«Cher monsieur Domet, lui dit-elle, vous avez été trop charmant pour

que je vous rende sitôt votre liberté. Venez ici, à côté de moi, et

contez-moi encore une de ces histoires que vous contez si bien.»

L'excellent homme obéit de bonne grâce, quoiqu'il eût pour principe de

se coucher tôt et de se lever matin. Mais il protesta qu'il venait de

vider son sac et, qu'à moins d'inventer, il n'avait plus rien à dire.

Quelques amis de la maison firent cercle autour de lui pour le taquiner

un peu et le tenir sur la sellette. On lui fit mille questions plus

indiscrètes les unes que les autres; on lui demanda la vérité sur le

Masque de fer; on le somma de nommer l'auteur véritable des Lettres

de Junius, de s'expliquer sur l'anneau de Gygès, la conspiration des

Poudres, le conseil des Dix, et de montrer à l'assemblée un ressort du

gouvernement. Il répondit à tout gaiement, lestement, avec cette bonne

humeur des vieillards qui est le fruit d'une vie tranquille. Mais il

n'était pas tout à fait à l'aise, et il se démenait dans son fauteuil

comme un poisson dans la poêle. Mme Chermidy, toujours bonne, vint à son

secours et lui dit: «C'est moi qui vous ai livré aux philistins, il est

juste que je vous délivre. Mais à une condition.

--J'accepte, les yeux fermés, madame.

--On dit que presque tous les crimes qui se commettent sont faits par

des repris de justice, des forçats.... libérés. Est-ce le mot?

--Oui, madame.

--Eh bien, expliquez-nous ce que c'est qu'un forçat libéré.»

Le gracieux employé ôta ses lunettes, les essuya du coin de son mouchoir

et les replaça sur son nez. Tout ce qui restait dans le salon se réunit

autour de lui et s'apprêta à l'entendre. Le duc de La Tour d'Embleuse

s'adossa au manteau de la cheminée, sans se douter qu'il assistait au

meurtre de sa fille. Les gens du monde ont une curiosité friande, et

les petits mystères du crime sont un régal de haut goût pour les esprits

blasés.

«Mon Dieu! madame, dit le chef de bureau, si c'est une simple définition

que vous demandez, je serai couché de bonne heure. Les forçats libérés

sont les hommes qui ont fini leur temps au bagne. Permettez-moi de vous

baiser la main et de prendre congé.

--Comment! c'est tout?

--Absolument. Et notez que je suis l'homme de France qui connaît le

mieux les gens dont vous parlez. Je n'en ai pas vu un seul, mais j'ai

leurs dossiers dans mes cartons; je sais leur passé, leur présent, leur

profession, leur résidence, et je pourrais vous les nommer tous par

leurs noms, prénoms, faux noms et sobriquets.

--C'est ainsi que César (soit dit sans comparaison) connaissait tous les

soldats de son armée.

--César, madame, était mieux qu'un grand capitaine, c'était le premier

homme de bureau de son siècle.

--Y avait-il des forçats libérés sous la république romaine?

--Non, madame, et bientôt il n'y en aura plus en France. Nous commençons

à suivre l'exemple des Anglais, qui ont remplacé le bagne par la

transportation. La sécurité publique y gagnera, et la prospérité de nos

colonies n'y perdra point. Le bagne était l'école de tous les vices; les

transportés se moralisent par le travail.

--Tant pis! Je regrette les forçats libérés. Cela faisait si bien dans

les romans du cabinet de lecture! Mais enfin, monsieur Domet, qu'est-ce

que ces gens-là? Que font-ils? Que disent-ils? Où demeurent-ils? Comment

sont-ils habillés? Où les trouve-t-on? A quoi peut-on les reconnaître?

Ont-ils encore des lettres dans le dos?

--Quelques-uns; les doyens de l'ordre. La marque a été supprimée en

1791, rétablie en 1806, et abolie définitivement par la loi du 28 avril

1832. Un forçat libéré ressemble de tout point à un honnête homme.

Il s'habille comme il veut, et exerce la profession qu'il a apprise.

Malheureusement, ils ont presque tous appris à voler.

--Mais il y a des braves gens dans le nombre?

--Pas beaucoup. Songez à l'éducation du bagne! D'ailleurs il leur est

assez difficile de gagner honnêtement leur vie.

--Et pourquoi donc?

--On sait leurs antécédents, et les patrons n'aiment pas à les prendre

chez eux. Leurs camarades d'atelier les méprisent. S'ils ont de

l'argent, et qu'ils s'établissent à leur compte, ils ne trouvent pas

d'ouvriers.

