Par malheur, ses camarades jasaient hautement sur le régime végétal

auquel il s'était soumis. Mme de Villanera en prit alarme, s'informa de

tout, décida qu'il était juif incorrigible, relaps et tout ce qui

s'en suit. Elle lui demanda s'il lui convenait de chercher une place à

Corfou, ou s'il lui plaisait mieux de retourner en France. Il eut beau

gémir, demander grâce, et recourir à l'intervention charitable de

la bonne Germaine, Mme de Villanera n'entendait pas raison sur cet

article-là. Tout ce qu'il obtint, c'est qu'il resterait en place jusqu'à

l'arrivée de son remplaçant.

Il avait un mois devant lui: voici comme il en profita. Il acheta

quelques grammes d'acide arsénieux et les cacha dans sa chambre. Il

en prit une pincée, la ration de deux hommes environ, et il la fit

dissoudre dans un grand verre d'eau. Il mit le verre à l'office, sur une

planche très-haute où l'on ne pouvait atteindre qu'en montant sur une

chaise; et, sans perdre de temps, il jeta quelques gouttes de ce liquide

empoisonné dans l'eau sucrée de la malade. Il se promit de recommencer

tous les jours, de tuer lentement sa maîtresse, et de mériter, en dépit

du petit appareil, les bienfaits de Mme Chermidy.

IX

LETTRES DE CHINE ET DE PARIS.

A MONSIEUR MATHIEU MANTOUX, CHEZ M. LE COMTE

DE VILLANERA, VILLA DANDOLO, A CORFOU.

Sans date.

Tu ne me connais pas, et je te connais aussi bien que si je

t'avais inventé. Tu es un ancien pensionnaire du gouvernement

à l'école navale de Toulon; c'est là que je t'ai vu pour la

première fois. Je t'ai rencontré depuis à Corbeil; tu n'y

faisais pas de brillantes affaires, et la police avait les yeux

sur toi. Tu as eu le bonheur de tomber sur une grosse bête de

Parisienne qui t'a procuré une bonne place, avec l'espérance

d'une pension. La dame de la rue du Cirque et sa femme de

chambre te prennent pour un innocent; on dit que tes maîtres

t'honorent de leur confiance. Si la malade que tu soignes avait

pris son passage pour l'autre monde, tu serais riche, considéré,

et tu vivrais en bourgeois dans le pays que tu choisirais.

Malheureusement, elle ne s'est pas décidée, et tu n'as pas eu

l'esprit de la pousser dans le bon chemin. Tant pis pour toi; tu

garderas ton nom de _Peu-de-chance_. Le commissaire de police de

Corbeil te fait chercher. On est sur ta trace. Si tu ne prends

pas tes mesures, on saura te trouver là-bas. Je t'y ai bien

trouvé, moi qui t'écris! Es-tu curieux d'aller cueillir du

poivre à Cayenne? Travaille donc, fainéant! la fortune est dans

tes mains, aussi vrai que je m'appelle.... Mais tu n'as pas

besoin de savoir mon nom. Je ne suis ni Rabichon, ni Lebrasseur,

ni Chassepic. Je suis, dans l'espérance que tu sauras comprendre

tes intérêts,

Ton ami,

X. Y. Z.

MADAME CHERMIDY AU DOCTEUR LE BRIS.

Paris, 13 août 1853.

La Clef des coeurs, mon charmant ami, voici une grande et

magnifique nouvelle. Mme de Sévigné vous la ferait attendre

pendant deux pages; moi, je vais plus vite en besogne et je vous

la livre du premier coup. Je suis veuve, mon ami! veuve sans

appel! veuve en dernier ressort! veuve comme si le notaire y

avait passé! J'ai reçu la nouvelle officielle, l'acte mortuaire,

les compliments du ministère de la marine, le sabre et les

épaulettes du défunt, et une pension de 750 francs pour rouler

carrosse sur mes vieux jours. Veuve! veuve! veuve! il n'y a pas

un plus joli mot dans la langue française. Je me suis habillée

de noir; je me promène à pied dans les rues, et j'ai des

démangeaisons d'arrêter les passants pour leur apprendre que je

suis veuve.

J'ai reconnu dans cette occasion que je n'étais pas une femme

ordinaire. J'en sais plus d'une qui aurait pleuré par faiblesse

humaine et pour donner une petite satisfaction à ses nerfs; moi,

j'ai ri comme une folle et je me suis roulé sur _le Tas_ qui

n'en pouvait mais. Il n'y a plus de Chermidy; Chermidy n'est

plus; pas plus de Chermidy que sur la main; nous avons le droit

de dire feu Chermidy!

