Une fois veuve, ou à peu près, elle était venue à Paris, et elle y

avait vécu modestement jusqu'à la mort de son père. Un héritage plus

considérable qu'on ne l'espérait lui avait permis de tenir un certain

rang. Quelques spéculations heureuses avaient accru son capital; elle

était riche. L'ennui l'avait prise: on supporte mal la solitude à trente

ans. Elle avait aimé le comte de Villanera dès la première vue, sans le

connaître, au balcon des Italiens.

Le duc ne put s'empêcher de dire en lui-même que don Diego était un

heureux gaillard.

Elle prouva ensuite par des regards où brillait une candeur sans

réplique que M. de Villanera ne lui avait jamais rien donné que son

amour. Non qu'il manquât de générosité; mais elle n'était pas femme à

confondre les affaires de coeur et les affaires d'intérêt. Elle avait

poussé le désintéressement jusqu'au sacrifice; elle avait cédé

son enfant à la vieille comtesse de Villanera; elle avait fini par

l'abandonner à une autre mère. Elle avait rendu la liberté à son amant.

Le comte était marié; il voyageait pour rétablir la santé de sa jeune

femme, et il n'écrivait même pas à la pauvre délaissée pour lui donner

des nouvelles du petit Gomez!

Elle finit son discours en laissant tomber ses deux bras vers la terre

avec un abandon plein d'élégance. «Enfin, dit-elle, me voici, plus seule

que jamais, dans ce désoeuvrement du coeur qui m'a déjà perdue une fois.

Des consolations, je n'en ai pas; des distractions, j'en trouverais

assez; mais je n'ai pas le coeur au plaisir. Je connais quelques hommes

du monde; ils viennent ici, tous les mardis soir, ressusciter l'esprit

de conversation autour de mon feu. Je n'ose pas inviter M. le duc de La

Tour d'Embleuse à ces réunions mélancoliques; je serais trop humiliée et

trop malheureuse de son refus.»

Certes, la cloche de Mme Chermidy sonnait moins juste que celle du

docteur Le Bris; mais le timbre en était si doux, que le duc se laissa

tromper comme un enfant. Il plaignit la jolie femme, et promit de venir

de temps en temps lui apporter des nouvelles de son fils.

Le salon de Mme Chermidy était, en effet, le rendez-vous d'un certain

nombre d'hommes distingués. Elle savait les attirer et les retenir

autour d'elle par un moyen moins héroïque que celui de Mme de Warens:

elle s'en faisait aimer à moins de frais. Les uns connaissaient sa

position, les autres croyaient à sa vertu; tous étaient persuadés que

son coeur était libre, et que le dernier possesseur, qu'il s'appelât

Villanera ou Chermidy, avait laissé une succession ouverte. Elle usait

du bénéfice de sa position pour exploiter tous ses admirateurs au profit

de sa fortune. Artistes, écrivains, hommes d'affaires, hommes du monde,

la servaient simultanément dans la mesure de leurs moyens. C'étaient

autant d'employés qu'elle payait en espérances. Un agent de change de

ses amis lui faisait pour 20 000 francs de reports tous les mois;

un peintre lui marchandait des tableaux, un spéculateur enrichi lui

procurait des terrains. Services gratuits s'il en fut; mais aucun ne

se lassait de lui être utile, parce qu'aucun ne désespérait de lui être

cher. Aux impatients qui la serraient de trop près, elle montrait sa

maison: une maison de verre. Elle mettait ses moindres actions au grand

jour, pour rassurer la susceptibilité de don Diego; peut-être aussi pour

opposer une barrière à ceux qui voudraient le prendre trop haut avec sa

vertu.

Le duc profita des grandes entrées qui lui étaient offertes, et sa

présence dans le salon de la rue du Cirque ne fut pas inutile à la

réputation de Mme Chermidy. Elle arrêta certains bruits qui circulaient

sur le mariage du comte; elle prouva à quelques âmes crédules qu'il n'y

avait jamais rien eu entre la petite dame et M. de Villanera. Comment

supposer que Mme Chermidy inviterait le beau-père de son amant, et qu'il

viendrait chez elle?

