les coins. Venue tout
entière dans le même but, obtenir la permission de retirer les fonds, ou
tout au moins une partie des fonds qui sont en dépôt. Les dépenses
nécessaires à la vie sont si formidables que ce problème est impérieux
pour tout le monde.
Je me trouve prise dans le remous et, je ne sais pourquoi, je suis
saisie de l’idée fixe que si un incendie se déclarait, si une panique,
pour quelque raison, se produisait, nous serions tous étouffés.
Je monte à grand’peine à l’étage supérieur, moins encombré de monde, le
«bel étage», comme l’appellent les gardes rouges de service.
C’est là, en effet, que se trouvent les autorités. Des couloirs. Des
portes numérotées où des gens sans aménité me rabrouent.
A la fin, pourtant, un bureaucrate revêche m’apprend que Sokolnikoff ne
reçoit pas ici, mais Caterinsky Canal, 24.
Tout est à recommencer...
Je m’obstine pourtant, et en hâte je vais à cette adresse. Le 24 est une
maison de rapport, banale, qui ne ressemble en rien à un ministère.
Aucun faste. Aucun luxe. Au premier étage, des bureaux, où une quinzaine
de personnes attendent.
C’est une des grandes nouveautés du bolchevisme, que leurs chefs doivent
être à la disposition du peuple, accessibles à tous, recevant tous ceux
qui veulent les voir, et cela sans recommandation d’aucune sorte.
Il me suffit d’écrire mon nom sur une feuille.
Après une demi-heure d’attente, je suis appelée en même temps que quatre
messieurs.
Le secrétaire qui m’introduit a une figure extrêmement déplaisante, le
vrai type du nègre blanc. Il ne baragouine le français que péniblement.
Je m’avance, un peu hésitante. Je me rends mal compte. C’est absurde,
mais ce milieu, nouveau pour moi, me produit un malaise indéfinissable.
J’aurais envie de m’enfuir, comme si des dangers m’entouraient, comme si
j’étais en pays ennemi. Il ne doit pas être plus désagréable de se
trouver brusquement au milieu d’Allemands.
Il faut m’obstiner pourtant, aller jusqu’au bout de la démarche. Ma
situation pécuniaire est en jeu, si impérieuse à cette époque où tout
est hors de prix. Comment faire, comment vivre, si je n’aboutis pas?
Je me raidis. J’essaye de prendre bonne contenance et je fais quelques
pas vers une table derrière laquelle j’entrevois une haute silhouette.
L’homme est debout, la main dans son gilet, dans une attitude qui
rappelle Napoléon...
Cet homme, qui ne m’a rien dit encore, m’impressionne de la façon la
plus désagréable, je vais pour m’asseoir dans un fauteuil vide qui se
trouve là.
«--Il ne faut pas s’asseoir!» s’exclame une voix choquée de mon
sans-gêne.
C’est le secrétaire si peu sympathique qui m’a introduite tout à
l’heure.
«--Je suis fatiguée!» dis-je, et je reste dans le fauteuil.
Mon tour arrive brusquement, plus tôt que je ne pensais, et je remets au
ministre-commissaire un papier préparé où j’ai écrit ma requête en
français.
Une voix sèche, sifflante, me pose cette question, à laquelle je suis à
cent lieues de m’attendre:
«--Parlez-vous allemand?»
Je ne perds cependant pas mon sang-froid, et simplement, je riposte:
--Je suis Française!
Mauvais début... Sokolnikoff, dédaigneux, jette un coup d’œil sur ma
demande.
Hautain, il déclare:
«--Ce que propose Lounatcharsky pour vous est impossible et contraire à
la loi. Je ne puis rien vous donner.»
Alors le sang me monte au visage. En un instant je retrouve tous mes
moyens, comme au théâtre. J’aperçois clairement l’homme qui est en face
de moi, pâle, guindé, mais très élégant, singulièrement élégant, les
mains fines, les cheveux pommadés.
Son expression est à la fois glaciale et railleuse.
Mais je ne me démonte pas pour si peu et j’éclate en protestations
véhémentes:
--Je ne suis pas une bourgeoise! Voici trois ans que je travaille dans
votre pays, que je vis parmi vous, connue, appréciée, respectée de tous.
J’ai eu confiance dans la banque. Je lui ai porté l’argent que je
possédais. Cet argent est à moi. Il est indigne de m’empêcher d’en
disposer.
Je joue la grande scène du Trois comme on dit au théâtre. Des pleurs
mouillent ma voix, des pleurs qui ne sont pas sincères, car, au fond de
moi, ce n’est pas supplier, mais insulter que je devrais.
L’homme me regarde, impassible.
D’un geste, il fait signe au secrétaire de faire approcher la personne
suivante.
