l'entouraient. Pendant huit jours les amis de la maison campèrent
autour d'elle, couchant où ils pouvaient, mangeant ce qu'ils trouvaient,
occupés de la malade et nullement d'eux-mêmes. Les deux médecins étaient
enchaînés au chevet de Germaine. Le capitaine Brétignières ne pouvait
tenir en place; il arpentait le jardin et la maison; on n'entendait
partout que le pas saccadé de sa jambe de bois. M. Stevens abandonna ses
affaires, son tribunal et ses habitudes. Mme de Vitré se fit infirmière
sous les ordres de la comtesse. Les deux Dandolo couraient matin et soir
à la ville pour chercher des médecins qui ne savaient que dire, et des
médicaments dont on ne faisait rien. Le peuple des environs était dans
l'anxiété; les nouvelles de Germaine se colportaient matin et soir dans
tous les petits châteaux du voisinage. De tous côtés affluaient les
remèdes de famille, les panacées secrètes qui se transmettent de père en
fils.
Don Diego et Gaston de Vitré avaient dans leur douleur une singulière
ressemblance. Vous auriez dit les deux frères de la mourante. L'un et
l'autre vivaient à l'écart, assis sous un arbre ou sur le sable de la
mer, plongé dans une stupeur sèche et sans larmes. Si le comte avait
eu le loisir d'être jaloux, il l'aurait été du désespoir jaloux de
cet enfant. Mais chacun des assistants était trop occupé du danger de
Germaine pour observer la physionomie du voisin. Mme de Vitré seule
jetait de temps en temps un regard d'anxiété sur son fils, et bientôt
elle courait au lit de Germaine, comme si un instinct secret lui avait
dit que c'était travailler au salut de Gaston.
La douairière de Villanera était terrible à voir. Cette grande femme
noire, sale et décoiffée, laissait pendre ses cheveux sous un bonnet
en guenilles. Elle ne pleurait pas plus que son fils, mais on lisait
un poème de douleur dans ses grands yeux hagards. Elle ne parlait à
personne, elle ne voyait personne, elle permettait à ses hôtes de se
faire les honneurs de la maison. Tout son être était acharné au salut
de Germaine; toute son âme luttait contre le danger présent avec une
volonté de fer. Jamais le génie du bien n'a emprunté une figure plus
farouche et plus terrible. On lisait sur son visage un dévouement
furieux, une amitié crispée, une tendresse exaspérée. Ce n'était ni une
femme ni une garde-malade, mais un démon femelle qui se colletait avec
la mort.
Mais la figure de Mathieu Mantoux s'épanouissait doucement au soleil.
Comme tous les maîtres se disputaient la besogne des domestiques, ce bon
domestique s'adjugeait les loisirs d'un maître. Il s'informait tous les
matins de la santé de Germaine, uniquement pour savoir s'il n'aurait
pas bientôt douze cents francs de rente. Il attribuait la mort de sa
maîtresse au verre d'eau sucrée qu'il lui avait préparé si patiemment
tous les soirs, et il pensait en se frottant les mains que tout vient à
point à qui sait attendre. A midi il faisait son second déjeuner. Pour
digérer à l'aise et en propriétaire, il se promenait une heure ou deux
autour du petit bien sur lequel il avait jeté son dévolu. Il remarquait
que les haies étaient mal entretenues, et il se promettait de les
appuyer d'un treillage, dans la crainte des voleurs.
Le 6 septembre, M. Delviniotis lui-même avait perdu toute espérance.
Mathieu Mantoux le sut, et il écrivit une petite lettre «A mademoiselle,
mademoiselle _le Tas_, chez Mme Chermidy, rue du Cirque, Paris.»
Le même jour, M. Le Bris écrivit à M. de La Tour d'Embleuse:
«Monsieur le duc,
«Je n'ose pas vous appeler auprès d'elle. Quand vous recevrez
cette lettre, elle ne sera plus. Ménagez Mme la duchesse.»
