Il répondit en rougissant comme un écolier pris en faute: «Vous allez
rire de moi. C'est du grec.
--Du grec! vous savez lire le grec! comment un homme comme vous a-t-il
pu s'amuser à apprendre le grec?
--Par le plus grand des hasards. Mon précepteur aurait pu être un âne
comme tant d'autres; il s'est trouvé que c'était un savant.
--Et vous lisez du grec pour votre plaisir?
--Homère, oui. Je suis au milieu de l'_Odyssée_.»
Germaine simula un petit bâillement. «J'ai lu cela dans Bitaubé,
dit-elle. Il y avait un glaive et un casque sur la couverture.
--Alors, vous seriez bien étonnée si je vous lisais Homère dans Homère;
vous ne le reconnaîtriez plus.
--Bien obligée! je n'aime pas les histoires de batailles.
--Il n'y en a pas dans l'_Odyssée_. C'est un roman de moeurs, le premier
qu'on ait écrit, et peut-être le plus beau. Nos auteurs à la mode
n'inventeront rien de plus intéressant que l'histoire de ce propriétaire
campagnard qui a quitté sa maison pour gagner de l'argent, qui revient
après vingt ans d'absence, trouve une armée de faquins installés chez
lui pour courtiser sa femme et manger son bien, et les tue à coups
de flèches. Il y a là un drame intéressant, même pour le public des
boulevards. Rien n'y manque, ni le bon serviteur Eumée, ni le chevrier
qui trahit son maître, ni les servantes sages, ni les servantes folles
que le jeune Télémaque est chargé de pendre au dénoûment. Le seul défaut
de cette histoire, c'est qu'on nous l'a toujours traduite avec emphase.
On a changé en autant de rois les jeunes rustauds qui assiégeaient
Pénélope; on a déguisé la ferme en palais, et l'on a mis de l'or
partout. Si j'osais vous traduire seulement une page, vous seriez
émerveillée de la vérité simple et familière du récit; vous verriez avec
quelle joie naïve le poète parle du vin noir et de la viande succulente;
comme il admire les portes bien jointes et les planches bien rabotées!
Vous verriez surtout comme la nature est décrite avec exactitude, et
vous retrouveriez dans mon livre la mer, le ciel et le jardin que voici.
--Essayons, dit Germaine. Quand je dormirai, vous le verrez bien.
Le comte obéit de bonne grâce, et se mit à traduire le premier chant
à livre ouvert. Il déroula sous les yeux de Germaine ce beau style
homérique, plus riche, plus bariolé et plus étincelant que les brillants
tissus de Beyrouth ou de Damas. Sa traduction était d'autant plus libre,
qu'il n'entendait pas bien tous les mots; mais il s'entendait avec
le poète. Il coupa quelques longueurs, développa à sa façon certains
passages curieux, et ajouta au texte un commentaire intelligent. Bref,
il intéressa son cher auditoire, excepté le marquis de los Montes de
Hierro, qui criait à tue-tête pour interrompre la lecture. Les enfants
sont comme les oiseaux: lorsqu'on parle devant eux, ils chantent.
Je ne sais pas si les jeunes époux allèrent jusqu'au bout de
l'_Odyssée_, mais don Diego avait trouvé le moyen d'éveiller l'intérêt
de sa femme, et c'était beaucoup. Elle prit l'habitude de l'entendre
lire et de se trouver bien dans sa compagnie. Elle ne tarda pas à voir
en lui un esprit supérieur. Il était trop timide pour parler en son
propre nom, mais le voisinage d'un grand poète lui donnait de la
hardiesse, et ses idées personnelles se faisaient jour sous la
protection des pensées d'autrui. Dante, Arioste, Cervantes, Shakspeare,
furent les sublimes entremetteurs qui se chargèrent de rapprocher ces
deux âmes et de les rendre chères l'une à l'autre. Germaine ne se sentit
nullement humiliée de son ignorance et de la supériorité de son mari.
Une femme se réjouit de n'être rien en comparaison de celui qu'elle
aime.
