PAULETTE PAX
_du Théâtre Michel de Petrograd_
JOURNAL
d’une
Comédienne Française
sous la
Terreur Bolchevik
[Illustration]
JOURNAL
D’UNE COMÉDIENNE FRANÇAISE
SOUS LA TERREUR BOLCHEVIK
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires
sur papier pur fil Lafuma, marqués A à J, non
mis dans le commerce
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Nº
PAULETTE PAX
DU THÉATRE MICHEL, DE PETROGRAD
JOURNAL
D’UNE
Comédienne Française
Sous la Terreur Bolchevik
1917-1918
[Illustration]
PARIS (VIᵉ)
L’ÉDITION
4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXIX
_Aux pauvres et aux riches,_
_aux heureux et aux malheureux._
Ces pages sincères furent écrites au jour le jour, sous l’impression des
heures écoulées, heures tragiques pour la plupart.
Je n’ai raconté que ce que j’ai vu. Je l’ai raconté tout simplement,
avec mon angoisse, et avec mon cœur.
En pleine tourmente de la révolution bolchevik, avec quelques autres,
nous avons fait ce que nous pouvions, ce que nous devions, pour notre
cher pays.
Et je suis heureuse de pouvoir parler un peu de ces choses, que l’on n’a
pas dites.
PAULETTE PAX.
UNE COMÉDIENNE FRANÇAISE SOUS LA TERREUR BOLCHEVIK
PREMIÈRE PARTIE
_30 décembre 1916._
A l’issue de la représentation du _Roi_, au théâtre Michel, le grand-duc
Dimitri, cousin de l’empereur, fils du grand-duc Paul, a tenu à se faire
présenter les artistes.
Il s’est montré spécialement aimable à mon égard:
«--Quelle jolie robe vous avez, mademoiselle! a-t-il daigné me déclarer.
N’est-elle pas faite à la machine?»
Pour l’honneur du commerce français, j’ai répondu, avec une belle
révérence de cour, que la robe était entièrement faite à la main.
Mes camarades sont ravies de la présentation à cette Altesse impériale
qui est célèbre à la cour, mais que l’on voit trop rarement aux
représentations françaises. Nous sommes en pleine saison des
grands-ducs.
Dimitri est regardé avec curiosité et sympathie. Nous admirons toutes sa
silhouette élégante, sa distinction. Il est très jeune, mais je suis
frappée de sa pâleur.
Son amabilité est réelle, mais on dirait, à voir ses yeux, que sa pensée
est ailleurs. Il s’arrête un long moment encore, pour me parler, comme
s’il y prenait un particulier plaisir. Il a fait signe aussi à Renée
Baltha, qui vient de jouer avec moi, et, brusquement, le grand-duc nous
demande:
«--Voulez-vous venir souper ce soir avec moi, toutes les deux?»
Sa voix est sèche et l’intonation me surprend.
Il ajoute:
«--Je donne à souper au Palais de marbre...»
L’invitation serait tentante. Ces soupers sont célèbres par leur luxe
inouï. La grande ballerine Karali, maîtresse de Dimitri, présidera sans
doute.
Déjà l’on nous considère, Baltha et moi, avec envie.
Tout à coup, le grand-duc ajoute, d’un ton qui est devenu grave, étrange
même:
--Ce sera un souper _historique_.
Mais, à ce moment, d’autres dames sont présentées. Nous n’avons pas eu
le temps de répondre.
Ma camarade et moi nous nous regardons, avec une même pensée
d’inquiétude.
Sur quel ton a été prononcé ce mot: _historique_?...
En ce singulier pays, il y a trop d’heures historiques.
Et puis je suis très fatiguée, ce soir.
Baltha aussi est fatiguée.
Bah! quelque fantaisie nouvelle, coûteuse, quelque orgie, comme ces
princes de la couronne savent en organiser pour distraire leur
neurasthénie!
Décidément, nous n’irons pas.
Mais nous avons un peu de curiosité, tout de même, de savoir ce qui va
se passer...
Nous l’apprendrons demain.
_31 décembre._
Est-ce possible? le bruit court que cette nuit, au Palais de marbre, en
plein souper, _historique_ en effet, le grand-duc Dimitri a tué
Raspoutine...
Raspoutine!
La mort de Raspoutine, c’est à la cour tout un effondrement, toute une
révolution...
_5 janvier 1917._
C’était exact, et Baltha et moi nous l’avons échappé belle... N’est-ce
pas de la folie d’avoir osé s’attaquer à ce grand favori de
l’impératrice, à ce personnage mystérieux qui menait ici la politique?
On dit que l’empereur a sévi, que le grand-duc assassin est exilé en
Perse.
Mais on a l’impression que dans le peuple cette fin de Raspoutine est un
soulagement immense.
Tout le monde, même au théâtre, ne parle plus que de cet assassinat.
_23 février._
Décidément, ce beau grand-duc, dont la prestance reste inoubliable en
mon souvenir, a, par son geste tragique, changé bien des choses, dans ce
singulier pays. Il règne à Petrograd une effervescence inaccoutumée. Des
pelotons de cosaques circulent. Des devantures hâtivement se ferment,
sans qu’on se rende compte exactement du danger qui menace.
Y a-t-il un danger? Le théâtre Michel joue comme à l’ordinaire. Nous
répétons même, en spectacle nouveau, l’_Idée de Françoise_. Notre petite
troupe, qui comprend Henriette Roggers, Lucienne Roger, Renée Baltha,
André Dubosc, Francen, Hasti, Colin et moi, travaille avec le même zèle.
Personne n’a de précisions sur les nouvelles; on sait seulement que, du
côté russe, la guerre ne va pas bien et que, sur le front de France, on
n’avance pas.
L’assassinat de Raspoutine changera-t-il quelque chose?
Une amie que je vais voir à l’hôtel de l’Europe me confirme mes
appréhensions. On parie de troubles sérieux et on lui a conseillé de ne
pas sortir.
_24 février._
Je suis allée au théâtre pour la répétition générale de l’_Idée de
Françoise_ et j’ai dû passer par le Newsky. Il est midi et demi. Le
calme règne. Les promeneurs se pressent nombreux, comme à l’ordinaire.
Un beau soleil fait resplendir les ors de la cathédrale de Kasan, cette
merveille. Je fais même un détour pour aller m’acheter une ombrelle.
Soudain le décor se transforme, comme sous une baguette magique... Au
lieu des paisibles promeneurs de tout à l’heure, des gens inquiets, des
femmes qui parlent à voix basse et vont aux nouvelles.
On entend une galopade qui se rapproche. Tout le monde cherche à se
garer.