XI
LA VEUVE CHERMIDY.
La lettre de Mantoux et la promesse formelle de la mort de Germaine
arrivèrent le 12 septembre chez Mme Chermidy.
La belle Arlésienne avait perdu tout espoir et toute patience. On ne lui
écrivait point de Corfou; elle était sans nouvelles de son amant et de
son fils; le docteur, occupé de soins plus importants, ne lui avait pas
même fait compliment de son veuvage. Elle commençait à douter de M. de
Villanera; elle se comparait à Calypso, à Médée, à la blonde Ariane et à
toutes les abandonnées de la fable. Elle s'étonnait quelquefois de voir
que son dépit tournait à l'amour. Elle se surprenait à soupirer sans
témoins et de la meilleure foi du monde. Le souvenir des trois ans
qu'elle avait passés avec le comte chatouillait étrangement la mémoire
de son coeur. Elle se reprochait, entre autres sottises, de lui avoir
tenu la bride trop courte, la dragée trop haute; de ne l'avoir point
rassasié de bonheur et tué de tendresse. «C'est ma faute, pensait-elle;
je l'ai accoutumé à se priver de moi. Si j'avais su le prendre, je
serais devenue la nécessité de sa vie. Je n'aurais qu'à faire un signe:
il quitterait sa femme, sa mère et tout.»
Elle se demanda souvent si l'absence ne lui faisait pas tort dans
l'esprit de don Diego. Elle médita ce dicton vulgaire: «Loin des yeux,
loin du coeur.» Elle songea à s'embarquer pour les îles Ioniennes, à
tomber comme une bombe dans la maison de son amant et à le reprendre de
haute lutte. Il suffirait d'un quart d'heure pour ranimer des feux mal
éteints et renouer une habitude qui n'était encore qu'interrompue. Elle
se voyait aux prises avec la vieille comtesse et Germaine; elle les
foudroyait de sa beauté, de son éloquence et de sa volonté. Elle prenait
son fils dans ses bras, elle fuyait avec lui, et le sourire irrésistible
de l'enfant entraînait le père. «Qui sait, se disait-elle, si une scène
bien jouée ne tuerait pas la malade? On voit des femmes bien portantes
s'évanouir au spectacle. Un bon drame de ma façon la ferait peut-être
évanouir pour toujours.»
Un sentiment plus humain, et partant moins vraisemblable, lui faisait
regretter l'absence de son fils. Elle l'avait porté et mis au monde;
elle était sa mère après tout, et elle regrettait de s'en être dessaisie
au profit d'une autre. L'amour maternel trouve à se loger partout;
c'est un hôte sans préjugés, qui souffre le voisinage des plus mauvaises
passions. Il vit à l'aise dans le coeur le plus dépravé et l'âme la
plus perdue. Mme Chermidy pleura quelques larmes de bon aloi en pensant
qu'elle avait aliéné la propriété de son fils et abdiqué le nom de mère.
Elle était sincèrement malheureuse. C'est au théâtre que le malheur
vrai est un privilège de la vertu. Les distractions ne lui auraient pas
manqué, et elle n'avait qu'à choisir; mais elle savait par expérience
que le plaisir ne console de rien. Depuis plus de dix ans, sa vie avait
été bruyante et agitée comme une fête; mais c'est la paix de l'âme
qui en avait payé tous les frais. Il n'y a rien de plus vide, de plus
inquiet et de plus misérable que l'existence d'une femme qui fait son
chemin dans les plaisirs. L'ambition qui l'avait soutenue depuis son
mariage lui fut désormais de peu de ressource; c'était comme un roseau
fêlé qui plie sous la main du voyageur. Elle était assez riche pour
dédaigner d'accroître sa fortune; il y a peu de différence entre un
million de revenu et cinq cent mille francs de rente; quelques chevaux
de plus à l'écurie, quelques laquais de plus dans la cour, n'ajoutent
presque rien au bonheur du maître. Ce qui l'aurait amusée pendant
quelque temps, c'était un beau nom à promener dans le monde. Elle songea
plus d'une fois à s'en procurer un par voie légitime, et elle en trouva
cinquante à choisir: il y a toujours des noms à vendre dans Paris. Mais
elle avait le droit de se montrer difficile: quand on a failli s'appeler
Mme de Villanera! Elle ne se décida point.
