lui apportait tous les soirs. Il espérait que l'arsenic pris à petites
doses accélérerait le progrès de la maladie, sans laisser de traces
visibles. C'est un préjugé répandu dans les classes ignorantes: on
croit à l'action des poisons lents. Maître Mantoux, justement surnommé
_Peu-de-chance_, ne pouvait pas savoir que le poison tue les gens d'un
seul coup, ou point. Il croyait que les milligrammes d'arsenic ingérés
dans le corps s'additionnaient à la longue pour former des grammes;
il comptait sans le travail infatigable de la nature qui répare
incessamment tous les désordres intérieurs. S'il avait pris une
meilleure leçon de toxicologie, ou s'il s'était rappelé l'exemple de
Mithridate, il aurait compris que les empoisonnements microscopiques
produisent un tout autre effet que celui qu'il espérait. Mais Mathieu
Mantoux n'avait pas lu l'histoire.
Ce qui l'aurait encore étonné davantage, c'est que l'arsenic, absorbé
à petites doses, est un remède contre la phthisie. Il ne la guérit pas
toujours, mais du moins il procure un vrai soulagement au malade. Les
molécules de poison viennent se brûler dans les poumons au contact de
l'air extérieur, et produisent une respiration factice. C'est quelque
chose que de respirer à l'aise, et Germaine le sentit bien. L'arsenic
coupe la fièvre, ouvre l'appétit, facilite le sommeil, rétablit
l'embonpoint; il ne nuit pas à l'effet des autres remèdes; il y aide
quelquefois.
M. Le Bris avait pensé souvent à traiter Germaine par cette méthode,
mais un scrupule bien naturel l'avait arrêté en route. Il n'était
pas sûr de sauver la malade, et ce diable d'arsenic lui rappelait Mme
Chermidy. Mathieu Mantoux, docteur moins timoré, accéléra les effets de
l'iode et la guérison de Germaine.
Germaine aspira de l'iode pur depuis le 1er août jusqu'au 1er septembre.
Le docteur assistait chaque matin à l'inspiration; M. Delviniotis lui
tenait souvent compagnie. Ce mode de traitement n'est pas infaillible,
mais il est doux et facile. Un courant d'air chaud dissout lentement un
centigramme d'iode, et l'apporte sans effort et sans douleur jusque
dans les poumons. L'iode pur n'enivre pas les malades comme la teinture
d'iode; il ne dessèche pas la bouche comme l'éther iodhydrique; il ne
provoque pas la toux. Son seul défaut est de laisser dans la bouche
un petit goût de rouille, auquel on se fait aisément. M. Le Bris et M.
Delviniotis accoutumèrent doucement Germaine à ce médicament nouveau.
Dans son impatience de guérir, elle aurait voulu brusquer son mal et
l'emporter de vive force; mais ils ne lui permirent qu'une inspiration
tous les matins, et de très-courte durée: trois minutes, quatre au plus.
Avec le temps, ils augmentèrent la dose, et, à mesure que la guérison
s'avançait, ils donnèrent jusqu'à deux centigrammes par jour.
La cure marchait avec une rapidité incroyable, grâce à la collaboration
discrète de Mathieu Mantoux. Un étranger qui se serait fait présenter à
la villa Dandolo n'aurait pas deviné qu'il y avait une malade. A la fin
du mois d'août, Germaine était fraîche comme une fleur, ronde comme
un fruit. Dans ce beau jardin où la nature avait accumulé toutes ses
merveilles, le soleil ne voyait rien de plus brillant que cette jeune
femme toute neuve qui sortait de la maladie comme un bijou de son
écrin. Non-seulement les couleurs de la jeunesse refleurissaient sur son
visage, mais la santé métamorphosait tous les jours les formes amaigries
de son corps. Les douces ondées d'un sang généreux gonflaient lentement
sa peau rose et transparente; tous les ressorts de la vie, relâchés par
trois années de douleur, se tendaient avec une joie visible.