Ce sont les cosaques.
Pourquoi?
Où sont les manifestants? Dans quelle direction?
La trombe des cavaliers passe, sinistre. Toute la circulation est
interrompue. Des tramways surchargés de monde encombrent l’entrée des
voies adjacentes.
Mon auto essaie de passer. Heureusement deux officiers qui,
probablement, m’ont reconnue, l’escortent jusqu’à la Kaniouchnaïa. Sans
cela je ne serais jamais arrivée.
J’arrive au théâtre Michel, quelque peu émue.
Dans ce quartier-là, il n’y a pas eu de tumulte. Les gens écoutent avec
incrédulité le récit de mes émotions.
«--Tout va s’arranger, ce n’est rien», disent-ils.
Je proteste, car ce n’est pas là mon opinion. J’ai entendu parler des
femmes. Le peuple en veut aux nouveaux riches, dont le luxe effréné est
une insulte.
Il paraît que,--tandis que le pain commence à manquer, que le bas peuple
souffre une cruelle misère, depuis que tant d’hommes sont partis à la
guerre,--trop de grands personnages ont édifié des fortunes
scandaleuses, en spéculant.
On spécule sur tout, sur les stocks de vivres, sur l’armement, sur les
fournitures militaires. Comme ce sont des hauts dignitaires pour la
plupart, ou des gens très protégés, la justice n’a pas à s’en mêler.
Hélas! la justice en Russie!... Quelle comédie!...
_25 février._
Les manifestations continuent dans les rues, dans certaines rues, du
moins. Je suis obligée sans cesse, pour circuler, de faire des détours.
On joue pourtant. Première solennelle avec les invitations d’usage. Mais
les grands-ducs ne sont pas dans leur loge. Elle est restée vide toute
la soirée.
Le public, malgré ce qui se passe, a son élégance des beaux soirs.
Bijoux à profusion. Toilettes somptueuses. Le théâtre est plein. Les
ambassadeurs sont à leurs places; on se montre sir Buchanan et M.
Paléologue. Ils sont venus, bien qu’on chuchote que la guerre, là-bas,
va mal. Mais on est si peu renseigné, au fond. Que sait-on? On se montre
des personnalités du parti des Cadets, le parti qui est derrière toutes
ces manifestations. Voici Milioukoff avec sa carrure un peu lourde, sa
figure énergique barrée d’une courte moustache grise.
Pourquoi ai-je l’impression que la pensée de tous ces gens est ailleurs?
Il me semble que personne n’applaudit, ou si peu. La pièce est cependant
charmante et nous y mettons toute notre conscience.
J’ai l’impression, surtout, que ce que nous faisons là est ridicule, que
jouer la comédie en ce moment ne rime à rien. Si on s’en allait, si on
laissait tout en plan! Que signifient ces diamants, ces épaules nues, ce
luxe, alors que, dans la rue voisine, les cosaques passent, refoulant
des hommes qui gesticulent, écrasant des femmes? Le contraste n’est-il
pas excessif?
Daumerie, notre régisseur, est nerveux. L’excellent homme n’a pourtant
guère ce défaut, à l’ordinaire. Il nous dit qu’il a entrevu l’intendant
des théâtres, Teliakowsky, qui n’a fait qu’une apparition. Ce haut
fonctionnaire, dont nous dépendons, nous fait rarement la grâce d’une
visite. C’est le type du bureaucrate de cour, inutile et prétentieux.
Les pièces sérieuses ne l’intéressent pas. Il ne s’intéresse qu’aux
vaudevilles.
Fugitives impressions. Le métier nous reprend. La pièce s’achève dans un
bon mouvement, jouée serré.
Déjà en me rhabillant, je me sens davantage d’aplomb.
Le gouvernement va prendre des mesures. Il est impossible qu’il montre
une faiblesse, qui serait dangereuse.
_26 février._
On se bat toujours sur le Newsky et près de la gare Nicolas. Les
blessés, affirme-t-on, sont plusieurs centaines. Qu’est-ce que tout cela
va devenir?
La foule demande _du pain_.
Et, dans cette foule, des voix aussi, des voix nombreuses, demandent _la
paix_.
La paix! Hélas!... On est en pleine retraite du côté de la Galicie. Sur
la guerre courent les plus contradictoires rumeurs. Il est impossible
d’être renseigné. Les journaux se contentent de donner sèchement les
communiqués des Alliés. Mais le bruit circule--que vaut-il au
juste?--que les communiqués allemands sont tout différents.
Nous autres, Français, nous sommes atrocement préoccupés.
Le bas peuple, lui, ne se frappe pas de la guerre. Il est trop
apathique. _Nitchevo._ Ce qui le fait ainsi sortir dans la rue, c’est le
manque de vivres. Le problème, à ce point de vue, devient angoissant,
mais son apathie déconcertante est-elle capable de manifester vraiment?
Contraste pénible, ce problème n’intéresse pas les classes aisées. Elles
ont fait, isolément, des amoncellements de vivres dans leurs caves, dans
toutes sortes de cachettes.
Je suis allée, en longeant la Newa, prendre le thé à l’hôtel Medwied...
Oui, le thé... car il n’y a encore rien de changé dans les hôtels à la
mode. Tout y est d’un prix excessif, mais le luxe y continue, et les
réunions mondaines sont nombreuses.
Le temps est superbe. Le soleil presque chaud. Dans ce quartier, tout
semble relativement calme. Quelques rares coups de feu seulement, au
loin.
Mais voilà que brusquement, en passant sur le petit pont qui se trouve
près de l’église de la Résurrection et qui longe la caserne, j’entends
des cris et je vois un officier reculant devant des soldats qui sortent
en brandissant des armes.
N’étant pas en traîneau, j’ai pris ma course à travers le Champ-de-Mars,
et j’ai bien fait. Derrière moi éclatait une fusillade.
Hors d’haleine, je me suis réfugiée à l’ambassade d’Angleterre.
Puis, quand le calme est revenu, je suis repartie vers l’hôtel Medwied,
où l’on a paru étonné de mon retard.
Étrange pays, où gronde la révolution qui sera peut-être demain la plus
terrible des révolutions, où l’armée, celle qui fait la guerre, bat en
retraite, et où continue pourtant la vie mondaine, la vie de luxe, dans
tout ce qu’elle a de superficiel.
Oui, mais jusqu’à quand?...
Vais-je jouer, ce soir?
Je me suis informée par téléphone--le téléphone marche mieux que
jamais.--Il n’y a rien de changé à la représentation.
