Je n'en peux plus, mais Germaine va mieux. Nous avons tous

déménagé ce matin, ou plutôt c'est moi qui les ai déménagés.

J'avais les caisses à faire, la malade à envelopper dans du

coton, le petit à surveiller, la voiture à trouver, et presque

les chevaux à atteler. Le comte n'est bon à rien: c'est un

talent de famille. On dit en Espagne: maladresse de Villanera.

Le petit docteur bourdonnait autour de moi comme la mouche du

coche; j'ai dû le faire asseoir dans un coin. Quand je suis

pressée, je ne peux pas souffrir l'empressement d'autrui: qui

m'aide me gêne. Et cet âne de Gil, qui s'est avisé de prendre

la fièvre, quoique ce ne fût pas son jour! Je vais le renvoyer

à Paris pour qu'il guérisse, et je vous prie de m'en chercher un

autre. J'ai tout fait, tout prévu, tout arrangé pour le mieux;

j'ai trouvé le moyen d'être à la fois dedans et dehors, en

ville et à la maison. Enfin, à dix heures, fouette cocher!

Heureusement les routes sont magnifiques: le macadam des

boulevards. Nous avons roulé sur le velours jusqu'à notre

bicoque, et nous y voici. J'ai déballé mes gens, ouvert mes

paquets, fait mes lits, apprêté le dîner avec un cuisinier

indigène qui voulait tout poivrer, même la soupe au lait. Ils

ont mangé, tourné, promené; ils dorment enfin, et je vous écris

au chevet de Germaine, comme un soldat sur un tambour le soir de

la bataille.

La victoire est à nous, foi de vieux capitaine. Notre fille

guérira, ou elle dira pourquoi. Elle m'a pourtant fait passer

quinze nuits désagréables dans cette ville de Corfou. Elle ne

se décidait pas à dormir, et j'avais beau la bercer comme un

enfant. Elle mangeait uniquement pour me faire plaisir; rien

ne lui disait; et quand on ne mange pas, adieu les forces. Elle

n'avait plus qu'un souffle de vie qui semblait à chaque instant

prêt à s'envoler, mais je faisais bonne garde! Ayez courage;

elle a dîné ce soir, elle a bu deux doigts de vin de Chypre, et

elle dort.

J'avais souvent entendu dire qu'une mère s'attache à ses enfants

en raison du mal qu'ils lui ont fait; je ne le savais point

par expérience. Tous les Villanera, de père en fils, se portent

comme des arbres. Mais depuis que vous m'avez confié le pauvre

corps de cette belle âme, depuis que je fais le guet autour de

notre enfant pour défendre à la mort d'approcher; depuis que

j'ai appris à souffrir, à respirer, à suffoquer avec elle, je

sens mon coeur. Je n'étais mère qu'à moitié, tant que je n'avais

pas éprouvé le contre-coup des douleurs d'autrui. Je vaux mieux,

je suis meilleure, je monte en grade. C'est par la douleur que

nous nous rapprochons de la mère de Dieu, ce modèle de toutes

les mères. _Ave Maria, mater dolorosa!_

Ne crains rien, ma pauvre duchesse; elle vivra. Dieu ne m'aurait

pas donné ce profond amour pour elle, s'il avait résolu de

l'arracher de ce monde. Celui qui gouverne les coeurs mesure la

violence de nos sentiments à la durée de ce que nous aimons,

et j'aime notre fille comme si elle devait être éternellement

à nous. La Providence se joue de l'ambition, de l'avarice et de

toutes les passions humaines; mais elle respecte les affections

légitimes; elle y regarde à deux fois avant de séparer ceux

qui s'aiment pieusement dans le sein de la famille. Pourquoi

m'aurait-elle attachée si étroitement à notre Germaine, si elle

avait eu le dessein de la tuer dans mes bras? Ce serait un jeu

cruel et indigne de la bonté de Dieu. D'ailleurs, l'intérêt de

notre race est lié à la vie de cette enfant. Si nous avions

le malheur de la perdre, don Diego se mésallierait un jour ou

l'autre. Saint Jacques, à qui nous avons bâti deux églises,

ne permettra jamais qu'un nom comme le nôtre soit porté en

ferronnière par Mme Chermidy.

