Mme Chermidy et son inséparable _Tas_ débarquèrent le 24 au soir dans la

ville de Corfou. La veuve du commandant avait fait ses paquets en toute

hâte. A peine avait-elle pris le temps de réunir cent mille francs

pour le salaire de Mantoux et les dépenses imprévues. _Le Tas_ lui

conseillait d'attendre à Paris des nouvelles plus positives; mais on

croit si volontiers ce qu'on désire, que Mme Chermidy tenait Germaine

pour enterrée. De Trieste à Corfou, elle vécut sur le pont, la lorgnette

à la main: elle voulait être la première à signaler la terre. Elle était

tentée d'arrêter tous les navires qui passaient au large pour demander

s'ils ne portaient pas de lettres à son adresse. Elle s'informa si l'on

arriverait le matin, car elle ne se sentait pas de force à passer

une nuit dans l'attente, et elle comptait aller tout droit à la villa

Dandolo. Son impatience était si évidente, que les passagers de première

classe la désignaient sous le nom de l'_héritière_. On racontait tout

bas qu'elle allait recueillir à Corfou une succession importante.

La mer fut assez mauvaise pendant deux jours, et tout le monde fut

malade, excepté l'héritière de Germaine. Elle n'avait pas le temps de

sentir le roulis. Peut-être même ses pieds ne touchaient-ils pas le pont

du navire. Elle était si légère, qu'elle planait au lieu de marcher.

Lorsqu'elle s'endormit par hasard, elle rêvait qu'elle nageait dans

l'air.

Le bateau mouilla dans le port à la nuit close, et il était plus de neuf

heures lorsque les bagages et les gens descendirent à terre. La vue de

petites lumières éparses qui brillaient çà et là par la ville produisit

un effet désagréable sur Mme Chermidy. Lorsqu'on touche au terme d'un

voyage, l'espérance, qui nous avait portés jusque-là sur ses ailes, nous

manque, et nous tombons rudement sur la réalité. Ce qui nous paraissait

le plus certain se voile d'un doute; nous ne comptons plus sur rien, et

nous commençons à nous attendre à tout. Un froid nous saisit, quelle

que soit l'ardeur des passions qui nous animent; nous sommes tentés

de mettre toutes choses au pis, nous regrettons d'être venus, et nous

voudrions retourner en arrière. Cette impression est d'autant plus

pénible, que nous ne sommes plus seuls et que nous arrivons dans un

pays moins connu. Lorsque personne ne nous attend au port, et que

l'embarcation nous jette en proie à ces faquins polyglottes qui

bourdonnent autour des voyageurs, notre premier sentiment est un mélange

de dépit, de dégoût et de découragement. Mme Chermidy arriva fort

maussade à l'hôtel de Trafalgar.

Elle espérait y apprendre la mort de Germaine. Elle y apprit, avant

tout, que la langue française n'est pas très-répandue dans les hôtels de

Corfou. Mme Chermidy et _le Tas_ ne possédaient entre elles deux qu'une

langue étrangère, le provençal, qui leur fit peu d'usage en ce pays.

Force leur fut d'attendre un interprète, et de souper en attendant.