Vous savez, tombeau des secrets, que je n'avais jamais aimé cet

homme-là. Il ne m'était de rien. Je portais son nom, j'avais

supporté ses bourrades; deux ou trois soufflets qu'il m'a donnés

étaient les seuls liens que l'amour eût formés entre nous. Le

seul homme que j'aie aimé, mon véritable mari, mon époux devant

Dieu, ne s'est jamais appelé Chermidy. Ma fortune ne vient pas

de ce matelot; je ne lui dois rien, et je serais bien hypocrite

de le pleurer. N'avez-vous pas assisté à notre dernière

entrevue? Vous souvient-il de la grimace conjugale qui

embellissait ses traits? Si vous n'aviez pas été présent, il

m'aurait fait un mauvais parti; ces maris marins sont capables

de tout. Les cartes m'ont souvent prédit que je mourrais de mort

violente: c'est que les cartes connaissaient M. Chermidy. Il

m'aurait tordu le cou tôt ou tard, et il aurait dansé à mon

enterrement. C'est moi qui ris, qui danse et qui dis des folies:

je suis dans le cas de légitime défense!

C'est une bonne histoire, allez! que celle de cette mort. On

n'a jamais vu chinoiserie pareille, et je la mettrai sur

mon étagère. Tous mes amis sont venus hier m'apporter leurs

compliments de condoléance. Ils s'étaient fait des figures de

deuil; mais je leur ai conté l'événement, et je les ai égayés en

un tour de main. Nous avons ri, sans débrider, jusqu'à minuit et

demi.

Figurez-vous, mon cher docteur, que _la Naïade_ s'était embossée

devant Ky-Tcheou. Je n'ai jamais pu trouver l'endroit sur la

carte, et j'en suis au désespoir. Les géographes d'aujourd'hui

sont des êtres bien incomplets. Ky-Tcheou doit être au sud de

la presqu'île de Corée, sur la mer du Japon. J'ai bien trouvé

Kin-Tcheou, mais c'est dans la province de Ching-King, sur le

golfe Leou-Toung, dans la mer Jaune. Mettez-vous à la place

d'une pauvre veuve, qui ne sait pas sous quelle latitude on l'a

privée de son mari!

Quoi qu'il en soit, les magistrats de Ky-Tcheou, ou Kin-Tcheou,

à l'embouchure de la rivière Li-Kiang avaient malmené deux

missionnaires français. Le mandarin gouverneur, ou père de la

ville, le puissant Gou-Ly, consacrait tous ses loisirs à faire

des niches aux étrangers. Il y a trois factoreries européennes

dans ce lieu de plaisance. Un Français qui achète de la soie

exerçait les fonctions d'agent consulaire. Il avait un drapeau

devant sa porte et les missionnaires logeaient chez lui. Gou-Ly

fit arrêter les deux prêtres et les accusa d'avoir prêché

une religion étrangère. Ils auraient eu mauvaise grâce à s'en

défendre, puisqu'ils étaient venus précisément pour cela. Ils

furent condamnés; et le bruit courut qu'on les avait mis à mort.

C'est dans ces circonstances que l'amiral envoya _la Naïade_

pour voir un peu ce qui se passait. Le commandant fit venir

Gou-Ly à son bord: vous représentez-vous mon mari en tête-à-tête

avec ce Chinois? Gou-Ly protesta que les missionnaires se

portaient bien, mais qu'ils avaient enfreint les lois du pays

et qu'ils devaient rester six mois en prison. Mon mari demanda à

les voir; on offrit de les lui montrer à travers les grilles.

Il se transporta le soir même aux portes de la prison, avec une

compagnie de débarquement. Il vit deux missionnaires en habit

ecclésiastique, qui gesticulaient à la fenêtre. Le consul

français les reconnut, et tout le monde fut content.

Mais le lendemain on vint apprendre au consul que les

missionnaires avaient été parfaitement égorgés huit jours avant

l'arrivée de _la Naïade_. On entendit plus de vingt témoins qui

certifièrent le fait. Mon Chermidy remit son uniforme, débarqua

ses hommes, retourna à la prison et enfonça les portes, malgré

les gestes des missionnaires qui lui faisaient de grands bras

pour le renvoyer au navire. Il trouva dans le cachot deux

figures de cire, modelées avec une perfection chinoise:

c'étaient les missionnaires qu'on lui avait montrés la veille.