En attendant, elle prit la fantaisie de donner publiquement un
successeur à don Diego. Peut-être viendrait-il réclamer son bien
lorsqu'il le verrait aux mains d'un autre. Mais elle craignit de fournir
des armes à ses ennemis, Germaine n'était pas encore sauvée; c'était
jouer gros jeu; il ne fallait pas se fermer la porte du mariage.
D'ailleurs, elle eut beau chercher autour d'elle, elle ne trouva pas un
homme qui valût un caprice et qui fût digne de succéder pour un jour
à M. de Villanera. Les surnuméraires qui faisaient leur stage dans son
salon n'ont jamais su combien ils avaient été près du bonheur.
Elle ne trouva rien de mieux, pour occuper son loisir, que d'achever
la ruine morale du vieux duc. Elle accomplit la tâche qu'elle s'était
tracée, avec l'attention minutieuse, le soin patient, la persévérance
infatigable de cette sultane oisive qui, en l'absence du maître, arracha
une à une toutes les plumes d'un vieux perroquet.
Certes elle aurait mieux aimé se venger directement de Germaine; mais
Germaine était loin. Si la duchesse se fût trouvée à sa portée, elle
aurait donné la préférence à la duchesse. Mais la duchesse ne sortait
de sa chambre que pour aller à l'église: Mme Chermidy ne pouvait la
rencontrer là. On pouvait bien affamer ce ménage ducal, mais l'opération
aurait pris du temps. En retrouvant de l'argent, les La Tour d'Embleuse
avaient relevé leur crédit. La belle ennemie de la famille n'avait que
le duc en son pouvoir; elle jura de lui faire perdre la tête, et elle y
réussit.
Dans les bains russes, lorsque le patient sort d'une étuve brûlante,
lorsque son corps s'est accoutumé par degrés à une haute température,
que la chaleur a dilaté largement tous les pores de sa peau, qu'un sang
précipité circule dans ses veines, et que sa figure s'épanouit toute
rouge comme une pivoine en fleur, on le conduit doucement sous un
robinet d'eau froide; une douche glacée lui tombe sur la tête et le
transit jusqu'au fond des os. Mme Chermidy traita le duc par la même
méthode. Les Russes s'en trouvent bien, dit-on; le pauvre vieillard s'en
trouva mal. Il fut victime de la coquetterie la plus odieuse qui ait
jamais torturé le coeur d'un homme. Mme Chermidy lui persuada qu'elle
l'aimait, _le Tas_ lui en fit le serment, et s'il avait consenti à se
payer de paroles, il aurait été le plus heureux sexagénaire de Paris.
Il passait sa vie rue du Cirque, et il y souffrait le martyre. Il
y dépensait tous les jours autant d'éloquence et de passion,
de raisonnement et de prière, de vraie et de fausse logique que
Jean-Jacques Rousseau en a ramassé dans _la Nouvelle Héloïse_: tous les
soirs on le mettait à la porte avec de bonnes paroles. Il jurait de
ne plus revenir; il employait une longue nuit sans sommeil à maudire
l'auteur de son supplice; et le lendemain il courait chez son bourreau
avec une impatience sénile. Toute son intelligence, toute sa volonté,
tous ses vices s'étaient absorbés et confondus dans cette passion
unique. Il n'était plus ni mari, ni père, ni homme, ni gentilhomme: il
était le _patito_ de Mme Chermidy.