Je n'espère rien du docteur Le Bris: les savants ne s'entendent

pas à guérir les malades. Le véritable médecin, c'est Dieu dans

le ciel et l'amour sur la terre. Les consultations, les remèdes,

et tout ce qu'on achète à prix d'argent n'augmentent pas la

somme de nos jours. Voici ce que nous avons imaginé pour obtenir

qu'elle vive. Tous les matins, mon fils, mon petit-fils et moi,

nous prions Dieu de prendre sur notre vie pour ajouter à celle

de Germaine. L'enfant joint ses mains avec nous; c'est moi qui

prononce la prière, et le ciel sera bien sourd s'il ne nous

entend pas.

Don Diego aime sa femme: je vous l'avais bien dit. Il l'aime

d'un amour pur, dégagé de toutes les grossièretés terrestres.

S'il l'aimait autrement, dans l'état où elle est, il me ferait

horreur. Il a pour elle cette adoration religieuse qu'un bon

chrétien voue à la sainte de son église, à la Vierge de sa

chapelle, à l'image chaste et voilée qui rayonne au fond du

sanctuaire. Nous sommes ainsi faits, nous autres Espagnols.

Nous savons aimer simplement, héroïquement, sans aucun espoir

mondain, sans autre récompense que le plaisir de tomber à devant

une image vénérée. Germaine n'est pas autre chose ici-bas: la

parfaite image des saintes du Paradis. Quand saint Ignace et ses

glorieux compagnons s'enrôlèrent sous l'étendard de la mère de

Dieu, ils donnèrent à tous les hommes l'exemple chevaleresque de

l'amour pur.

Lorsqu'elle sera guérie, ah! nous verrons. Attendez seulement

que la pauvre petite vierge pâle ait repris les couleurs de la

jeunesse! Aujourd'hui, son corps n'est qu'une cage de cristal

transparent avec une âme au fond. Mais lorsqu'un sang régénéré

coulera dans ses veines, quand l'air du ciel réjouira sa

poitrine, quand les parfums généreux de la campagne parleront à

son coeur et feront battre ses tempes; quand le pain et le

vin, ces présents de Dieu, auront réparé ses forces; quand une

vigueur impatiente la fera courir à perte d'haleine sous les

grands orangers du jardin, alors elle entrera dans une beauté

nouvelle, et don Diego a des yeux. Il saura faire une différence

entre ses amours d'autrefois et son bonheur présent. Je n'aurai

pas besoin de lui montrer combien une beauté noble et chaste,

rehaussée de tout l'éclat de la race et de toute la splendeur de

la vertu, est supérieure aux agréments effrontés d'une rouée.

Il est en bon chemin. Depuis tantôt quatre mois que nous avons

quitté Paris, il n'a ni écrit ni reçu une lettre; l'oubli se

fait dans son coeur loin de l'indigne qui le perdait. L'absence

qui fortifie les passions honnêtes, tue en un rien de temps

celles qui ne subsistaient que par l'habitude du plaisir.

Peut-être aussi notre Germaine se laissera-t-elle gagner à la

contagion de l'amour. Jusqu'à présent, elle n'aime que moi de

toute la famille. Je ne parle pas du petit marquis: vous savez

qu'elle l'a adopté dès le premier jour. Mais elle témoigne à mon

pauvre fils une indifférence qui ressemble bien à la haine. Elle

ne le maltraite plus comme autrefois, et elle subit ses soins

avec une sorte de résignation. Elle souffre sa présence, elle ne

s'étonne plus de le voir auprès d'elle, elle s'accoutume à lui.

Mais il ne faut pas de bien bons yeux pour lire sur son visage

une sourde impatience, une haine domptée qui se révolte par

instants, peut-être même le mépris d'une honnête enfant pour un

homme qui a fait des fautes. Hélas, ma pauvre amie! l'indulgence

est une vertu de notre âge; les jeunes ne la pratiquent pas.