On adopta l'habitude de vivre ensemble et de se réunir au jardin pour
causer et pour lire. Ce qui faisait le charme de ces réunions, ce n'est
pas la gaieté; c'est une certaine sérénité calme et amicale. Don Diego
ne savait pas rire, et le rire de sa mère ressemblait à une grimace
nerveuse. Le docteur, franc et joyeux comme un Champenois, avait l'air
de faire une fausse note lorsqu'il jetait son grain de sel dans la
conversation. Germaine toussait quelquefois; elle conservait toujours
sur son visage l'expression inquiète que donne le voisinage de la mort.
Et cependant ces jours d'été sans nuage étaient les premiers beaux jours
de sa jeunesse.
Combien de fois, dans cette intimité de la vie de famille, l'esprit du
comte fut-il troublé par le souvenir de Mme Chermidy? Personne n'en a
rien su, et je ne me hasarderais pas à le dire. Il est probable que
la solitude, l'oisiveté, la privation des plaisirs vifs, où l'homme se
dépense, enfin la séve du printemps qui monte au front de l'homme comme
à la cime des arbres, lui firent regretter plus d'une fois la noble
résolution qu'il avait prise. Les trappistes qui tournent le dos au
monde après en avoir joui, trouvent au fond du cloître des armes toutes
prêtes contre les tentations du passé: c'est le jeûne, la prière, et
un régime assez mortifiant pour tuer le vieil homme. Il y a peut-être
encore plus de mérite à combattre comme don Diego, en soldat désarmé.
M. Le Bris le suivait du coin de l'oeil, comme un malade qu'il faut
préserver des rechutes. Il lui parlait rarement de Paris, jamais de la
rue du Cirque. Il lut dans un journal français que _la Naïade_
s'était embossée devant Ky-Tcheou, dans la mer du Japon, pour demander
réparation de l'insulte faite à nos missionnaires: il déchira le journal
en petits morceaux, pour qu'il ne fût pas question de M. Chermidy.
Il y a, en Orient, des heures où la brise du midi enivre plus
puissamment les sens de l'homme que le vin de Tinos qu'on boit sous le
nom de malvoisie; le coeur se fond comme une cire; la volonté se détend,
l'esprit faiblit. On s'efforce de penser, les idées nous échappent comme
une eau qui fuit entre les doigts. On va chercher un livre, un doux et
vieil ami; on lit; les yeux s'égarent dès les premiers vers; le regard
nage, les paupières s'ouvrent et se ferment sans savoir pourquoi. C'est
dans ces heures de demi-sommeil et de douce quiétude que nos coeurs
s'ouvrent d'eux-mêmes. Les mâles vertus triomphent à bon marché quand un
froid piquant nous rougit le nez et nous coupe les oreilles, et que le
vent de décembre serre les fibres de la chair et de la volonté. Mais
quand les jasmins sèment leur acre parfum dans le voisinage, quand les
fleurs du laurier-rose nous pleuvent sur la tête, quand les pins secoués
par le vent sonnent comme des lyres et que les voiles blanches se
dessinent au loin sur la mer comme des Néréides, alors il faut être
bien sourd et bien aveugle pour voir et pour entendre autre chose que
l'amour!
Don Diego s'aperçut un jour que Germaine avait changé à son avantage.
Ses joues étaient plus pleines et mieux nourries; les sillons de ce joli
visage se remplissaient; les plis sinistres commençaient à s'effacer.
Une couleur plus saine, un hâle de bon augure colorait son beau front,
et ses cheveux d'or n'étaient plus la couronne d'une morte.
Elle venait d'écouter une lecture assez longue; la fatigue et le sommeil
l'avaient prise en même temps; elle avait laissé tomber sa tête en
arrière; et tout le corps s'en était allé dans les bras du fauteuil.
Le comte était seul avec elle. Il déposa son livre a terre, s'approcha
doucement, se mit à genoux devant la jeune fille et avança les
lèvres pour la baiser au front; mais il fut retenu par un instinct de
délicatesse. Pour la première fois, il songea avec horreur à la façon
dont il était devenu le mari de Germaine; il eut honte du marché; il
se dit qu'un baiser obtenu par surprise serait quelque chose comme un
crime, et il se défendit d'aimer sa femme jusqu'au jour où il serait sûr
d'en être aimé.
Les hôtes de la villa Dandolo ne vivaient pas dans une solitude aussi
abstraite qu'on pourrait le supposer. L'isolement ne se rencontre que
dans les grandes villes, où chacun vit pour soi sans s'inquiéter des
voisins. A la campagne, les plus indifférents se rapprochent; on n'y
craint pas un voyage d'une heure; l'homme sait qu'il est né pour la
société, et cherche la conversation de ses semblables.
