--Ah bien oui! Elles me le cacheront si bien que je ne le dénicherai
pas. Le Bris m'a presque mise à la porte.
--Si celui-là retrouve sa clientèle, j'y perdrai mon nom. Roule, roule,
mon bonhomme, mais prends garde de verser! Et mon petit juif? c'est donc
un imbécile?
--Ou un coquin. Il nous a trompées comme tous les autres.
--A qui se fier, grands dieux! si l'on ne peut plus compter sur un
forçat? Après ça, ils l'ont peut-être mis à la porte.
--Non; il est encore chez eux.
--Alors, il y a de la ressource. Je lui parlerai. Tu ne vas pas jeter le
manche après la cognée?
--Allons donc! Il faut que je voie don Diego.
--On te le trouvera.
--Nous allons louer une bicoque par là.
--Allons. Si jamais tu le tiens entre quatre yeux, tu en feras tout ce
que tu voudras: tu es superbe!
--C'est la colère. J'ai réclamé le petit; j'ai parlé de procès. Il aura
peur, il viendra.
--S'il vient, tu l'enlèves!
--Comme une plume!
--Tu as peut-être eu tort de parler de procès. Il est trop fier pour
céder à ça. Attaquer un Espagnol par les menaces, c'est caresser un loup
à rebrousse poil.
--Si les menaces ne servent de rien, j'ai une autre idée. Je fais mon
testament en faveur du marquis, je rends les millions jusqu'au dernier
sou, et je me tue.
--Voilà ton moyen? il est joli! et tu seras bien avancée!
--Es-tu bonne! Je me tue sans me faire de mal. Le testament montrera que
je ne tiens pas à l'argent; le couteau prouvera que je ne tiens pas à
la vie, mais je ne ferai mine de me poignarder que lorsqu'il tournera le
bouton de la porte.»
_Le Tas_ trouva l'invention excellente, quoiqu'elle ne fût pas
précisément nouvelle. «Bon! dit-elle, c'est un naïf, un chevalier: il ne
souffrira pas qu'une femme qu'il a aimée se suicide pour ses beaux
yeux. Ces hommes! sont-ils bêtes! Si j'avais été jolie comme toi, je les
aurais fait marcher!
--En attendant, ma fille, c'est nous qui marcherons, et dès demain.
--Eh bien! oui! En route, mauvaise troupe!» Le lendemain, les deux
femmes, escortées d'un domestique de place, se firent mener au sud de
l'île. Elles trouvèrent dans le voisinage de la villa Dandolo une jolie
maison à vendre ou à louer, avec le clos attenant. C'était le petit
château que Mme de Villanera avait choisi pour M. de La Tour d'Embleuse
dans le cas où il serait venu passer l'été à Corfou. C'était aussi le
château en Espagne du pauvre Mantoux, dit _Peu-de-chance_. La maison fut
louée le 24 septembre, meublée le 25, occupée le 26 au matin. On le fit
savoir à don Diego.
Depuis trois jours, le comte était au supplice. Germaine lui raconta la
visite qu'elle avait reçue. La pauvre enfant ne savait pas comment
il prendrait cette nouvelle, et cependant elle voulut la lui porter
elle-même. En annonçant à don Diego l'arrivée de son ancienne maîtresse,
elle s'assurait en un instant s'il était bien guéri de son amour. Un
homme étonné n'a pas le temps de composer sa physionomie, et la première
impression qui se trahit sur son visage est la vraie. Germaine jouait
gros jeu en soumettant son mari à une telle épreuve. Un éclair de
joie dans les yeux du comte l'aurait tuée plus sûrement qu'un coup de
pistolet. Mais les femmes sont ainsi faites, et leur amour héroïque
préfère un danger sûr à un bonheur incertain.