Les témoins de cette transfiguration miraculeuse bénissaient la science
comme on bénit Dieu. Mais le plus heureux de tous était peut-être le
docteur Le Bris. La guérison de Germaine apparaissait aux autres comme
une espérance, à lui seul comme une certitude. En auscultant sa chère
malade, il vérifiait tous les jours la décroissance du mal; il voyait la
guérison dans ses effets et dans ses causes; il mesurait comme au
compas le terrain qu'il avait gagné sur la mort. L'auscultation, méthode
admirable que la science moderne doit au génie d'Hippocrate, permet au
médecin de lire à livre ouvert dans le corps de son malade. Les ressorts
invisibles qui s'agitent en nous produisent, dans leur marche régulière,
un bruit aussi constant que le mouvement d'une pendule. L'oreille du
médecin, lorsqu'elle s'est accoutumée à entendre cette harmonie de la
santé, reconnaît à des signes certains le plus petit désordre
intérieur. La maladie se raconte et s'explique elle-même à l'observateur
intelligent; il assiste aux progrès de la vie ou de la mort comme le
témoin caché derrière une porte devine les moindres incidents d'un
combat ou d'une querelle. Un son mat désigne au médecin les parties du
poumon où l'air ne pénètre plus; un râle particulier lui indique ces
cavernes envahissantes qui caractérisent la dernière période de la
phthisie. M. Le Bris reconnut bientôt que les parties imperméables à
l'air se circonscrivaient de jour en jour; que le râle s'éteignait peu
à peu; que l'air rentrait en chantant dans les cellules vivifiées
qui enveloppaient les cavernes cicatrisées. Il avait dessiné, pour la
vieille comtesse, la carte exacte des ravages que la maladie avait
faits dans la poitrine de la jeune femme. Tous les matins, il traçait
au crayon un nouveau contour qui attestait le progrès quotidien de la
guérison. Balzac a supposé un étrange malade, dont la vie, figurée
par une peau de chagrin, va se rétrécissant chaque jour. Le dessin
du docteur Le Bris se rétrécissait tous les matins, pour le salut de
Germaine.
Le 31 du mois d'août, M. Le Bris, heureux comme un vainqueur, donna un
coup de pied jusqu'à la ville. La campagne était de son goût; mais il ne
dédaignait pas un petit tour sur l'esplanade, au son des fifres et des
cornemuses militaires. En regardant la fumée des bateaux à vapeur, il
croyait se rapprocher de Paris. Il dînait volontiers à la table des
officiers anglais; volontiers il se promenait dans les rues marchandes.
Il admirait les soldats tout de blanc habillés, avec un chapeau de
paille, des gants jaunes et des souliers vernis, à l'heure où ces braves
gens, suivis de leur petite famille, vont acheter leur tranche de
jambon et leur pain à sandwiches. Il reposait ses yeux sur d'admirables
étalages de fruits verts que les marchands entretiennent dans une
propreté anglaise. L'un frotte des prunes sur sa manche pour les faire
reluire; l'autre étrille avec une brosse à chapeaux le velours rose
des pêches. C'est un admirable tohu-bohu de melons gros comme des
citrouilles, de citrons gros comme des melons, de prunes grosses comme
des citrons et de raisins gros comme des prunes. Peut-être aussi le
jeune docteur lorgnait-il avec une certaine complaisance les jolies
Grecques accoudées sur leurs fenêtres dans un cadre de cactus en
fleur. Dans ce pays de bonhomie, les petites bourgeoises ne se font
pas scrupule d'envoyer des baisers à l'étranger qui passe, comme les
bouquetières de Florence lui lancent des bouquets dans sa voiture. Si
leur père les aperçoit, il les soufflette rudement, au nom de la morale,
et cela donne un peu de variété au tableau.
Tandis que le docteur vaquait innocemment à ses plaisirs, le comte
Dandolo, le capitaine Brétignières et les Vitré dînaient ensemble chez
M. de Villanera. Germaine mangeait de bon appétit; c'était Gaston qui
perdait le goût du pain. Il dînait des yeux, le pauvre petit homme. Il
n'était ni au repas, ni à la conversation, mais à Germaine.
Cependant la conversation devint fort intéressante au dessert. M.
Dandolo décrivit à grands traits la politique anglaise dans l'extrême
Orient; montra la grande nation établie à Hong-Kong, à Macao, à Canton
et partout. «Vous verrez, dit-il, ou du moins vos enfants verront les
Anglais maîtres de la Chine et du Japon.
--Halte-là! interrompit le capitaine Brétignières. Qu'est-ce que nous
donnerons à la France?
--Tout ce qu'elle demandera, c'est-à-dire rien. La France est un pays
désintéressé. Elle passe sa vie à conquérir le monde, mais elle se
ferait un scrupule de rien garder pour elle.
