Le forçat tressaillit, comme si ce vieillard pouvait lire dans sa

conscience. Mais le duc avait déjà changé de note: il pleurait.

«Mon enfant, disait-il, je n'ai pas de secret pour toi. Il faut que je

te fasse part du malheur qui nous menace. Honorine veut se tuer cette

nuit, elle l'a dit au docteur; elle a envoyé son testament à mon gendre.

Ils prétendent qu'elle n'en fera rien et qu'elle a voulu nous faire

peur; mais je la connais mieux qu'eux tous. Elle se tuera certainement.

Pourquoi ne se tuerait-elle pas? Elle m'a bien tué, moi qui te parle!

As-tu remarqué ce grand couteau qui était sur sa cheminée à Paris? Elle

me l'a enfoncé dans le coeur un jour, je m'en souviens bien. C'est

avec ce couteau-là qu'elle se frappera cette nuit, si je n'arrive pas à

temps. Veux-tu me conduire chez elle.»

Mantoux protesta qu'il ne savait point l'adresse de la dame, mais il ne

parvint pas à persuader le vieil insensé. Jusqu'à dix heures du soir,

M. de La Tour d'Embleuse le suivit partout, au jardin, à l'office, à

la cuisine, avec la patience d'un sauvage. «Tu auras beau faire, lui

disait-il; il faudra bien que tu ailles chez elle, et je t'y suivrai!»

On se couche de bonne heure aux îles Ioniennes. A minuit toute la maison

dormait, excepté le duc et Mantoux. Le forçat descendit à pas de loup

sans faire craquer l'escalier disjoint qui conduisait à sa chambre. En

traversant le jardin du nord, il crut voir glisser une ombre entre les

oliviers. Il se jeta dans la campagne et marcha le long des clôtures,

par des sentiers détournés, vers la propriété qu'il connaissait si bien.

L'ombre acharnée le suivit de loin jusqu'à la haie de l'enclos. Il

se demanda si la peur n'avait pas troublé sa vue et s'il n'était pas

victime d'une hallucination; il prit son courage à deux mains, revint

sur ses pas et chercha l'ennemi: la route était déserte, et l'apparition

s'était perdue dans la nuit.

Une obscurité profonde enveloppait la petite maison. La seule fenêtre

éclairée était celle de Mme Chermidy, au rez-de-chaussée: Mantoux

comprit qu'il était attendu. Il déroula un trousseau de fausses clefs

qu'il avait enveloppé dans des linges pour étouffer le bruit du fer,

mais il n'eut pas le temps de crocheter la porte: Mme Chermidy la lui

ouvrit. «Parlez bas, dit-elle. _Le Tas_ vient de s'endormir.»

Les deux complices entrèrent dans la chambre, et le premier objet qui

frappa les yeux de Mantoux fut le poignard dont le duc lui avait parlé.

«Hé bien! demanda la veuve; M. de Villanera est couché!

--Oui, madame.

L'infâme! Qu'est-ce qu'ils ont dit à dîner?

--Il n'ont pas parlé de madame.

--Pas un mot?

--Non; mais, après le dîner, M. le duc m'a demandé l'adresse de madame.

Je l'ai trouvé bien baissé.

--Il n'a pas dit autre chose?

--Des bêtises. Que madame voulait se tuer, qu'elle avait écrit son

testament.

--J'ai dit; j'ai écrit; pour forcer le comte à venir me voir. Et il est

couché?

--Oh! bien certainement, madame. La chambre de monsieur est tout près

des nôtres, dans le petit escalier. Monsieur a éteint sa bougie à onze

heures.

--Écoute: s'ils avaient dit du mal de moi à table, il faudrait me

le répéter sans crainte; je ne m'en fâcherais pas, j'en serais même

heureuse.

--Ils n'ont pas ouvert la bouche sur madame.

--Ah! je leur annonce que je vais me tuer ce soir, et ils ne prennent

pas seulement la peine de dire que c'est bien fait!

--Ils ne se sont pas plus occupés de madame que si madame n'était pas au

monde.

--C'est bien; je leur rappellerai que je suis vivante. _Le Tas_ m'a dit

que tu avais donné de l'arsenic à la comtesse?

--Oui, madame; ça n'a pas pris.

--Si tu lui donnais un coup de couteau, ça prendrait peut-être.

--Oh! madame! un coup de couteau! c'est bien les affaires.

--Quelle différence y a-t-il?

--D'abord, madame, la comtesse était malade, et la maladie a bon dos.

