qui n’a qu’une souffrance morale, celle de la guerre, dont le théâtre
n’est pas loin, il n’y a pas cette insouciance féminine, et, à part
quelques exceptions, je vois mal des femmes de fonctionnaires ou
d’hommes politiques aussi absorbées par les soins de la coquetterie.
A Petrograd, en ce moment, alors qu’on se mitraille dans certains
quartiers, des élégantes se font torturer les cheveux deux fois par
jour, et on m’a cité, hier, le cas d’une coquette qui continue à se
faire coiffer par un coiffeur même pour dormir.
Si j’ai, pour une fois, cédé à la contagion de vouloir me faire belle,
j’ai l’excuse d’aller tout à l’heure applaudir la représentation
française que donnent mes camarades.
Une dernière fois, je veux m’assurer que rien n’est changé à cette
représentation.
Mais c’est fou de téléphoner, m’affirme-t-on. Les émeutiers ont pris,
perdu et repris l’hôtel où sont installés tous les services centraux des
postes et des téléphones.
A ma stupeur, la communication m’est donnée tout de suite, même sur un
ton d’amabilité auquel on n’est pas habitué.
En cette extraordinaire révolution, un tel service peut changer de
maître, et de vive force.
Cela n’a aucune espèce d’importance pour les demoiselles du téléphone.
...Mais que s’est-il donc passé de nouveau?
En arrivant sur la place Michel, une déception m’attend. Tout est noir.
On ne joue pas ce soir.
Mesure de prudence, à ce qu’il paraît.
Désillusion!
Je prends le démocratique tramway, qui, lui aussi, comme le téléphone,
fonctionne toujours. Il me dépose chez moi.
Un Français me prête le journal l’_Entente_. J’y lis que Kerensky a
rallié plusieurs régiments, qu’il marche sur Petrograd et serait à
vingt kilomètres seulement de la ville.
Déjà on entend, en effet, une sourde canonnade.
Allons-nous être bombardés dans nos maisons par l’artillerie russe?
_5 novembre._
Ayant appris par téléphone que si le théâtre Michel n’a pas joué hier
soir, la répétition coutumière se poursuivrait cependant cet après-midi,
je me suis mise en route tout de suite.
Cette existence de comédienne quand même, au milieu de la tourmente
révolutionnaire, est vraiment singulière, et je crois qu’il n’y a pas
beaucoup de mes camarades françaises qui se sont trouvées en pareille
situation.
Il faut avoir l’amour du métier vraiment bien ancré dans l’âme pour
aller jusqu’au bout de sa tâche... Vraiment je n’ai jamais été plus
fière qu’aujourd’hui d’être comédienne.
Ma voiture ayant été réquisitionnée pour tout de bon,--c’était
fatal,--je n’ai plus que le moyen du tramway.
Au début du trajet, tout semble calme; mais en arrivant sur le pont de
Cirque, brusquement une fusillade crépite. Tout le monde veut descendre
pour essayer de se garer. Tout le monde pousse des cris. Un officier
italien me dit de me coucher, et, voyant mon hésitation, me jette à
terre, d’autorité. Tout le monde suit cet exemple...
L’instant est tragique. On ne sait que faire au juste.
«--Arrêtez-vous!» gémissent les uns.
«--Marchez quand même!» hurlent les autres.
La fusillade semble dirigée sur nous. Des balles passent, du moins,
au-dessus de nos têtes.
Le watmann lance le tramway à pleine vitesse et nous passons comme un
bolide au milieu des coups de feu.
Les vitres se brisent et nous couvrent d’éclats.
Une dame, à côté de moi, est couverte de sang. Mais elle ne crie pas, ne
se plaint pas.
Cette course folle du tramway, nous le sentons, pourrait être le salut.
Que se passe-t-il au juste? Impossible de rien distinguer, dans la
rapidité de cette fuite d’un genre nouveau, peu ordinaire vraiment.
J’ai entendu des clameurs, cru voir des gens qui couraient, distingué,
un moment, une mitrailleuse, avec des hommes autour.
Le tramway s’arrête enfin devant l’hôtel de l’Europe. On entend tirer de
tous côtés. Je me réfugie, au hasard, sous une porte.
Mais j’arrive au but. La place Michel n’est pas loin, et avec elle, le
théâtre.
Je prends mon élan et tout d’une traite j’arrive essoufflée,
défaillante, à la chère maison.