M. de Villanera était bien guéri, car il apprit ce débarquement comme
on reçoit une fâcheuse nouvelle. Son front se voila d'une tristesse qui
n'avait rien d'exagéré, parce qu'elle était sincère. Il ne se montra ni
indigné ni scandalisé; car la démarche de Mme Chermidy, impertinente aux
yeux de tous, était excusable pour lui. Il ne fit pas la grimace d'un
gouverneur de province qui apprend que l'ennemi a opéré une descente sur
ses terres; il témoigna le chagrin des hommes qu'un accident prévu vient
troubler dans leur félicité.
Germaine ne put lui répéter sans un peu de colère les propos insolents
de cette femme et ses prétentions monstrueuses. Le docteur fit chorus
avec elle, et la vieille comtesse regrettait hautement de n'avoir pas
été là pour jeter cette drôlesse à la porte ou à la mer: la mer était
une des portes du jardin. Mais don Diego, au lieu d'épouser la querelle
de toute la maison, s'appliqua à calmer les colères et à panser les
blessures. Il défendit son ancienne maîtresse, ou plutôt il la plaignit
en galant homme qui n'aime plus, mais qui se flatte d'être encore aimé.
Il remplit ce devoir avec une telle délicatesse, que Germaine lui en sut
gré, car elle apprécia une fois de plus la droiture et la fermeté de son
âme. Elle lui permit de donner sa pitié à Mme Chermidy, parce qu'elle
était bien sûre de posséder tout son amour.
La douairière était beaucoup moins tolérante. La revendication de
l'enfant et la menace d'un procès scandaleux l'avaient exaspérée. Elle
ne parlait de rien moins que de livrer la veuve aux magistrats des
Sept-Iles, et de la faire expulser honteusement comme aventurière. «M.
Stevens est notre ami, disait-elle; il ne nous refusera pas ce petit
service.» Elle trouvait que la visite de Mme Chermidy à Germaine avait
tous les caractères d'une tentative de meurtre; car enfin la présence
d'une créature si venimeuse pouvait tuer une convalescente. Le docteur
ne dit pas non.
Le comte essaya de calmer sa mère. «Ne craignez rien, dit-il, elle ne
fera pas de procès. Elle n'est pas dénaturée au point de compromettre
son fils en même temps que nous. La colère l'égarait sans doute. Il nous
est facile de parler sagement, à nous qui sommes heureux. Elle doit être
indignée contre moi et me regarder comme un grand coupable, car je l'ai
abandonnée sans avoir aucun tort à lui reprocher; je ne lui ai pas écrit
une lettre dans l'espace de huit mois, et j'ai donné toute mon âme à
une autre. Elle m'en voudrait bien davantage si elle savait que les
meilleurs jours de ma vie sont ceux que j'ai passés loin d'elle,
auprès de ma Germaine; si je lui disais que mon coeur est plein d'amour
jusqu'aux bords, comme ces coupes qu'une goutte de plus ferait déborder.
Laissez-moi la congédier avec de bonnes paroles. Pourquoi n'irais-je pas
lui ouvrir mon coeur et lui montrer qu'il n'y reste plus de place pour
elle? Il ne faut qu'une heure de douceur et de fermeté pour changer cet
amour aigri en amitié pure et durable. Elle ne songera plus à faire un
éclat; elle restera digne de nous rencontrer sans embarras dans le monde
et de faire chercher quelquefois des nouvelles de son fils. Il y a
bien peu de femmes qui ne soient exposées à coudoyer dans un salon une
ancienne maîtresse de leur mari. Cependant on ne s'arrache pas les
yeux; le présent et le passé vivent en bonne harmonie, une fois que la
frontière qui les sépare est bien tracée. Considérez, de plus, que notre
situation n'est pas celle de tout le monde. Quoi que nous puissions
faire; quoi que cette malheureuse femme fasse elle-même, elle sera
toujours, aux yeux de Dieu, la mère de notre enfant. Elle n'aurait été
que sa nourrice, nous nous ferions un devoir de l'assurer contre la
misère. Ne refusons pas une démarche innocente et prudente qui peut la
sauver du désespoir et du crime.»