Cependant je dois reconnaître que Germaine dissimule avec

soin ses petits ressentiments. Sa politesse avec don Diego est

irréprochable. Elle cause avec lui des heures entières sans

se plaindre de la fatigue; elle l'écoute parler; elle répond

quelquefois; elle accueille ses tendresses avec une douceur

froide et résignée. Un homme moins délicat ne s'apercevrait pas

qu'il est haï: mon fils le sait et pardonne. Il me disait hier:

«Il est impossible de détester ses amis avec plus de charme et

de bonté. Elle est l'ange de l'ingratitude.»

Comment tout cela finira-t-il? Bien, croyez-moi. J'ai confiance

en Dieu; j'ai foi dans mon fils, et bon espoir pour Germaine.

Nous la guérirons, même de son ingratitude, surtout si vous

venez nous y aider. J'apprends que le duc marche comme un

grand garçon dans le sentier de la vertu, et que les pères le

proposent en exemple à leurs fils. Si vous pouviez prendre sur

vous de le quitter pour un mois ou deux, vous seriez reçue à

bras ouverts. Dans le cas où le charmant converti voudrait aussi

prendre l'air de la campagne, nous avons quelque chose à louer

dans le voisinage.

A bientôt donc, mon excellente amie, chère soeur de mes

tendresses et de mes afflictions. Je vous aime de plus en plus,

à mesure que notre fille me devient plus chère. La distance qui

nous sépare ne saurait refroidir une si bonne amitié; nous

ne nous voyons plus et nous ne nous écrivons guère; mais nos

prières se rencontrent tous les jours au pied du trône de Dieu.

COMTESSE DE VILLANERA.

_P.S._ N'oubliez pas mon domestique, et surtout qu'il soit

jeune. Nos Mathusalems de l'hôtel Villanera ne s'acclimateraient

pas ici.

GERMAINE A SA MÈRE

Villa Dandolo, 7 mai 1853.

Ma chère maman,

Le vieux Gil qui vous remettra cette lettre vous dira comme on

est bien ici. Ce n'est pas à Corfou qu'il a pris les fièvres;

c'est dans la campagne de Rome. Ainsi donc, n'ayez point de

souci.

J'ai été assez malade depuis ma dernière lettre, mais ma seconde

mère a dû vous dire que j'allais beaucoup mieux. M. de Villanera

vous a peut-être écrit aussi; je ne lui demande pas compte de

ses actions. Moi, je suis bien assez forte depuis quelque temps

pour noircir quatre pages de papier, mais croiriez-vous que

le temps me manque? Je passe ma vie à respirer; c'est une

occupation bien agréable, qui me prend dix ou douze heures par

jour.

Pendant cette crise que j'ai traversée, j'ai beaucoup souffert.

Je ne me souviens pas d'avoir eu aussi mal à Paris. Croyez que

bien des gens, à ma place, auraient souhaité la mort. Cependant

je me suis cramponnée à la vie avec une obstination incroyable.

Comme on change! Et d'où vient que je ne vois plus les choses du

même oeil?

C'est sans doute parce qu'il eût été trop triste de mourir loin

de vous, sans que vos chères mains fussent là pour me fermer

les yeux. Au reste, les soins ne m'ont pas manqué. Si j'avais

succombé, comme le docteur s'y attendait un peu, vous auriez eu

une consolation. Le plus triste, lorsqu'on apprend de loin la

mort de ceux qu'on aime, c'est de penser qu'ils n'ont pas été

soignés comme il le fallait. Quant à moi, rien ne me manque, et

tout le monde est bon pour moi, même M. de Villanera. Vous vous

direz cela, ma chère maman, s'il m'arrive quelque malheur.

Peut-être aussi l'amitié et la compassion de ceux qui

m'entourent ont-elles contribué un peu à me rattacher à la vie.