Vraiment j’ai quelque mérite de venir répéter dans ces conditions!
Je ne suis pas seule, d’ailleurs. Une camarade venue d’un autre quartier
à passé par le même genre de péripéties. On a tiré sur elle quand elle a
traversé la Morskaïa. La pauvre petite est livide.
Va-t-on répéter dans ces conditions?
Est-on en nombre suffisant?
Mais oui, tout le monde est à son poste.
On se regarde, très émus, un peu pâles. Mais contents, bien contents
d’être là, d’avoir montré que les comédiens français avaient du cran.
«--L’amour de l’art!» murmure quelqu’un.
«--Et de la France!» fait une autre voix.
C’est que chacun a la même pensée.
Quoi qu’il arrive, quelle que soit l’intensité de la lutte, il faut
absolument que le théâtre français, où l’on joue en français, continue
ses représentations, jusqu’au bout.
* * * * *
Nous commençons à répéter, mais bientôt le régisseur accourt. Il pense
qu’il est plus prudent de rentrer chacun chez soi, car on attend, à cinq
heures, les troupes amenées par Kerensky, et il y aura certainement des
batailles dans les rues.
Je me hâte vers l’hôtel de l’Europe, où je sais trouver des amis. Je
demande à l’un d’eux de m’accompagner. Nous prenons par le Newsky, afin
d’éviter l’Ingenieurnaïa, où l’on dit qu’il se passe de terribles
choses.
Cet ami m’explique les raisons qui ont motivé tout à l’heure cette
fusillade, à laquelle j’ai échappé. Ce sont les bolcheviks qui ont
attaqué l’école des Cadets. Ils ont massacré les élèves. Ces malheureux
jeunes gens, sans armes, n’ont pu opposer aucune résistance. Le tramway
passa au moment précis de l’attaque.
Dans cet extraordinaire pays, toutes ces violences--si sanglantes
pourtant, comme dans ce cas--se commettent, non dans de grands
mouvements de foule, mais on pourrait dire par petits paquets.
Il suffit de deux ou trois cents manifestants armés et décidés. Ils
attaquent un point, dans la ville. L’attaque se déroule, sans que
personne intervienne; pas de badauds, comme il y en aurait tout de
suite, et par milliers, à Paris. L’apathie russe fait que les gens au
contraire, sachant que l’on tue et que l’on pille à proximité, se
barricadent chez eux.
Et l’émeute reste limitée au point voulu.
Une fois le pillage terminé, une fois les meurtres accomplis, les
misérables se dispersent ou repartent, groupés, en vociférant.
Mais en dehors du lieu attaqué, la vie n’a pas été troublée, la vie
continue, presque normale, les tramways circulent, les enfants jouent
sur les promenades, les acheteurs vont dans les magasins, comme si rien
ne s’était passé.
Et cela fait que, si même on s’est trouvé en danger à quelque moment,
par suite des circonstances ou d’un malencontreux passage justement en
un endroit attaqué, ainsi qu’il m’arriva de le faire tout à l’heure, on
garde--une fois le danger passé--une curieuse sérénité.
Sur le moment, l’impression a été terrible, mais à voir la vie reprendre
ainsi tout autour, l’horreur s’estompe vite.
J’éprouverais presque, maintenant que je suis sortie indemne de ce péril
où je m’étais aventurée, une certaine satisfaction à avoir connu cet
instant-là.
Je me rappelle que, tandis que j’étais couchée à terre, ma grande
préoccupation était de préserver les oreilles du petit tigre d’ivoire de
mon en-cas.
L’ami à qui je raconte cette impression me dit que c’est là une forme
bien connue de l’émotion. Il ajoute même «de la peur»: on attache sa
pensée à des choses infimes, au moment même le plus dangereux.
Et je proteste en riant:
«--Moi, j’appelle cela, au contraire, du sang-froid!»
Le long du chemin nous croisons la garde rouge.
Ah! le grand mot! Le mot solennel!
En réalité, c’est un mélange pénible de gens de toutes sortes, venus on
ne sait trop d’où, vêtus surtout de costumes très sales et qui se
plaisent à tirer des coups de fusil, au hasard, pour faire du bruit. Ils
marchent par groupes de quarante à cinquante, sans ordre, en parlant
très fort.
Ils ne sont pas impressionnants. Ils sont pitoyables et l’on a grand
soin de les éviter.