Quand j’arrive au théâtre, je trouve mes camarades bouleversées. Chacun
raconte des atrocités, dont la réalité lui a été affirmée. Devant
l’hôtel Dagmar, un officier a tué, à bout portant, un ouvrier.
On affirme que le frère du colonel qui est commissaire du théâtre Michel
a été poignardé au moment où il arrachait un drapeau rouge des mains
d’un manifestant.
Que va-t-il advenir aussi du colonel? Par une réglementation surannée,
absurde, c’est de lui que nous dépendons. La Russie est pleine ainsi de
sinécures artistiques données en avantageuses prébendes à des officiers
de l’entourage de l’empereur. Notre théâtre est infesté de ces inutiles,
du haut en bas. On voit une haie de fonctionnaires à toutes les portes,
chargés de les garder ou de les ouvrir, et forcément serviles,
obséquieux...
Tous ces événements que l’on colporte ne nous donnent guère le cœur de
jouer la comédie. D’ailleurs, pourrons-nous jouer? Il n’y a à peu près
personne dans la salle. C’est la première fois. Le règlement est formel:
s’il y a moins de sept spectateurs, on ne joue pas.
Combien sont-ils? Derrière le rideau, tout prêts mais très énervés, nous
comptons. Ils sont quatre... non... cinq.
La situation est ridicule et tragique. Voilà un sixième spectateur. Nous
recomptons avec Daumerie. Six, pas plus... Pour ma part, je voudrais
être à cent lieues de là...
--Levez! commanda tout à coup la voix de Daumerie.
Hélas! notre régisseur a vu arriver le septième spectateur, le fatal
septième.
Et, pour respecter ces maudits statuts, nous jouons la pièce, mais en
conscience, absolument comme si la salle était pleine. Nous mettons même
une sorte de coquetterie, fébrilement, à nous distinguer.
Il me semble que je n’ai jamais aussi bien tenu de rôle.
Devant sept spectateurs pourtant, quelle dérision!
Je ne peux pas m’empêcher de fixer des yeux ce septième, ce fâcheux, cet
intrus.
Je le trouve effroyablement laid, avec des cheveux hirsutes, des yeux
méchants, des mains sales. Cet homme doit incarner toute la révolution
qui gronde. Je remarque qu’il ne s’est pas assis dans un fauteuil, mais
sur un simple strapontin... Qu’est-il venu faire là?...
_27 février._
Je m’étais endormie d’un lourd sommeil, brisée par ces émotions. Mais
voilà Lydia, ma femme de chambre, qui me réveille de bonne heure, de
trop bonne heure. Elle me supplie de me lever. Ce qu’on craignait est
arrivé. Les soldats sont passés du côté du peuple et massacrent les
officiers qui leur commandent de tirer sur les manifestants.
La situation de mon appartement est dangereuse. J’habite au
rez-de-chaussée et je suis à la merci de ces hommes. Il n’est que temps
de prendre des précautions.
Rapidement j’ai fait fermer tous les volets, mais nous guettons
derrière, angoissées, cherchant à nous rendre compte de ce qui se passe.
Un régiment, certainement, approche. On entend le roulement lourd des
pas, les bottes qui frappent le pavé. Ce doit être un corps de l’Oural
ou de Sibérie amené là en hâte et dont le gouvernement est sûr. Il
n’hésitera pas à tirer sur le peuple, et ce qui va se passer peut
devenir atroce.
Déjà, au loin, on entend des coups de feu.
Mais à quoi bon se désoler, perdre la tête! Je veux, moi aussi, garder
ce calme fataliste de tant de gens d’ici. Nitchevo!
Il faut parer au plus pressé, c’est-à-dire enlever de ce rez-de-chaussée
tout ce qui est précieux. J’ai des bibelots, des bijoux.
Je me suis habillée en hâte et suis montée au quatrième demander à une
aimable locataire que je connais de donner asile à ce que je voudrais
sauver.
En de pareils moments, il y a des services qu’on ne refuse pas.
Ce déménagement improvisé et mené en vitesse a quelque chose de tragique
et en même temps de ridicule, comme tout ce qui se passe ici. Mais le
plus important est fait.
Il s’agit maintenant de matelasser toutes les issues, car la fusillade
se rapproche.
C’est un bouleversement général de mon pauvre appartement. Tout est
utilisé pour calfeutrer hermétiquement les fenêtres qui donnent sur la
rue: matelas, oreillers, coussins sont appliqués tant bien que mal.
Heureusement que l’électricité fonctionne. C’est même inouï comme chaque
chose fonctionne normalement dans des circonstances aussi émouvantes, où
l’on pourrait croire tous les services suspendus.
Jusqu’au téléphone, qui m’appelle et pour quelque chose d’insignifiant.
Une amie habitant une villa de la banlieue de Pétrograd me demande si je
joue demain. Elle voudrait m’entendre et souhaite louer des places.
Est-ce que je sais, moi, si l’on jouera demain!
Les coups de feu ne cessent plus. On distingue mal avec tout ce qui
bouche les fenêtres.
Paula, ma cuisinière, et Lydia sont pleines de bonne volonté.
D’elles-mêmes elles décrochent des tableaux, empaquètent dans des
chiffons des statuettes et autres bibelots.
Sans discontinuer, l’ascenseur monte au quatrième ce qui, de mon
mobilier, peut être mis à l’abri.
Je suis exténuée. Cette incertitude sur ce qui se passe exactement tend
les nerfs horriblement.
Je me suis réfugiée dans la cuisine. Sa fenêtre est entièrement défendue
par un amoncellement de neige et nous restons toutes les trois, ma
cuisinière, ma femme de chambre et moi, à attendre nous ne savons quoi.
Machinalement, Paula met de l’eau bouillir pour faire du thé. Jamais je
n’ai pris le thé d’aussi singulière façon.
Mais on entend du tumulte, tout près, dans la maison. Que se passe-t-il?
Lydia va aux nouvelles et revient avec des yeux terrifiés.
Il y a en effet, dans la cour, des manifestants qui gesticulent et qui
frappent le concierge. Le malheureux est blanc comme un mort: il vient
d’avoir deux doigts pris dans une porte. On ne sait pas au juste ce que
veulent ces gens.
Il paraît qu’ils viennent perquisitionner, visiter... les toits.
Protopopoff, le ministre de l’intérieur, aurait fait placer des
mitrailleuses sur les toits avec des policiers pour les servir, de ces
hommes qu’on a surnommés en dérision les Pharaones, ce qui veut dire
serviteurs du roi Pharao.
Impossible de savoir ce qui se passe au juste. On distingue seulement
des clameurs qui semblent joyeuses, comme si ces misérables avaient ce
qu’ils cherchaient.