L'interprète arriva quand le maître de l'hôtel était couché; il se leva

en grommelant, et trouva mauvais qu'on l'eût éveillé pour des affaires

qui n'étaient pas les siennes. Il ne connaissait ni M. ni Mme de

Villanera. Ces gens-là n'étaient jamais venus dans l'île, car tous les

voyageurs de distinction descendaient à _Trafalgar Hôtel_. On ne pouvait

supposer que M. et Mme de Villanera, s'ils étaient gens de bien, se

fussent égarés ailleurs. L'hôtel d'Angleterre, l'hôtel d'Albion, l'hôtel

Victoria étaient des établissements de dernier ordre, indignes de loger

M. et Mme de Villanera.

L'hôtelier se coucha sur cette tirade, et l'interprète offrit de courir

à la recherche des renseignements. Il resta absent une partie de la

nuit. _Le Tas_ s'endormit à l'attendre; Mme Chermidy rongea son frein

et s'étonna plus d'une fois qu'une personne qui avait cent mille francs

dans sa cassette ne pût acheter un simple renseignement. Elle éveilla le

pauvre _Tas_, qui n'en pouvait mais. _Le Tas_ lui conseilla de dormir au

lieu de se tourner le sang. «Tu comprends bien, lui dit-elle, que si la

petite a déménagé dans l'autre monde, on ne s'est pas amusé à tendre

la ville en noir. Nous n'aurons de nouvelles qu'à la campagne. Tout le

monde doit connaître la villa Dandolo. Couche-toi tranquillement; il

fera jour demain. Qu'est-ce que tu risques? Bien sûr que si elle est

morte, elle ne ressuscitera pas dans la nuit.»

Mme Chermidy allait suivre le conseil de sa cousine, quand le domestique

de place vint à grand bruit lui annoncer que M. et Mme de Villanera

étaient débarqués dans l'île au mois d'avril avec leur médecin et toute

leur maison; qu'ils étaient tous très-malades; qu'on les avait conduits

à la villa Dandolo, et qu'ils devaient être morts depuis longtemps s'ils

n'allaient pas mieux. La veuve impatiente mit le domestique à la porte,

se jeta sur son lit et dormit assez mal.

Le lendemain, elle loua une voiture et se fit conduire à la villa

Dandolo. Le cocher ne sut pas lui dire ce qui l'intéressait; et les

paysans qu'elle rencontra sur son passage écoutèrent ses questions sans

les comprendre. Elle prit toutes les maisons de la route pour la villa

Dandolo, car toutes les maisons se ressemblent un peu dans l'île.

Lorsque son cocher lui indiqua un toit d'ardoises caché dans les arbres,

elle serra son coeur à deux mains. Elle consultait attentivement la

physionomie du pays pour y lire la grande nouvelle qu'elle brûlait

d'apprendre. Malheureusement, les jardins, les chemins et les bois

sont des témoins impassibles de nos plaisirs et de nos peines. S'ils

s'intéressent à notre sort, ils le dissimulent bien, car les arbres du

parc ne prennent pas le deuil à la mort de leur maître.

Mme Chermidy gourmandait la lenteur des chevaux. Elle aurait voulu

monter au galop l'escalier qui conduisait à la villa. Elle ne tenait pas

dans la voiture; elle se jetait d'une portière à l'autre, interrogeant

la maison et les champs et cherchant une figure humaine. Enfin elle

sauta à terre, courut à la villa, trouva toutes les portes ouvertes et

ne rencontra personne. Elle revint sur ses pas et parcourut le jardin

du nord; il était désert. Une petite porte et un escalier rapide

conduisaient au jardin du midi. Elle se jeta jusqu'en bas et s'aventura

dans les allées.

Elle aperçut à l'ombre d'un vieil oranger, du côté de la plage, une

femme vêtue de blanc qui se promenait un livre à la main. Elle était

trop loin pour reconnaître la figure, mais la couleur de la robe lui

donna à penser. On ne s'habille pas de blanc dans une maison en deuil.

Toutes les observations qu'elle avait recueillies depuis cinq minutes

se combattaient dans son esprit. L'abandon presque absolu de la villa

pouvait faire croire à la mort de Germaine. Les portes ouvertes, les

domestiques absents, les maîtres partis, et pour où? Peut-être pour

Paris! Mais comment n'en savait-on rien à la ville? Germaine était-elle

guérie? Impossible, en si peu de temps. Était-elle encore malade? Mais

alors on la soignerait, on ne laisserait pas les portes ouvertes.

Elle hésitait à s'avancer vers la promeneuse blanche, lorsqu'un enfant

enjamba l'allée en courant et s'enfonça sous les arbres, comme un lapin

effarouché qui traverse un sentier de forêt. Elle reconnut son fils et

reprit de l'audace. «Qu'est-ce que je crains? pensa-t-elle. Personne

n'a le droit de me chasser d'ici. Qu'elle vive ou qu'elle meure, je suis

mère et je viens voir mon fils.»