Maintenant que je suis sortie de la zone dangereuse, je remercie mon
cavalier et je prends un «isvotchik» (fiacre), car les moyens de
transport ordinaires se trouvent encore, offrant leurs services à deux
pas de l’émeute.
Excellente affaire, d’ailleurs pour eux, car on ne pense pas à
marchander.
«--Quel prix?»
L’isvotchik m’a jeté un prix. J’ai fait un signe de la tête et à
l’arrivée j’ai payé, machinalement, sans réfléchir au chiffre
inaccoutumé, excessif, de ces quelques minutes de transport pour
rentrer chez moi.
J’ai, d’ailleurs, du mal à arriver jusqu’à ma demeure. Une longue file
de chariots passe, chargés de caisses de munitions et menés par la garde
rouge. Je me fais toute petite sous la capote relevée, car il pleut. Les
chariots s’éloignent.
Mon portier me prévient que dorénavant ma porte sera fermée après six
heures, qu’il faudra passer par les communs et remettre au soldat de
faction--la maison étant considérée comme suspecte et devant être
gardée--un papier prouvant que je suis locataire.
Il est donc impossible de recevoir aucune visite après six heures du
soir.
C’est charmant.
On attend toujours Kerensky, qui aurait rallié les cosaques.
_12 novembre._
Ce matin, j’étais près de ma fenêtre à terminer ma toilette. Je
profitais de cette clarté pour me regarder dans un miroir.
Le soleil brillait, à ce moment, et sans doute un rayon est venu
illuminer la glace, donnant au soldat de la garde rouge de service
devant la maison l’illusion d’un rapide éclair.
Cette brute, immédiatement, a lâché un coup de fusil dans ma direction.
La balle a dû se perdre dans la muraille.
Mais ce sont là de fort désagréables impressions.
Je ne m’en suis pas troublée outre mesure et j’ai continué ma toilette,
en m’écartant seulement de la fenêtre dangereuse.
Le soldat avait repris sa faction sans davantage s’occuper de moi. Cet
imbécile aura pris le reflet du soleil dans la glace pour l’éclair d’un
coup de feu.
J’ai les nerfs bien agacés.
_16 novembre._
Je me suis risquée à sortir un peu.
Cette vie est trop étouffante. A moins d’être clouée au lit par la
maladie, on ne peut demeurer plus d’un jour dans un appartement
complètement clos, qui ne reçoit l’air que par un minuscule vasistas
qu’on n’entr’ouvre qu’avec crainte. Il fait si froid et si humide.
Les nouvelles sont mauvaises.
La guerre civile fait rage, Moscou est encore plus éprouvé, à ce qu’il
paraît, que Petrograd.
On dit qu’il y a des tranchées dans la ville et que l’admirable Kremlin
est bombardé, parce que des partisans de l’ancien gouvernement s’y sont
réfugiés.
Les révolutionnaires se seraient emparés du dépôt d’alcool, et la foule,
enivrée, n’ayant plus de frein, envahit les maisons du voisinage pour
les piller.
Un ami, qui est arrivé à prendre le train et à s’échapper de Moscou, me
raconta qu’avant-hier au soir, vers dix heures, la garde rouge est
arrivée chez lui. Il avait un portefeuille renfermant 30,000 roubles
qu’il eut la présence d’esprit de lancer dans son lustre. Ce lustre
était en forme de coupe.
Il s’est avancé vers les soldats et leur a dit:
«--Qu’attendez-vous pour sortir, maintenant que vous m’avez tout pris?»
L’étonnement s’est d’abord peint sur leurs visages, puis ils se sont
regardés avec défiance, se demandant si, par hasard, certains d’entre
eux ne seraient pas déjà venus sans en rien dire aux autres.
Enfin ils se sont décidés à faire demi-tour et ils ont été piller dans
le voisinage une autre maison.
La maison d’une Française.
Alors notre qualité de Française n’est plus respectée!
On nous a pourtant, au consulat, donné, pour notre sauvegarde, des
papiers spéciaux indiquant notre nationalité et que nous devons coller
sur nos portes.
Ces misérables vont-ils cesser de respecter les étrangers?
La Française qu’ils viennent ainsi de piller, et de fond en comble,
raconte cet ami, était loin d’être riche. Ils lui ont tout pris, même un
petit médaillon en or qui renfermait les cheveux et le portrait de sa
fille morte. Elle eut beau les supplier. Rien n’y a fait.