Mon mari entra dans une belle colère. Il ne souffre pas qu'on le

trompe: c'est un travers que je lui ai toujours connu. Il revint

à bord et jura son grand juron qu'il bombarderait la ville si

les meurtriers n'étaient pas punis. Le mandarin, tremblant comme

la feuille, fit sa soumission et condamna les juges à se voir

scier entre deux planches. Pour le coup, mon mari n'eut rien à

dire.

Mais la législation du pays permet à tout condamné à mort

de fournir un remplaçant. Il y a des agences spéciales qui,

moyennant cinq ou six mille francs et de belles promesses

décident un pauvre diable à se laisser couper en deux. Les

Chinois de la basse classe, qui grouillent pêle-mêle avec les

animaux, ne tiennent pas énormément à la vie. Vous comprenez,

pour ce qu'ils en font! Ils se décident volontiers à la mener

courte et bonne lorsqu'on leur offre un millier de piastres à

manger en trois jours. Mon mari accepta les remplaçants, assista

au supplice, et fit sa paix avec l'ingénieux Gou-Ly. Il poussa

la clémence jusqu'à l'inviter à dîner pour le lendemain avec

les magistrats qui s'étaient fait remplacer. C'était agir en

bon diplomate; car, enfin, qu'est-ce que la diplomatie? L'art de

pardonner les injures aussitôt qu'on s'en est vengé.

Gou-Ly et ses complices vinrent dîner en grande cérémonie à

bord de _la Naïade_. Le dessert fut interrompu par un incendie

magnifique: le navire flambait comme une allumette. On fit jouer

les pompes en temps utile; l'accident fut mis sur le dos d'un

aide de cuisine, et l'on fit des excuses au vénérable Gou-Ly.

Vous trouvez le récit un peu long? Patience! nous n'avons plus

longtemps à vivre. Le mandarin voulut lui rendre sa politesse;

il l'invita pour le lendemain à un de ces banquets où triomphe

la prodigalité chinoise. Nous sommes de pauvres sires au prix de

ces originaux-là. On a beaucoup admiré ce gentleman qui mangea

à lui seul un dîner de cinq cents francs au Café de Paris: les

Chinois sont bien d'une autre force! On annonça au commandant

des ragoûts saupoudrés de perles fines, des nids d'hirondelles

aux langues de faisan doré, et la célèbre omelette aux oeufs de

paon qu'on fait sur la table en tuant chaque femelle pour lui

arracher son oeuf. Mon Chermidy, simple comme un aviron, ne

devina pas que c'était lui qui payerait la carte. Il se léchait

les lèvres, au dire des rapports officiels, et il se promettait

d'écouter de toutes ses oreilles les comédies qui assaisonnent

un festin chinois.

Il descendit à terre avec le consul et quatre hommes d'escorte,

par une belle pluie battante. Vous pouvez croire qu'il n'avait

pas oublié son grand uniforme. Une députation de magistrats

le reçut à l'échelle avec tous les compliments de rigueur.

Je suppose qu'il ne fut pas mécontent de la harangue. Si les

Chinois adorent les compliments, les marins ne les détestent

pas. On le hissa sur un petit cheval du pays. Je le vois d'ici,

trottant en pincettes. L'animal (soit dit sans équivoque)

enfonçait dans la boue jusqu'aux genoux; les villes de Chine

sont pavées d'un macadam à deux fins, carrossable et navigable.

Douze jeunes gens vêtus de soie rose marchaient à sa droite et

à sa gauche, une plume de paon à la main. Ils chantaient du haut

de leur nez les louanges du grand, du puissant, de l'invincible

Chermidy, et ils agaçaient doucement sa monture avec les barbes

de leurs plumes. Les petits chatouillaient les naseaux, les

grands caressaient l'intérieur des oreilles, si bien et si

longtemps que l'animal se cabra. Le cavalier, maladroit comme

un marin, tomba sur le dos. Les enfants coururent à lui et lui

demandèrent tous à la fois s'il s'était fait mal, s'il n'avait

besoin de rien, s'il voulait de l'eau pour se laver, si l'on

pouvait lui faire respirer quelque chose; et, tout en parlant,

ils tirèrent leurs petits couteaux de leurs poches et lui

coupèrent le cou sans bruit, sans scandale, jusqu'à ce que la

tête fût complètement détachée du tronc.