Tuer une personne qui se porte bien! il y a plus d'ouvrage.

--On te payera suivant l'ouvrage.

--Et si je suis pris!

--Trouve un bateau, gagne la Turquie: la justice ne te poursuivra pas

jusque-là.

--J'avais dans l'idée de rester ici. Je voulais acheter un bien.

--La terre est pour rien chez les Turcs.

--C'est égal. Ça vaut cinquante mille francs, ce que madame demande.

--Cinquante mille?

--Ah ça, j'espère que madame ne va pas marchander!

--Soit. Marché conclu.

--Et argent comptant?

--Comptant.

--Avez-vous de quoi? Car enfin, si vous ne me payez pas la somme, je

n'irai pas vous la réclamer à Paris.

--J'ai cent mille francs dans mon secrétaire.

--Je demande cinq minutes de réflexion.

--Réfléchis.»

Mantoux se tourna vers la cheminée, prit machinalement le poignard

corse de Mme Chermidy, essaya la pointe sur le bout de son doigt, et fit

ployer la lame sur le plancher. Mme Chermidy ne regardait même pas: elle

attendait le résultat de sa délibération.

«J'ai mon affaire, dit-il. J'aimerais mieux rester ici que de m'en aller

en Turquie, parce que nos gens sont mieux traités à Corfou; parce que

j'ai appris un peu d'italien, et que je n'apprendrai pas le turc;

enfin, parce que le jardin et la maison que vous avez loués sont à ma

convenance.

--Comment diable veux-tu...?

--J'ai trouvé le moyen. Au lieu de donner le coup de couteau à madame,

je vous le donne, à vous. D'abord, je touche cent mille francs et non

plus cinquante mille. Ensuite, personne ne s'avisera de m'accuser ou de

me poursuivre, puisque vous avez fait votre testament pour vous suicider

cette nuit. On vous trouvera dans votre lit, percée de votre couteau, et

l'on verra que vous êtes de parole. Enfin, soit dit sans vous offenser,

j'aime mieux tuer une coquine comme vous qu'une honnête femme comme ma

maîtresse, qui m'a toujours bien traité. C'est un premier pas que je

vais essayer dans le bon chemin, et j'espère que le Dieu d'Abraham et de

Jacob me saura gré d'avoir fait sa besogne.

XIV

LA JUSTICE.

L'ombre qui avait suivi Mantoux depuis la villa Dandolo jusqu'au jardin

de Mme Chermidy était le duc de La Tour d'Embleuse.

Un instinct aussi infaillible que le raisonnement apprit à l'insensé que

Mathieu était attendu chez la belle Arlésienne. Il guetta son départ;

il attendit l'heure au fond d'un corridor obscur de la villa. Lorsqu'il

entendit le forçat ouvrir la porte de sa chambre, il sut étouffer sa

voix et comprimer le rire nerveux qui secouait son vieux corps depuis la

tête jusqu'aux pieds. Pour descendre l'escalier à la suite de son guide,

il prit soin d'ôter ses chaussures, et il fit tout le chemin pieds nus,

dans les cailloux et dans les herbes coupantes, dans les buissons qui

ensanglantaient chacun de ses pas. Il ne s'aperçut ni de la longueur

de la route, ni des détours interminables, ni de la fatigue, ni de la

douleur. L'empire d'une idée fixe le rendait insensible à tout; il

ne craignait rien au monde que de perdre son conducteur ou d'en être

aperçu. Lorsque Mantoux doublait le pas, le duc courait derrière lui

comme s'il avait eu des ailes; quand le forçat retournait la tête, le

duc se couchait sur le ventre, rampait dans les fossés ou se glissait

sous une haie épineuse de cactus ou de grenadiers.

Il s'arrêta enfin à la lisière de l'enclos. Une voix secrète lui dit

que la seule fenêtre qui brillait au rez-de-chaussée de la maison était

celle de Mme Chermidy. Il vit son guide s'arrêter à la porte. Une

femme vint ouvrir, et ce vieux coeur bondit d'une joie désordonnée en

reconnaissant la créature qui l'attirait.

Elle n'était donc pas morte! Il pourrait la voir, lui parler, et

peut-être la rattacher à la vie! Son premier mouvement fut de s'élancer

sur elle, mais il se retint et se blottit. Il était sûr qu'elle ne se

tuerait pas en présence du domestique. Il se promit d'attendre qu'elle

fût seule pour tomber chez elle, la surprendre, l'étonner, et lui

arracher le poignard de la main.