Il se passait peu de jours sans que Germaine reçût quelque visite. On
vint chez elle d'abord par curiosité, puis par intérêt bienveillant,
enfin par amitié. Ce coin de l'île était habité en toute saison par cinq
ou six familles modestes, qui auraient été pauvres à la ville, et qui
ne manquaient de rien sur leurs terres, parce qu'elles savaient se
contenter de peu. Leurs châteaux tombaient en ruine, et l'on manquait
d'argent pour les réparer; mais on entretenait avec soin, au-dessus
de la porte d'entrée, un écusson contemporain des croisades. Les îles
Ioniennes sont le faubourg Saint-Germain de l'Orient; vous y retrouvez
les grandes vertus et les petits travers de la noblesse, orgueil,
dignité, pauvreté décente et laborieuse, et une certaine élégance dans
la vie la plus dénuée.
Le propriétaire de la villa, M. le comte Dandolo, ne serait pas désavoué
par les doges ses ancêtres. C'est un petit homme vif et intelligent,
éveillé aux affaires politiques, tiraillé entre le parti grec et
l'influence anglaise, mais enclin à l'opposition et toujours prêt à
juger sévèrement les actes du lord haut commissaire. Il suit de près
les intrigues vieilles et nouvelles qui divisent l'Europe, surveille les
progrès du léopard britannique, discute la question d'Orient, s'inquiète
de l'influence des jésuites, et préside les francs-maçons de Corfou.
Excellent homme, qui dépense plus d'activité qu'un capitaine au long
cours pour naviguer autour d'un verre d'eau. Son fils Spiro, un beau
jeune homme de trente ans, s'est laissé conquérir aux idées anglaises,
comme toute la génération nouvelle. Il fréquente les officiers et
se montre dans leurs loges au théâtre. Les Dandolo pourraient vivre
grandement, s'ils trouvaient à se défaire de leurs biens; mais, à
Corfou, les habitants sont aussi pauvres que la terre est riche. Chacun
est prêt à vendre, personne ne songe à acheter. Le comte et Spiro
parlent élégamment les trois langues du pays, l'anglais, le grec et
l'italien; ils savent le français par surcroît, et leur amitié fut
précieuse à Germaine. Spiro s'intéressait à la belle malade avec toute
la chaleur d'un coeur inoccupé.
Il amenait parfois un digne homme de ses amis, le docteur Delviniotis,
professeur de chimie à la faculté de Corfou. M. Delviniotis avait voué
à la malade une amitié d'autant plus vive qu'il avait une fille du même
âge. Il donnait ses conseils à M. Le Bris, causait en italien avec le
comte et Mme de Villanera, et se désolait de ne pas savoir le français
pour faire plus ample connaissance avec Germaine. On le voyait assis
devant elle pendant des heures entières, cherchant une phrase, ou
regardant sans rien dire, avec cette politesse tranquille et muette qui
règne dans tout l'Orient.
L'homme le plus bruyant de la compagnie était un vieux Français établi
à Corfou depuis 1814, le capitaine Brétignières. Il avait quitté le
service à vingt-quatre ans avec une pension de retraite et une jambe de
bois de chêne. Ce grand corps maigre et osseux boitait gaillardement,
buvait sec et riait haut, à la barbe de la vieillesse. Il faisait une
lieue à pied pour venir dîner à la villa Dandolo, contait des histoires
militaires, frisait sa moustache, et soutenait que les îles Ioniennes
devraient appartenir à la France. C'était un convive d'autant plus
précieux que sa gaieté échauffait la maison. Quelquefois, en se versant
rasade, il disait d'un ton sentencieux: «Quand on s'estime et quand on
s'aime, on peut boire ensemble tant qu'on veut sans se faire de mal.»
Germaine dînait toujours de bon appétit lorsque le capitaine était là.
Cet aimable boiteux, cramponné si obstinément à la vie, l'éblouissait
d'une douce espérance et la forçait de croire à l'avenir. M.
Brétignières tutoyait le petit marquis, l'appelait mon général, et
le faisait sauter sur son genou. Il baisait galamment les mains de
la malade, et la servait avec la dévotion d'un vieux page ou d'un
troubadour en retraite.