La malheureuse ne connaissait pas le seul moyen à employer; elle ne le
pouvait pas.
Ce moyen consiste à racheter, au voleur, l’objet qu’il vient de vous
soustraire.
On lit dans les journaux que les théâtres et les cinémas vont fermer par
manque de lumière.
Heureusement que le théâtre Michel produit lui-même son électricité.
Je me risque jusqu’à la chère maison. Les rues sont plus tranquilles.
Daumerie, notre régisseur, est admirable de calme. Il veut que, même au
milieu de cette tourmente, nous continuions à répéter. C’est tragique.
Pourvu que les bolcheviks nous laissent jouer!
Jusqu’ici ils n’ont pas montré, vis-à-vis de la troupe française, des
sentiments hostiles. Au contraire. Mais quelque jour ne trouveront-ils
pas qu’il y a trop de «bourgeois» parmi ces spectateurs?
Et puis, vraiment, on ne se sent guère l’esprit à jouer des fictions au
théâtre, lorsqu’une tragédie pareille se déroule réellement à côté,
souvent même sous nos yeux.
Il y a des moments où je me dis qu’il faut regarder le danger bien en
face et pas avec cette sorte de désinvolture que nous nous efforçons
d’avoir sous prétexte d’énergie, sous prétexte d’attitude crâne, bien
française.
Ce serait terrible de se faire assassiner bêtement par une de ces
brutes. Il y a des précautions indispensables qu’il serait insensé de ne
pas prendre.
Il faut passer le plus inaperçu possible.
Plus que jamais je ne sortirai qu’avec un vieux chapeau, un manteau de
drap très sombre dont je rentre à l’intérieur le col de fourrure. Tant
pis si j’ai froid aux oreilles.
J’ai des bottines très usagées dont j’avais fait cadeau à ma femme de
chambre et que je lui ai reprises pour la circonstance.
Je ne tiens pas du tout à être invectivée par ces brutes de la garde
rouge, qui me feraient un mauvais parti et ne se gêneraient pas, si mes
vêtements leur semblent trop somptueux, pour me déshabiller en pleine
rue.
C’est ce qui est arrivé à plusieurs personnes dont on me conte la triste
aventure avec des précisions qui ne laissent aucun doute.
On a même déjà donné un nom à ces bandits qui s’acharnent spécialement
sur les «toilettes» des passantes. Ces «Houlligan», comme on les
appelle, travaillent pour leurs aimables compagnes, qui apprécient fort
surtout les fines chaussures. Il est vrai qu’une paire coûte trois cents
roubles.
On m’a cité aussi un vieux monsieur qui, ayant la terreur des
bolcheviks, passe ses journées... au bain public, certain que là ils ne
viendront pas le chercher.
_7 décembre._
Les jours d’angoisse continuent... on vit claustré dans l’appartement
aux fenêtres murées. L’électricité, par bonheur, fonctionne, du moins à
certaines heures.
De temps en temps il faut absolument prendre l’air, pour échapper à cet
étouffement, à cette tombe, et l’on se risque à des promenades, qui
permettent d’obtenir quelques nouvelles.
Hier, je me suis décidée, comme les dernières journées avaient été un
peu plus calmes, à accepter à dîner cher de bons amis qui habitent tout
près du Palais d’Hiver.
«--Imprudence! avaient dit les gens autour de moi. Les caves du Palais
d’Hiver sont trop tentantes. Leur pillage est imminent.»
Mais je suis obstinée. Advienne que pourra! Voilà plusieurs mois que je
vis au milieu de continuels dangers.
Je me suis donc risquée chez mes amis. A la vérité, ils ne m’attendaient
pas, cette menace du pillage s’étant confirmée. Les bolcheviks ne savent
pas tenir secrets leurs projets. Ils les organisent sans mystère. On
dirait presque qu’ils en font bravade.
Et ce qui était annoncé arriva au moment même où nous étions à table.
Par une fenêtre qui permettait de voir ce qui se passait au Palais
d’Hiver, fenêtre que notre curiosité débarrassa de tout ce qui la
bouchait, nous regardions l’affreuse scène. Les bolcheviks seraient trop
occupés à leur sinistre besogne pour se soucier des fenêtres des autres
maisons et des gens qui, dans l’ombre, pourraient les voir. Nous avions,
bien entendu, éteint toute lumière.
Distinctement nous avons aperçu des soldats qui s’introduisaient dans
les sous-sols où étaient les réserves des vins.