Et je me retire, furieuse de ma déconvenue, en même temps qu’infiniment
désillusionnée.
Quel est donc ce singulier parti où, consécutivement, deux personnages
importants, deux chefs, à la même question posée ont répondu si
différemment?
Et j’ai comme la vision, dans ces deux hommes, du symbole émouvant de ce
bolchevisme dont l’ombre terrible se dresse, menaçante, au-dessus de la
malheureuse Russie, demain peut-être au-dessus du monde entier.
Un mélange d’idéalistes, d’apôtres même, ayant de la sincérité dans
leurs convictions, douloureux rêveurs, révoltés amers, qui souhaitent
une société refaite sur de nouvelles bases--et aussi, hélas! et
peut-être bien plus nombreux, d’hommes de violence, intelligents, mais
implacables, et tous à la solde de l’autre ennemi qu’on oublie trop ici,
dont on s’occupe à peine, en lisant avec indifférence les communiqués de
guerre:
L’Allemagne.
_6 février._
Un calme qu’on n’attendait plus, calme relatif mais qui est tout de même
un soulagement, s’est fait depuis quelques jours dans la vie de
Petrograd. Il semblait qu’on respirait mieux, que la circulation n’était
plus entravée à chaque carrefour par des bagarres. J’avais, pour ma
part, repris un peu mes occupations ordinaires, mes allées et venues,
tout en maudissant la complication considérable où m’avait mise le refus
de Sokolnikoff.
J’étais décidée à m’obstiner, à employer d’autres moyens. La cause
n’était pas perdue, puisque j’avais l’approbation de Lounatcharsky.
Mais voici qu’aujourd’hui, en coup de théâtre, circule, puis s’affirme,
se précise une décision stupéfiante prise ces jours-ci par les
bolcheviks.
La paix séparée ne sera pas signée. Mais la guerre est finie, tout
simplement. _Il n’y a plus de guerre._
L’Allemagne aurait assez mal pris cette façon de faire toute nouvelle,
et elle se serait immédiatement, en réponse, emparée de Dwinsk et de
Reval.
Les bolcheviks ne s’en soucient pas. Les Allemands peuvent entrer dans
toutes les villes qu’ils veulent. Il n’y a plus de guerre. La guerre
n’est qu’une fiction.
Quels cerveaux ont conçu cette façon inouïe, invraisemblable d’arrêter
la lutte gigantesque!
Et à quels malheurs nouveaux cette décision folle expose la Russie?
Car une question effroyable se pose, effroyable pour toute la population
de la ville, particulièrement effroyable pour nous, Français:
Les Boches ne vont-ils pas venir à Petrograd?
L’armée russe est en déroute, elle cède partout, et le grand mot d’ordre
des bolcheviks auprès des malheureux soldats qui encombrent les routes
du retour est:
«Du pain et la paix!»
Derrière cette ruée de soldats qui ne se battent plus monte l’armée
allemande, sans doute innombrable, bien organisée.
Alors! Alors! où allons-nous?
Tout le monde a faim ici. Pour deux jours, chacun a droit à un infime
petit morceau de pain, qui, naturellement, est dévoré le premier jour.
Et quel pain! noir, gluant, collant!
Devant les boutiques, partout, de longues files de gens glacés de froid
s’alignent, dans l’attente de la pitoyable pitance, désireux d’être
servis les premiers, car il n’y a jamais assez de quoi servir tout le
monde.
Et pourtant, tout à l’heure, je viens de dîner très confortablement dans
un restaurant à la mode, ouvert comme tant d’autres encore. Évidemment,
la note a été salée, mais on n’a manqué de rien. Cuisine excellente,
avec un chef français. Vins de France. Luxe ordinaire. Toilettes
somptueuses.
Parmi les convives, on m’a montré des nouveaux riches. Il ne faut pas
insister sur l’origine de leur richesse. Ils jouissaient lourdement de
leur argent et s’offraient des repas extraordinaires.
Je regardais ces physionomies grossières, pénibles, défiantes...
Plusieurs de ces gens étaient des bolchevistes notoires, qui, à leur
tour, voulaient vivre la grande vie.
_8 février._
Dans les grands immeubles, des coopératives essayent de s’organiser. On
veut vivre. On veut vivre quand même et on dépensera jusqu’au dernier
kopek pour tenir jusqu’à la dernière limite.
Ceux qui le peuvent continuent à dîner chez Contant, le seul restaurant
resté ouvert. Le repas, comprenant deux plats sans dessert, se paye
vingt roubles. Il en valait deux, jadis.
Les rues offrent un curieux spectacle.
Les habitants des maisons ont été invités à nettoyer la chaussée et l’on
voit d’élégantes dames, enveloppées de fourrures encore somptueuses,
s’armer d’une pelle et casser la glace.