C'est le consul qui a raconté cette histoire. Il n'en aurait

parlé à personne, je le crains bien, sans le secours des quatre

matelots qui lui sauvèrent la vie et le ramenèrent à bord. Je

m'arrête ici; la pièce n'est plus intéressante dès l'instant où

le héros est enterré. Vous saurez la suite par les journaux et

par la lettre ci-jointe que les officiers de _la Naïade_ ont

pris la peine de m'adresser. Je regrette sincèrement la mort du

mandarin Gou-Ly. S'il vivait encore, je lui ferais une pension

de nids d'hirondelles pour le reste de ses jours. Depuis que mon

bonheur dépend d'un double veuvage, je me suis toujours promis

de partager un million entre les âmes charitables qui me

délivreraient de mes ennemis. Il y avait cinq cent mille francs

dans mon secrétaire pour ce mandarin qui n'est plus.

Tombeau des secrets, vous brûlerez ma lettre, n'est-il pas vrai?

Brûlez aussi les journaux qui parleront de cette affaire. Il

ne faut pas que don Diego apprenne que je suis libre tant qu'il

sera enchaîné lui-même. Épargnons à nos amis des regrets trop

cruels. Surtout ne lui dites pas que le noir m'embellit.

Soignez bien la personne à qui vous vous êtes dévoué. Quoi qu'il

arrive, vous aurez le mérite de l'avoir fait vivre au delà de

toute espérance. Si l'on vous avait dit que vous quittiez Paris

pour sept ou huit mois, mangeriez-vous de si bons becfigues?

Lorsqu'elle sera guérie ou autre chose vous reviendrez à Paris,

et nous vous referons une clientèle; car je suis sûre qu'excepté

moi, vos malades ne vous reconnaîtront plus.

M. le duc de La Tour d'Embleuse, qui me fait l'honneur de dîner

quelquefois à la maison, m'a priée de vous chercher un autre

domestique. J'avais pris mes renseignements à la hâte sur le

premier que je vous ai envoyé. On me l'a dépeint ces jours

derniers comme un être à craindre. Chassez-le donc au plus tôt,

ou gardez-le sous votre responsabilité, jusqu'à l'arrivée du

remplaçant.

Adieu, la Clef des coeurs. Mon coeur vous est ouvert depuis

longtemps, et si vous n'êtes pas le meilleur de tous mes amis,

il n'y a point de ma faute. Conservez-moi mon mari et mon fils,

et je serai pour la vie,

Toute à vous, HONORINE.

LES OFFICIERS DE LA NAÏADE A MADAME CHERMIDY.

Hong-Kong, 2 avril 1853.

Madame,

Les officiers et les élèves embarqués à bord de _la Naïade_

remplissent un pénible devoir en venant joindre leurs regrets à

la douleur bien légitime que vous causera la perte du commandant

Chermidy.

Une odieuse trahison a enlevé à la France un de ses officiers

les plus honorables et les plus expérimentés: à vous, madame,

un mari dont chacun pouvait apprécier la bonté et la douceur; à

nous, un chef ou plutôt un camarade qui tenait à honneur de nous

alléger du poids du service en se réservant la plus lourde part.

En vous renvoyant les insignes de son grade qu'il avait conquis

si laborieusement, notre seul regret, madame, est de ne

pouvoir y joindre cette étoile des braves qu'il méritait depuis

longtemps par la durée comme par l'importance de ses services,

et qui l'attendait sans doute au port, à la fin d'une campagne

que nous achèverons sans lui.

C'est une faible consolation, madame, dans une douleur comme

la vôtre, que le plaisir de la vengeance. Cependant nous sommes

fiers de pouvoir vous dire que nous avons fait à notre brave

commandant de glorieuses funérailles. Lorsque M. le consul et

les quatre matelots qui avaient été les témoins du crime nous en

apportèrent la nouvelle à bord, le plus ancien des enseignes

de vaisseau, succédant à l'excellent officier que nous avions

perdu, fit évacuer les personnes, et les marchandises des

factoreries européennes, et nous commençâmes contre la ville un

feu soutenu qui la mit en cendres en moins de deux jours. Gou-Ly

et ses complices se croyaient en sûreté dans la forteresse. La

compagnie de débarquement, sous les ordres de l'un de nous, les

assiégea pendant une semaine avec deux pièces de canon qu'on

avait transportées à terre. Tous nos hommes furent admirables:

ils vengeaient leur commandant. _La Naïade_ n'appareilla, pour

rallier le pavillon amiral, qu'après avoir puni impitoyablement

le mandarin gouverneur et tous ceux qui s'étaient rassemblés

autour de sa personne. A l'heure où nous écrivons, madame,

il n'y a plus de ville appelée Ky-Tcheou; il n'y a plus qu'un

monceau de cendres qu'on peut appeler le tombeau du commandant

Chermidy.