Et ils se précipitent vers la sortie en vociférant.
Lydia assure qu’ils ont trouvé sur le toit deux Pharaones avec une
mitrailleuse et qu’ils les ont emmenés.
Personne ne se doutait que la maison servait ainsi de position de
tir!...
Nous restons là, toutes les trois, anéanties...
C’est, maintenant, le silence... La trombe a passé: Lydia se risque à
débarrasser une fenêtre, à ouvrir tout doucement les volets. La rue est
redevenue calme, déserte...
Mais ce rez-de-chaussée est impossible à habiter au milieu de pareils
événements. Si ces hommes sont partis, d’autres viendront. J’ai des
amis dans un quartier moins central, plus éloigné des monuments publics
et des banques. Je vais leur demander asile pour quelques jours.
J’imagine de téléphoner. Instantanément j’ai la communication. Jamais,
décidément, le service du téléphone ne m’a paru aussi bien fait. On me
répond qu’on m’attend, mais qu’il faut que je vienne immédiatement, car
la ville est pleine de manifestations violentes.
J’organise un ballot d’affaires indispensables, un peu au petit bonheur.
Dans ma hâte j’emporte une douzaine de paires de bas de soie de toutes
les couleurs. Les moments les plus dramatiques ont souvent un côté
comique.
Paula et Lydia sont avec moi d’un dévouement affectueux qui me touche
infiniment. Elles aussi me supplient de partir. Elles garderont
l’appartement. Ce sont des humbles pourtant, des femmes du peuple,
engagées par moi à Pétrograd.
Je sors de la maison avec mille précautions, rasant les murs. La rue est
déserte complètement, et cette solitude, ce silence a quelque chose de
tragique. On se demande si une balle ne va pas siffler, si une
mitrailleuse ne va pas tout à coup, cachée on ne sait où, cracher la
mort.
J’arrive sans encombre à la Fourchtatskaïa, grande rue où demeurent les
amis chez qui je me rends. Ils habitent au troisième étage et je serai
chez eux en sécurité.
Ce sont des gens charmants qui me font fête. Ils m’expliquent que ma
maison est particulièrement visée. Il paraîtrait que mon concierge est
de la police. Il aura été dénoncé tout de suite, et c’est ce qui nous a
valu la visite indésirable de tout à l’heure.
Chez mes amis, les fenêtres ne sont pas matelassées; nous regardons,
curieux.
Des automobiles, chargées de soldats, passent sans discontinuer. Ces
soldats sont armés de fusils et de revolvers. Il ne passe pas d’autres
voitures. On me dit que le gouvernement vient de réquisitionner toutes
les voitures.
L’ère des mesures répressives violentes va-t-elle commencer? Alors, que
de conflits en perspective! Le gouvernement a-t-il les moyens
nécessaires? A-t-il l’autorité morale surtout? Nous avons tous
l’impression de vivre sur un volcan.
On tire sans arrêt. Où, exactement? Il est impossible de le fixer. Mais
on tire, cela est certain.
Voilà la nuit venue. Les coups de fusil retentissent toujours et, par
moments, le crépitement sinistre des mitrailleuses.
Dans la maison de mes amis, des gens apportent, de la ville, des
nouvelles de plus en plus mauvaises.
N’y a-t-il pas là une part d’exagération? Je ne sais pas. Je n’ose le
croire.
On raconte que, cette après-midi, des émeutiers ont obligé un vieux
général, qui commandait l’arsenal situé au coin de la Lithine et de la
Sergnievskaïa, à sortir de son bureau.
Le pauvre homme, confiant, n’a pas plus tôt mis le pied dehors qu’un
soldat, encouragé par une femme qui vociférait, l’a poignardé. Il est
tombé, sans un cri.
_28 février._
On attend l’empereur avec impatience.
L’empereur? Hélas!
Il était absent de Pétrograd et il revient dans la ville en révolution.
Mais tout le monde dit que son prestige n’est plus pareil, que le
peuple, qui l’a tant vénéré, tant aimé même, est complètement retourné
contre lui. Il n’est plus le «petit père».
On ne sait par qui ont été rappelés, remis en circulation les souvenirs
pénibles des fêtes du couronnement à Moscou, où d’immenses tribunes
s’effondrèrent et où il y eut tant de victimes.
On avait voulu voir là le mauvais présage:
_Le règne de Nicolas II sera un règne de sang._
Tout le monde, à ce qu’il paraît, dans le peuple, rappelle ce souvenir.
Ce serait comme un mot d’ordre.
Avec le retour de l’empereur coïncide celui de régiments de la garde,
impitoyables ceux-là, on le sait, contre les révolutionnaires.
On assure qu’ils sont revenus exprès du front, où pourtant les affaires
de la Russie sont de plus en plus mauvaises.
Mais comme la guerre semble loin! Il n’y a que les événements de
Pétrograd qui comptent. Quels événements, au juste? Les journaux sont
muets. Plusieurs, qui auraient voulu parler, ont été suspendus pour
plusieurs jours.
Et, cependant, il paraîtrait que la révolution fait des progrès. Tous
les soldats, en dehors des troupes de la garnison, marchent avec le
peuple et vont, en chantant, manifester devant la Douma, drapeau rouge
en tête.
Un tribunal révolutionnaire a été constitué pour châtier les policiers
que les émeutiers ont surpris installant, avec la complicité des
dvorniks, gardiens d’immeuble, des mitrailleuses sur les maisons.
Le châtiment est immédiat, et l’on devine en quoi il consiste.
Je me suis risquée à sortir. Vais-je donc m’habituer à cette existence
extraordinaire? J’ai été voir, dans le quartier, le commissariat de
police. Il est incendié, comme ils le sont tous à ce qu’il paraît.
Sur le sol gît un énorme tas de papiers, qui n’ont pas achevé de se
consumer.
Des gamins, des femmes, des soldats même, considèrent curieusement ce
spectacle.
Quelques feuilles noircies s’envolent devant moi. Les enfants se
précipitent, afin d’essayer de les attraper.
C’est un jeu pour eux.
J’ai saisi au vol un de ces bouts de papier. Ce sont des passeports qui
brûlent!
Nitchevo!
* * * * *
Profitant de l’accalmie, j’ai été faire une visite dans le voisinage. La
rue paraît calme et je m’y engage sans méfiance, quand, brusquement, des
coups de feu éclatent.
Aussitôt je me réfugie sous une porte et je vois les passants qui
rebroussent chemin en courant.
Des cris répètent:
«--La mitrailleuse, la mitrailleuse!...»