Il garda son affût durant une grande heure, sans s'apercevoir de la

longueur du temps. Il aimait Mme Chermidy comme il n'avait aimé ni

sa femme ni sa fille. Il sentait germer dans son cerveau des idées

de dévouement, d'abnégation, de petits soins désintéressés, d'humble

esclavage. Cet amour absolu, irréfléchi, sans mesure et sans

restriction, n'était pas un sentiment nouveau pour lui: c'est ainsi

que depuis soixante ans il s'aimait lui-même. Son égoïsme avait changé

d'objet sans changer de caractère. Il aurait immolé le monde entier au

caprice de Mme Chermidy, comme autrefois à son propre intérêt ou à son

plaisir.

Depuis le jour où l'ingrate l'avait quitté, il n'avait pas vécu.

Son coeur ne pouvait plus battre qu'auprès d'elle; ses poumons ne

respiraient que dans l'air qu'elle avait respiré. Il s'en allait à

travers le monde comme un corps inerte lancé dans le vide.

Quelquefois une lueur de raison se glissait dans son esprit. Il se

disait: «Je suis un vieux fou. Pourquoi me suis-je avisé de lui parler

d'amour? En vérité l'amour sied bien à un barbon de mon âge! Qu'elle

m'accorde un peu d'amitié, j'aurai tout ce que je mérite. Qu'elle me

souffre dans sa maison comme un père, je trouverai dans un coin de

mon coeur des sentiments paternels. Elle est malheureuse, elle pleure

l'abandon de Villanera; je la consolerai par de bonnes paroles.»

L'espérance de la voir bientôt lui donnait la fièvre. Ses yeux fatigués

par l'insomnie le piquaient douloureusement, mais il espérait pleurer

lorsqu'il tomberait aux pieds d'Honorine. Dans les grandes douleurs

de la vie, nos yeux se désaltèrent avec des larmes. M. de La Tour

d'Embleuse, assis dans un coin du jardin, en face de la maison,

ressemblait à l'animal qui a couru trois jours dans le désert à la

poursuite d'une eau fraîche, et qui s'arrête sur son dernier bond,

devant la source convoitée, l'oeil allumé, la langue pendante.

Le dernier flambeau s'éteignit dans la chambre, et la fenêtre qu'il

couvait du regard se confondit avec toutes les autres dans l'obscurité.

Mais la maison, invisible pour un indifférent, ne l'était pas pour M.

de La Tour d'Embleuse, et la fenêtre où tendait sa dernière convoitise

brillait comme un soleil à ses yeux illuminés. Il vit Mantoux sortir

de la maison et s'enfuir à travers champs, d'une course éperdue, sans

retourner la tête en arrière. Alors il sortit de sa cachette et s'avança

à pas de loup jusqu'à la fenêtre bien-aimée, dont ses yeux fixes et

hagards n'avaient pas encore démordu. Il ne s'avisa même pas d'aller

voir si la porte était fermée, tant cette fenêtre le possédait! Il

s'accouda sur le bord, il palpa les châssis et les carreaux; il appuya

sa figure contre une vitre, y colla son nez et sa bouche, et rafraîchit

au contact du verre ses lèvres embrasées.

Une nuit profonde régnait au dedans comme au dehors, mais les sens

malades du vieux fou croyaient voir Mme Chermidy à genoux au pied de son

lit, plongeant sa tête dans ses mains, et ouvrant à la prière ses belles

lèvres roses. Pour attirer son attention vers lui, il frappa doucement

à la fenêtre: personne ne répondit. Alors il crut la voir endormie;

car les hallucinations les plus contradictoires se succédaient dans son

esprit. Il réfléchit longuement au moyen d'arriver jusqu'à elle sans

l'éveiller en sursaut et sans lui faire peur. Pour atteindre son but,

il se sentait capable de tout, même de démolir un pan de mur sans autres

outils que ses dix doigts. En caressant la fenêtre, il sentit que les

vitraux étaient enfermés dans un châssis de plomb. Il entreprit de

déchausser un carreau avec ses ongles. Il se mit à la besogne et s'y

escrima de si bon coeur, qu'il finit par en venir à bout. Ses ongles se

retournaient quelquefois sur le plomb, ou se cassaient sur le verre; ses

doigts hachés par vingt petites entailles saignaient tous à la fois; il

n'en tenait compte, et s'il s'arrêtait de temps en temps, c'était

pour lécher son sang, tendre l'oreille, épier les bruits du dedans et

s'assurer qu'Honorine dormait toujours.