Agréez, madame, l'hommage des sentiments de profonde sympathie

avec lesquels nous avons l'honneur d'être,

Vos très-humbles et très-dévoués serviteurs.

(Suivent les signatures.)

X

LA CRISE.

L'époque la plus heureuse dans la vie d'une jolie fille est l'année qui

précède son mariage. Toute femme qui voudra bien rappeler ses souvenirs

reverra avec un sentiment de regret cet hiver béni entre tous où son

choix était fait, mais ignoré du monde. Une foule de prétendants timides

et indécis s'empressaient autour d'elle, se disputaient son bouquet

ou son éventail, et l'enveloppaient d'une atmosphère d'amour qu'elle

respirait avec ivresse. Elle avait distingué dans la foule l'homme à qui

elle voulait se donner; elle ne lui avait rien promis; elle éprouvait

une certaine joie à le traiter comme les autres et à lui cacher sa

préférence. Elle se plaisait à le faire douter du bonheur, à le promener

de l'espérance à la crainte, à l'éprouver un peu chaque soir. Mais,

au fond du coeur, elle lui immolait tous ses rivaux, et déposait à

ses pieds tous les hommages qu'elle feignait d'accueillir. Elle se

promettait de payer richement tant de persévérance et de résignation.

Et surtout elle savourait ce plaisir éminemment féminin, de commander à

tous et d'obéir à un seul.

Cette période triomphale avait manqué à la vie de Germaine. L'année qui

précéda son mariage avait été la plus triste et la plus misérable de

sa pauvre jeunesse. Mais l'année qui suivit lui apporta quelques

dédommagements. Elle vivait à Corfou dans un cercle d'admirations

passionnées. Tous ceux qui l'approchaient, vieux et jeunes, éprouvaient

pour elle un sentiment voisin de l'amour. Elle portait sur son beau

front ce signe de mélancolie qui apprend à tout le monde qu'une femme

n'est pas heureuse. C'est un attrait auquel les hommes ne résistent

guère. Les plus hardis craignent de s'offrir à celle qui paraît ne

manquer de rien; mais la tristesse enhardit les plus timides, et c'est

à qui essayera de les consoler. Les médecins ne manquaient pas à cette

jeune âme affligée. Le jeune Dandolo, un des hommes les plus brillants

des sept îles, l'entourait de ses soins, l'éblouissait de son esprit,

et lui imposait son amitié superbe avec l'autorité d'un homme qui a

toujours réussi. Gaston de Vitré promenait autour d'elle une sollicitude

inquiète. Le bel enfant se sentait naître à une vie nouvelle. Il n'avait

rien changé à ses habitudes, ses travaux et ses plaisirs marchaient

du même pas qu'autrefois; mais lorsqu'il lisait auprès de sa mère, il

voyait luire des soleils entre les pages du livre; il s'arrêtait comme

ébloui au milieu de sa lecture; il rêvait à propos d'un vers qui ne

l'avait jamais frappé. Le baiser du soir qu'il donnait à Mme de Vitré

brûlait le front de sa mère. Lorsqu'il priait, à genoux, la tête appuyée

contre son lit, il voyait passer entre ses yeux et ses paupières des

images étranges.

Il ne dormait plus tout d'une pièce, comme autrefois; son sommeil était

entrecoupé. Il se levait bien avant le jour et courait dans la campagne

avec une impatience fébrile. Son fusil était plus léger sur son épaule;

ses pieds couraient plus lestement dans les herbes desséchées. Il

s'aventurait plus loin sur la mer, et ses bras, plus robustes, se

réjouissaient de pousser les avirons; mais quel que fût le but de

sa promenade, un charme invisible le jetait tous les jours dans le

voisinage de Germaine. Il y arrivait par terre et par mer; il se

tournait vers elle comme la boussole vers l'étoile, sans avoir

conscience du pouvoir qui l'attirait. On l'accueillait en ami, on avait

du plaisir à le voir et l'on ne s'en cachait pas. Cependant il

était toujours pressé de partir, il n'entrait qu'en passant, sa mère

l'attendait; il s'asseyait à peine. Mais le soleil couchant le trouvait

encore auprès de la chère convalescente, et il s'étonnait de voir que

les journées fussent si courtes au mois d'août.