Don Diego parlait de si bonne foi, que Germaine lui tendit la main et
lui dit: «Mon ami, j'ai déclaré à cette femme qu'elle ne vous reverrait
pas; mais si je vous avais entendu parler avec tant de raison et
d'expérience, je serais allée vous chercher moi-même pour vous conduire
à elle. Prenez la voiture sans perdre de temps, courez lui donner son
congé, et pardonnez-lui le mal qu'elle m'a fait comme je lui pardonne.
--Tout beau! reprit Mme de Villanera. S'il montait en voiture, je
détellerais les chevaux de ma main. Don Diego, vous ne m'avez pas
consultée quand vous avez pris une maîtresse; vous ne m'avez pas écoutée
quand je vous ai dit que vous étiez tombé sur une coquine; mais puisque
vous me consultez aujourd'hui, vous m'écouterez jusqu'au bout. C'est
moi qui vous ai marié. Je vous ai laissé faire, dans l'intérêt de notre
race, un traité qui serait odieux chez des bourgeois; mais la grandeur
des intérêts et le principe à sauver excusent bien des choses. Dieu a
permis qu'une affaire si mal entamée tournât à bien: le ciel en soit
loué! Mais il ne sera pas dit que de mon vivant vous soyez sorti de
chez votre femme sainte et légitime pour entrer chez votre ancienne
maîtresse. Je sais bien que vous ne l'aimez plus, mais vous ne la
méprisez pas assez pour que je vous tienne guéri. Cette Chermidy vous
a eu trois ans dans ses griffes; je ne vous exposerai pas à y retomber.
Vous avez beau hocher la tête. La chair est faible, mon fils; je le
sais par votre expérience, à défaut de la mienne. Je connais les
hommes, quoiqu'on ne m'ait jamais fait la cour. Mais quand on assiste au
spectacle depuis cinquante ans, on sait un peu le secret de la comédie.
Retenez bien ceci: le meilleur des hommes ne vaut rien. Le meilleur,
c'est vous, si vous voulez; je vous l'accorde. Vous êtes guéri de votre
amour; mais ces amours parasites sont de la famille de l'acacia. On
arrache l'arbre, on brûle les racines; et les rejetons sortent par
milliers. Qui m'assure que la vue de cette femme ne vous fera pas perdre
la tête? Vous n'avez pas le cerveau si solide qu'il faille vous exposer
à pareille secousse. Qui a bu boira; et vous avez tant bu qu'on vous a
cru noyé. Ah! si vous étiez marié depuis trois ou quatre ans; si vous
viviez comme vous vivrez bientôt, avec l'aide de Dieu; si le marquis
avait un frère ou une soeur, je vous lâcherais peut-être la bride. Mais
supposez que votre folie vous reprenne, j'aurais fait un beau métier en
vous mariant à l'ange que voici! C'est pourquoi, mon cher comte, vous
n'irez pas chez Mme Chermidy, même pour lui donner son congé, ou, s'il
vous plaît d'y aller malgré moi, vous ne retrouverez ici ni votre mère
ni votre femme!»
Don Diego se le tint pour dit, mais il fut mal à l'aise pendant les
trois jours suivants. M. Le Bris avait changé de malade: il soignait le
cerveau de son ami. Il essaya de déraciner les illusions obstinées
que le comte gardait sur sa maîtresse. Il cassa impitoyablement les
coquilles de toutes couleurs que le pauvre gentilhomme s'était laissé
appliquer sur les yeux. Il lui raconta par le menu tout ce qu'il savait
sur le passé de la dame; il la lui montra ambitieuse, cupide, rouée,
enfin ce qu'elle était. «On m'appelle le tombeau des secrets, pensait
le docteur en dévidant son écheveau de médisances, mais la justice a le
droit d'ouvrir les tombeaux.» Il vit que don Diego doutait encore: il
lui fit lire la dernière lettre qu'il avait reçue de Mme Chermidy. Le
comte fut saisi d'horreur en y trouvant une provocation à l'assassinat,
flanquée de cinq cent mille francs de récompense.