Lorsque le carreau fut déchaussé aux trois quarts, il le tira doucement

par le bas, l'ébranla à petits coups, s'arrêtant chaque fois que le

verre craquait un peu ou qu'une secousse trop vive faisait résonner

toute la fenêtre. Enfin sa patience fut récompensée: la feuille

transparente lui resta dans les mains. Il la déposa sans bruit sur le

sable de l'allée, fit une gambade en appuyant l'index sur ses lèvres, et

revint humer l'air de la chambre par l'ouverture qu'il avait faite. Il

en gonflait sa poitrine avec une volupté avide: c'était la première fois

qu'il respirait depuis dix jours.

Il allongea sa main dans la chambre, tâta la fenêtre à l'intérieur,

trouva l'espagnolette et la saisit. Les carreaux étaient petits,

l'ouverture étroite, le châssis lui coupait le bras et gênait ses

mouvements; cependant la fenêtre céda en criant sur ses gonds. Le

duc s'effraya de ce bruit et pensa que tout était perdu. Il s'enfuit

jusqu'au fond du jardin et grimpa dans un arbre, les yeux fixés sur la

maison, l'oreille ouverte à tous les bruits. Il écouta longtemps, et

n'entendit pas autre chose que la plainte douce et mélancolique des

crapauds qui chantaient au bord du chemin. Il redescendit de son

observatoire et marcha des pieds et des mains jusqu'à la fenêtre, tantôt

baissant la tête pour n'être pas vu, tantôt la levant pour voir et

pour entendre. Il revint à la place d'où la peur l'avait chassé, et il

s'assura qu'Honorine dormait toujours.

La croisée s'ouvrit toute grande et ne cria plus. L'air de la nuit

entra dans la maison sans éveiller la belle dormeuse. Le duc enjamba la

fenêtre et se coula subtilement dans la chambre. La joie et la peur le

faisaient trembler comme un arbre secoué par le vent. Il chancelait

sur sa base, sans oser se retenir aux meubles voisins. La chambre était

encombrée d'objets de toute sorte, de malles ouvertes et fermées, et

même de meubles renversés. Le duc se gouverna à travers ce désordre avec

des précautions infinies. Il marchait à tâtons, effleurant chaque chose

sans la toucher, et promenant dans l'ombre ses doigts meurtris. A chaque

pas qu'il faisait, il murmurait à voix basse: «Honorine! êtes-vous là?

m'entendez-vous? C'est moi, votre vieil ami; le plus malheureux, le plus

respectueux de vos amis. N'ayez pas peur; ne craignez rien, pas même

que je vous fasse des reproches. J'étais fou à Paris, mais le voyage m'a

changé. C'est un père qui vient vous consoler. Ne vous tuez pas: j'en

mourrais!»

Il s'arrêta, se tut et prêta l'oreille. Il n'entendit que les battements

de son coeur. La peur le prit; il s'assit un instant sur le plancher

pour calmer son émotion et apaiser le bouillonnement de ses veines.

«Honorine! cria-t-il en se relevant, êtes-vous morte?» Ce fut la mort

en personne qui lui répondit. Il trébucha contre un meuble et ses mains

nagèrent dans une mare de sang.

Il tomba sur ses genoux, appuya ses bras sur le lit, et resta jusqu'au

jour dans la même posture. Il ne se demanda point comment ce malheur

avait pu arriver. Il n'éprouva ni surprise ni regret; le sang afflua au

cerveau, et tout fut dit. Sa tête n'était plus qu'une cage ouverte d'où

la raison s'était envolée. Il passa les dernières heures de la nuit,

accoudé sur un cadavre, qui se refroidit graduellement jusqu'au matin.

Lorsque _le Tas_ vint voir si sa belle cousine était éveillée, elle

entendit à travers la porte un cri aigre et discordant comme le chant

du geai. Elle vit un vieillard ensanglanté qui remuait la tête en

tout sens, comme pour la jeter loin de son corps. Le duc de la Tour

d'Embleuse criait: «Aca! aca! aca!» C'est tout ce qui lui restait du

don de la parole, le plus beau privilège de l'homme. Sa figure grimaçait

horriblement, ses yeux s'ouvraient et se fermaient par ressorts; ses

jambes étaient paralysées, son corps cloué sur le fauteuil, ses mains

mortes.