--Entendons-nous, monsieur le comte. La France a toujours manqué
d'égoïsme. Elle a plus fait pour la civilisation qu'aucun autre pays de
l'Europe, et elle n'a jamais demandé son salaire. L'univers est notre
débiteur; nous le fournissons d'idées depuis trois ou quatre cents ans,
et l'on ne nous a rien donné en échange. Quand je pense que nous n'avons
pas seulement les îles Ioniennes!
--Vous les avez eues, capitaine, et vous n'avez pas voulu les garder.
--Ah! si j'avais mes deux jambes!
--Qu'est-ce que vous feriez, capitaine? demanda Mme de Villanera.
--Ce que je ferais, madame? mon pays n'a pas d'ambition, j'en aurais
pour lui. Je lui donnerais les îles Ioniennes, Malte, les Indes, la
Chine, le Japon, et je ne souffrirais pas de monarchie universelle!
--M. de Brétignières, dit Germaine, ressemble à ce précepteur dont
l'élève avait dérobé une figue. Il lui fit un sermon sur la gourmandise,
et mangea la figue à la péroraison.»
Le capitaine s'arrêta court. Il était rouge jusqu'aux oreilles.
«Je crois, dit-il, que je suis allé plus loin que ma pensée. Où en
étions-nous?
--Nous étions partout, dit le comte Dandolo.
--C'est juste, puisque nous parlions de l'Angleterre. Croyez-vous que si
l'histoire de Ky-Tcheou était arrivée à un bâtiment anglais, on se fût
contenté de bombarder la ville? Pas si bête! L'Angleterre y aurait gagné
un bon traité de commerce, cent millions d'argent comptant, et cinquante
lieues de pays.
--Vous croyez? demanda M. Dandolo.
--J'en suis sûr.
--Eh bien! sur quoi discutons-nous? nous sommes du même avis.
--Qu'est-ce que l'histoire de Ky-Tcheou? demanda Germaine.
--Vous n'avez pas lu cela, madame?
--Nous ne lisons pas un journal, mon cher comte, excepté vous.
--Eh bien! Ky-Tcheou est une grosse affaire. Les Chinois ont tué deux
missionnaires et un commandant français; les Français ont rasé la ville,
si bien que le nom même n'en est pas resté sur la carte; on se demande
ce qu'il adviendra de tout cela, et je pense qu'il n'en adviendra rien
du tout.»
M. du Villanera se mêla pour la première fois à la conversation.
«L'histoire dont vous parlez est-elle récente? demanda-t-il au comte
Dandolo.
--Mais toute fraîche. Elle est arrivée par le dernier paquebot. Vous
n'avez pas entendu parler de _la Naïade_? Vous n'avez pas lu la mort du
capitaine Chermidy?»
Le comte de Villanera pâlit; Germaine le regarda fixement pour
surprendre un symptôme de joie; la vieille comtesse se leva de table, et
M. Dandolo passa au salon sans avoir conté l'histoire de Ky-Tcheou.
Germaine profita du moment où l'on servait le café à ses hôtes pour
entraîner M. de Villanera jusqu'au fond du jardin. Le soleil était
couché depuis deux heures, et la nuit était chaude comme un jour d'été.
Les deux époux s'assirent ensemble sur un banc rustique au bord de la
mer. La lune n'avait pas encore paru sur l'horizon, mais les étoiles
filantes sillonnaient le ciel en tous sens, et le flot éclairait la
plage de ses lueurs phosphorescentes.
Don Diego était encore tout ébloui de la nouvelle qu'il venait
d'entendre. Il avait reçu une secousse violente; mais l'impression avait
été si soudaine, qu'il ne s'en rendait pas compte à lui-même et qu'il ne
savait pas encore si c'était plaisir ou peine. Il ressemblait à l'homme
qui vient de tomber d'un toit et qui se tâte pour savoir s'il est mort
ou vif. Mille réflexions rapides traversaient confusément son esprit,
comme des torches qui courent dans la nuit sans dissiper les ténèbres.
Germaine n'était ni plus calme ni plus rassise. Elle sentait que sa vie
allait se décider eu une heure, et que son médecin n'était plus M. Le
Bris, mais le comte de Villanera. Cependant, ces deux jeunes êtres,
remués jusqu'au fond de l'âme par un émotion violente, restèrent
quelques instants côte à côte dans un profond silence. Un pêcheur qui
rasait la rive les prit assurément pour deux amants heureux, absorbés
dans la contemplation de leur bonheur.
Germaine parla la première. Elle se tourna vers son mari, le prit par
les deux mains et lui dit d'une voix étouffée:
«Don Diego, le saviez-vous?»