M. de La Tour d'Embleuse arriva là-dessus, et l'on vit une preuve
vivante de la scélératesse de Mme Chermidy. Le vieillard avait voyagé
sans accident, grâce à cet instinct de la conservation qui nous est
commun avec les bêtes; mais son esprit avait égrené toutes ses idées
sur le chemin, comme un collier dont le fil est rompu. Il sut trouver
la villa Dandolo, et tomba au milieu de la famille étonnée, sans plus
d'émotion que s'il sortait de sa chambre à coucher. Germaine lui sauta
au cou et l'accabla de tendresses; il se laissa caresser comme un chien
qui joue avec un enfant.
«Que vous êtes bon! lui dit-elle. Vous m'avez sue en danger et vous êtes
accouru!»
Il répondit: «Tiens! c'est vrai. Tu n'es donc pas morte? Comment as-tu
fait ton compte? J'en suis bien content; c'est-à-dire pas trop: Honorine
est furieuse contre toi. Elle n'est pas ici, Honorine? Elle était venue
pour épouser Villanera. Pourvu qu'elle me pardonne!»
Personne ne put lui arracher un mot sur la santé de la duchesse; mais il
parla d'Honorine tant qu'on voulut. Il raconta tout le bonheur et tout
le chagrin qu'elle lui avait donnés. Tous ses discours roulaient sur
elle; toutes ses questions tendaient vers elle; il voulait la voir
à tout prix; il dépensa l'astuce d'une tribu indienne pour découvrir
l'adresse d'Honorine.
L'arrivée inattendue de ce restant de vieillard fut une sérieuse douleur
pour Germaine et un cruel enseignement pour don Diego. Mme de
Villanera, qui n'avait jamais eu de sympathie pour le duc, s'intéressait
médiocrement à la ruine de son intelligence, mais elle triomphait
d'avoir sous la main une victime de Mme Chermidy. Elle s'établit
assidûment auprès de M. de La Tour d'Embleuse; elle lui arrachait tous
les secrets de sa misère et de sa décadence; elle jouait à tour de
bras de cet instrument fêlé dont la musique était douce à ses oreilles
maternelles.
Le duc radotait dans la maison depuis quelques heures, lorsque Mme
Chermidy fit savoir à don Diego qu'elle était sa voisine et qu'elle
l'attendait. Le comte montra la lettre à M. Le Bris:
«Que répondriez-vous à ma place? lui demanda-t-il en haussant les
épaules.
--J'offrirais de l'argent. Elle est venue ici pour prendre votre nom,
votre personne et votre fortune. Quand elle a vu que la comtesse n'était
pas morte, elle a fait son deuil du nom et elle s'est rabattue sur le
reste. Lorsqu'elle verra que votre personne se passe aisément de la
sienne, elle se contentera de l'argent.
--Ce procès, ce scandale dont elle semblait nous menacer?
--Offrez-lui de l'argent.
--Mais son fils!
--De l'argent, vous dis-je! Par exemple, il en faudra beaucoup. On donne
deux sous au pauvre qui mendie en blouse, dix à celui qui mendie en
veste, cent à celui qui mendie en habit noir: calculez ce qu'il convient
d'offrir à ceux qui mendient en voiture à quatre chevaux.
--Voulez-vous aller voir ce qu'elle demande?
--Parbleu! vous m'avez pris au mois: nous ne comptons pas les visites.»
Le docteur se fit mener chez Mme Chermidy. Lorsqu'il entra, elle
était en scène. Assise languissamment dans un grand fauteuil, les
bras pendants, les cheveux dénoués, elle laissait errer ses yeux
mélancoliques, et
Rêveuse, regardait vaguement quelque part.
«Bonjour, madame, dit le docteur. Vous pouvez vous mettre à votre aise;
c'est moi.»
Elle se leva en sursaut, courut à lui, et lui dit:
«C'est vous, mon ami! Vous m'avez fait de la peine l'autre jour. Est-ce
ainsi que vous deviez m'accueillir après une si longue absence?