Ce fut un pillage en règle, mais sans désordre, avec une organisation
visible.
Mais bientôt quelque chose de plus honteux encore s’organisa: un marché.
Ne fallait-il pas monnayer toutes ces bouteilles volées et les monnayer
immédiatement?
C’était sans doute pour cela que les misérables avaient tant annoncé que
ces caves du Palais seraient pillées.
Alors qu’ordinairement, en pareilles circonstances, les gens, craignant
les mauvais coups, et par une apathie naturelle, restent tapis chez eux,
bien cachés, cette fois, au contraire, des groupes se formèrent,
approchant des bolcheviks qui, dehors, avaient entassé leur butin.
C’étaient des acheteurs, guettant l’occasion, le bon vin à bas prix. Car
ces pillards allaient liquider en hâte leur marchandise.
Et ce fut lamentable de voir bientôt toute une longue file de gens qui
achetaient. Mes amis me montrèrent parmi eux des domestiques du
voisinage qui, à vil prix, faisaient l’acquisition de bouteilles de
champagne et de xérès, sur l’ordre de leurs maîtres probablement.
Et cette scène m’a semblé lugubrement symbolique de toute la déchéance
de ce peuple russe.
Mais, vers neuf heures, sont arrivées des autos-mitrailleuses. Alors
tous les pillards, comme tous les acheteurs, ont cherché à fuir,
laissant là les marchandises. De tous côtés des coups de feu ont
retenti. Des gens criaient.
Un long moment après, les autos-mitrailleuses n’étaient plus là. Les
bouteilles non plus.
Des ombres seulement allaient et venaient encore vers les caves, mais
elles paraissaient emporter des corps.
Étaient-ce des pillards tombés sur place ivres-morts ou des victimes?
Ces ombres étaient sinistres dans la nuit grise.
La fusillade, d’ailleurs, s’était calmée. Il était onze heures.
Alors j’ai gagné la sortie par l’escalier de service qui donne sur le
canal de la Moika. Il y avait un brouillard épais, ce qui est rare à
Petrograd, un brouillard qui brusquement devint très dense.
On ne voyait pas à deux pas devant soi.
Et c’était un enveloppement nocturne singulier, après tout ce tumulte.
De lointains coups de feu, très lointains, troublaient le silence de la
nuit. La neige étouffait tous les bruits.
On se serait cru dans une ville morte.
_10 décembre._
Un incident bien inattendu, vraiment, vient de se produire chez moi.
Il aurait pu être tragique. Il a été simplement ridicule, et le mieux
est d’en rire, en ce temps où nous ne savons plus guère ce que c’est que
de rire.
A onze heures du soir, un coup de sonnette à ma porte. Onze heures du
soir est une heure assez raisonnable, à Petrograd, même en ce moment.
Tant qu’il n’est pas une heure du matin, on ne doit pas être surpris par
un coup de sonnette.
Deux hommes se sont présentés. Je dirai presque deux messieurs. Ils
étaient à peu près convenablement nippés et avaient un air solennel.
Ces gens venaient... demander le vote de mes domestiques, car la
Constituante s’ouvre jeudi et les bolcheviks s’efforcent de réunir le
plus de voix possible.
Je me suis précipitée à la cuisine et j’ai adjuré mes domestiques de
s’abstenir, essayant de leur démontrer tout le mal qui peut suivre si le
parti bolchevik l’emporte vraiment, s’il prend des allures officielles,
autres que celles de bandes de pillards et d’insurgés.
Rien n’y a fait. Mes domestiques hochaient la tête, mal convaincus par
mes instances.
L’une d’elles a dit:
«--Les bolcheviks arriveront peut-être à sortir la Russie de cette
impasse.»
--Mais non, malheureuse! ai-je répondu.
Et trouvant l’argument souverain, celui qui pouvait décider cette âme
simple, j’ai ajouté:
«--Les bolcheviks viendront vous prendre toutes vos provisions.»
Alors elles ont refusé de voter et les deux émissaires sont repartis
bredouilles.
Toucher à la bourse d’un Russe, c’est peu.
Prendre ses provisions, c’est tout...
_12 décembre._
Ce matin, à partir de midi, grande agitation dans ma rue. (J’habite la
Serguevs-Kaïa.) C’est la voie par laquelle on se rend au Palais de
Tauride où doit s’ouvrir la Constituante.