Elle exploita cette nouvelle connaissance aussi habilement que les

anciennes. Il lui importait de savoir au juste l'état de Germaine et le

compte des jours qui lui restaient à vivre. M. de La Tour d'Embleuse lui

confia un beau matin toutes les lettres du docteur Le Bris.

Cette lecture produisit en elle une telle révolution, qu'elle serait

tombée malade si elle n'avait pas été plus forte que toutes les

maladies. Elle se vit trahie par le docteur, par le comte et par la

nature. Elle se représenta l'avenir le plus odieux que l'imagination

d'une femme puisse concevoir. Une rivale de son choix lui enlevait son

amant et son fils, sans crime, sans intrigue, sans calcul, avec l'appui

de toutes les lois divines et humaines.

Cependant elle reprit courage en pensant que M. Le Bris avait voulu

tromper la duchesse. Elle voulut voir les lettres de Germaine, et elle

compta sur le duc pour satisfaire cette sinistre curiosité.

M. de La Tour d'Embleuse était en proie à une de ces passions finales

qui achèvent le corps et l'âme des vieillards. Tous les vices qui le

tiraillaient en sens divers, depuis un demi-siècle, avaient abdiqué au

profit d'un seul amour. Lorsque les ingénieurs réunissent en un canal

tous les ruisseaux dispersés dans la plaine, ils créent un fleuve assez

puissant pour porter des navires.

Le baron de Sanglié, la duchesse et tous ceux qui s'intéressaient à

lui étaient émerveillés du changement de ses moeurs. Il vivait aussi

sobrement qu'un jeune ambitieux qui veut arriver par les femmes. Il

était rare au club, et il n'y jouait plus. Le soin de sa toilette

occupait toutes ses matinées. Il avait repris l'habitude du cheval, et

il se promenait au Bois tous les jours de quatre à six. Il dînait avec

sa femme toutes les fois qu'il n'était pas invité chez Mme Chermidy.

Il allait le soir dans le monde pour la rencontrer; et aussitôt qu'elle

avait pris sa sortie du bal, il venait dire bonsoir à sa femme et se

mettre au lit. La peur de compromettre celle qu'il aimait lui rendit les

habitudes de discrétion qui avaient voilé les premiers désordres de sa

vie, et la duchesse le crut hors de danger au moment où il était perdu

sans remède.

Mme Chermidy, grande artiste en séduction, affectait de le traiter avec

une tendresse filiale. Elle le recevait à toute heure, même à l'heure de

sa toilette. Elle ne lui refusait ni sa main ni son front à baiser;

elle le choyait doucement, l'écoutait avec complaisance, acceptait ses

caresses comme des marques de générosité, ne témoignait aucune crainte,

et ne semblait pas soupçonner le sentiment brutal qu'elle attisait tous

les jours. Pour le tenir à distance, elle n'employait qu'une seule arme:

l'humilité. Elle était impitoyablement respectueuse. Elle se laissait

donner tous les noms que l'amour peut inspirer à un homme, mais elle

n'oublia pas une fois de l'appeler monsieur le duc. Le vieil insensé

aurait sacrifié toute sa fortune pour que Mme Chermidy lui manquât de

respect.

Il sacrifia d'abord ce qu'un honnête vieillard a de plus cher au monde,

la sainteté du nom paternel. Il emprunta à la duchesse les lettres de

Germaine, sous prétexte de les relire, et la noble femme pleura de joie

en confiant un si cher trésor à son mari. Il courut sans perdre de temps

à la rue du Cirque, et il y fut reçu à bras ouverts. Ces lettres que la

malade avait griffonnées de sa petite main tremblante, ces lettres où

elle ne manquait pas de mettre quelques baisers pour sa mère dans

un cadre mal dessiné au-dessous de la signature; ces lettres que la

duchesse avait mouillées de ses larmes, furent étalées, comme un jeu de

cartes, sur une table de salon, entre un vieillard perdu et une femme

perverse.