--Ne parlons pas de cela, voulez-vous? Je ne suis pas venu en ami, mais
en ambassadeur.
--Je ne le verrai donc pas, lui?
--Non; mais si vous êtes curieuse de voir quelqu'un, je puis vous
montrer le duc de La Tour d'Embleuse.
--Il est ici?
--De ce matin. Un joli ouvrage que vous avez fait, sans le signer!
--Je ne suis pas responsable de tous les vieux fous qui perdent la tête
pour moi.
--Ni des millions qu'ils perdent chez vous? D'accord.
--En bonne foi, la Clef des coeurs, vous croyez que je suis une femme
d'argent?
--Massif! Combien voulez-vous pour retourner à Paris et rester
tranquille?
--Rien.
--On payera votre passage, quand il coûterait un million.
--Nous sommes deux; j'ai amené _le Tas_.
--On doublerait peut-être la somme.
--Qu'est-ce qu'on y gagnerait? Si je suis ce que vous supposez, je peux
prendre l'argent aujourd'hui et faire un éclat demain. Mais je vaux
mieux que vous tous.
--Bien obligé!
--Tenez, bel ambassadeur, portez ceci au roi votre maître, et dites-lui
que s'il a des commissions pour l'autre monde, il peut me les envoyer ce
soir.
--Comment! tout de suite aux grands moyens?
--Oui, mon ami. Ceci est mon testament et l'acte de ma dernière volonté.
Le paquet n'est pas cacheté; vous pouvez lire.
--Au fait! ici ou là-bas!»
Il lut:
«Ceci est mon testament et l'acte de ma dernière volonté.
«A la veille de quitter volontairement une vie que l'abandon de M. le
comte de Villanera m'a rendue odieuse....»
--Méchante! dit le docteur, en interrompant sa lecture.
--C'est la vérité pure.
--Ôtez cette phrase-là. D'abord elle est mal écrite.
--Les femmes n'écrivent bien que les lettres. Elles n'ont pas la
spécialité des testaments.
--Alors, je poursuis:
«Moi, Honorine Lavenaze, veuve Chermidy, saine de corps et d'esprit, je
lègue tous mes biens meubles et immeubles à Gomez, marquis de los Montes
de Hierro, fils unique du comte de Villanera, mon ancien amant.» C'est
signé.
--Et demain matin, ça sera diablement parafé, allez!
--Je parie que non.
--Vous me défiez de mourir?
--Oui, certes.
--Et pourquoi ne me tuerais-je pas, s'il vous plaît?
--Parce que cela ferait trop de plaisir à trois ou quatre honnêtes gens
de ma connaissance. Adieu, madame.»
La porte ne fut pas plutôt refermée sur le docteur, que _le Tas_ sortit
d'une chambre voisine en compagnie de Mantoux.
XIII
LE COUTEAU.
Mathieu Mantoux ne pouvait se consoler de la guérison de Germaine. Il
accusait le droguiste de lui avoir vendu de l'arsenic frelaté et du
poison de mauvais aloi. Dans sa douleur, il négligeait son service et
s'égarait en rêvant autour de la villa. Le but de ses promenades était
toujours ce joli petit domaine dont il avait été seigneur en espérance.
A force de le contempler, il le connaissait dans ses moindres détails,
comme s'il y avait été élevé dès l'âge le plus tendre. Il savait combien
la maison avait de fenêtres, et il n'était pas un arbre dans le jardin
qui ne lui rappelât quelque souvenir. Il avait franchi la clôture plus
d'une fois; ce qui n'était pas difficile. Ce paradis terrestre était
fermé d'une haie de cactus et d'aloès, formidable défense si l'on prend
soin de l'entretenir; mais trois ou quatre aloès avaient fleuri au mois
d'août, et la fleur tue la plante. Ainsi la barrière infranchissable
était tombée en quelques endroits, et la livrée fluette de Mantoux se
faufilait sans accroc dans l'enceinte prohibée.