Le jour où j'ai pris congé de vous et de mon père, j'ai dit

adieu à tout. Je ne savais pas que j'emmenais avec moi une

véritable famille. Le docteur est parfait; il me traite comme

s'il espérait me guérir. Mme de Villanera (la vraie) est une

autre vous-même. Le marquis est un excellent petit homme; le

vieux Gil a été plein d'attention. Je n'ai pas voulu attrister

tous ces gens-là par le spectacle de mon agonie, et voilà

comment je me suis tirée d'affaire. Tant pis pour ceux qui

comptaient sur ma mort; ils ont bien le temps d'attendre.

Vous m'avez recommandé de vous décrire notre maison, pour que

votre pensée sache où me trouver lorsqu'il lui plaît de me faire

une visite. M. de Villanera, qui dessine très-bien pour un grand

seigneur vous enverra le plan du château et du jardin. J'ai pris

sur moi de lui demander cette grâce; il fallait bien que cela

fût pour vous. En attendant, contentez-vous de savoir que nous

habitons une ruine des plus pittoresques. De loin, la maison

ressemble à une vieille église démolie sous la Révolution. Je

ne voulais pas croire qu'on pût se loger là dedans. On arrive au

perron par cinq ou six escaliers praticables aux voitures, avec

un pavé inégal et des rampes tant soit peu ébréchées. Tout cela

tient ensemble par la force de l'habitude, car il y a beau

temps que le ciment n'y est plus. Les giroflées et les plantes

grimpantes se glissent dans toutes les crevasses, et le chemin

sent bon comme un jardin. La maison est au milieu des arbres,

à un quart d'heure du village le plus prochain. Je ne sais pas

encore bien précisément de combien d'étages elle se compose; les

chambres ne sont pas toutes les unes sur les autres; on

dirait que le second a glissé jusqu'au rez-de-chaussée dans

un tremblement de terre. D'un côté, on entre de plain-pied; de

l'autre, on descend en casse-cou. C'est dans ce tohu-bohu

qu'il faut chercher votre fille, ma chère maman. Je m'y cherche

quelquefois moi-même, et je ne m'y trouve pas toujours.

Nous avons au moins vingt chambres inutiles et une magnifique

salle de billard où les hirondelles font leurs nids. J'ai

fait laisser en paix les nids d'hirondelles. Que suis-je ici

moi-même? Un pauvre petit martinet chassé par le froid. Ma

chambre est la mieux close de toute la maison. Elle est grande

comme la chambre des députés, et peinte à l'huile du haut en

bas. J'aime mieux cela que du papier; c'est plus propre, et

surtout plus frais. M. de Villanera m'a fait apporter de Corfou

un mobilier tout neuf, de fabrique anglaise. Mon lit, mes

chaises et mes fauteuils se promènent à l'aise dans cette

immensité. La bonne comtesse couche dans une pièce voisine,

auprès du petit marquis. Quand je dis qu'elle y couche, c'est

pour ne pas la mettre en colère. Je la vois à mes côtés à

l'heure où je m'endors, je la retrouve à la même place en

ouvrant les yeux; mais il ne fait pas bon lui dire qu'elle a

passé la nuit hors de son lit. Le docteur est plus loin, au même

étage. On l'a installé le plus confortablement qu'on a pu. Ceux

qui soignent les autres ont l'habitude de se soigner eux-mêmes.

M. de Villanera perche je ne sais où, sous le toit. Y a-t-il

véritablement un toit? Nos domestiques grecs et italiens dorment

en plein air: c'est la coutume du pays.

Mes fenêtres sont exposées au levant et au midi: j'en ai quatre.

L'air et la lumière ont leurs grandes entrées chez moi dès neuf

heures du matin. On me lève, on m'habille, et l'on ouvre les

fenêtres une à une pour que l'air de la mer ne me surprenne pas

brusquement. Vers dix heures, je descends dans mes jardins.