Elle marcha droit à l'enfant. Le petit Gomez eut peur lorsqu'il vit

cette femme en deuil; il s'enfuit, en criant, vers sa mère. Mme Chermidy

fit quelques pas à sa poursuite, et s'arrêta tout court en présence de

Germaine.

Germaine était seule au jardin avec le marquis de los Montes de Hierro.

Tous ses hôtes venaient de prendre congé d'elle; la comtesse et son fils

reconduisaient Mme de Vitré; le docteur était parti pour la ville avec

les Dandolo et M. Delviniotis. La maison était livrée aux domestiques,

et ils faisaient leur sieste, suivant l'usage, partout où le sommeil les

avait surpris.

Mme Chermidy reconnut du premier coup d'oeil la femme qu'elle avait

aperçue une seule fois, et qu'elle ne s'attendait plus à revoir en ce

monde. Si délibérée qu'elle fût, et quoique la nature lui eût fait don

d'une âme bien trempée, elle recula d'un bon pas, comme un soldat qui

voit sauter le pont qu'il allait traverser. Elle n'était pas femme à

se bercer de chimères; elle jugea sa position et courut tout d'un saut

jusqu'aux dernières conséquences. Elle vit sa rivale guérie et bien

guérie, son amant confisqué, son fils aux mains d'une autre et son

avenir perdu. La chute fut d'autant plus rude, que la belle ambitieuse

tombait de plus haut. Après avoir entassé montagne sur montagne

jusqu'aux portes du ciel, les Titans de la fable ne sentirent pas plus

durement le coup de foudre qui les aplatit.

La haine qu'elle nourrissait pour la jeune comtesse depuis le jour où

elle avait commencé à la craindre s'éleva subitement à des proportions

colossales, comme ces arbres de théâtre que le machiniste fait jaillir

du sol et voler jusqu'aux frises. La première idée qui traversa son

esprit fut celle d'un crime. Elle sentit tressaillir dans ses muscles

une force centuplée par la rage. Elle se demanda pourquoi elle ne

brisait pas de ses mains l'obstacle chétif qui la séparait du bonheur.

Elle fut un instant la soeur de ces Thyades qui déchiraient en lambeaux

les tigres et les lions vivants. Elle se repentit d'avoir oublié à

l'hôtel Trafalgar un poignard corse, bijou terrible qu'elle étalait

partout sur sa cheminée. La lame était bleue comme un ressort de montre,

longue et pliante comme le buste d'un corset; la poignée était en ébène

incrustée d'argent, et la gaîne en platine niellé. Elle courut par la

pensée jusqu'à cette arme familière; elle la saisit en esprit, elle

la caressa en imagination. Elle songea ensuite à la mer qui battait

mollement la lisière du jardin. Rien n'était plus facile et plus tentant

que d'y emporter Germaine comme l'aigle emporte un agneau blanc dans son

aire, de l'étendre sous trois pieds d'eau, d'étouffer ses cris sous

la vague et de comprimer ses efforts jusqu'au moment où une convulsion

finale ferait une autre comtesse de Villanera.

Heureusement la distance est plus longue entre la pensée et l'action

qu'entre le bras et la tête. D'ailleurs le petit Gomez était là, et

sa présence sauva peut-être la vie de Germaine. Plus d'une fois, pour

paralyser une main criminelle, il a suffi du regard limpide d'un enfant.

Les êtres les plus pervertis éprouvent un respect involontaire devant

cet âge sacré, et plus auguste même que la vieillesse. La vieillesse est

comme une eau reposée qui a laissé tomber au fond toutes les impuretés

de la vie; l'enfance est une source échappée de la montagne: on l'agite

sans la troubler, parce qu'elle est pure jusqu'au fond. Les vieillards

ont la science des biens et des maux; l'ignorance des enfants est comme

la neige sans tache de la Jungfrau, que nulle empreinte n'a souillée,

pas même l'empreinte du pied d'un oiseau.