Le 26 septembre, vers quatre heures du soir, ce coquin mélancolique
rêvait à son malheur en longeant la clôture. Il se rappelait avec
une douceur amère ses premières entrevues avec _le Tas_ et l'accueil
obligeant de Mme Chermidy. Lorsqu'il comparait sa situation présente à
celle qu'il avait rêvée, il se trouvait le plus malheureux des hommes;
car on croit avoir perdu ce qu'on a manqué de gagner. L'apparition d'une
masse énorme qui se mouvait pesamment dans le jardin rompit le cours de
ses idées. Il se frotta les yeux et se demanda un instant s'il voyait
_le Tas_ ou son ombre: mais les ombres n'ont pas tant de corps. _Le Tas_
l'aperçut et lui fit signe d'accourir. Elle songeait justement au moyen
de le rencontrer.
«Hé bien! lui dit-elle, vous voilà, bel infirmier? Vous avez bien soigné
votre maîtresse; elle est guérie!»
Il répondit avec un gros soupir: «Peu de chance!
--Nous sommes seuls, reprit _le Tas_, personne ne peut nous entendre, et
il n'y a pas de temps à perdre. Es-tu content de voir que ta maîtresse
se porte bien?
--Certainement, mademoiselle. Pourtant votre dame m'avait promis autre
chose.
--Qu'est-ce qu'elle t'avait promis?
--Que madame passerait bientôt, et que j'aurais douze cents francs de
rente.
--Tu aurais mieux aimé ça, pas vrai?
--Dame! j'aurais été propriétaire, et me voilà chez les autres pour le
reste de mes jours.
--Et l'idée ne t'est pas venue de donner un coup de main à la maladie?»
Mantoux la regarda entre les yeux avec un trouble évident. Il ne
savait pas s'il avait affaire à un juge ou à un complice. Elle le tira
d'embarras en ajoutant: «Je te connais; je t'ai vu à Toulon. Quand je
t'ai déniché à Corbeil, je savais ton histoire.
--Mais alors vous en êtes! Vous aviez votre idée en m'envoyant ici?
--Bien sûr. S'il n'y avait pas eu de l'ouvrage à faire, j'aurais été
chercher un honnête homme. Il y en a assez, Dieu merci! Il y en a même
trop!
--Voilà donc le pourquoi des douze cents francs de rente?
--Parbleu!
--Je parie que c'est vous qui m'avez écrit la lettre anonyme!
--Qui serait-ce donc?
--Mais quel intérêt aviez-vous?
--Quel intérêt? Ta maîtresse a volé son mari à la mienne. Comprends-tu
maintenant?
--Je commence.
--Il fallait commencer plutôt, imbécile!
--Je n'ai pas compris, c'est vrai. Pourtant j'ai travaillé.
--Avec quoi?
--J'ai acheté de l'arsenic; elle en a pris un peu tous les soirs.
--Ta parole?
--Sur mon honneur!
--Tu n'en auras pas mis assez.
--J'avais peur d'être pris. Ça se retrouve dans les corps morts.
--Lâche!
--Tiens! on ne se fait pas couper le cou pour douze cents francs de
rente.
--Madame t'aurait donné tout ce que tu aurais voulu.
--Il fallait me le dire. Maintenant il est trop tard.
--Il n'est jamais trop tard. Viens parler à madame.»
C'est dans une chambre contiguë au salon que Mantoux attendit le départ
de M. Le Bris. Quelques paroles de la conversation traversèrent la
porte et vinrent à ses oreilles. Cependant, il ne comprenait encore qu'à
moitié le marché qu'on voulait faire avec lui. Il aborda Mme Chermidy
avec une méfiance respectueuse. La veuve ne jugea pas à propos d'entrer
en explication avec lui tant qu'elle n'aurait pas reçu une réponse de
don Diego. Elle était fort agitée, et elle arpentait le salon dans tous
les sens. Elle écoutait _le Tas_ sans l'entendre, et regardait le forçat
sans le voir. La courtoisie du comte de Villanera lui était assez
connue pour qu'elle vit dans son absence et son silence des symptômes
effrayants.