L'expérience réussit tellement bien, qu'heureux ou malheureux, le pauvre
homme devait y laisser la vie. Un supplice prolongé le tuait lentement;
la grâce qu'il demandait l'aurait tué du coup.
Après un été de souffrances quotidiennes, ses facultés intellectuelles
avaient baissé sensiblement. Il n'avait presque plus de mémoire;
du moins il oubliait tout ce qui ne touchait pas à son amour. Il ne
s'intéressait plus à rien; les affaires privées et publiques, sa maison,
sa femme, sa fille, tout lui était indifférent et étranger. La duchesse
le soignait comme un enfant lorsqu'il restait par hasard auprès d'elle;
malheureusement il n'était pas encore assez enfant pour qu'on pût
l'enfermer au logis.
Lorsqu'il reçut la lettre du docteur Le Bris, il la parcourut deux ou
trois fois sans la comprendre. Si la duchesse avait été là, il l'aurait
priée de la lire et de l'expliquer. Mais il rompit le cachet sur le
seuil de sa porte, en courant à la rue du Cirque, et il était trop
pressé pour rebrousser chemin. A force de relire, il devina qu'il
s'agissait de sa fille. Il haussa les épaules et se dit tout en courant:
«Ce Le Bris est toujours le même. Je ne sais pas ce qu'il a contre ma
fille. La preuve qu'elle ne doit pas mourir, c'est qu'elle se porte
bien.» Cependant il réfléchit que le docteur pouvait bien dire la
vérité. Cette idée lui fit peur: «C'est un grand malheur pour nous,
disait-il en courant de plus belle. Je suis un père inconsolable. Il n'y
a pas de temps à perdre. Je vais l'annoncer à Honorine. Elle me plaindra
bien, car elle a bon coeur. Elle aura pitié de moi. Elle essuiera mes
larmes; et, qui sait....» Il souriait d'un air hébété en entrant dans le
salon.
Jamais Mme Chermidy n'avait été si radieuse et si belle. Sa figure était
un soleil; le triomphe éclatait dans ses yeux; son fauteuil luisait
comme un trône, et sa voix sonnait comme une fanfare. Elle se leva pour
le duc: ses pieds ne touchaient pas le tapis, et sa tête superbe de joie
semblait monter jusqu'au lustre. Le vieillard s'arrêta tout hébété et
tout pantois en la voyant ainsi transfigurée. Il balbutia quelques mots
inintelligibles, et il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil.
Mme Chermidy vint s'asseoir auprès de lui.
«Bonjour, monsieur le duc, lui cria-t-elle. Bonjour et adieu.»
Il pâlit, et répéta stupidement: «Adieu?
--Oui, adieu. Vous ne me demandez pas où je vais?
-Si.
--Eh bien, soyez satisfait; je vais à Corfou.
--A propos, dit-il, je crois bien que ma fille est morte. Le docteur me
l'a écrit ce matin. Je suis bien malheureux, Honorine, et vous devriez
avoir pitié de moi.
--Ah! vous êtes malheureux! et la duchesse aussi est malheureuse! Et la
vieille Villanera doit pleurer des larmes noires sur ses joues basanées!
Mais moi, je ris, je triomphe, j'enterre, j'épouse, je règne! Elle est
morte! elle a enfin payé sa dette! elle me rend tout ce qu'elle m'avait
pris! je rentre en possession de mon amant et de mon fils! Pourquoi me
regardez-vous avec ces yeux étonnés? Est-ce que vous croyez que je vais
me contraindre? C'est bien assez d'avoir avalé ma rage pendant huit
mois. Tant pis pour ceux que mon bonheur offusque: ils n'ont qu'à fermer
les yeux; moi, j'éclate!»
Cette joie effrontée rendit au vieillard une lueur de raison. Il se leva
ferme sur ses jambes et dit à la veuve: «Songez-vous bien à ce que vous
faites? Vous vous réjouissez devant moi de la mort de ma fille!