Il répondit: «Non, Germaine. Si je l'avais su, je vous l'aurais appris.
Je n'ai pas de secrets pour vous.
--Et que dites-vous de la nouvelle? Vous a-t-elle gêné ou soulagé?
--Je ne sais que répondre, et vous me jetez dans un cruel embarras.
Laissez-moi le temps de me remettre et de compter avec moi-même. Cet
événement ne peut me faire aucun plaisir, vous le savez bien. Mais si je
vous dis qu'il me gêne, vous en conclurez que j'ai pris des engagements
pour cette fatale échéance. N'est-ce pas là ce que vous pensez?
--Je ne suis pas bien sûr de ce que je pense, don Diego. Mon coeur bat
si fort, qu'il me serait difficile d'entendre autre chose. La seule idée
que je vois clairement, c'est que cette femme est libre. Si elle vous
a promis d'être bientôt veuve, elle a tenu sa parole avant vous.
Elle arrive la première au rendez-vous que vous lui avez donné, et je
crains....
--Vous craignez?...
--Je crains d'être dans mon tort, puisque ma vie vous sépare de votre
bonheur, et que ma santé vous ôte jusqu'à l'espérance.
--Votre vie et votre santé sont des présents de Dieu, Germaine. C'est un
miracle du ciel qui vous a conservée; et maintenant que je sais quelle
femme vous êtes, je bénis du fond de mon coeur les décrets de la
Providence.
--Je vous remercie, don Diego, et je vous reconnais à ce langage doux
et religieux. Vous êtes trop bon chrétien pour vous révolter contre un
miracle. Mais ne regrettez-vous rien? Parlez-moi sans ménagements. Je me
porte assez bien pour tout entendre.
--Je ne regrette qu'une chose, c'est de ne vous avoir pas donné mon
premier amour.
--Que vous êtes vraiment bon! Cette femme n'a jamais été digne de vous.
Je ne l'ai jamais vue, mais je la déteste d'instinct, et je la méprise.
--Il ne faut pas la mépriser, Germaine. Je ne l'aime plus, parce que mon
coeur est plein de vous, et qu'il n'y reste point de place pour l'image
d'une autre; mais vous avez tort de la mépriser, je vous le jure.
--Pourquoi voulez-vous que j'aie plus d'indulgence que le monde? Elle
a failli à tous ses devoirs, trompé l'honnête homme qui lui avait donné
son nom. Comment une femme peut-elle trahir son mari?
--Elle est coupable aux yeux du monde; mais il ne m'est pas permis de la
blâmer: elle m'aimait.
--Eh! qui ne vous aimerait pas, mon ami? Vous êtes si bon! si grand!
si noble! si beau! Ne vous en défendez pas et ne hochez pas la tête. Je
n'ai pas plus mauvais goût qu'une autre, et je sais bien ce que je dis.
Vous ne ressemblez ni à M. Le Bris, ni à Gaston de Vitré, ni à Spiro
Dandolo, ni à tous ceux qui ont du succès auprès des femmes; et pourtant
c'est en vous voyant la première fois que j'ai compris que l'homme était
la plus belle créature de Dieu.
--Vous m'aimez donc un peu, Germaine?
--Il y a longtemps, allez! Depuis le jour où vous êtes entré à l'hôtel
de Sanglié. C'était pourtant bien mal, ce que vous veniez faire chez
nous. Quand le docteur avait proposé le marché à mes parents, j'avais
cru épouser un vilain homme. Je me promettais de vous souffrir avec
patience et de vous quitter sans regrets. Mais lorsque je vous ai trouvé
au salon, j'ai été honteuse pour vous, et j'ai regretté qu'un si vilain
calcul fût né dans une tête si noble et si intelligente. Alors je me
suis mise à vous maltraiter: vous comprenez pourquoi? Je serais morte de
dépit si vous aviez deviné que je vous aimais. Cela n'était pas dans nos
conventions. Pendant tout le voyage en Italie, je me suis appliquée à
vous faire de la peine. Croyez-vous que je me serais conduite avec tant
d'ingratitude si vous m'aviez été indifférent? Mais j'étais furieuse
de voir que vous ne me traitiez si bien que pour l'acquit de votre
conscience. Et puis, malgré moi, je pensais à l'autre qui vous attendait
à Paris. Et puis, je craignais de prendre une douce habitude d'amour et
de bonheur que la mort serait venue rompre. Et puis j'étais bien malade
et je souffrais cruellement!
