commotion électrique. Elle se leva en sursaut, courut au docteur, le
regarda en face et s'écria: «Suicide! C'est vous qui avez parlé de
suicide? Vous savez bien qu'elle n'était pas femme à se suicider! Pauvre
ange! Elle avait la vie si belle! Elle se portait si bien! Elle aurait
vécu cent ans si vous ne l'aviez pas assassinée. D'ailleurs, est-ce que
le vieux n'est pas là? où l'a-t-on mis? Allez le voir, ou dites qu'on
l'apporte: vous le verrez tout couvert de son sang!» Elle aperçut le
comte de Villanera qui s'était jeté dans un fauteuil et qui pleurait
sans rien dire. «Vous voilà donc! lui dit-elle. Il fallait venir plus
tôt! Ah! monsieur le comte! vous payez drôlement vos dettes d'amour! On
vous en donnera, du bonheur!»
Tandis que le juge et le docteur entraient dans la pièce voisine, où une
douloureuse surprise les attendait, _le Tas_ entraîna le comte auprès
du lit, le força de regarder son ancienne maîtresse et d'entendre une
oraison funèbre qui lui fit dresser les cheveux sur la tête. «Voyez!
voyez! criait-elle au milieu des sanglots; voilà ces beaux yeux qui vous
souriaient si tendrement, cette jolie bouche qui vous a donné de si bons
baisers, ces grands cheveux noirs que vous vouliez dénouer vous-même:
car vous faisiez mon ouvrage! Vous rappelez-vous la première fois que
vous êtes venu rue du Cirque? Quand ils ont tous été sortis, vous vous
êtes mis à genoux pour baiser cette main-là! Brr! Qu'elle est froide! Et
le jour de ses couches, vous en souvenez-vous? Qui est-ce qui pleurait?
Qui est-ce qui riait? Qui est-ce qui lui jurait fidélité jusqu'à la
mort? Embrassez-la donc un peu, chevalier fidèle!»
Le comte, immobile, roide et plus froid que le cadavre qu'il regardait
en face, expia en une minute trois ans de bonheur illégitime.
On apporta le duc de La Tour d'Embleuse, qui payait, et bien cher, une
vie d'égoïsme et d'ingratitude.
Le sang dont il était couvert, sa présence chez Mme Chermidy, le carreau
qui manquait à la fenêtre, les écorchures de ses mains et surtout la
perte de sa raison firent croire un instant qu'il était l'assassin. Le
docteur examina la blessure de Mme Chermidy, et reconnut que le
poignard avait traversé le coeur de part en part. La mort avait dû être
instantanée: il était donc impossible que la victime se fût traînée
elle-même jusqu'à son lit. M. Stevens, en dînant la veille avec le duc,
avait pu remarquer l'affaiblissement de ses facultés mentales. M. Le
Bris lui expliqua en quelques mots comment la monomanie homicide avait
pu germer en une nuit dans ce cerveau dérangé. S'il était vrai qu'il
eût commis le crime, la justice n'avait rien à faire contre un fou. La
nature l'avait condamné à une mort prochaine, après quelques mois d'une
existence pire que la mort.
Mais, en examinant de plus près le cadavre de Mme Chermidy, on trouva
dans sa main crispée quelques cheveux plus courts et plus rudes que ceux
d'une femme, et d'une couleur plus naturelle que ceux du vieux duc. Le
greffier, en relevant un meuble renversé, ramassa un bouton de livrée
aux armes des Villanera. Enfin, le tiroir où Mme Chermidy avait serré
pour cent mille francs de valeurs, se trouva vide. Il fallait donc
chercher un autre assassin que M. de La Tour d'Embleuse. On interrogea
_le Tas_, mais on n'en put tirer aucune lumière. Elle se frappa le front
et dit: «Que j'étais bête! c'est lui. Le misérable! je le ferais bien
écorcher vif; mais à quoi bon? Il parlerait. Enterrez ma maîtresse;
jetez-moi aux ordures. Quant à lui, qu'il aille au diable!»
La justice se transporta le jour même à la villa Dandolo. Mathieu
Mantoux venait de coudre un bouton à sa veste de panne rouge. On
remarqua que le bouton était neuf, et que ses cheveux ressemblaient à
l'échantillon trouvé chez Mme Chermidy. En se voyant arrêter, il s'écria
par une vieille habitude: «Peu de chance!» M. Stevens le fit conduire au
château Guilfort, à l'ouest de la ville, sur le bord de la mer. Il fut
assez heureux pour s'évader pendant la nuit; mais il tomba dans un de
ces grands filets que les pécheurs tendent le soir pour les relever au
matin.
XV
CONCLUSION.
Si vous avez vu la mer dans la saison des équinoxes, lorsque les vagues
jaunes montent en écumant jusqu'au sommet de la jetée, que les galets
s'entre-choquent avec fracas sur la rive, que le vent hurle dans le ciel
noir et que le flot roule, au travers des varechs déracinés, les épaves
informes et le débris des naufrages, retournez la voir en été: vous ne
la reconnaîtrez plus. Les galets luisants sont rangés côte à côte au
bord de la plage; la mer s'étend comme une nappe bleue sous l'azur riant
du ciel; les grands boeufs couchés sur la falaise tendent nonchalamment
leurs naseaux à la brise salée; on voit filer au loin les voiles
blanches, et, sur la jetée, les Parisiennes ouvrent leurs ombrelles
roses.
Le comte et la comtesse de Villanera, après un long voyage dont Paris
n'a jamais su l'histoire, sont rentrés, il y a trois mois, dans leur
hôtel du faubourg Saint-Honoré. La comtesse douairière qui était partie
avec eux, et la duchesse de La Tour d'Embleuse qui les avait rejoints à
la mort du vieux duc, se partagent sans jalousie le gouvernement d'une
grande maison et l'éducation d'un bel enfant. C'est une fille de deux
ans: elle ressemble à sa mère. Elle est donc plus belle que son aîné,
feu le marquis de los Montes de Hierro.
Le docteur Le Bris est encore le médecin et le meilleur ami de la
maison. M. de La Tour d'Embleuse et le petit Gomez sont morts dans
ses bras, l'un à Corfou, l'autre à Rome, où il avait pris la fièvre
typhoïde.
Le petit marquis avait, dit-on, une fortune personnelle de six ou sept
millions, provenant des libéralités d'une parente éloignée. A la mort de
l'enfant, la famille a vendu tous ses biens pour en dépenser le prix en
bonnes oeuvres.
Une chapelle s'élève au sud de l'île de Corfou, sur l'emplacement de la
villa Dandolo. Elle est desservie par un jeune prêtre d'une sagesse et
d'une tristesse exemplaires, M. Gaston de Vitré.
FIN.
TABLE.
I. Les étrennes de la duchesse.
II. La demande en mariage.
III. La noce.
IV. Voyage en Italie.
V. Le duc.
VI. Lettres de Corfou.
VII. Le nouveau domestique.
VIII. Beaux jours.
IX. Lettres de Chine et de Paris.
X. La crise.
XI. La veuve Chermidy.
XII. La guerre.
XIII. Le couteau.
XIV. La justice.
XV. Conclusion.
FIN DE LA TABLE
1263 02.--Coulommiers. Imp. PAUL BRODARD.--12-02.