--Et vous, reprit-elle impudemment, vous vous réjouissiez bien de sa
vie! Qui est-ce qui prenait soin de m'apporter de ses nouvelles? Qui
est-ce qui venait me dire en face: elle va mieux? Qui est-ce qui me
forçait de lire ses lettres et celles du docteur Le Bris? Voici tantôt
huit mois que vous m'assassinez de sa santé: c'est bien le moins que
vous me donniez un quart d'heure pour me régaler de sa mort:
--Mais, Honorine, vous êtes une femme horrible!
--Je sais ce que je suis. Si votre fille avait vécu, comme j'en ai été
menacée, on ne se serait pas caché de moi. On se serait promené tous les
jours au Bois, avec don Diego, avec mon fils, et j'aurais vu cela de ma
voiture! On aurait eu un hôtel à Paris, et je me serais morfondue devant
la porte! On aurait mis sur ses cartes de visite le nom de Villanera qui
est à moi: je l'ai, parbleu! bien gagné. Et vous ne voulez pas que je
prenne ma revanche!
--Mais vous aimez donc encore M. de Villanera?
--Pauvre duc! vous croyez qu'on oublie du jour au lendemain un homme
comme don Diego! Vous pensez qu'on met au monde un enfant comme mon
fils, qui est né marquis, pour en faire cadeau à une poitrinaire! Vous
admettez que j'aie demandé à Dieu pendant trois ans la mort de mon mari,
moi qui ne prie jamais, pour ne rien faire de ma liberté! Vous supposez
que Chermidy est allé se faire tuer à Ky-Tcheou, par les petits Chinois,
pour que je reste veuve à perpétuité!
--Vous allez épouser le comte de Villanera?
--Mais je m'en flatte!
--Et moi?
--Vous, mon brave homme? Allez consoler votre femme; c'est par là que
vous auriez dû commencer.
--Qu'est-ce que je vais lui dire?
--Dites-lui tout ce que vous voudrez. Adieu; j'ai mes malles à faire.
Avez-vous besoin d'argent?»
Le duc trahit son dégoût par un haut-le-corps. Mme Chermidy s'en
aperçut.
«Est-ce que notre argent vous répugne, lui dit-elle! A votre aise! vous
n'en aurez plus.»
Le vieillard s'en alla sans savoir où, comme un homme ivre. Il erra
jusqu'au soir dans les rues de Paris. Vers dix heures la faim le prit.
Il monta dans une voiture et se fit conduire au club. Il était si
changé, que M. de Sanglié fut le seul qui le reconnut.
«Sur quoi diable avez-vous marché? lui demanda le baron. Vous avez la
figure à l'envers, et l'on dirait que vous chancelez. Asseyez-vous ici,
et causons.
--Je le veux bien, dit le duc.
--Comment va la duchesse? J'arrive de la campagne et je n'ai pas encore
fait une visite.
--Comment va la duchesse?
--Oui, comment va-t-elle?
--Elle va pleurer.
--Il est fou,» pensa le baron.
Le duc ajouta, sans changer de ton: «Je crois que Germaine est morte,
et qu'Honorine s'en réjouit. Je trouve cela affreux, et je le lui ai dit
moi-même.
--Germaine! mon pauvre ami, songez à ce que vous dites! Germaine! Mme de
Villanera est morte?
--Mme de Villanera, c'est Honorine. Elle va se marier avec le comte.
Tenez, j'ai la lettre dans ma poche. Mais que pensez-vous de la conduite
d'Honorine?»
Le baron lut d'un coup d'oeil la lettre du docteur. «Y a-t-il longtemps
que vous avez appris cela? dit-il au duc.
--Ce matin en allant chez Honorine.
--Et la duchesse sait-elle quelque chose?
--Non; je ne sais pas comment lui apprendre.... Je voulais demander à
Honorine....
--Eh! le diable soit d'Honorine!
--C'est ce que je dis.»