_Le Tas_ n'avait jamais connu qu'un sentiment humain: elle adorait sa

maîtresse. C'est le sort des parents pauvres de s'attacher furieusement

à leur famille, soit pour l'aimer, soit pour la haïr. La monstrueuse

fille se jeta sur le corps de sa maîtresse avec un cri dont on ne

trouverait d'exemple que dans le désert. Elle la pleura comme les

tigresses doivent pleurer leurs petits. Elle arracha le couteau d'une

grande et profonde blessure qui ne saignait plus; elle emporta dans ses

bras ce beau corps inanimé; elle le couvrit de caresses folles. Si les

âmes pouvaient se partager en deux, elle eût ressuscité à ses frais sa

chère Honorine. La rage succéda bientôt à la douleur. _Le Tas_ ne douta

pas un instant que le duc ne fût l'assassin. Elle rejeta le cadavre sur

le lit et courut de toute sa masse sur M. de la Tour d'Embleuse. Elle

le battit à tour de bras, lui mordit les mains, et chercha ses yeux pour

les arracher. Mais le duc était insensible au mal physique. Il répondit

à toutes ces violences par ce cri uniforme qui devait être désormais son

seul langage. Les animaux ont des sons différents pour exprimer la joie

ou la douleur; mais l'homme atteint de folie paralytique gît au dernier

degré de l'échelle des êtres. _Le Tas_ se lassa de le battre avant qu'il

se doutât qu'il était battu.

Cependant Germaine, belle et souriante comme le matin, éveillait sa

mère et son mari, assistait à la toilette de son fils, et descendait

au jardin pour respirer l'air embaumé de l'automne. M. Le Bris et M.

Stevens ne tardèrent pas à les rejoindre. La brise de la mer caressait

doucement les feuilles luisantes de rosée. Les belles oranges et les

cédrats énormes se balançaient au bout des ramilles vertes; les jujubes

ridées et les pistaches sonores tombaient pêle-mêle au pied des arbres;

les olives tachaient de noir le feuillage clairet des oliviers; les

lourdes grappes de raisin jaune pendaient le long des treilles au milieu

des pampres rougis par les premiers froids; les figues de la seconde

récolte distillaient le miel à grosses gouttes, et quelques grenades

oubliées riaient au milieu du feuillage, comme ces nymphes joufflues

de Virgile qui se cachent pour se montrer. La saison des fleurs

était passée, mais les beaux fruits jaunes et rouges sont les fleurs

savoureuses de l'automne, et les yeux se réjouissent de les regarder.

Toute la famille était réunie autour du petit Gomez qui lutinait une

tortue familière. M. de La Tour d'Embleuse manquait seul au rendez-vous

matinal. Ses fenêtres étaient encore fermées, et l'on respectait son

sommeil. Mathieu Mantoux, qui redoublait de zèle depuis que le docteur

l'avait maintenu en place, lavait activement son linge au bord d'un

petit ruisseau qui courait à la mer.

Le domestique de M. Stevens vint en toute hâte appeler son maître. Un

crime avait été commis dans le voisinage; tout le canton était en émoi,

et l'on courait au juge comme au feu. M. Stevens, en prenant congé de

ses amis, demanda au messager quelques détails sur l'événement.

«Je ne sais rien, répondit l'homme. C'est, dit-on, une Française qu'on a

trouvée morte dans son lit.

--Tout près d'ici? interrompit le docteur.

--A un quart de lieue.

--Ne dit-on pas que c'est une nouvelle débarquée!

--Je le crois; mais sa servante ne parle que le français, et l'on n'a

pas pu comprendre....

--Vous avez vu la servante? Une grosse femme?

--Énorme.

--Voilà qui va bien, dit M. Le Bris. Cher monsieur Stevens, on sonne le

déjeuner, et, si vous m'en croyez, vous viendrez vous mettre à table. La

morte se porte bien, je vous le garantis.»

M. Stevens, homme grave, ne comprit pas la plaisanterie. Le docteur

ajouta: «La loi anglaise punit-elle les gens qui promettent de se

suicider et qui ne tiennent pas leur parole?

--Non; mais elle punit le suicide lorsqu'il est prouvé.

--Allons, je n'ai pas de bonheur avec la loi anglaise.»

M. Stevens reprit: «Sérieusement, docteur, avez-vous quelque motif de

croire à une fausse alerte?

--Je vous donne mon billet que la dame en question n'a pas reçu une

égratignure. Je la connais de reste, et elle est trop amoureuse de sa

peau blanche pour y faire des trous.

--Mais si elle a été assassinée!