«Il ne m'aime donc plus! disait-elle. Passe encore pour l'indifférence;
je saurais bien réchauffer sa froideur! Mais il faut qu'on m'ait noircie
à ses yeux, qu'on lui ait tout conté, qu'il me méprise! Sans cela, il ne
m'aurait jamais traitée ainsi. M'offrir de l'argent par l'intermédiaire
de cet odieux Le Bris! Et en quels termes, grands dieux! S'il me voit
des mêmes yeux que son ambassadeur, s'il ne m'estime plus, j'aurai
beau faire: il ne reviendra jamais. Veuf ou non, il est perdu pour moi.
Alors! à quoi bon...? pure vengeance? Eh bien, soit: je me vengerai!
Mais attendons. S'il n'accourt pas ici lorsqu'il aura lu mon message,
c'est que tout est perdu!
--Madame, interrompit Mantoux, il faut que j'aille servir mon dîner, et
si madame a quelque chose à me commander....
--Va servir ton dîner, lui dit-elle. Tu es à moi. Écoute bien tout ce
qu'ils diront, pour me le répéter.
--Oui, madame.
--Un instant! Peut-être M. de Villanera viendra-t-il ici dans la soirée.
En ce cas, je n'ai pas besoin de toi. Cependant, promène-toi dans nos
environs demain matin. S'il ne devait pas me faire de visite.... mais
c'est impossible! tu accourrais ici dès qu'il serait couché. L'heure n'y
fait rien. _Le Tas_ dormira peut-être; sonne toujours, je t'ouvrirai la
porte.
--C'est inutile, madame; on a été serrurier, et j'ai encore mes outils.
--Bien; je t'attendrai. Mais je suis sûre que le comte viendra.»
Mantoux servit à table; mais il eut beau tendre ses deux oreilles à la
conversation, le nom de Mme Chermidy ne fut pas même prononcé. On dînait
en famille, avec un seul étranger, M. Stevens. La vieille comtesse lui
demanda si la loi anglaise permettait aux magistrats d'expulser les
vagabonds sans autre forme de procès. M. Stevens répondit que la
législation de son pays protégeait la liberté individuelle jusque dans
ses abus. Le docteur reprit en souriant:
«Voilà qui va bien; et _quid_ quant aux aventurières?
--On les traite un peu plus sévèrement.
--Mais quand elles ont cinq ou six millions de capital?
--Si vous en connaissez beaucoup de cette espèce, docteur, envoyez-les
toutes en Angleterre. On leur ouvrira la porte à deux battants; on les
couronnera de roses et elles épouseront des lords.»
Mme de Villanera fit la moue, et l'on parla d'autre chose.
Durant tout le repas, le vieux duc tint ses yeux attachés sur la
figure de Mantoux. Cette cervelle impotente, ce vieillard perclus de la
mémoire, sut reconnaître un homme qu'il avait vu une seule fois chez Mme
Chermidy. Il le prit à part après le dessert et l'emmena mystérieusement
dans sa chambre:
«Où est-elle? lui dit-il. Tu la connais, toi; tu sais où elle est
cachée, car on me la cache!
--Monsieur le duc, reprit-il, je ne sais pas de qui....
--Je te parle d'Honorine! Tu sais bien, Honorine, la dame de la rue du
Cirque?
--Mme Chermidy?
--Ah! tu vois que tu la connais. Je suis sûr que tu l'as vue. Ma fille
aussi l'a vue! le docteur aussi! tout le monde, enfin, excepté moi!...
Va me la chercher, je ferai ta fortune.»
Mantoux répondit:
«Je peux jurer à monsieur le duc que je ne sais pas où est Mme Chermidy.
--Dis-le-moi donc, nigaud! je n'en parlerai à personne: cela restera
entre nous deux.» Il ajouta d'un ton de menace: «Si tu ne me la montres
pas ce soir, je te ferai couper la tête.»