Elle avait un admirateur d'une autre école dans la personne de M.
Stevens, juge d'instruction à la cour royale de Corfou. Cet honorable
magistrat employait aux soins de son corps un traitement de mille livres
sterling par année. Vous n'avez jamais vu un homme plus propre, plus
replet, plus nourri, plus luisant, une santé plus calme et mieux gorgée.
Égoïste comme tous les vieux garçons, sérieux comme tous les magistrats,
flegmatique comme tous les Anglais, il cachait sous la rotondité béate
de sa personne une certaine dose de sensibilité. La santé lui paraissait
un bien si précieux, qu'il eût voulu en faire part à tout le monde. Il
avait connu le jeune Anglais de Pompeï, et il avait suivi de près les
phases diverses de sa guérison. Il racontait naïvement qu'il avait
éprouvé une sympathie médiocre pour ce petit être pâle et mourant, mais
qu'il l'avait aimé de jour en jour à mesure qu'il le voyait revenir à la
vie. Il était devenu son ami intime le jour où il avait pu lui serrer la
main sans le faire crier. Ce fut l'histoire de sa liaison avec Germaine.
Il évita de s'attacher à elle tant qu'il la crut condamnée à mort; mais
du moment où elle parut s'installer dans ce monde, il lui ouvrit son
coeur à deux battants.
Les plus proches voisins de la maison étaient Mme Vitré et son fils. Ils
devinrent en peu de temps ses amis les plus intimes. La baronne de Vitré
était une Normande réfugiée à Corfou avec les débris de sa fortune.
Comme elle évitait de raconter son histoire, on n'a jamais su quels
événements l'avaient chassée si loin de son pays. Ce qui sautait à tous
les yeux, c'est qu'elle vivait en femme de bien, et qu'elle élevait
admirablement son fils. Elle avait quarante ans et une beauté un peu
commune: on l'aurait prise, en France, pour une fermière du pays de
Caux. Mais elle s'occupait de son ménage, de ses oliviers et de son
cher Gaston avec une activité méthodique et un zèle sans embarras qui
trahissaient la race. La grandeur est un don qui se révèle dans toutes
les situations de la vie et sur les théâtres les plus divers: elle se
montre aussi bien dans le travail que dans le repos, et elle ne brille
pas plus dans un salon que dans une buanderie ou une basse-cour. Mme
de Vitré, entre ses deux servantes, vêtue, comme elles, du costume
national, qui ressemble à l'habit des carmélites, était aussi imposante
que Pénélope brodant les tuniques du jeune Télémaque. Gaston de Vitré,
beau comme une jeune fille de vingt ans, menait la vie rude et exercée
d'un gentihomme campagnard. Il travaillait de ses mains, taillait
les arbres, cueillait les oranges, et émondait lui-même la haie de
grenadiers dont les fruits rouges crevaient au soleil. Le matin, il
courait dans la rosée, le fusil sur l'épaule, pour tuer des grives ou
des becfigues; le soir, il lisait avec sa mère, qui fut son professeur,
et la forte nourrice de son esprit. Sans souci de l'avenir, ignorant les
choses du monde, et renfermant ses pensées dans l'horizon qui bornait
ses regards, il ne soupçonnait pas d'autres plaisirs qu'une belle
journée de chasse, une lecture de Lamartine, ou une promenade en mer sur
son bateau. Coeur vierge, âme toute neuve et blanche comme ces belles
feuilles de papier qui invitent la plume à écrire. Lorsque sa mère le
conduisit à la villa Dandolo, il s'aperçut, pour la première fois, qu'il
était un petit ignorant; il rougit de l'oisiveté où il avait vécu, et il
regretta de n'avoir pas appris la médecine.
Les visites sont toujours longues à la campagne. On a fait tant de
chemin pour se voir, qu'on a de la peine à se quitter. Les Dandolo et
les Vitré, le docteur Delviniotis, le juge et le capitaine passaient
quelquefois des journées entières autour de la belle convalescente. Elle
les retenait avec joie, sans se rendre compte du motif secret qui la
faisait agir. Déjà elle commençait à éviter les occasions d'être seule
avec son mari. Autant l'amour déclaré fuit les importuns et recherche le
tête-à-tête, autant l'amour naissant aime la foule et les distractions.