Mais personne ne peut préciser même la direction où elle se trouve.
Cette indécision est atroce. Que faire? Dois-je avancer, quitter mon
abri?... Un grand quart d’heure se passe ainsi...
Je me risque, quand même, à faire le trajet, mais les clameurs
redoublent; les gens, devant moi, continuent de s’enfuir et, prudemment,
je ne m’aventure qu’en m’abritant de porte en porte.
Et, comme en courant je veux traverser un carrefour, des balles sifflent
à mes oreilles, indiscutables, celles-là, précises, sans qu’il me soit
possible de dire, cependant, d’où elles viennent.
Une femme, qui se trouve auprès de moi, porte la main à son front, comme
si elle allait s’évanouir, et elle tombe, ainsi qu’une masse.
Près d’une église, je glisse sur une large flaque de sang, déjà gelé--il
fait douze degrés au-dessous de zéro... La fusillade a dû faire là une
victime.
Je cours devant moi, très troublée, telle une femme ivre. Cette journée,
où j’ai reçu le baptême du feu, sera inoubliable dans mon souvenir.
J’arrive glacée à la maison et je suis ainsi qu’une loque lorsque le
concierge me met dans l’ascenseur.
Cet homme a le masque impassible des autres jours, la même solennité de
parfait valet, le même uniforme à larges boutons.
Sans même s’apercevoir que je suis dans un état de fébrilité
extraordinaire, il fait sa besogne machinale, de son sourire le plus
béat.
Nitchevo!...
_29 février._
C’était une fausse nouvelle! L’empereur n’est pas encore arrivé.
Probablement a-t-il été fait prisonnier.
Les événements, évidemment, se compliquent.
Les gens qui montraient encore quelque optimisme, qui ne voulaient voir
dans tous ces déplorables événements que des troubles momentanés, causés
par l’exaspération de quelques-uns, que des émeutes passagères, doutent
maintenant.
S’ils ont mis la main sur l’empereur, les conséquences de ce qui se
passe peuvent être formidables pour la Russie.
Pour le monde entier, peut-être!
Ce n’est plus l’émeute, l’émeute locale, c’est la révolution, la
révolution immense, incalculable.
Je tente d’aller voir, à l’hôtel de l’Europe, mon amie Barelly.
On ne me laisse pas entrer.
Des manifestants, qui ont établi un barrage sévère, sont occupés à
fouiller l’hôtel de fond en comble.
On sait que, du haut du toit, des mitrailleuses ont tiré. Des
domestiques auraient fait la dénonciation, et l’exécution est en train
d’avoir lieu, sommaire, terrible.
Car c’est la caractéristique de ces événements qui se déroulent:
Ils sont surtout guidés par les dénonciations, même les plus basses, les
plus venimeuses.
On ne prend pas même la peine de les contrôler.
Mais lorsque, comme à l’hôtel de l’Europe, le fait dénoncé est reconnu
exact, ces misérables s’acharnent et tuent...
_1ᵉʳ mars._
Je suis retournée aujourd’hui à l’hôtel de l’Europe, inquiète du sort
de mon amie.
A ma stupeur j’ai trouvé la maison redevenue comme avant. Des hommes y
sont morts, des pièces ont été pillées, mais la vie a repris son cours
tout de même. Nitchevo!
Mon amie me montre un des dénonciateurs. Il est resté à son poste de
valet et fait son service. C’est même lui qui m’a annoncée, très
correctement.
Mais le malaise augmente chez tous et les nouvelles se précisent,
décevantes, inquiétantes.
Il paraîtrait que l’empereur a dû abdiquer en faveur de son frère, le
grand-duc Michel. Il aurait écrit un manifeste solennel.
Tout le monde dit que cette solution ne va pas satisfaire le parti
ouvrier, qui ne veut plus des Romanof.
Ils reculent pour mieux tomber, voilà tout. Et plus ils reculent, plus
le gouffre sera sanglant.
C’est ce que disent les gens avisés, en hochant la tête, les gens qui ne
partagent pas les exagérations ou les naïvetés qui, ici, guident tant
d’âmes simples et arment le bras de tant d’hommes ignorants.
On a maintenant l’impression de vivre, non pas d’un jour à l’autre, mais
de l’heure à l’heure, tant on sent que les événements vont se
précipiter.
Je quitte l’hôtel de l’Europe et mon amie avec un affreux serrement de
cœur.
A quelle scène sanglante, violente, vais-je encore assister?
Surprise nouvelle. Décidément cet étrange pays, en ces moments
singuliers, est fait de surprises.
Le Newsky semble s’être subitement transformé en un vaste champ de
coquelicots.
Chaque individu arbore à son vêtement, l’un par conviction, l’autre par
peur, un morceau d’étoffe rouge...
_2 mars._
Je suis sortie. La première chose qui me frappe, c’est la suppression
des aigles, partout où ils se trouvaient, dans la décoration des
monuments, en insignes sur les magasins.
La foule, visiblement, s’est obstinée, acharnée contre eux pour les
jeter à terre.
Ils gisent sur le sol, piétinés par la foule. Celle-ci acclame des
hommes qui, chargés de petites échelles, poursuivent méthodiquement, de
rue en rue, de carrefour en carrefour, de maison en maison, la besogne
de destruction, la besogne symbolique et sinistre.
Alors c’est la République... mais laquelle et comment... en ce pays sans
fin, fait d’éléments si multiples, si différents.
Il semble en effet certain, à l’heure qu’il est, que le seul régime qui
doit surgir de ces événements sinistres est la République.
On ne l’a pas proclamée encore. Mais il est officiel que l’empereur a
abdiqué en faveur de son frère, le grand-duc Michel, pour ne pas laisser
le pouvoir à son fils.
Le grand-duc Michel a remis ce pouvoir au peuple.
Le peuple décidera...
Sa décision ne fait de doute pour personne.
J’ai entendu des gens, pourtant, plaindre l’empereur. Mais ils le
plaignent tout bas.
Ils racontent que le train impérial qui venait à Petrograd a été arrêté
en route. Des hommes sont montés dans le wagon occupé par le tsar.
Goutchkov était à leur tête.
Ils étaient chargés, par le gouvernement provisoire, de présenter à
l’empereur un acte d’abdication en faveur de son fils. L’empereur se
serait recueilli quelques instants, puis il aurait répondu simplement:
«--J’abdique.»
Mais, ne voulant pas laisser le pouvoir à son fils, il aurait demandé
qu’on refasse l’acte en faveur de son frère, le grand-duc Michel.
Goutchkov aurait essayé de démontrer au tsar qu’il allait commettre une
faute grave, le tsarévitch étant très populaire, depuis l’attentat dont
il a été victime.