On appela le baron pour rentrer au whist. Il répondit sans se déranger
qu'il était en affaires, et pria quelqu'un de prendre son jeu. Il
voulait achever la confession; mais le duc l'interrompit en disant d'une
voix creuse: «J'ai faim. Je n'ai pas mangé d'aujourd'hui.
--Est-il vrai?
--Oui; faites-moi servir à dîner. Il faudra aussi que vous me prêtiez de
l'argent: je n'en ai plus.
--Comment?
--Je sais bien; j'avais un million. Mais je l'ai donné à Honorine.»
Le duc mangea avec l'appétit vorace d'un fou. Après dîner, ses idées
s'éclaircirent. C'était un esprit fatigué plutôt que malade. Il raconta
au baron la passion insensée qui le possédait depuis six mois; il lui
expliqua comment il s'était dépouillé de tout pour Mme Chermidy.
Le baron était un excellent homme. Il fut tristement ému d'apprendre que
cette maison qu'il avait vue se relever en quelques mois était tombée
plus bas que jamais. Il plaignit surtout la duchesse, qui devait
infailliblement succomber à tant de coups. Il prit sur lui de lui
annoncer par degrés la maladie et la mort de Germaine, il imposa ses
soins au vieux duc, et s'appliqua à redresser son entendement affaibli.
Il le rassura sur les suites de sa folle générosité: il était évident
que M. de Villanera ne laisserait point son beau-père dans le besoin. Il
étudia, à travers les aveux et les réticences du vieillard, le singulier
caractère de Mme Chermidy.
L'autorité d'un esprit sain est toute-puissante sur un cerveau malade.
Après deux heures de conversation, M. de La Tour d'Embleuse débrouilla
le chaos de ses idées, pleura la mort de sa fille, craignit pour la
santé de sa femme, regretta les sottises qu'il avait faites, et estima
la veuve Chermidy à sa juste valeur. M. de Sanglié le reconduisit à sa
porte, bien pansé, sinon bien guéri.
Le lendemain, de bonne heure, le baron fit une visite à la duchesse. Il
arrêta sur le seuil de la porte le vieux duc qui voulait sortir, et il
le força de rentrer avec lui. Il ne le quitta point des yeux pendant
trois jours; il le promena, l'amusa, et parvint à le distraire de
l'unique pensée qui l'agitait. Le 16 septembre, il le conduisit lui-même
à l'hôtel de l'impitoyable Honorine, et lui prouva, parlant à la
personne de son concierge, qu'elle était partie avec _le Tas_ pour les
îles Ioniennes.
Le duc fut moins ému de cette nouvelle qu'on n'aurait pu s'y attendre.
Il vécut paisiblement enfermé chez lui, s'occupa beaucoup de sa femme,
et lui démontra, avec une délicatesse extrême, que Germaine n'avait
jamais été guérie et qu'on devait s'attendre à tout. Il s'intéressa aux
moindres détails du ménage, reconnut la nécessité de quelques emplettes,
puisa deux mille francs dans la bourse de son ami Sanglié, serra
l'argent dans sa poche, et partit pour Corfou le 20 septembre au matin
sans prendre congé de personne.
XII
LA GUERRE.
Le 8 septembre, Germaine, qui était condamnée sans appel, trompa les
craintes de ses médecins et de ses amis: elle entra en convalescence. La
fièvre qui la dévorait tomba en quelques heures, comme ces grands orages
des tropiques qui déracinaient les arbres, culbutaient les maisons,
ébranlaient les montagnes, et qu'un rayon de soleil arrête au milieu de
leur course.
Cette heureuse révolution s'accomplit si brusquement, que don Gomez et
la comtesse n'y pouvaient croire. Quoique l'homme s'accoutume plus
vite au bonheur qu'à la peine, leurs coeurs restèrent quelques jours en
suspens. Ils craignaient d'être dupes d'une fausse joie; ils n'osaient
pas se féliciter d'un miracle si peu attendu; ils se demandaient si
cette apparence de guérison n'était pas le suprême effort d'un être qui
se cramponne à la vie, le dernier éclat d'une lampe qui s'éteint.