J'en ai deux, l'un au nord de la maison, borné par un mur plus

compliqué que la grande muraille de la Chine; l'autre au midi,

baigné par la mer. Le jardin du nord est planté d'oliviers, de

jujubiers et de néfliers du Japon. L'autre est un énorme massif

d'orangers, de figuiers, de citronniers, d'aloès, de nopals et

de vignes gigantesques qui se fourrent partout, grimpent à

tous les arbres et escaladent tous les sommets. M. de Villanera

disait hier que la vigne est la chèvre du genre végétal. C'est

une belle chose, ma pauvre maman, de courir où l'on veut, et

d'aller en liberté. Je n'ai jamais connu ce bonheur-là. Mais si

je vis!...

Je commence à me traîner assez gaillardement dans les allées.

Elles étaient impraticables il y a huit jours, car le jardinier

du comte Dandolo est un romantique pur, épris du beau désordre

et des grâces chevelues. On a taillé les arbres à coups de faux,

ni plus ni moins que dans une forêt vierge. J'ai demandé grâce

pour les orangers; car vous saurez que je suis réconciliée avec

l'odeur des fleurs. Il ne faut pas cependant qu'on en mette dans

ma chambre; je ne les souffre qu'en plein air. Le parfum que

les fleurs coupées exhalent dans un appartement monte vers mon

cerveau comme une odeur de mort, et cela m'attriste. Mais quand

les plantes fleurissent au soleil, sous la brise de la mer,

je me réjouis avec elles, je m'associe à leur bonheur, et je

m'épanouis de compagnie. Comme la terre est belle! comme tout ce

qui vit est heureux! et qu'il serait triste de quitter ce monde

délicieux que Dieu a créé pour le plaisir de l'homme! Il y a

pourtant des gens qui se tuent eux-mêmes. Les fous!

On disait à Paris que je ne verrais pas pousser les feuilles.

Je ne me serais pas consolée de mourir sitôt, sans avoir vu

le printemps. Elles ont poussé, ces chères petites feuilles

d'avril, et je suis encore là pour les voir. Je les touche, je

les sens, je les broute, et je leur dis: «Me voici encore des

vôtres. Peut-être me sera-t-il donné de voir l'été sous vos

ombrages. Si nous devons tomber ensemble, ah! restez longtemps

sur ces beaux arbres, attachez-vous solidement à la branche, et

vivez pour que je vive!»

Y a-t-il rien de plus gai, de plus vivant, de plus divers que

les pousses nouvelles? Elles sont blanches aux peupliers et aux

saules, rouges aux grenadiers, blondes comme mes cheveux à

la cime des chênes verts, violettes au bout des branches du

citronnier. De quelle couleur seront-elles dans six mois? Ne

pensons pas à cela. Les oiseaux font leurs nids dans les arbres;

la mer bleue chatouille doucement le sable de la rive; le soleil

généreux étale ses beaux rayons d'or sur mes pauvres mains pâles

et amaigries; je sens couler dans mes poumons un air doux et

pénétrant comme votre voix, ma bonne mère. Je m'imagine, par

instants, que ce bon soleil, ces arbres en fleur, ces oiseaux

qui chantent, sont autant d'amis qui demandent grâce pour moi et

qui ne me laisseront pas mourir. Je voudrais avoir des amis

par toute la terre, intéresser la nature entière à mon sort,

émouvoir les rochers eux-mêmes, pour qu'au dernier moment, il

s'élevât des quatre coins du monde une telle plainte et une

telle prière, que Dieu en fût touché. Il est bon, il est juste;

je ne lui ai jamais désobéi, je n'ai fait de mal à personne.

Il ne lui en coûterait pas beaucoup de me laisser vivre avec le

reste, confondue dans la foule des êtres qui respirent. Je tiens

si peu de place! Et je ne suis pas chère à nourrir.

Par malheur, il y a des gens qui porteraient le deuil de ma

guérison et qui ne se consoleraient pas de me voir en vie.

Que faire à cela? Ils sont dans leur droit. J'ai contracté une

dette, je dois la payer si je suis honnête fille.

Ma chère maman, que pensez-vous de M. de Villanera? Comment le

juge-t-on à Paris? Est-il possible qu'un homme si simple, si

patient et si doux soit un méchant homme? J'ai rencontré ses

yeux il y a quelques jours pour la première fois; c'est de beaux

yeux, et l'on s'y tromperait aisément.