«Le jour où vous avez pleuré par la portière, je vous ai vu, et j'avais
bonne envie de vous demander pardon et de vous sauter au cou; mais la
fierté m'a retenue. Je suis de grande race, mon pauvre ami, et je suis
la première de mon sang qu'on ait vendue pour de l'argent. Cependant,
j'ai bien failli me trahir le soir de Pompeï. Vous en souvenez-vous?
Moi, je n'ai rien oublié, ni vos bonnes paroles, ni mes duretés, ni vos
soins si tendres et si patients, ni le mal que je vous ai fait. Je vous
ai servi un calice bien amer, et vous l'avez bu jusqu'à la lie. Il est
vrai que je n'ai pas été trop heureuse non plus. Je n'étais pas sûre de
vous, je craignais de me tromper sur le sens de vos bontés et de prendre
des marques de pitié pour des témoignages d'amour. Ce qui m'a un peu
rassurée, c'est le plaisir que vous aviez à rester avec moi. Quand vous
marchiez dans le jardin autour de mon divan, je vous suivais du coin de
l'oeil, et souvent je feignais de dormir pour vous attirer plus près. Je
n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour savoir que vous êtes là; je vous
vois à travers mes paupières. En quelque endroit que vous soyez, je vous
devine, et je serais femme à vous trouver les yeux fermés. Quand vous
êtes auprès de moi, mon coeur se dilate et se gonfle si fort que ma
poitrine en est pleine. Quand vous parlez, votre voix bourdonne dans mes
oreilles, et je m'enivre à vous entendre. Chaque fois que ma main touche
la vôtre, je me sens émue dans tout mon corps, et j'éprouve je ne sais
quel doux frisson à la racine des cheveux. Quand vous vous éloignez pour
un instant, quand je ne peux ni vous voir ni vous entendre, il se
fait un grand vide autour de moi et je sens un manque qui m'accable.
Maintenant, don Diego, dites-moi si je vous aime, car vous avez plus
d'expérience que moi, et vous ne pouvez pas vous tromper là-dessus. Je
ne suis qu'une petite ignorante, mais vous devez bien vous rappeler si
c'est ainsi qu'on vous aimait à Paris.»
Cette confession naïve descendit comme une rosée dans le coeur de don
Diego. Il en fut si délicieusement rafraîchi, qu'il oublia non-seulement
les soucis présents, mais encore les plaisirs passés. Une lumière
nouvelle éclaira son esprit; il compara d'un seul coup d'oeil ses
anciennes amours, agitées et bourbeuses comme un ruisseau d'orage, à la
douce limpidité du bonheur légitime. C'est l'histoire de tous les
jeunes maris. Le jour où l'on repose sa tête sur l'oreiller conjugal, on
s'aperçoit avec une douce surprise qu'on n'avait jamais bien dormi.
Le comte baisa tendrement les deux mains de Germaine, et lui dit:
«Oui, tu m'aimes, et personne ne m'a jamais aimé comme toi. Tu
m'emportes dans un monde nouveau, plein d'honnêtes délices et de
plaisirs sans remords. Je ne sais pas si je t'ai sauvé la vie, mais
tu as payé largement ta dette en ouvrant mes yeux aveugles à la sainte
lumière de l'amour. Aimons-nous, Germaine, et lâchons la bride à nos
coeurs. Dieu, qui nous a unis par le mariage, se réjouira de compter
dans son vaste sein deux heureux de plus. Oublions la terre entière
pour être l'un à l'autre; fermons l'oreille à tous les bruits du monde,
qu'ils viennent de Chine ou de Paris. Voici le paradis terrestre;
vivons-y pour nous seuls, en bénissant la main qui nous y a placés.
--Vivons pour nous, dit-elle, et pour ceux qui nous aiment. Je ne serais
pas heureuse si je n'avais pas notre mère et notre enfant avec nous. Ah!
pour eux, je les ai aimés effrontément dès les premiers jours. Comme ils
vous ressemblent, mon ami! Quand le petit Gomez vient jouer au jardin,
il me semble que je vois marcher votre sourire dans l'herbe. Je suis
bien heureuse de l'avoir adopté. Cette femme ne me l'enlèvera jamais,
n'est-il pas vrai? La loi me l'a donné pour toujours; il est mon
héritier, mon fils unique!
--Non, Germaine, reprit le comte: il est ton fils aîné.»
Germaine étendit les bras vers son mari, lui noua les mains autour du
cou, l'attira vers elle et posa doucement la bouche sur ses lèvres.