Mme Chermidy, déguisant sa haine sous un masque de compassion, chercha

avidement quelques symptômes de mort au milieu des protestations de

tendresse, et elle fut médiocrement satisfaite. L'odeur qui s'exhalait

de cette correspondance n'était pas celle qui attire les corbeaux à la

suite des armées. C'était comme le parfum d'une petite fleur chétive qui

languit au souffle de l'hiver, mais qui s'épanouirait au soleil si la

brise du midi venait écarter les nuages. La cruelle Artésienne trouva

que la main était encore bien ferme, que l'esprit n'était pas éteint,

que le coeur battait avec une vigueur inquiétante. Ce n'est pas tout,

elle se sentit mordre d'un soupçon étrange. La malade racontait

avec trop de complaisance les soins de son mari. Elle s'accusait

d'ingratitude; elle se reprochait de mal répondre à ce qu'on faisait

pour elle. Mme Chermidy rugit intérieurement à l'idée que le mari et la

femme finiraient peut-être par s'attacher l'un à l'autre; que la pitié,

la reconnaissance, l'habitude, uniraient ces deux jeunes âmes, et qu'un

jour elle verrait s'asseoir entre don Diego et Germaine un convive

qu'elle n'avait pas invité à leurs noces: l'Amour.

Cette profanation des lettres de Germaine eut lieu quelques jours après

son arrivée à Corfou. Si Mme Chermidy avait pu voir de ses yeux son

innocente ennemie, il est à croire qu'elle aurait conçu moins de peur

que de pitié. Les fatigues du voyage avaient mis la pauvre enfant

dans un état déplorable. Mais la maîtresse de don Diego se forgeait

incessamment des monstres de guérison, et rêvait toutes les nuits

qu'elle était supplantée sans ressource. Le jour où ses soupçons

seraient changés en certitude, elle se sentait capable de tous les

crimes. En attendant, par esprit de prudence et de vengeance, par

désoeuvrement de jolie femme sans emploi, par une spéculation d'intérêt

et de perversité, elle s'amusa à dépouiller M. de La Tour d'Embleuse.

Elle trouva plaisant de lui reprendre le million qu'on lui avait donné,

sauf à le lui rendre après la mort de sa fille. C'était une fiche de

consolation qu'elle s'adjugeait en cas de malheur.

Le difficile n'était pas de se faire donner une inscription de rentes.

Le duc se mettait tous les jours à ses pieds avec tout ce qu'il

possédait. Il était d'un sang et d'un caractère à se ruiner sans

le dire, et à vaincre sans sonner la victoire. Un homme bien né ne

compromet pas une femme, l'eût-elle dépouillé de tout. Mais Mme Chermidy

pensait qu'il serait plus digne d'elle de prendre un million sans rien

donner en échange, et tout en gardant sa supériorité sur le donateur.

Un jour que le vieillard délirait à ses genoux et renouvelait pour la

centième fois l'offre de sa fortune, elle le prit au mot et lui dit:

«J'accepte, monsieur le duc.»

M. de La Tour d'Embleuse perdit la tête comme un aéronaute novice

lorsqu'on vient de couper la corde du ballon, il se crut au septième

ciel. La dame arrêta doucement ses transports et lui dit:

«Quand vous m'aurez donné un million, croirez-vous m'avoir payée?»

Il protesta du contraire; mais ses yeux disaient avec quelque raison

que, du moment où la vertu se met en vente, un million n'est pas un

mauvais prix.

Elle répondit à la pensée de son adversaire: «Monsieur le duc, les

femmes parmi lesquelles vous me faites l'injustice de me ranger valent

d'autant plus cher qu'elles sont plus riches. J'ai hérité de quatre

millions; j'en ai bien gagné trois autres, dans les affaires, et ma

fortune est si liquide que je pourrais la réaliser sans perte en un

mois. Vous voyez qu'il y a peu de femmes en France qui aient le droit de

se mettre à plus haut prix. Cela vous prouve aussi que j'ai le moyen de

me donner pour rien. Si je vous aime assez, et cela viendra peut-être,

l'argent ne sera rien entre nous. L'homme à qui je donnerai mon coeur

aura le reste par-dessus le marché.»