Dès que nous commençons à nous sentir possédés par un autre, il nous
semble que les étrangers et les indifférents nous protègent contre notre
faiblesse, et que nous serions sans défense s'ils n'étaient plus là.
Mme de Villanera servait, sans le savoir, ce secret désir de Germaine.
Elle retenait auprès d'elle Mme de Vitré, à qui elle s'attachait de jour
en jour. Don Diego n'en était pas venu à ce point où un amant supporte
impatiemment la compagnie des étrangers; son affection pour Germaine
était encore désintéressée, parce qu'elle était froide et tranquille.
Il recherchait avant tout ce qui pouvait distraire la jeune femme et
la rattacher doucement à l'existence. Peut-être aussi cet homme timide,
comme tous les hommes vraiment forts, évitait de s'expliquer à lui-même
le sentiment nouveau qui l'attirait vers elle. Il craignait de se voir
pris entre deux devoirs contraires; il ne pouvait se dissimuler qu'il
était engagé pour la vie avec Mme Chermidy. Il la croyait digne de son
amour, il l'estimait malgré sa faute, comme on estime la femme innocente
ou coupable dont on se sait aimé. Si l'on était venu, preuves en main,
lui apprendre que Mme Chermidy n'était pas digne de lui, il aurait
éprouvé un sentiment d'angoisse et non de délivrance. On ne rompt pas
facilement avec trois années de bonheur; on ne dit pas en se frottant
les mains: Dieu soit loué! mon fils est l'enfant d'une intrigante!
Le comte éprouvait donc un malaise moral, une inquiétude sourde qui
contrariait sa passion naissante. Il craignait de lire en lui-même; il
se tenait devant son coeur comme devant une lettre dont on n'ose rompre
le cachet.
En attendant, les jeunes époux se cherchaient, se rencontraient, se
trouvaient bien ensemble, et remerciaient du fond du coeur ceux qui les
empêchaient d'être seuls. Le cercle d'amis qui venait s'asseoir autour
d'eux abritait leur amour, comme les grands ormes qui entourent les
vergers de Normandie protègent la floraison frileuse des pommiers.
Le salon de réception était au milieu du jardin; il y pleuvait de
petites oranges. Germaine, assise dans son fauteuil, fumait des
cigarettes iodées; le comte la regardait vivre; Mme de Villanera
jouait avec l'enfant comme une grande vieille faunesse noire avec son
nourrisson basané. Les amis se balançaient dans ces grands fauteuils à
bascule qu'on fait venir d'Amérique. De temps en temps, Mantoux ou un
autre valet de la maison servait du café, des glaces ou des confitures,
suivant les usages de l'hospitalité orientale. Les hôtes s'étonnaient
un peu que la maîtresse de la maison fût seule à fumer dans toute la
compagnie. On fume partout en Orient. Vous jetez votre cigarette à la
porte, mais la maîtresse du logis vous en offre une autre en vous disant
bonjour. Germaine, soit qu'elle eût plus d'indulgence pour le seul
défaut de son mari, soit qu'elle prit pitié de ces pauvres Grecs qui
sans tabac ne sauraient vivre, décréta un beau jour que la cigarette
serait permise dans toute l'étendue de son empire. Don Diego lui rappela
en souriant ses anciennes répugnances. Elle rougit un peu, et répliqua
vivement: «J'ai lu dans _Monte-Cristo_ que le tabac turc était un
parfum, et je sais qu'on n'en fume pas d'autre ici, en vue des rivages
de la Turquie. Il ne s'agit plus de vos affreux cigares, dont la vue
seule me fait mal.»
Bientôt on vit apparaître dans le jardin et dans la maison les grands
chibouks au fourneau rouge, au bec d'ambre; les narghilés de cristal qui
chantent en bouillonnant et qui promènent sur l'herbe verte leur long
tuyau souple comme un serpent. A la fin de juillet, les affreux cigares
s'échappèrent timidement de je ne sais quel réceptacle invisible, et ils
trouvèrent grâce devant Germaine. On reconnut à cette marque qu'elle se
portait beaucoup mieux.
C'est vers cette époque que l'élu de Mme Chermidy, Mantoux, dit
_Peu-de-chance_, prit le parti d'empoisonner sa maîtresse.