Et je vois défiler sous mes fenêtres une foule considérable portant des
étendards sur lesquels on peut lire:
«Vive la Constituante!»
Le côté spécial de cette manifestation, c’est qu’au contraire des
manifestations habituelles, elle est uniquement composée de gens bien
habillés. Il en est même qui portent de riches pelisses et de beaux
manteaux de fourrure.
Ce sont les bourjoui (bourgeois) qui se rendent à la Douma, afin
d’obtenir l’ouverture de la Constituante et la suppression des
bolcheviks.
Un tel défilé ne manque pas d’une certaine grandeur, en des heures
pareilles.
On voit, en effet, à quelques mètres de la foule des mitrailleuses
menaçantes.
Il y a parmi ces manifestants des jeunes filles, des étudiantes, des
vieillards qui passent fort tranquillement.
Ne va-t-il pas tout à l’heure y avoir quelque atroce carnage dans les
rangs de ces gens paisibles?
Malgré l’assurance de ceux qui gouvernent et qui disent très haut
laisser libres toutes les manifestations quelles qu’elles soient, on
peut se demander si celle-ci ne va pas se heurter contre quelque bande
d’insurgés venus du peuple et si, tout à l’heure, ces mitrailleuses ne
vont pas, au hasard, cracher la mort!
Mais le fatalisme russe est étonnant.
On dirait que personne ici ne pense à la mort, qui, cependant, est
partout...
C’est l’apathie, la résignation, l’insouciance slave.
_15 décembre._
Ils recommencent à piller les caves. Toutes y passeront.
Depuis qu’ils ont goûté au xérès et au champagne du Palais d’Hiver,
depuis qu’ils ont vendu les bouteilles ce qu’ils ont voulu, le pillage
des caves est devenu la hantise des bolcheviks.
Il ne s’agit plus de politique, de communisme social, de reprise des
terres. La seule chose qui les intéresse, c’est le vin, le champagne
surtout, et immanquablement des scènes ignobles d’ivresse suivent ces
violences.
Un incendie s’est déclaré hier à la grande usine Petrof et l’on raconte
que, malgré la mitrailleuse placée là pour empêcher de dévaliser les
caves, les bolcheviks se sont précipités quand même à l’assaut des
bouteilles pleines.
Et dans les rues voisines, immédiatement, le pitoyable trafic a
recommencé.
Le champagne russe, paraît-il, vaut 8 roubles, le vin 6 roubles.
Et c’est pour gagner quelques roubles ainsi que des hommes, des soldats
qui ont cependant vu, pour la plupart, les terribles batailles du début
de la grande guerre, risquent, non pas leur honneur, qui n’est plus en
jeu, mais une balle de revolver ou de mitrailleuse.
Tragique, particulièrement, est l’histoire de cette usine Petrof.
Mᵐᵉ Petrof, en mourant, l’avait léguée à ses enfants. Mais elle avait
aussi légué tous ses meubles, ses bibelots, son argenterie à ses
serviteurs, qui, à la vente de ces meubles, touchèrent plus d’un
million, presque une richesse pour ces humbles.
Ils sont donc à leur aise aujourd’hui, tandis que leurs maîtres, les
enfants de Mᵐᵉ Petrof, qui avaient hérité de l’usine, ne possèdent plus
rien, l’usine étant brûlée.
Cet exemple est typique. Le testament de Mᵐᵉ Petrof avait été un beau
geste de partage, la distribution d’une grosse somme en récompense aux
serviteurs modestes.
Ce nom aurait dû être, entre tous, respecté par ceux qui se vantent d’un
idéal communiste, qui demandent que les grosses fortunes soient
partagées par la force.
Celle-ci, d’elle-même, est allée au-devant du partage.
Mais c’est justement à ce nom que ces misérables, ces fous se sont
attaqués. C’est l’usine Petrof qu’ils ont incendiée une des premières.
Pauvre Pays!
_20 décembre._
La vie est toute désorganisée et il ne faut s’étonner de rien. Lydia
vient de trouver, perdu dans le dédale des escaliers de service, un
colonel français, de mes amis, qui, sur le point de rentrer à Paris,
voulait me dire adieu. En effet, après 6 heures, la grande entrée est
fermée, par crainte des pillards et des rôdeurs.
Non seulement les bolcheviks sont à craindre, mais aussi des individus
louches, opérant pour leur compte et qui se donnent des allures de
bolcheviks pour essayer d’en imposer.