--N'en croyez rien, mon excellent ami. Vous connaissez-vous en oiseaux

de volière?

--Pas trop.

--Alors vous ne savez pas quelle différence il y a entre les mésanges à

tête bleue et les mésanges à tête noire?

--Non.

--Les mésanges à tête bleue sont de jolies petites bêtes qui se laissent

tuer sans résistance; les mésanges à tête noire sont celles qui tuent

les autres. Eh bien! la dame en question est une mésange à tête noire.

Allons déjeuner.

--Je ne comprends pas, dit M. Stevens. Pourquoi me ferait-on appeler?

--Juge très-subtil, si l'on vous fait chercher ici, ce n'est pas pour

avoir le plaisir de causer avec vous. C'est pour attirer une autre

personne qui ne se dérangera pas. Qu'en dites-vous, cher comte?

--Il a raison,» dit la douairière.

Le comte ne répondait pas. Il était plus ému qu'il ne voulait le

paraître. Germaine lui tendit la main et lui dit: «Allez avec M.

Stevens, mon ami; et espérons que le docteur aura dit vrai.

--Parbleu! dit M. Le Bris, j'y vais aussi; je me mets de la partie,

quoiqu'on ne m'ait pas invité. Mais, si la dame n'est pas morte sans

rémission, je jure sur mon bonnet de docteur que le comte ne lui dira

pas un mot.»

M. Stevens, le comte et le docteur montèrent en voiture. Dix minutes

après, ils s'arrêtaient devant la maison de Mme Chermidy. Du plus loin

qu'ils l'aperçurent, le docteur changea d'avis et pensa qu'un malheur

était arrivé. Une foule compacte assiégeait l'enclos, et les Maltais

de la police, accourus à la nouvelle du crime, ne suffisaient pas à

contenir la curiosité publique.

«Diable! dit M. Le Bris, est-ce que la petite dame se serait tuée pour

nous faire pièce? Je ne la croyais pas si forte que cela.»

M. de Villanera mangeait sa moustache sans rien dire. Il avait aimé

Mme Chermidy pendant trois ans, et il s'était cru sincèrement aimé.

Son coeur se déchirait à l'idée qu'elle avait pu se tuer pour lui. Les

souvenirs du passé se révoltaient contre toutes les affirmations du

docteur et plaidaient victorieusement la cause d'Honorine.

La foule ouvrit un passage à M. Stevens et à ses compagnons. Ils

arrivèrent, sous la conduite des agents de police, à la chambre

mortuaire. Mme Chermidy était sur son lit, dans la toilette qu'elle

portait la veille. Sa jolie tête grimaçait horriblement. Ses lèvres

entr'ouvertes laissaient voir deux rangées de petites dents, serrées par

la dernière convulsion de l'agonie. Ses yeux, qu'une main pieuse n'avait

pas fermés à temps, semblaient regarder la mort avec épouvante. Le

poignard était au milieu de la chambre, à la place où _le Tas_ l'avait

jeté. Le sang avait jailli sur les vêtements, sur les draps, sur les

meubles et partout. Une large mare figée devant la cheminée annonçait

que la malheureuse s'était frappée là. Une traînée d'un rouge sombre

montrait qu'elle avait eu la force de marcher jusqu'à son lit.

La femme de chambre, qui avait appelé la justice et ameuté le voisinage,

ne criait plus. On aurait dit qu'elle avait dépensé sa fureur en

épuisant ses forces. Accroupie dans un coin de la chambre, les yeux

attachés sur le cadavre de sa maîtresse, elle regardait aller et venir

les hommes de loi. L'arrivée du comte et du docteur Le Bris ne l'éveilla

point de sa torpeur.

M. Stevens, suivi de son greffier qui l'avait devancé sur le théâtre du

crime, releva l'état des lieux et dicta la description du cadavre

avec l'impassibilité de la justice. Le docteur fut prié de concourir

à l'enquête. Il commença par déclarer tout ce qu'il savait, exposa

sommairement les causes qui avaient pu pousser Mme Chermidy à se donner

la mort, raconta la conversation qu'il avait eue avec elle, et récita le

testament qu'il avait porté lui-même à M. de Villanera. Les déclarations

de la morte, l'endroit où son corps avait été trouvé, l'arme qui l'avait

frappée et qui lui appartenait, les portes de la maison fermées, enfin

le voisinage de la femme de chambre qui n'avait entendu aucun bruit,

toutes les circonstances connues confirmaient l'idée d'un suicide.

Germaine · 第 15 / 16 段