M. Stevens, homme pesant, corps grave, marquait le pas derrière le

fauteuil de Germaine comme un régiment d'infanterie; il avait pour elle

ces attentions réfléchies et mesurées qui font la force des hommes

de cinquante ans. Il lui apportait des bonbons et lui contait des

histoires; il lui prodiguait ces petits soins auxquels une femme n'est

jamais insensible. Germaine ne méprisait pas cette bonne grosse amitié,

paternelle dans la forme, moins paternelle cependant que celle du

docteur Delviniotis. Elle récompensait aussi d'un doux regard le

capitaine Brétignières, cet excellent homme à qui il ne manquait qu'un

plumet. Elle se réjouissait de le voir courir autour d'elle avec tout le

fracas d'une fantasia arabe. Elle avait une amitié bien tendre pour M.

Le Bris; et le petit docteur, accoutumé à faire une cour innocente à

toutes ses malades, ne savait pas au juste ce qu'il éprouvait pour

la jeune comtesse de Villanera. Elle changeait à vue d'oeil, et cette

beauté renaissante pouvait emporter en un instant la fragile barrière

qui sépare l'amitié de l'amour.

Tous ces sentiments mal définis et plus difficiles à nommer qu'à décrire

faisaient la joie de la maison et le bonheur de Germaine. Elle trouvait

une grande différence entre son dernier hiver de Paris et son premier

été de Corfou. La villa et le jardin respiraient la gaieté, l'espérance

et l'amour. On entendait des éclats de voix et des éclats de rire.

Tous les hôtes rivalisaient d'esprit et de bonne humeur, et Germaine

se sentait renaître à la douce chaleur de tous ces coeurs dévoués

qui battaient pour elle. Si elle prit soin d'attiser le feu par une

innocente coquetterie, c'est qu'elle tenait à s'assurer la conquête de

son mari.

Les souvenirs pénibles de son mariage s'étaient peu à peu effacés de sa

mémoire. Elle avait oublié la cérémonie lugubre de Saint-Thomas d'Aquin,

et elle se regardait comme une fiancée qu'on attend pour aller à

l'église. Elle ne pensait plus à Mme Chermidy; elle n'éprouvait pas

ce froid intérieur que donne la crainte d'une rivale. Son mari lui

apparaissait comme un homme nouveau; elle croyait être une femme

nouvelle, née d'hier. N'est-ce pas naître une seconde fois que

d'échapper à une mort certaine? Elle faisait remonter sa naissance au

printemps; elle disait en souriant: «Je suis une enfant de quatre mois.»

La vieille comtesse la confirmait dans cette idée en la prenant dans ses

bras comme une petite fille.

Ce qui aurait pu la rappeler à la réalité, c'est la présence du marquis.

Il était difficile d'oublier que cet enfant avait une mère, et que cette

mère pouvait venir un jour ou l'autre réclamer le bonheur qu'on lui

avait pris. Mais Germaine s'était accoutumée à regarder le petit Gomez

comme son fils. L'amour maternel est si bien inné chez les femmes, qu'il

se développe longtemps avant le mariage. On voit des petites filles

de deux ans offrir le sein à leur poupée. Le marquis de los Montes de

Hierro était le poupée de Germaine. Elle se négligeait elle-même pour

s'occuper de son fils. Elle avait fini par le trouver beau; ce qui

prouve qu'elle avait un vrai coeur de mère. Don Diego la regardait avec

complaisance lorsqu'elle serrait dans ses bras ce petit gnome basané.

Il se réjouissait de voir que la grimace héréditaire des Villanera ne

faisait plus peur à sa femme.

Tous les soirs, à neuf heures, les maîtres et les valets se réunissaient

au salon pour prier en commun. La vieille comtesse était fort attachée

à cet usage religieux et aristocratique. Elle lisait les oraisons

elle-même en latin. Les domestiques grecs s'associaient dévotement à

la prière commune, malgré le schisme qui les sépare des chrétiens

d'Occident. Mathieu Mantoux s'agenouillait dans un coin obscur, d'où il

pouvait tout voir sans être vu, et de là il cherchait à lire les ravages

de l'arsenic sur la figure de Germaine.

Germaine · 第 10 / 16 段