Lorsqu’on croyait qu’il allait mourir, à la suite de cet attentat, ce
n’avait été, dans toutes les églises de l’empire, que messes et actions
de grâces.
Toutes les femmes, dans ce temps-là, demandaient à Dieu dans leurs
prières de sauver l’héritier du trône.
Mais l’empereur serait demeuré inébranlable dans sa résolution:
«--Je ne me séparerai pas de mon fils.»
Et un nouvel acte aurait été signé sans hésiter; certains disent même
avec indifférence.
Voilà du moins ce que racontent, ce que chuchotent plutôt tristement,
ceux qui ont un reste d’attachement pour le régime qui s’écroule au
milieu de tant de malédictions.
Ces nouvelles, arrivées jusqu’à Petrograd, on ne sait comment, doivent
être vraies. Les journaux les précisent. Elles servent trop bien la
cause révolutionnaire.
Il y a d’ailleurs d’autres bruits qui circulent en d’autres milieux.
Des gens mêlent tragiquement l’attitude du tsar aux événements de la
guerre, de cette guerre dont on ne parle pas assez ici et qui se
déroule là-bas, si inquiétante.
Ces gens rappellent les chiffres si impressionnants des victimes tombées
depuis 1914. On parle, non pas de centaines de mille, mais de millions,
et voilà qu’on accuse la cour, l’impératrice directement, l’empereur par
faiblesse, d’avoir eu avec l’Allemagne des complaisances coupables,
fatales.
Cela se murmure dans le peuple. Et l’orage monte, monte.
* * * * *
Alors, vraiment, je me suis dit:
Que fais-je dans cette tourmente? Je suis une inutile. Le théâtre Michel
est fermé. La vie devient impossible à force d’être coûteuse.
Ma place n’est-elle pas plutôt dans mon pays?
On m’assure que, dans le désarroi du mouvement révolutionnaire, le
départ des étrangers n’est pas vu d’un mauvais œil. Au contraire, nous
sommes des «indésirés» pour ces hommes nouveaux de la Russie, et notre
présence les embarrasse. Ils craignent des incidents diplomatiques, au
cas où l’un de nous serait mêlé à quelque bagarre tragique.
A ma surprise, mon départ, que je viens de décider brusquement, ne
souffre aucune difficulté, au contraire.
Je laisse d’ailleurs toutes mes affaires et mon appartement tel qu’il
est. Je spécifie bien à tout le monde,--ce qui est dans ma pensée,--que
ce n’est là pour moi qu’une absence, une parenthèse à ma vie devenue
russe, par les circonstances de ma carrière d’artiste.
Je compte revenir bientôt reprendre cette carrière que j’aime et où j’ai
eu de beaux succès. La tourmente aura peut-être passé. Un régime stable,
vigoureux, rationnel sera peut-être installé sur les ruines du tsarisme.
Je le souhaite de tout mon cœur pour ce malheureux pays, auquel je suis
attachée.
Le nombre des morts, en toutes ces journées sanglantes du mois dernier,
est de deux mille seulement. C’est peu, relativement, pour une ville
aussi importante, aussi peuplée que Petrograd.
On affirme que tous les régiments se sont ralliés, que le grand-duc
Nicolas est toujours là, à la tête des troupes du front.
La partie ne serait pas perdue. Une évolution nouvelle peut-être...
Et un train lent, très lent, désespérément lent, mais paisible, m’emmène
loin de la capitale russe, où tant de choses formidables se préparent.
La vie semble couler comme avant, dans la même apathie silencieuse.
Nitchevo.
DEUXIÈME PARTIE
_12 octobre 1917._
C’était bien une parenthèse, une simple absence de quelques mois vers la
mère patrie, et me voilà, au bout de six mois, revenue en cette même
ville de Petrograd, où j’avais laissé la révolution qui grondait.
Pendant que je n’étais pas là, il y eut le règne--il n’y a pas d’autre
mot--de Kerensky, une singulière période d’organisation violente, avec
un peu moins de tueries et plus de discours.
Au moment où je reviens, Kerensky paraît devoir subir le sort de
Kornilov. Le règne des bolcheviks se dessine.
Il effraye beaucoup de gens.
Je n’ai pas à m’effrayer.
Il me plaît de revenir reprendre ma place d’artiste au théâtre Michel.
C’est là pour moi un poste que je considère comme un poste d’honneur,
surtout si les circonstances sont difficiles.
Pour le prestige de la France, même devant un gouvernement
révolutionnaire, le théâtre où se jouent en français des pièces
françaises doit exister autant que par le passé, continuer son œuvre de
propagande.
La propagande! C’est à ce titre, c’est par cette voie que j’ai pu
regagner Petrograd. Voyage interminable, invraisemblable.
Mes amis de Paris me déconseillaient de le faire, affirmant qu’il était
dangereux, que les bolcheviks étaient autrement à craindre que tous ceux
qui auraient tenu avant eux le pouvoir en Russie. Ils me répétaient que
la vie matérielle deviendrait impossible, que je me ruinerais à
Petrograd, rien que pour essayer de vivre de façon modeste.
Je n’ai écouté personne. Cette perspective d’aller là-bas, à ces heures
difficiles, périlleuses, m’attirait. Nous ne serions peut-être pas
beaucoup de comédiennes françaises à jouer notre beau répertoire à
Petrograd, en pleine révolution.
Le voyage ne devait pas être facile. Tant pis.
Le théâtre Michel ouvrirait-il? N’ouvrirait-il pas? Nous verrons bien,
et, avec l’aide de l’ambassadeur de France, on ferait tout ce qu’il
faudrait pour le faire ouvrir et même pour jouer les plus récentes
œuvres du répertoire de la Comédie-Française.
C’est cela qui aurait de l’allure, jouer l’_Élévation_, de Bernstein!
Combien ai-je roulé de ces projets, de ces pensées tumultueuses durant
les dix jours de la traversée? Nous avons dû faire le long crochet par
la Norvège, la Suède, la Finlande.
A chaque instant, on avait la crainte d’être torpillés. Des histoires
effrayantes couraient sur la présence de sous-marins allemands au fond
des fjords, guettant les convois. Il paraît que près de la moitié du
tonnage norvégien lui-même est détruit par ces bandits.
Nous en avons été quittes pour la peur.
Mais il n’y eut pas que cette inquiétude. Les nouvelles de la presse
étaient de plus en plus mauvaises, du moins du côté russe. Aurions-nous
le temps d’arriver en Russie avant les Allemands? N’allions-nous pas
tomber dans un véritable guêpier, sans moyen d’échapper, sans espoir de
retour?