--On les reconnaît donc? A quel signe? S'il en venait un ici pour entrer

à mon service, comment saurais-je ce qu'il est?

--Il n'y a pas de danger. Le séjour de Paris leur est interdit, parce

que la surveillance y serait trop difficile. On leur assigne une

résidence en province, dans une petite ville, et la police locale ne les

quitte pas des yeux.

--Et s'ils venaient à Paris sans votre permission?

--Ils seraient en rupture de ban, et nous les ferions transporter, en

vertu d'un décret du 8 décembre 1851.

--Mais alors il n'y a plus personne dans les _tapis francs_!

--Le conseil municipal du département de la Seine a fait démolir les

maisons dont vous parlez. Il n'y a plus ni tanières pour le gibier, ni

gibier pour les tanières.

--Bonté divine! mais nous allons à l'âge d'or! Monsieur Domet, vous

effeuillez mes illusions une à une. Vous me dépoétisez la vie!

--Belle dame, la vie ne manquera jamais de poésie pour ceux qui ont le

bonheur de vous voir.»

Ce compliment fut décoché avec une telle ampleur de galanterie

bourgeoise, que toute l'assemblée applaudit. M. Domet rougit jusqu'au

blanc des yeux et regarda les pointes de ses souliers. Mais Mme Chermidy

le rappela bientôt à la question: «Où sont les forçats libérés? lui

dit-elle. Y en a-t-il à Vaugirard?

--Non, madame; il n'y en a pas dans le département de la Seine.

--Y en a-t-il à Saint-Germain?

--Non.

--A Compiègne?

--Non.

--A Corbeil?

--Oui.

--Combien?

--Vous espérez peut-être me prendre en défaut?

--J'y compte.

--Eh bien, il y en a quatre.

--Leurs noms? Allons, César!

--Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

--Tiens, c'est un vers.

--Vous avez deviné du premier coup le secret de ma mnémotechnie.

--Redites-nous cela: Rabichon....

--Lebrasseur, Chassepie et Mantoux.

--Voilà qui est curieux. Maintenant, nous sommes tous aussi savants que

vous. Rabichon, Lebrasseur, Chassepie et Mantoux. Et que font-ils, ces

honnêtes gens-là?

--Les deux premiers sont provisoirement dans une papeterie; le troisième

est jardinier; le quatrième est serrurier en boutique.

--Monsieur Domet, vous êtes un grand homme; pardonnez-moi d'avoir douté

de votre érudition.

--Pourvu que vous ne doutiez pas de mon obéissance.»

M. Domet partit; il était une heure du matin, et tous les fidèles de Mme

Chermidy se levèrent l'un après l'autre. Ils baisèrent religieusement,

comme une patène, cette petite main blanche qui caressait l'espoir d'un

crime. En répondant à leurs adieux, la jolie femme répétait entre ses

dents le vers mnémotechnique du pauvre M. Domet: Rabichon, Lebrasseur,

Chassepie et Mantoux.

Le duc sortit le dernier. «A quoi pensez-vous? lui dit-il; vous êtes

préoccupée.

--Je pense à Corfou.

--Songez à vos amis de Paris!

--Bonsoir, monsieur le duc. Je crois que _le Tas_ vous a trouvé un

domestique. Elle doit aller aux renseignements; nous en reparlerons un

de ces jours.»

Le lendemain, _le Tas_ prit le chemin de fer de Corbeil. Elle s'établit

à l'hôtel de France et courut la ville jusqu'au dimanche. Elle visita

les papeteries, acheta des fleurs chez tous les jardiniers, et se

promena beaucoup dans les rues. Le dimanche matin, elle perdit la clef

de son sac de voyage. Elle passa chez un petit serrurier de la route

d'Essonne qui soufflait sa forge malgré la loi du repos dominical.