Mme Chermidy conçut, caressa, débattit et repoussa l'idée d'un crime en

fermant son ombrelle et en saluant Germaine, qui ne la connaissait pas.

Germaine l'accueillit avec cette grâce épanouie et cette ouverture de

coeur qui n'appartient qu'aux heureux du monde. La visite d'une inconnue

n'avait pas lieu de la surprendre. Elle recevait presque tous les jours

quelques bonnes gens du voisinage qui s'étaient intéressés à sa guérison

et qui venaient se réjouir avec elle de sa santé. La veuve entra en

propos par un bégayement confus qui se ressentait du tumulte de ses

pensées.

«Madame, lui dit-elle, vous ne devez pas vous attendre.... je ne

m'attendais pas moi-même.... Si j'avais su.... Madame, j'arrive de

Paris. M. votre père, le duc de La Tour d'Embleuse, qui m'honore de son

amitié....

--Vous connaissez mon père, madame? interrompit vivement Germaine; vous

l'avez vu depuis peu?

--Il y a huit jours.

--Permettez donc que je vous embrasse. Mon pauvre père! Comment va-t-il?

Il nous écrit bien rarement. Donnez-moi des nouvelles de ma mère!»

Mme Chermidy se mordit la lèvre.

«Mais vous, madame, reprit-elle sans répondre, je n'espérais pas vous

trouver si bien portante. La dernière lettre que M. le duc a reçue de

Corfou....

--Oui, madame; je m'étais laissée tomber bien bas, mais on n'a pas voulu

de moi en paradis. Asseyez-vous donc auprès de moi. A l'heure qu'il est,

mon père et ma mère n'ont plus d'inquiétude. Oh! je suis bien sauvée.

Cela doit se voir, n'est-il pas vrai? Regardez-moi bien.

--Oui, madame. Après ce qu'on nous a dit à Paris, c'est un miracle.

--Un miracle de l'amitié et de l'amour, madame. La comtesse ma mère est

si bonne! Mon mari m'aime tant!

--Ah!.. Voilà un bel enfant qui joue là-bas. Il est à vous, madame?»

Germaine se leva de son banc, regarda la veuve et recula épouvantée,

comme si elle avait marché sur un serpent. «Madame, dit-elle à

l'inconnue, vous êtes Mme Chermidy!»

Mme Chermidy se leva à son tour et marcha droit à Germaine, comme pour

lui passer sur le corps. «Oui, dit-elle, je suis la mère du marquis et

la femme, devant Dieu, de don Diego. A quoi m'avez-vous reconnue?

--Au ton dont vous avez parlé de l'enfant.»

Cela fut dit avec une telle douceur, que Mme Chermidy fut saisie d'un

sentiment étrange. La colère, la surprise et toutes les émotions qui

l'étouffaient éclatèrent en un vaste sanglot, et deux grosses larmes

tombèrent sur ses joues. Germaine ne savait pas qu'on pleurait de rage.

Elle plaignit son ennemie, et lui dit naïvement: «Pauvre femme!»

Les deux larmes séchèrent instantanément, comme les gouttes de pluie qui

tombent dans un cratère.

«Pauvre femme! moi! répliqua aigrement Mme Chermidy. Eh bien, oui, je

suis à plaindre, parce que j'ai été trompée! parce qu'on a abusé de ma

bonne foi! parce que le ciel et la terre ont conspiré ensemble pour me

trahir; parce qu'on m'a volé un nom, une fortune, l'homme que j'aime et

le fils que j'ai enfanté dans les douleurs et dans les cris!»

Germaine fut épouvantée de cette explosion de colère. Elle tourna les

yeux vers la maison comme pour appeler du secours.

«Madame, dit-elle en tremblant, si c'est pour cela que vous êtes venue

chez moi....