D’un côté la menace révolutionnaire!
De l’autre côté, la menace ennemie!
A la grâce de Dieu!
Mes compagnons de route, deux médecins-majors et un courrier français
montraient une confiance, une assurance aimable qu’ils communiquaient à
tous.
Le voyage s’est en somme bien passé, traversant des pays splendides,
voyage qui aurait été enchanteur pour des touristes.
Et je ne peux en croire mes yeux de me retrouver à Petrograd, comme j’y
étais au mois de mars, sans plus de complications.
J’ai retrouvé mon appartement intact, avec mes meubles bien gardés par
Lydia que j’avais laissée.
Alors que tant de mauvais domestiques dénoncent, se vengent, on
rencontre des dévouements vraiment touchants.
Tout autour, la vie continue, même stupéfiant contraste de secousses
violentes, de scènes de pillage et de calme apathie. Le coût de
l’existence a effroyablement monté encore, mais ce ne sont pas ceux qui
souffrent trop de la misère et de la faim qui manifestent: Ceux-là se
terrent, se cachent pour souffrir.
Et ceux qui ont encore de l’argent vaquent à leurs occupations, se
distraient, se nourrissent comme par le passé.
La plupart des établissements de plaisir fonctionnent et gagnent de
l’argent.
Il y a un semblant d’autorité et de fermeté dans l’autorité avec le
gouvernement nouveau.
Les bolcheviks!
Ce sont eux aujourd’hui les maîtres de l’heure! Et pour beaucoup c’est
un étonnement.
Au début, ce parti avait paru composé surtout d’illuminés fanatiques
ayant un idéal communiste. Leur caractéristique était pourtant
d’appliquer en tout la violence.
Une fois au pouvoir, ils ont tout de suite été violents. Mais au lieu
d’exercer cette violence contre les partis bourgeois, ils se sont
retournés comme avec rage contre les socialistes qui n’étaient pas
d’accord avec eux. Lénine et Trotsky, qui semblent les têtes du
bolchevisme, deux têtes différentes d’aspect, l’un prenant des attitudes
d’apôtre, l’autre de chef implacable, ont sur le cœur d’avoir été
emprisonnés à la suite de leur tentative de coup de force en juillet.
On continue à se battre dans les rues, dans certaines rues
principalement, mais on me dit que la lutte n’a pas ce caractère
tragique du moment où, au début de mars, j’ai quitté Pétrograd quand
l’impérialisme s’écroulait.
C’était alors tout un régime qui disparaissait; c’était toute une
évolution dans la vie de ce malheureux peuple.
Aujourd’hui ce sont des politiciens arrivés au pouvoir, qui ont surtout
souci de se battre entre eux et de faire des affaires, car ce qui se
passe à ce point de vue est loin d’être propre. Lénine a beau faire
figure d’apôtre, tous ses amis accaparent, édifient des fortunes.
L’idéal ne tient pas devant l’égoïsme.
Mais pour les étrangers, pour les Français surtout, la vie n’est pas
impossible, si l’on a de l’argent et si l’on ne demande rien. Il
paraîtrait même que, par contraste avec les autres alliés, fort mal vus
par les bolcheviks, les Français trouvent ceux-ci presque indulgents,
quelquefois aimables. Beaucoup de bolchevistes notoires ont vécu à Paris
et ne l’ont pas oublié.
Cela me donne l’espérance que je vais peut-être vivre en paix, plus en
paix qu’au mois de février, et travailler ferme au théâtre Michel.
Les camarades sont moins nombreux qu’à l’autre saison. Ni Dubosc, ni
Lucienne Roger, ni Renée Baltha n’ont tenté l’aventure.
Henriette Roggers est restée avec Hasti, avec Colin. Nous en serons
quittes pour jouer des pièces ayant moins de personnages.
_19 octobre._
Ma première impression de retour a été trop optimiste. La révolution,
quelle qu’en soit la source, quel qu’en soit le but, quels qu’en
puissent être les chefs, est toujours la révolution, c’est-à-dire
quelque chose de continuellement angoissant.
Les moments tragiques ne sont pas finis.
C’est à peine si j’ai pu reprendre, pendant quelques jours, contact avec
ma vie ancienne, revoir des amis, dîner avec eux dans des restaurants où
j’ai, d’ailleurs, trouvé tous les prix doublés; j’avais la joie intense
de croire le cauchemar fini. Mais non, voilà les sottises qui
recommencent.
Aujourd’hui, sans me douter de rien, je passais en auto par le Newsky,
quand un soldat, sautant sur le marchepied, m’a violemment déclaré que
j’avais à lui céder mon auto.
Est-ce un fou? Est-ce un homme ivre? Est-ce une simple brute?
Mais il ne semble ni ivre, ni fou! Il ajoute à son ordre impératif
quelques bribes de raisonnement. J’ai assez joui, selon lui, de ce
véhicule de luxe. A son tour! Cet imbécile ne se doute pas que je ne
fais que revenir et que l’auto, simplement louée, ne m’appartient pas.
Mais à quoi bon discuter? Cet homme appellera d’autres hommes comme lui.
Heureusement que mon chauffeur ne se démonte pas: il a l’intelligence de
répondre que je suis Française.
Le soldat fait signe à un camarade, lequel va chercher un officier qui
se trouve à proximité, je ne sais vraiment pas où.
Il y a une Providence pour moi.
De mon plus aimable sourire, je dis ma qualité de Française et d’artiste
du théâtre Michel. La chance veut que cet officier me connaît, qu’il m’a
souvent applaudie.
«--Passez! dit-il. Je vais arranger cela.»
J’entends le soldat qui bougonne. Près de lui d’autres soldats, qui se
sont approchés, bougonnent aussi. Mais l’officier, un grand gaillard,
n’a pas l’air d’aimer la contradiction.
«--Si j’ai un conseil à vous donner, me glisse-t-il à mi-voix, rentrez
tout de suite chez vous, car une grande émeute se prépare et nous
réquisitionnons toutes les voitures.»
Je ne me le fais pas dire deux fois et nous retournons en vitesse à la
maison.
Devant ma porte j’aperçois une de nos voisines, les bras encombrés de
provisions.
Elle me dit d’un air tout ému:
«--Il doit se passer demain des choses effroyables, et tous les magasins
seront fermés. Aussi me suis-je approvisionnée.»
Je voudrais me moquer de cette peureuse, mais j’entends des clameurs
dans la rue.
Des enfants courent. Des gens lèvent les bras.
Une grande lueur rouge embrase l’horizon.