L'enseigne portait ces mots: MANTOUX PEU-DE-CHANCE, _serrurier en tous

genres_. Le maître du logis était un petit homme de trente à trente-cinq

ans, brun, bien fait, vif et éveillé. On n'avait pas besoin de le

regarder deux fois pour deviner à quelle religion il appartenait. Il

était de ceux qui font du samedi leur dimanche. L'amour du gain brillait

dans ses petits yeux noirs, et son nez ressemblait au bec d'un oiseau de

proie. _Le Tas_ le pria de venir à l'hôtel pour forcer une serrure. Il

s'acquitta de sa besogne en homme expérimenté. _Le Tas_ le retint auprès

d'elle par les charmes de sa conversation. Elle lui demanda s'il était

content des affaires; il répondit en homme dégoûté de la vie. Rien

ne lui avait réussi depuis qu'il était au monde. Il avait servi comme

groom, et son maître l'avait chassé. Il était entré en apprentissage

chez un mécanicien, et la susceptibilité de quelques clients lui avait

fait un mauvais parti. A vingt ans, il s'était lancé avec quelques

amis dans une affaire magnifique: un travail de serrurerie où tous les

associés devaient gagner leur fortune. Malgré son zèle et son habileté,

il avait échoué honteusement, et il avait ramé dix ans sans pouvoir se

relever de sa chute. Le nom de _Peu-de-chance_ lui était resté depuis ce

temps-là. Il était venu s'établir à Corbeil, après un long séjour

dans le Midi. Les autorités de la ville le connaissaient bien et

s'intéressaient à son sort; il recevait de temps en temps la visite de

M. le commissaire de police. Cependant l'ouvrage n'abondait pas chez

lui, et peu de maisons lui étaient ouvertes.

_Le Tas_ compatit à ses chagrins et lui demanda pourquoi il n'allait pas

chercher fortune ailleurs.

Il répondit mélancoliquement qu'il n'avait ni le goût ni le moyen de

voyager. Il était là pour longtemps. Où la chèvre est attachée, il faut

qu'elle broute.

«Même quand il n'y a rien à brouter?» dit _le Tas_.

Il inclina la tête pour toute réponse.

_Le Tas_ lui dit: «Si je me connais en physionomie, vous êtes un brave

homme comme je suis une bonne fille. Pourquoi ne vous remettez-vous pas

en maison, puisque vous avez déjà servi? Moi, je suis en condition à

Paris chez une dame seule, qui me traite bien; ou pourrait vous trouver

une place.

--Je vous remercie de tout mon coeur, reprit-il, mais le séjour de Paris

m'est défendu.

--Par le médecin?

--Oui; j'ai la poitrine délicate.

--Justement la place n'est pas à Paris. C'est hors de France, vers la

Turquie, là-bas, dans un pays où l'on guérit les poitrinaires, en les

mettant chauffer au soleil.

--J'aimerais bien cela, si la maison était bonne. Mais il faut bien des

choses pour passer la frontière: de l'argent, des papiers, et je n'ai

rien de tout ça.

--On ne vous laisserait manquer de rien si vous conveniez à madame. Il

faudrait venir la voir une heure ou deux à Paris.

--Ça, c'est possible. Il ne m'arrivera rien, quand même je passerais une

journée chez vous.

--Bien sûr.

--Si l'affaire se faisait, je voudrais prendre un autre nom sur mon

passe-port. J'en ai assez du mien, il m'a porté malheur, et je le

laisserais en France avec mes vieux habits.

--Bah! vous avez raison. C'est ce qui s'appelle faire peau neuve. Je

parlerai de vous à madame, et si tout peut s'arranger, je vous écrirai

un mot.»

_Le Tas_ revint le soir même à Paris. Mantoux, dit _Peu-de-chance_, crut

avoir rencontré une fée bienfaisante sous l'enveloppe d'une guenon.

Les songes les plus dorés vinrent s'asseoir à son chevet. Il rêva qu'il

devenait du même coup riche et honnête, et que l'Académie française lui

décernait un prix de vertu de cinquante mille francs de rente. Il reçut

une lettre le lundi soir, rompit son ban et débarqua le mardi matin

chez Mme Chermidy. Il avait coupé sa barbe et ses cheveux, mais _le Tas_

n'eut garde de lui demander pourquoi.

La splendeur de la maison l'éblouit; la dignité sévère de Mme Chermidy

lui imposa sérieusement. La belle scélérate s'était fait un visage de

procureur impérial. Elle le fit comparaître devant elle, et l'interrogea

sur son passé en femme qu'on ne trompe point. Il mentit comme un

prospectus, et elle eut soin de le croire sur parole. Lorsqu'il eut

fourni tous les renseignements désirables, elle lui dit:

«Mon garçon, la place que je veux vous donner est une place de

confiance. Un de mes amis, M. le duc de La Tour d'Embleuse, cherche un

domestique pour sa fille qui se meurt en pays étranger. Il y aura de

bons gages pendant un an ou deux, et 1200 francs de rente viagère après

la mort de la jeune dame. Elle est condamnée par tous les médecins de

Paris. Les gages vous seront payés par la famille; quant à la rente,

c'est moi qui en réponds. Comportez-vous en bon serviteur, et attendez

patiemment la fin: vous ne perdrez rien pour attendre.»