--Chez vous! n'allez-vous pas appeler vos gens pour me faire chasser de

chez vous? En vérité, voilà qui est merveilleux! c'est moi qui suis chez

vous! Mais vous n'avez rien qui ne vous vienne de moi! Votre mari, votre

enfant, votre fortune et l'air même que vous respirez, tout vient de

moi, tout m'appartenait, tout est un dépôt que je vous ai confié: vous

me devez tout, et vous ne me rembourserez jamais! Vous végétiez à Paris

sur un méchant grabat; les médecins vous condamnaient à mort, vous

n'aviez plus trois mois à vivre; on me l'avait promis! Votre père et

votre mère allaient mourir de faim! Sans moi, la famille de La Tour

d'Embleuse ne serait plus qu'un tas de poussière dans la fosse commune.

Je vous ai tout donné: père, mère, mari, enfant, et la vie; et vous

osez me dire en face que je suis chez vous! Il faut que vous soyez bien

ingrate!»

Il était difficile de répondre à cette éloquence sauvage. Germaine

croisa ses bras devant sa poitrine et dit: «Mon Dieu! madame, j'ai beau

sonder ma conscience, je ne me trouve coupable de rien, que d'avoir

guéri. Je n'ai jamais contracté d'engagements envers vous, puisque

je vous rencontre pour la première fois. Il est vrai que sans vous je

serais morte depuis longtemps; mais si vous m'avez sauvée, c'est sans

le vouloir: et la preuve, c'est que vous venez me reprocher l'air que je

respire. Est-ce vous qui m'avez donnée pour femme au comte de Villanera?

Peut-être bien. Mais vous m'avez choisie parce que vous me

croyiez condamnée sans ressource. Je ne vous dois pour cela aucune

reconnaissance. Maintenant, que puis-je faire pour vous être utile? Je

suis prête à tout, excepté à mourir.

--Je ne vous demande rien; je ne veux rien, je n'attends rien.

--Mais alors qu'êtes-vous venue faire ici?... Dieu bon! Vous m'avez crue

malade, et vous comptiez me trouver morte!

--J'en avais le droit. Mais j'aurais dû prendre des renseignements sur

votre famille: les La Tour d'Embleuse n'ont jamais payé leurs dettes!»

A ce propos grossier, Germaine perdit patience.

«Madame, dit-elle, vous voyez que je me porte bien. Puisque vous n'êtes

venue ici que pour me mettre en terre, votre voyage est terminé, rien ne

vous retient plus.»

Mme Chermidy s'installa résolument sur le banc de pierre en disant: «Je

ne partirai point sans avoir vu don Diego.

--Don Diego! s'écria la convalescente. Vous ne le verrez pas! Je ne veux

pas qu'il vous voie. Écoutez-moi attentivement, madame. Je suis encore

bien faible, mais je trouverai la force des lionnes pour défendre mon

bonheur. Ce n'est pas que je doute de lui: il est bon; il m'aime comme

une soeur; il m'aimera bientôt comme une femme. Mais je ne veux pas que

son coeur soit déchiré entre le passé et l'avenir. Il serait odieux de

le condamner à choisir entre nous. D'ailleurs, vous voyez bien que son

choix est fait, puisqu'il ne vous écrit plus.

--Enfant! Tu n'as pas appris l'amour, au milieu de tes tisanes. Tu ne

sais pas l'empire que nous prenons sur un homme à force de le rendre

heureux! Tu n'as pas vu quels fils d'or, plus fins et plus serrés que

ceux de l'araignée, nous tissons autour de son coeur! Je ne suis pas

venue sans armes pour te déclarer la guerre. J'apporte avec moi le

souvenir de trois années de passion satisfaite et jamais assouvie. Libre

à toi d'opposer à tout cela tes baisers fraternels et tes caresses de

pensionnaire! Tu crois peut-être avoir éteint le feu que j'ai allumé?

Attends que j'aie soufflé dessus, et tu verras un bel incendie!

--Vous ne lui parlerez pas! S'il était assez faible pour consentir à

cette fatale entrevue, sa mère et moi nous saurions l'en empêcher.

--Je me soucie bien de sa mère! J'ai des droits sur lui, moi aussi, et

je les ferai valoir.