Mais le docteur Le Bris et M. Delviniotis reconnurent à des signes
certains que les maux de ce pauvre petit corps étaient bien finis.
L'inflammation avait réparé en huit jours tous les ravages d'une longue
maladie; la crise avait sauvé Germaine; le tremblement de terre avait
replacé la maison sur sa base.
La jeune femme trouvait tout naturel de vivre et d'être guérie. Grâce
au délire de la fièvre, elle avait passé auprès de la mort sans
l'apercevoir, et la violence du mal lui avait ôté le sentiment du
danger. Elle s'éveilla comme un enfant sur la margelle d'un puits, sans
mesurer la profondeur de l'abîme. Lorsqu'on lui annonça qu'elle avait
failli mourir et que ses amis avaient désespéré d'elle, elle fut bien
étonnée. Elle ne savait pas revenir de si loin. Quand on lui promit
qu'elle vivrait longtemps et qu'elle ne souffrirait plus, elle regarda
tendrement le Christ d'ivoire qui était suspendu auprès de son lit, et
elle dit avec une gaieté douce et confiante: «Le bon Dieu me devait bien
cela; mon purgatoire est fait.»
Elle répara ses forces en peu de temps, et la santé refleurit bientôt
ses joues. Vous auriez dit que la nature se hâtait de la parer pour le
bonheur. Elle rentra en possession de la vie avec la joie impétueuse
d'un prétendant qui remonte d'un seul bond sur le trône de ses pères.
Elle aurait voulu être partout à la fois, jouir en même temps de tous
les plaisirs qui lui étaient rendus, du mouvement et du repos, de la
solitude et de la compagnie, de la clarté éblouissante des jours et de
la douce lueur des nuits. Ses petites mains s'attachaient joyeusement
à tout ce qui l'entourait. Elle accablait de ses caresses son mari, sa
belle-mère, son enfant et ses amis. Elle avait besoin d'épancher son
bonheur en mille tendresses. Quelquefois elle pleurait sans raison. Mais
c'étaient de douces larmes. Le petit Gomez venait les becqueter au bord
de ses yeux comme un oiseau boit la rosée dans le calice d'une fleur.
Tout est plaisir aux convalescents. Les fonctions les plus indifférentes
de la vie sont une source de jouissances ineffables pour l'homme qui a
failli mourir. Tous ses sens vibrent délicieusement au moindre contact
du monde extérieur. La chaleur du soleil lui parait plus douce qu'un
manteau d'hermine; la lumière réjouit ses yeux comme une caresse; le
parfum des fleurs l'enivre, les bruits de la nature arrivent à son
oreille comme une suave mélodie, et le pain lui semble bon.
Ceux qui avaient partagé les souffrances de Germaine se sentaient
renaître avec elle. Sa convalescence eut bientôt rétabli tous les
associés de ses douleurs. Il n'y eut plus autour d'elle que des fronts
sans nuage, et la joie fit battre tous les coeurs à l'unisson. On oublia
tout ce qu'on avait enduré de fatigues et d'angoisses; la gaieté fut
reine au logis; le premier beau jour effaça sur tous les visages la
trace des veilles et des larmes. Les hôtes de la villa Dandolo ne
songeaient pas à rentrer chez eux; ils croyaient être de la maison. Unis
par le contentement, comme ils l'avaient été par l'inquiétude, ils se
tenaient autour de Germaine comme une famille bien assortie autour
d'un enfant adoré. Le jour où l'on écrivit à la duchesse de La Tour
d'Embleuse pour lui annoncer le salut de sa fille, chacun voulut dire
son mot à l'heureuse mère, et la plume passa de main en main. Cette
lettre arriva à Paris le 22 septembre, deux jours après l'éclipse du
vieux duc.