Mantoux jura sur le Dieu de ses pères qu'il soignerait la jeune dame

comme une soeur, et qu'il la forcerait de vivre cent ans.

«C'est bien, reprit Mme Chermidy. Vous nous servirez ce soir, et je vous

présenterai à M. le duc de La Tour d'Embleuse. Montrez-vous à lui tel

que vous êtes, et je réponds qu'il vous prendra.»

Elle ajouta en elle-même: «Quoi qu'il arrive, ce coquin verra en moi sa

dupe, et non pas sa complice.»

Mantoux servit à table, non sans avoir pris une bonne leçon de sa

protectrice _le Tas_. Les convives étaient au nombre de quatre; il y

avait autant de domestiques pour changer les assiettes, et le serrurier

n'eut qu'à regarder faire. Mme Chermidy s'était promis de lui donner, à

tout événement, une leçon de toxicologie. Elle ne jugeait pas inutile de

lui enseigner l'emploi des poisons, et elle avait choisi ses convives en

conséquence. C'était un conseiller à la cour, un professeur de médecine

légale, et M. de La Tour d'Embleuse.

Elle amena tout doucement le docteur sur le chapitre des poisons. Les

hommes qui professent cette matière délicate sont généralement avares de

leur science; mais ils s'oublient quelquefois à table. Tel secret qu'on

a soin de cacher au public peut se raconter en confidence lorsqu'on a

pour auditoire un magistrat, un grand seigneur et une jolie femme

cinq ou six fois millionnaire. Les domestiques ne comptent pas; il est

convenu qu'ils n'ont point d'oreilles.

Malheureusement pour Mme Chermidy, les poisons arrivèrent avant le vin

de Champagne. Le docteur fut prudent, badina beaucoup et ne fit pas

d'imprudence. Il se retrancha dans les curiosités archéologiques,

raconta que la science des poisons n'était pas en progrès, que nous

avions égaré les recettes de Locuste, de Lucrèce Borgia, de Catherine de

Médicis et de la marquise de Brinvilliers; il s'apitoya en riant sur ces

beaux secrets perdus, pleura le poison foudroyant du jeune Britannicus,

les gants parfumés de Jeanne d'Albret, la poudre de succession, et cette

liqueur de ménage qui changeait le vin de Chypre en vin de Syracuse; il

n'oublia pas, chemin faisant, le bouquet fatal d'Adrienne Lecouvreur.

Mme Chermidy remarqua que le jeune serrurier écoutait de toutes ses

oreilles. «Parlez-nous des poisons modernes, dit-elle au docteur, des

poisons qu'on emploie de nos jours, des poisons en activité de service!

--Hélas! madame, dit-il, nous sommes tombés bien bas. Le difficile n'est

pas de tuer les gens: un coup de pistolet ferait l'affaire. Il s'agit de

les tuer sans laisser de trace. Le poison n'est pas bon à autre chose,

et c'est là son seul avantage sur le pistolet. Malheureusement, à mesure

qu'il s'invente un toxique nouveau, on découvre un moyen de constater

sa présence. Le démon du bien a les ailes aussi longues que le génie du

mal. L'arsenic est un bon ouvrier, mais l'appareil de Marsh est là

pour contrôler l'ouvrage. La nicotine n'est pas une sotte invention,

la strychnine est un produit recommandable; mais M. le conseiller sait

aussi bien que moi que la strychnine et la nicotine ont trouvé leurs

maîtres; en autres termes, leurs réactifs.

«On a adopté le phosphore avec une apparence de raison. On se disait: Le

corps humain contient du phosphore en quantité: si l'analyse chimique en

découvre dans le corps de la victime, je répondrai que c'est la nature

qui l'y a mis. Nous avons battu ces raisonnements à plate couture.

Certes, il n'est pas malaisé de tuer les gens, mais il est presque

impossible de le faire impunément. Je pourrais vous indiquer le moyen

d'empoisonner vingt-cinq personnes à la fois, dans une chambre close,

sans leur donner aucun breuvage. L'expérience ne coûte pas dix sous;

mais l'assassin donnerait sa tête par-dessus le marché. Un chimiste de

grand talent vient d'inventer une composition subtile qui a son charme

aussi. En brisant le tube qui la contient, on fait tomber les gens comme

des mouches. Mais on ne persuade à personne qu'ils ont péri de leur

belle mort.