Adieu, ma bonne mère; priez pour moi, et tâchez d'obtenir que

mon père vienne un jour à l'église avec vous. S'il faisait cela

pour sa petite Germaine, la conversion serait complète, et moi,

je serais peut-être sauvée! Il doit y avoir une prime là-haut

pour ceux qui ramènent une âme à Dieu. Mais qui est-ce qui aura

du crédit au ciel, si ce n'est vous, chère sainte?

Je suis avec une tendresse infinie votre fille respectueuse,

GERMAINE

_P. S._ Les baisers pour mon père sont à droite de la signature,

les vôtres sont à gauche.

VII

LE NOUVEAU DOMESTIQUE.

Le duc ne montra pas à Mme Chermidy la lettre de la comtesse, mais il

lui fit lire celle de Germaine. «Vous voyez, lui dit-il, elle est à

moitié sauvée.»

Elle s'efforça de sourire, et répondit: «Vous êtes un homme heureux;

tout vous réussit.

--Excepté l'amour.

--Patience!

--On n'en a guère à mon âge.

--Et pourquoi?

--Parce qu'on n'a pas de temps à perdre.

--Qu'est-ce que ce vieux Gil qui vous apporte des lettres? un courrier?

--Non; c'est un valet de chambre qui demande un remplaçant. Mme de

Villanera prie la duchesse de lui trouver un bon domestique.

--Cela n'est pas facile à Paris.

--Je parlerai à l'intendant de mon ami Sanglié.

--Voulez-vous que je vous aide de mon côté? _Le Tas_ a toujours

une demi-douzaine de valets dans sa manche: c'est un vrai bureau de

placement.

--Si _le Tas_ a quelque protégé à établir, je veux bien le prendre. Mais

songez qu'il nous faut un homme sûr, un infirmier.

--_Le Tas_ doit avoir des infirmiers; elle a de tout.»

_Le Tas_ était la femme de chambre de Mme Chermidy. On ne la voyait

jamais au salon, même par surprise; mais les amis les plus intimes de

la maison auraient été flattés de faire sa connaissance. C'était une

soubrette du poids de 120 kilogrammes, compatriote et tant soit peu

cousine de Mme Chermidy. Elle s'appelait Honorine Lavenaze, comme sa

maîtresse; aussi avait-on profité de sa difformité pour la surnommer

_le Tas_. Ce phénomène vivant, ce monceau de chiffons tremblotants, ce

pachyderme féminin avait suivi pendant quinze ans Mme Chermidy et sa

fortune. Elle avait été la complice de ses progrès, la confidente de ses

péchés, la recéleuse de ses millions. Assise au coin du feu, comme un

monstre familier, elle lisait dans les cartes l'avenir de sa maîtresse;

elle lui promettait la royauté de Paris, comme une sorcière de

Shakspeare; elle relevait son courage, consolait ses chagrins, lui

arrachait ses cheveux blancs, et la servait avec une dévotion canine.

Elle n'avait rien gagné au service, ni rentes sur l'État, ni livret de

la caisse d'épargne, et elle ne voulait rien pour elle. Plus vieille de

dix ans que Mme Chermidy et obèse jusqu'à l'infirmité, elle était sûre

de mourir avant sa maîtresse et de mourir chez elle: on ne chasse pas

un serviteur qui pourrait emporter nos secrets. Au demeurant, _le Tas_

n'avait ni ambition, ni cupidité, ni vanité personnelle; elle vivait

dans sa belle cousine; elle était riche, brillante et triomphante dans

la personne de Mme Chermidy. Ces deux femmes, étroitement unies par une

amitié de quinze ans, formaient un seul individu. C'était une tête à

double face, comme le masque des comédiens antiques. D'un côté elle

souriait à l'amour, de l'autre elle grimaçait au crime. L'une se

montrait parce qu'elle était belle, l'autre se cachait parce qu'elle

aurait fait peur.

Mme Chermidy promit au duc de songer à son affaire. Le jour même, elle

chercha avec _le Tas_ quel domestique on pourrait bien envoyer à Corfou.