--Je ne sais pas quels droits peut avoir une femme qui s'est conduite

comme vous, mais je sais que l'Église et la loi m'ont donné le comte de

Villanera le jour où elles m'ont donnée à lui.

--Écoutez: je vous abandonne la libre disposition de tous les biens

que vous possédez. Vivez, soyez heureuse et riche; faites le bonheur de

votre famille, soignez la vieillesse de vos parents, mais laissez-moi

don Diego. Il ne vous est rien encore, vous me l'avez avoué vous-même.

Il n'est pas votre mari, il n'est que votre médecin, votre infirmier,

l'aide du docteur Le Bris.

--Il est tout pour moi, madame, puisque je l'aime.

--Ah! c'est ainsi! Eh bien, changeons de note. Rendez-moi mon fils! il

est à moi, celui-là. J'espère que vous n'en disconviendrez pas. Quand

je vous l'ai cédé, j'ai fait mes conditions. Vous n'avez pas tenu votre

parole; je dégage la mienne.

--Madame, répondit Germaine, si vous aimiez le petit Gomez, vous ne

songeriez pas à le dépouiller de son nom et de sa fortune.

--Peu m'importe? Je l'aime pour moi, comme toutes les mères. J'aime

mieux avoir un bâtard à embrasser tous les matins que d'entendre un

marquis vous appeler maman!

--Je sais, répondit Germaine, que l'enfant était à vous, mais vous

l'avez donné. Il ne vous est pas plus permis de le réclamer qu'à moi de

vous le rendre.

--Je le demanderai aux tribunaux. Je dévoilerai le mystère de sa

naissance. Je ne risque plus rien à présent: mon mari est mort, il ne me

tuera pas.

--Vous perdrez votre procès.

--Mais je gagnerai un bon scandale. Ah! Mme de Villanera tient à

l'honneur de son nom! On a fait des infamies pour illustrer le nom des

Villanera! Je le prendrai par les oreilles, ce beau nom que l'Italie

dispute à l'Espagne. Je le traînerai de première instance en appel et

en cassation; je l'imprimerai dans tous les journaux; j'en amuserai

les estaminets de Paris; je les ferai insérer dans les _Petites causes

célèbres_; et la vieille comtesse en crèvera de rage! Et les avocats

auront beau dire, les juges auront beau faire! Je perdrai mon procès,

mais tous les Villanera futurs seront entachés de Chermidy!»

Elle parlait avec tant de chaleur, que son discours attira l'attention

du marquis. Il était à dix pas de là, gravement occupé à planter des

branches dans le sable pour faire un petit jardin. Il quitta son travail

et vint se camper devant Mme Chermidy, le poing sur la hanche. En le

voyant approcher, Germaine dit à la veuve: «Madame, il faut que la

passion vous ait rendue bien distraite. Depuis une heure que vous

réclamez cet enfant, vous n'avez pas encore songé à l'embrasser?»

Le marquis tendit la joue d'assez mauvaise grâce. Il dit à sa terrible

mère, dans le patois des enfants de son âge:

«Madame, quoi toi dis à maman?

--Marquis, répondit Germaine, madame veut t'emmener à Paris. Veux-tu

t'en aller avec elle?»

Pour toute réponse il se jeta dans les bras de Germaine et lança un

regard en dessous à Mme Chermidy.

«Nous l'aimons tous, dit Germaine.

--Vous aussi, madame? C'est habile.

--C'est naturel: il ressemble à son père.»

La veuve dit à son fils; «Regarde-moi bien: tu ne me reconnais pas?

--Non.

--Je suis ta mère.

--Non.

--Tu es mon fils. Mon fils!

--C'est pas-t-a-toi; c'est à maman Germaine.

--Tu n'as pas une autre mère?

--Si; j'ai maman Néra. Elle est chez maman Vitré.

--Il paraît que tout le monde est sa maman, excepté moi. Tu ne te

souviens pas de m'avoir vue à Paris?

--Qui ça, Paris?

--Je te donnais des bonbons.

--Où est-il, tes bonbons?