L’officier, tout à l’heure, ne m’a pas trompée.
A notre droite, on tire du côté de la Kamenostrowsky; on tire sans
discontinuer. Parfois même on dirait que c’est par salves.
Il paraît que, mesure de prudence, on a relevé les ponts qui relient
les deux rives de la Néva. On craindrait un fort mouvement séditieux
fomenté par les ouvriers.
Et je rentre désemparée.
L’odieuse existence va-t-elle recommencer comme avant? Oui, bien
odieuse, quand je me rappelle! Moi qui croyais un peu de calme revenu.
J’avais eu la joie hier de retrouver mon cher théâtre toujours debout,
toujours vivant. On m’y avait fait fête et on m’avait distribué tout de
suite un beau rôle à jouer dans la pièce prochaine: les _Mouettes_.
J’avais interrogé les camarades.
«--La vie théâtrale continue, normale, m’avaient-ils dit. Le public
vient au spectacle nombreux comme avant, public un peu changé forcément
de l’ancien public. Les places chères sont maintenant occupées par les
Français et la bourgeoisie. Autrefois ils devaient laisser ces places à
l’aristocratie. Il n’y a plus d’aristocratie. C’est un monde de petits
boutiquiers, assez à leur aise, car ils vendent à très gros prix, et
s’ils possèdent un stock, c’est un coup de fortune pour eux.»
_20 octobre._
La nuit s’est passée sans alerte. On me téléphone que Kerensky a été
obligé de renoncer au pouvoir et que les bolcheviks définitivement
l’emportent. Ils occupent déjà la banque de l’État, les postes et
télégraphes. On se bat dans les rues.
_24 octobre._
La bataille dans Petrograd continue depuis plusieurs jours, et nous
vivons confinés dans nos demeures, le plus possible.
On a tiré toute la nuit sur le Palais d’Hiver, occupé, pensait-on, par
Kerensky. Mais on assure que ce dernier est parti en auto dans les
environs de la ville pour essayer de rallier les troupes fidèles et de
marcher sur Petrograd.
C’est le moyen que proposa Korniloff à d’autres heures et qui aurait
peut-être sauvé la Russie si, effrayé au dernier moment, Kerensky
n’avait trahi Korniloff.
Je suis sortie un peu, dans un moment d’accalmie. Beaucoup de gens
étaient dehors, qui commentaient les nouvelles en gesticulant.
Un incident tragique, mais tout de même amusant, se serait produit dans
le quartier.
Un canon, placé sous l’arche de la Moskaïa, ayant été braqué sur le
Palais, les artilleurs commencèrent un tir en règle. Mais ce fut un tir
si maladroit que les badauds, approchés peu à peu de la pièce, se mirent
à se moquer de ces artilleurs d’occasion, et même à les invectiver, si
bien qu’ils prirent la fuite en laissant là leur canon.
Mais il y a de plus graves propos.
Des rumeurs venues on ne sait d’où apprennent que les affaires des
Allemands sont loin d’aller si avantageusement qu’on le disait.
On ne sait plus que croire sous ce rapport. On a l’impression, à
Petrograd, d’être au bout du monde et en marge de la lutte mondiale,
fantastique, qui est engagée à l’ouest.
Mais comment, avec ce qui se passe ici, peut-il y avoir encore un front
russe?
_26 octobre._
Un peu de calme semble revenu, du moins pour moi, qui me réhabitue à
cette existence invraisemblable d’alertes continuelles et d’inquiétude
du lendemain.
J’ai pu, de mon mieux, parer au problème de l’alimentation chez moi,
assurer à peu près ma vie et celle de ceux qui me servent. Mais à quel
prix! Ce sont des dépenses qui n’ont plus de base.
Les pauvres gens sont bien à plaindre, car dans beaucoup
de faubourgs misérables on peut dire qu’il y a la famine, et le
gouvernement,--l’ombre de gouvernement, du moins, qui existe ici,--ne
prend que de vagues mesures.
Les vivres n’arrivent pas, parce que les transports ne marchent pas, et
le problème reste insoluble. Les trains de farine ou de pommes de terre
qu’on essaye d’organiser sont pillés en route.
De loin en loin arrivent, par mer, des tonneaux de mauvais poissons
salés, et l’autorité en fait, tant bien que mal, des distributions, sur
lesquelles ces malheureux se jettent.
Les gens qui ont de l’argent font ce qu’ils peuvent, donnent à pleines
mains aux innombrables quêtes.
Aujourd’hui, on est venu sonner chez moi sept fois pour des œuvres
d’assistance sincères ou pas sincères, dues à l’initiative de quelques
personnes dévouées ou intéressées.
Mais quand ces pauvres diables, qui ne trouvent pas de vivres à acheter,
pas de lait pour les malades et les enfants, rien de normal, rien de
pratique, en auront assez, seront à bout, que se passera-t-il?
Rien, peut-être... L’apathie singulière, émouvante de ce peuple fera
qu’ils mourront en silence, lamentablement.
Ce ne sont pas eux qui font la révolution. Ils en sont incapables. Ce
sont les politiciens qui la font pour eux.
Il faut partager, à un certain point, cette apathie de l’âme russe.
C’est le seul moyen de ne pas trop souffrir. Sans cela, il n’y aurait
pas de vie possible.
J’essaye de m’y faire, et par moments, reprise d’espoir, je me dis que
tout cela ne peut pas durer, que des événements--que je ne prévois
pas--solutionneront ces épouvantables problèmes.
D’ailleurs ma situation personnelle, celle qui me tient à cœur, ma
situation de comédienne me donnera de nouvelles satisfactions. Je répète
une pièce qui me plaît, avec un rôle qui me plaît. Demain, le théâtre
Michel fait sa réouverture. La vie continue.
_4 novembre._
Comme ce soir le théâtre Michel rouvre avec la _Nuit d’octobre_ et le
_Flibustier_, j’ai tenu à me faire belle, j’ai fait venir mon coiffeur.
Le brave homme arrive, tout inquiet. Il a entendu des coups de feu du
côté de l’hôtel de l’Europe.
Un tas de bruits circulent en ville, impossibles à contrôler. Les
troupes marcheraient sur Petrograd.
Mon coiffeur assure que ce renseignement est certain; il le tient de la
femme d’un ministre, Mᵐᵉ Konovaloff, qu’il vient d’onduler.
Là est bien la particularité de la race slave, influencée par l’Orient.
Les événements les plus graves peuvent se produire, n’importe: vite le
coiffeur! vite la manucure!
Je ne connais pas de ville où, même à l’heure présente, le perruquier
joue un rôle aussi important.