--Docteur, demanda Mme Chermidy, qu'est-ce que l'acide prussique?

--L'acide prussique ou cyanhydrique, madame, est un poison

très-difficile à fabriquer, impossible à acheter, impossible à conserver

pur, même dans les vases noirs.

--Et il laisse des traces?

--Magnifiques! Il teint les gens en bleu; et c'est ainsi qu'on a

découvert le bleu de Prusse.

--Vous vous moquez de nous, docteur. Vous ne respectez pas ce qu'il y

a de plus sacre au monde: la curiosité d'une femme! On m'a parlé d'un

poison d'Afrique ou d'Amérique qui tue les hommes dans une piqûre

d'épingle. Est-ce une invention des romanciers?

--Non, c'est une invention des sauvages. On l'emploie au bout des

flèches. Joli poison, madame: il ne fait pas languir son homme: la

foudre en miniature! Le plus curieux de l'affaire, c'est qu'on le

mange impunément. Les sauvages l'emploient dans les sauces et dans les

combats, à la guerre et à la cuisine.

--Vous venez de nous dire son nom, mais je ne me rappelle plus.

--Je ne l'ai pas dit, madame, mais je suis tout prêt à vous l'apprendre.

C'est le _curare_. Il se vend en Afrique, dans les montagnes de la Lune.

Le marchand est anthropophage.

Mme Chermidy en fut pour son dîner. Le docteur garda soigneusement le

dépôt terrible que tout médecin porte avec lui. Mais le duc fut touché

du recueillement et de l'attention de Mantoux. Il le prit au service de

sa fille.

VIII

BEAUX JOURS.

Lorsqu'on lit une Histoire de la révolution française, on n'est pas

médiocrement surpris de rencontrer des mois entiers de paix profonde et

de bonheur sans nuage. Les passions sommeillent, les haines se reposent,

les craintes se rassurent, les partis marchent comme des frères en se

tenant par la main, les ennemis s'embrassent sur la place publique. Ces

beaux jours sont comme des reposoirs préparés d'étape en étape sur une

route sanglante.

On en rencontre de tout pareils dans la vie la plus agitée ou la plus

malheureuse. Les révolutions de l'âme et du corps, les passions et les

maladies ne vont pas sans quelques instants de repos. L'homme est un

être si débile, qu'il ne peut agir ni souffrir avec continuité. S'il ne

s'arrêtait un peu de temps en temps, il serait trop tôt au bout de ses

forces.

L'été de 1853 fut pour Germaine un de ces moments de répit qui viennent

si à propos à la faiblesse humaine. Elle le mit à profit; elle se

retrempa dans le bonheur, et elle prit un peu de force pour les épreuves

qu'elle avait encore à traverser.

Le climat des îles Ioniennes est d'une douceur et d'une égalité sans

seconde. L'hiver n'y est pas autre chose que la transition de l'automne

au printemps; les étés y sont d'une sérénité fatigante. De temps en

temps un nuage voyageur passe en courant au-dessus des sept îles, mais

il ne s'y arrête point. On y demeure jusqu'à trois mois dans l'attente

d'une goutte d'eau. Dans ce paradis aride, les indigènes ne disent pas:

Ennuyeux comme la pluie; mais: Ennuyeux comme le beau temps.

Le beau temps n'ennuyait pas Germaine; il la guérissait lentement. M. Le

Bris assistait à ce miracle du ciel bleu; il regardait agir la nature,

et suivait avec un intérêt passionné l'action lente d'un pouvoir

supérieur au sien. Il était trop modeste pour s'attribuer l'honneur de

la cure, et il confessait de bonne foi que la seule médecine infaillible

est celle qui vient d'en haut.

Cependant, pour mériter l'aide du ciel, il s'aidait un peu lui-même. Il

avait reçu de Paris l'iodomètre du docteur Chartroule avec une provision

de cigarettes iodées. Ces cigarettes, composées d'herbes aromatiques et

de plantes calmantes infusées dans une teinture d'iode, introduisant

le médicament jusque dans les poumons, accoutument les organes les plus

délicats à la présence d'un corps étranger, et préparent le malade

à aspirer l'iode pur à travers les tubes de l'appareil. Par malheur,

l'appareil arriva en morceaux, quoiqu'il eût été emballé par le duc

lui-même et apporté avec des soins infinis par le nouveau domestique. Il

fallut en demander un autre, et cela prit du temps.