Il y a du bon dans l'homme le plus vicieux, et je dois avouer que
Mantoux avait été pendant deux mois un excellent domestique. Lorsque le
duc, qui ignorait son histoire, lui eut fait donner un passeport au
nom de Mathieu, il enjamba la frontière avec joie et reconnaissance.
Peut-être songeait-il de bonne foi, comme le valet de Turcaret, à
faire souche d'honnêtes gens. La douceur de Germaine, le charme qu'elle
exerçait sur tous ceux de son entourage, les bons gages qu'elle payait à
ses gens et le peu d'espoir qu'on avait de la sauver inspirèrent de bons
sentiments à ce valet de contrebande. Il s'entendait mieux à crocheter
une porte qu'à préparer un verre d'eau sucrée, mais il s'efforça de
ne point paraître novice, et il y réussit. Il appartenait à une race
intelligente, propre à tout, habile à tous les métiers et même à tous
les arts. Il s'appliqua si bien, fit de tels progrès et apprit le
service en si peu de temps, que ses maîtres furent contents de lui.
Mme Chermidy lui avait recommandé de cacher sa religion et de la renier
au besoin si on l'interrogeait. Elle savait combien les Espagnols de la
vieille roche sont intolérants pour les Israélites. Malheureusement
cet honnête homme remis à neuf ne pouvait pas cacher sa figure. Mme de
Villanera le soupçonna d'être à tout le moins un hébreu converti. Or, en
bonne Espagnole, elle faisait peu de différence entre les convertis et
les obstinés. Elle était la meilleure femme du monde, et pourtant elle
les eût tous envoyés au feu pêle-mêle, sûre que les douze apôtres en
auraient fait autant.
Mantoux, qui avait transigé plus d'une fois avec sa conscience, ne se
fit pas scrupule de renier la religion de ses pères. Il consentit même
à entendre la messe avec les autres domestiques. Mais, par une de ces
contradictions dont l'homme est plein, il ne se décida jamais à manger
les mêmes viandes que ses camarades. Sans afficher sa résistance, il se
jeta sur les légumes, les fruits et les herbages, et se comporta comme
un légumiste ou un pythagoricien. Il se consolait de ce régime lorsqu'on
l'envoyait faire une course à la ville. Il courait droit au quartier
juif, fraternisait avec son peuple, parlait ce jargon demi-hébraïque
qui sert de lien à la grande nation dispersée, et mangeait de la viande
_kaucher_, c'est-à-dire tuée par le sacrificateur, suivant les préceptes
de la loi. C'est une consolation qui avait dû lui manquer du temps qu'il
habitait au bagne.
En conversant avec ses coreligionnaires, il apprit bien des choses: il
apprit que Corfou était un excellent pays, une véritable terre promise
où l'on vivait à bon compte, où l'on était riche avec douze cents francs
de rente. Il apprit que la justice anglaise était sévère, mais qu'avec
un bon bateau et deux rames on pouvait échapper aux poursuites de la
loi. Il suffisait de mettre le cap sur la Turquie; le continent était à
quelques milles de là, on le voyait, on le touchait presque! Il apprit
enfin où l'on achetait de l'arsenic au plus juste prix.
Vers les derniers jours de juillet, il entendit affirmer à plusieurs
personnes que la jeune comtesse était en voie de guérison. Il s'en
assura par ses yeux et s'attendit à la voir rétablie d'un jour à
l'autre. En lui apportant un verre d'eau sucrée tous les soirs, il
remarquait, avec M. Le Bris, l'apaisement de la toux et la diminution de
la fièvre. Il assista un jour au déballage d'une caisse beaucoup mieux
close que celle qu'il avait apportée de Paris. Il en vit sortir un
charmant appareil de cuivre et de cristal, une petite machine fort
simple, et si appétissante, qu'en la voyant on regrettait de n'être pas
phthisique. Le docteur s'empressa de la monter sur son pied, et dit, en
la regardant avec tendresse: «Voici peut-être le salut de la comtesse.»
Cette parole fut d'autant plus pénible à Mantoux, qu'il venait de jeter
son dévolu sur une petite propriété plantée d'arbres, avec maison de
maître, un nid à souhait pour une famille d'honnêtes gens. L'idée lui
vint de casser cet engin de destruction qui menaçait sa fortune à venir.
Mais il s'avisa qu'on le mettrait à la porte, et qu'il perdrait ses
gages avec sa pension. Il se résigna à n'être qu'un bon domestique.