La jolie Arlésienne était bien décidée à arrêter en chemin la guérison

de Germaine, mais elle avait trop de prudence pour rien entreprendre

à ses risques et périls. Elle savait qu'un crime est toujours une

maladresse, et sa position était trop belle pour qu'elle voulût la

risquer sur un mauvais coup.

«Tu as raison, lui dit _le Tas_; pas de crime, il faut partir de là. Un

crime ne profite jamais à son auteur; il ne sert qu'aux autres. On tue

un riche sur la grande route, et l'on trouve cent sous dans ses poches.

Le reste s'en va aux héritiers.

--Mais ici, c'est moi qui hérite!

--De rien, si l'on nous prend sur le fait. Écoute-moi. D'abord, elle

peut mourir de sa belle mort. Ensuite, si quelqu'un pousse à la roue, il

faut que nous n'y soyons pour rien.

--Comment faire?

--Intéresser quelqu'un à la mort de Germaine. Suppose un malade qui

dirait à ses domestiques: mes enfants, soignez-moi bien: le jour de ma

mort, vous aurez tous mille francs de rente. Crois-tu que cet homme-là

aurait longtemps à vivre? Il se trouverait dans le nombre un gaillard

intelligent qui exécuterait à sa façon les ordonnances du médecin. On

lui donnerait ses mille francs de rente, et les héritiers....

--Hériteraient, j'entends bien. Mais nous n'avons qu'un domestique à

choisir. Si nous allions tomber sur un honnête homme!

--Il y en a donc?

--_Le Tas_, tu calomnies le genre humain. Il y a beaucoup d'hommes qui

ne joueraient pas leur tête pour mille francs de rente.

--Moi, je suis sure que si nous envoyions là-bas un petit bonhomme comme

j'en connais, un pur gamin de Paris, pâle comme une pomme verte, gâté

par les autres domestiques, jaloux de ceux qu'il sert, envieux du luxe

qu'il voit, vicieux comme les égouts, il aurait compris au bout de

quinze jours l'avenir qui lui est offert.

--Peut-être. Mais s'il manquait son coup?

--Alors prends un homme d'expérience; trouve un praticien qui ait

l'habitude des choses et qui en fasse son état.

--Tu penses au pays, ma fille.

--Dame! il y avait de bien jolis sujets à Toulon.

--Veux-tu que j'aille chercher un domestique au bagne?

--Il y en a qui ont fait leur temps.

--Où les trouve-t-on?

--Cherche-les. On peut bien se donner de la peine pour trouver un homme

spécial.»

Quelques heures après cet entretien, Mme Chermidy, belle comme la vertu,

faisait les honneurs de son salon aux plus honnêtes gens de Paris.

Elle comptait au nombre de ses habitués un vieux garçon d'humeur

joyeuse, causeur instruit et spirituel, grand liseur de livres nouveaux,

grand amateur de premières représentations grand conteur d'histoires

inédites; aussi irréprochable dans ses narrations que châtié dans sa

toilette, et fidèle aux traditions de la vieille galanterie française.

Il était chef de bureau à la préfecture de police.

Mme Chermidy lui porta elle-même une tasse de thé qu'elle sucra d'un

sourire ineffable. Elle causa longtemps avec lui, le força d'épuiser

son répertoire et prit le plus vif intérêt à tout ce qu'il voulut bien

raconter. Pour la première fois depuis longtemps, elle fit une injustice

à ses autres fidèles et se départit de ses habitudes d'impartialité.

L'excellent homme était aux anges et secouait le tabac de son jabot avec

une satisfaction visible.

Cependant, comme il n'est si bonne compagnie qu'il ne faille quitter,

M. Domet se dirigea discrètement vers la porte à minuit moins quelques

minutes. Il y avait encore une vingtaine de personnes dans le salon.

Mme Chermidy le rappela tout haut, avec la gracieuse effronterie d'une

maîtresse de maison qui ne pardonne pas aux déserteurs.

Germaine · 第 7 / 16 段