--Allons, les enfants sont de petits hommes: l'ingratitude leur pousse

avec les dents. Marquis de los Montes de Hierro, écoute-moi bien. Toutes

ces mamans-là sont celles qui t'ont élevé. Moi, je suis ta vraie mère,

ta seule mère, celle qui t'a fait!»

L'enfant ne comprit rien, sinon que la madame le grondait. Il pleura à

chaudes larmes, et Germaine eut de la peine à le consoler. «Vous voyez,

madame, dit-elle à la veuve, personne ne vous retient ici, pas même le

marquis.

--Voici mon ultimatum,» répondit-elle fièrement. Mais une voix bien

connue lui coupa la parole. C'était le docteur Le Bris qui arrivait de

Corfou à franc étrier. Il avait vu _le Tas_ à une fenêtre de l'hôtel

Trafalgar, et il apportait au galop cette grosse nouvelle. Le cocher

de Mme Chermidy, qu'il trouva à la porte de la villa, lui fit une belle

peur en lui contant qu'il avait amené une dame. Il parcourut la maison,

éveilla du bout du pied tous les dormeurs qui se rencontrèrent sur son

chemin, et descendit les escaliers du jardin quatre à quatre.

Le docteur ne pensait pas que Mme Chermidy fût capable d'un crime;

cependant il poussa un soupir de satisfaction en trouvant Germaine comme

il l'avait laissée. Il lui tâta le pouls avant tout autre propos, et lui

dit:

«Comtesse, vous êtes un peu agitée, et je crois que la solitude

vous ferait grand bien. Reposez-vous, s'il vous plaît, tandis que je

reconduirai madame à sa voiture.»

Il dicta cette ordonnance en souriant, mais d'un tel ton d'autorité que

Mme Chermidy accepta son bras sans réplique.

Lorsqu'ils eurent fait ensemble quatre pas, il lui dit: «Ça, ma belle

malade, j'espère que vous n'avez pas l'intention de défaire mon ouvrage!

Que diable venez-vous chercher dans ce pays-ci?»

Elle répondit naïvement: «Quelle lettre avez-vous donc écrite au vieux

duc?

--Ah! j'y suis! En effet, nous avons eu une semaine difficile; mais les

beaux jours sont revenus.

--Plus de ressource, la Clef des coeurs?

--Aucune, ou je meure.

--Qu'est-ce que vous y gagnez?

--Mais la satisfaction du devoir accompli. C'est une belle cure, allez;

les pareilles ne se comptent point par douzaines.

--Mon pauvre ami, on prétend que vous ferez votre chemin; moi, j'ai peur

que vous végétiez toute la vie. Les gens d'esprit sont quelquefois bien

bêtes.

--Que voulez-vous! on ne saurait contenter tout le monde. La Fontaine a

dit cela en vers, je ne sais où.

--Qu'est-ce que je vais devenir? Je perds tout.

--Croyez-vous?

--Sans doute.

--Vous comptez donc les millions pour rien? Vous êtes femme de

précaution: vous avez visé au solide.

--Est-ce votre opinion que vous exprimez là?

--La mienne et celle de quelques autres.

--Don Diego en est-il?

--Peut-être.

--On est bien injuste, allez! Pour un rien, je lui renverrais tout ce

qu'il m'a donné.

--Vous savez bien qu'il ne le reprendrait pas. Adieu, madame.

--Avez-vous toujours ce Mathieu que le duc vous a envoyé de Paris?

--Oui; pourquoi?

--Parce que je vous ai dit de vous en défier.

--Aussi ai-je empêché qu'on le mit à la porte.»

Mme Chermidy revint précipitamment à la ville.

Sa retraite ressemblait fort à une déroute, et _le Tas_, qui attendait

les nouvelles à la fenêtre, devina du premier coup d'oeil que le champ

de bataille était resté aux ennemis. La veuve monta les escaliers

à perte d'haleine, se jeta dans un fauteuil, et dit à sa complice:

«Maudite journée!

--Elle a réchappé?

--Elle est guérie.

Germaine · 第 13 / 16 段