Mais l'émotion de ce premier baiser fut plus forte que la pauvre
convalescente. Ses yeux se voilèrent, et tout son corps faiblit.
Lorsqu'elle fut remise de cette secousse, elle regagna la maison au bras
de son mari. Elle s'appuyait sur lui tout entière et marchait à demi
suspendue, comme un enfant qui fait ses premiers pas.
«Vous voyez, lui dit-elle, je suis encore bien faible malgré les
apparences. Je me croyais robuste, et voilà qu'un rien de bonheur me
jette à bas. Ne me dites pas de trop bonnes paroles, ne me rendez pas
trop heureuse; ménagez-moi jusqu'à ce que je sois sauvée. Il serait
trop triste de mourir quand la vie commence si bien! Maintenant, je vais
hâter ma guérison et me soigner de toutes mes forces. Rentrez au salon;
moi, je cours me cacher dans ma chambre. A demain, mon ami; je vous
aime!»
Elle monta chez elle et se jeta sur son lit, tout émue et toute confuse.
Un point lumineux qui brillait dans un coin attira son attention. La
flamme de la veilleuse se reflétait dans un petit globe de l'iodomètre.
Elle envoya une bénédiction à cet appareil bienfaisant qui lui avait
rendu la vie et qui devait lui rendre la force en quelques jours. L'idée
lui vint de hâter sa guérison en prenant une bonne quantité d'iode à
l'insu du docteur. Elle disposa l'appareil, l'approcha de son lit et but
avidement la vapeur violette. Elle se hâtait avec joie; elle n'éprouvait
ni dégoût, ni fatigue; elle avalait à longs traits la santé et la
vigueur. Elle était fière de prouver au docteur qu'il avait eu trop de
prudence; elle se complaisait dans une folie héroïque, et risquait sa
vie par amour pour don Diego.
On n'a su ni quelle quantité d'iode elle avait aspirée, ni combien de
temps elle avait prolongé cette fatale imprudence. Quand la vieille
comtesse se déroba du salon pour venir savoir de ses nouvelles, elle
trouva l'appareil brisé sur le parquet, et la malade en proie à une
fièvre violente. On la soigna comme on put, jusqu'à l'arrivée de M. Le
Bris, qui revint à cheval vers le milieu de la nuit. Tous les convives
couchèrent à la villa Dandolo pour attendre des nouvelles. Le docteur
fut épouvanté de l'agitation de Germaine. Il ne savait s'il fallait
l'attribuer à un usage immodéré de l'iode ou à quelque émotion
dangereuse. Mme de Villanera accusait secrètement le comte Dandolo; don
Diego s'accusait lui-même.
Le lendemain, M. Le Bris reconnut dans les poumons une inflammation qui
pouvait causer la mort Il appela le docteur Delviniotis et deux de ses
confrères. Les médecins différaient sur la cause du mal, mais aucun
n'osa répondre de le guérir. M. Le Bris avait perdu la tête comme un
capitaine de vaisseau qui trouve un banc de rochers à l'entrée du port.
M. Delviniotis, un peu plus calme, quoiqu'il ne pût se défendre de
pleurer, montra timidement une lueur d'espérance. «Peut-être, dit-il,
avons-nous affaire à une inflammation adhésive qui rejoindra les
cavernes et réparera tous les désordres causés par la maladie.» Le
pauvre petit docteur écoutait ce propos en branlant tristement la tête.
Autant valait dire à un architecte: Votre maison n'est pas d'aplomb,
mais il peut survenir un tremblement de terre qui la remette en
équilibre. Tout le monde était d'accord que la malade entrait dans une
crise, mais M. Delviniotis lui-même n'osait pas affirmer qu'elle ne se
terminerait point par la mort.
Germaine avait le délire. Elle ne reconnaissait plus personne. Dans tous
les hommes qui l'approchaient, elle croyait voir don Diego; dans toutes
les femmes, Mme Chermidy. Ses discours confus étaient un singulier
mélange de tendresses et d'imprécations. Elle demandait à chaque instant
son fils. On lui apportait le petit marquis; elle le repoussait avec
humeur. «Ce n'est pas lui, disait-elle. Amenez-moi mon fils aîné, le
fils de la femme. Je suis sûre qu'elle l'a repris!» L'enfant comprenait
vaguement le danger de sa petite mère, quoiqu'il n'eût encore aucune
notion de la mort. Il voyait pleurer tout le monde, et il pleurait en
poussant de grands cris.