Au bout d'un mois de ce traitement anodin, Germaine éprouvait déjà un

mieux sensible. Elle était moins faible pendant le jour; elle portait

plus légèrement les fatigues d'une longue promenade; elle revenait moins

souvent à son lit de repos. Son appétit était plus vif et surtout plus

constant; elle ne repoussait plus les aliments après y avoir goûté. Elle

mangeait, digérait et dormait d'assez bon coeur. La fièvre du soir était

bien calmée; les sueurs nocturnes qui inondent tous les phthisiques

diminuaient un peu tous les jours.

Le coeur de la malade ne tarda pas à entrer aussi en convalescence.

Son désespoir, son humeur farouche et sa haine de ceux qui l'aimaient,

firent place à une mélancolie douce et bienveillante. Elle était si

heureuse de se sentir renaître, qu'elle aurait voulu remercier le ciel

et la terre.

Les convalescents sont de grands enfants qui s'attachent, de peur de

tomber, à tout ce qui les entoure. Germaine retenait ses amis auprès

d'elle; elle craignait la solitude; elle voulait être rassurée à toute

heure; elle disait à la comtesse: «N'est-ce pas, je vais mieux?» Elle

ajoutait tout bas: «Je ne mourrai pas?» La comtesse répondait en riant:

«Si la Mort venait pour vous prendre, je lui montrerais ma figure, et

elle se sauverait bien loin.» La comtesse était fière de sa laideur,

comme les autres femmes de leur beauté. La coquetterie se fourre

partout.

Don Diego attendit patiemment que Germaine revînt à lui. Il était trop

délicat et trop fier pour l'importuner de ses prévenances, mais il

se tenait à sa portée, prêt à faire le premier pas aussitôt qu'elle

l'appellerait du regard. Elle se fit bientôt une douce habitude du

spectacle de cette amitié discrète et silencieuse. Le comte avait

dans sa laideur quelque chose d'héroïque et de grand que les femmes

apprécient plus que la gentillesse. Il n'était pas de ceux qui font des

conquêtes, mais de ceux qui inspirent des passions. Sa longue figure

basanée, ses grandes mains couleur de bronze, ressortaient avec un

certain éclat sur son costume de coutil blanc. Ses grands yeux noirs

laissaient échapper des éclairs de douceur et de bonté; sa voix forte

et métallique avait par moment des inflexions suaves. Germaine finit par

trouver une ressemblance entre ce grand d'Espagne et un lion apprivoisé.

Lorsqu'elle se promenait au jardin sous les vieux orangers ou parmi

les tamarix de la plage, appuyée sur le bras de la vieille comtesse ou

traînant le petit Gomez à la queue de sa robe, le comte la suivait de

loin, sans affectation, un livre à la main. Il ne prenait pas les airs

penchés d'un amoureux, et il ne confiait point de soupirs à la brise.

Vous auriez dit un père indulgent qui veut surveiller ses enfants

sans intimider leurs jeux. Son affection pour sa femme se composait de

charité chrétienne, de compassion pour la faiblesse, et de cette joie

amère qu'un homme de coeur trouve dans l'accomplissement des devoirs

difficiles. Peut-être encore y entrait-il un peu d'orgueil légitime.

C'est une belle victoire que d'arracher à la mort une proie certaine

et de créer à nouveau un être que la maladie avait presque détruit. Les

médecins connaissent ce plaisir-là. Ils s'attachent de toute leur

amitié à ceux qu'ils ont ramenés de l'autre monde; ils ont pour eux la

tendresse du créateur pour sa créature.

L'habitude, qui rapproche tout, avait accoutumé Germaine à causer avec

son mari. Lorsqu'on se voit du matin au soir, il n'y a pas de haine qui

tienne: on parle, on répond, cela n'engage à rien; mais la vie n'est

possible qu'à ce prix. Elle l'appelait don Diego; il l'appelait tout

simplement Germaine.

Un jour (c'était vers le milieu du mois de juin), elle était étendue au

jardin sur des tapis de Smyrne. Mme de Villanera, assise auprès d'elle,

égrenait machinalement un gros chapelet de corail, et le petit Gomez

ramassait des oranges avortées pour en bourrer ses poches. Le comte

passa à dix pas de là, un livre à la main. Germaine se remit sur son

séant et l'invita à prendre une chaise. Il obéit sans se faire prier, et

remit le livre dans sa poche.

Germaine · 第 8 / 16 段