C’est le grand souci de ceux qui appartenaient, avant le bolchevisme,
aux classes dirigeantes de montrer qu’ils ne craignent pas le rude
travail.
Des hommes de la meilleure société se sont ainsi, courageusement,
transformés dans la journée en débardeurs et ils coltinent les sacs sans
fausse honte, sans aucun mystère. Le soir, ils reprennent leur vie
normale, ou ce qu’il en reste, se faisant servir par leurs domestiques,
s’ils en ont encore.
Car le problème des domestiques est devenu quelque chose d’à peu près
insoluble.
La plupart refusent de continuer à servir ou ils demandent des gages
exorbitants.
Quelques-uns réclament très haut, dans les réunions politiques, qu’on
oblige les bourgeois à prendre leur place et à les servir à leur tour.
Beaucoup se sont faits dénonciateurs et de la façon la plus ignoble. Ce
sont surtout des domestiques renvoyés, même il y a longtemps, et qui se
vengent.
Le bolchevisme, en effet, a ceci de pitoyable et de terrible qu’une
seule dénonciation envoyée par n’importe qui, jamais contrôlée, suffit
pour qu’une bande rouge, immédiatement, vienne mettre tout à sac.
Il n’y a, en faveur de ce qui est qualifié «bourgeois», nulle indulgence
possible, même si l’on sait--ce qui est exact--qu’ils donnent
continuellement de larges aumônes aux multiples quêtes.
«Tout ce monde-là doit mourir!» aurait dit Trotsky, et ce mot est sans
cesse répété comme un mot d’ordre.
Un autre mot de lui encore est redit:
«Nous avons une âme de fer.»
C’est la vérité. A part quelques-uns qui gardent un certain calme,
encore, mystiques épris de rêves de communisme intégral, de partages des
biens, théoriciens qui savent surtout discourir, la plupart des
bolcheviks sont des hommes terriblement pratiques, juifs presque tous,
mêlant à la réalisation par la violence des plus implacables théories un
souci d’égoïsme qui n’est pas sans profits.
Cela ne veut pas dire qu’ils manquent de sincérité. Beaucoup d’entre eux
ont souffert sous l’ancien régime, souffert de l’autocratie des gens de
la cour, de l’autocratie militaire, de l’autocratie des bureaux.
Ils ne l’ont pas pardonné et c’est sans pitié, maintenant, qu’ils voient
souffrir et qu’ils bousculent au passage le vieux général qui, avec ses
deux petits-enfants, est réduit par la misère à vendre des menus objets.
Quantité de personnes du meilleur monde, hier très riches, aujourd’hui
ruinées, se sont résignées ainsi à vendre humblement dans la rue, aux
passants, surtout des journaux. C’est encore ce qui se vend le moins
mal.
Je connais ainsi toute une famille, la famille d’un général, composée de
cinq grandes jeunes filles, qui, chaque soir, descend sur le Newsky
vendre des journaux, afin de pouvoir dîner.
Tout autour de l’hôtel de l’Europe, dernière maison de luxe pour les
gens qui ont encore un peu d’argent à dépenser, viennent se grouper,
nombreux, serrés presque les uns contre les autres, des hommes et des
femmes, désemparés, ruinés, méconnaissables dans leur détresse, qui tous
ont appartenu, avant la révolution, aux plus hautes classes de la
société et qui maintenant, pour ne pas mourir de faim, se sont faits
modestes marchands des rues.
Beaucoup ont vendu, un à un, les derniers objets de valeur qui leur
restaient. Puis, n’ayant plus rien, ils se sont mis à débiter de menus
bibelots, des allumettes, des cigarettes, des petits miroirs.
Ce marché en plein vent, en pleine place est devenu célèbre et il est
assez achalandé.
On y vient par pitié, pour essayer de soulager un peu ces misères
particulièrement lamentables.
On y vient aussi par vengeance, pour voir souffrir ceux qui furent si
longtemps au haut de l’échelle sociale et se trouvent aujourd’hui si
bas.
Mais chaque fois que je passe devant ces groupes, de jour en jour plus
nombreux, de ces petits marchands qui portent tous les noms les plus
illustres de la Russie, je suis frappée par la résignation, par
l’expression apathique de ces visages.
Il semble que la souffrance physique et morale ait aboli en eux tout
sentiment de fierté.
Même j’ai vu une jeune fille, au nom très connu dans Petrograd, dépenser
les vingt roubles qu’elle avait gagnés péniblement à vendre dans la
neige, des paquets de cigarettes pour s’acheter une boîte de poudre de
riz!
Ce trait caractérise bien l’inconscience de la race slave.
_10 février._
Hier soir a eu lieu la première représentation du _Passant_; j’ai joué
Sylvia et j’ai été ravie de constater que la salle était pleine.