Le duc tombait de haut: il porta rudement contre terre. Il était

aussi malheureux de garder son million, qu'il avait été content de le

recevoir. Mme Chermidy parut avoir pitié de lui. «Grand enfant, lui

dit-elle, ne pleurez pas. J'ai commencé par vous dire que j'acceptais.

Mais prenez garde à vous; je vais faire mes conditions.»

M. de La Tour d'Embleuse sourit comme un mourant qui voit le ciel

s'ouvrir.

«C'est moi qui vous ai enrichi, lui dit-elle. Je vous connaissais de

longue date; au moins, je connaissais votre réputation. Vous avez mangé

votre bien avec une grandeur digne des temps héroïques. Vous êtes le

dernier représentant de la vraie noblesse, dans cet âge dégénéré. Aussi

êtes-vous, sans le savoir, le seul homme de Paris capable d'intéresser

sérieusement l'esprit des femmes. J'ai toujours regretté que vous

n'eussiez pas une fortune incalculable comme celle de don Diego: vous

auriez été plus grand que Sardanapale. Faute de mieux, je vous ai fait

donner un million: on fait ce qu'on peut. Mais je m'y suis mal prise,

et l'événement n'a pas répondu à mes espérances. Vous avez dans votre

tiroir un chiffon de papier qui ne vous sert à rien. Vous toucherez

25000 francs au 22 juin; d'ici là vous allez végéter. Vous ferez des

dettes, et votre revenu n'enrichira que des créanciers. Donnez-moi votre

inscription de rentes; je la ferai vendre par mon agent de change. Je

prendrai le capital pour moi; soyez tranquille; vous ne le reverrez

jamais. En revanche, il faut absolument que vous acceptiez le revenu.

Ce n'est pas cinquante mille francs de rente que vous aurez; c'est

quatre-vingt ou cent mille, peut-être davantage. Je connais la Bourse à

fond, quoique les femmes n'y entrent pas: je sais qu'on y gagne tout ce

qu'on veut avec quelques millions d'argent comptant. Les placements sur

l'État sont une admirable invention pour les bourgeois qui veulent

vivre modestement et sans souci. Pour les gens de notre sorte, qui ne

craignent ni le danger ni le travail, vive la spéculation! C'est le jeu

sur une grande échelle, et vous êtes joueur, n'est-il pas vrai?

--Je l'étais.

--Vous l'êtes encore! Nous jouerons ensemble; nous mettrons en commun

nos intérêts, nos plaisirs, nos craintes, nos espérances.

--Nous ne ferons plus qu'un!

--A la Bourse, du moins.

--Honorine!»

Honorine parut se plonger dans une réflexion profonde. Elle cacha sa

figure dans ses mains. Le duc la prit par les poignets et mit fin à

cette éclipse de beauté. Mme Chermidy le regarda jusqu'au fond du coeur,

sourit mélancoliquement et lui dit:

«Pardonnez-moi, monsieur le duc, et oubliez ces châteaux en Espagne.

Nous nous égarions dans l'avenir comme deux enfants dans les bois.

C'était un doux rêve; mais n'y pensons plus. Il ne m'appartient pas de

vous dépouiller, même pour vous enrichir. Que dirait-on de moi? Qu'en

penseriez-vous vous-même? Si Mme la duchesse apprenait ce que nous avons

fait!»

Mme Chermidy savait bien que pour rendre une femme odieuse à son mari,

il suffit de prononcer son nom dans certains moments. Le duc répondit

fièrement que sa femme n'entendait rien aux affaires et qu'il ne lui

avait jamais permis d'y toucher.

«Mais, reprit la tentatrice, vous avez une fille; tout ce que vous

possédez doit lui revenir. Je lui fais tort.

--Mais, répliqua le duc, ma fille a un fils qui est le vôtre. Votre

fortune et la mienne iront ensemble au petit marquis. Ne sommes-nous pas

une même famille?

--Vous me l'avez déjà dit une fois, monsieur le duc; mais ce jour-là

vous m'avez fait moins de plaisir qu'aujourd'hui.»

Mme Chermidy encaissa l'inscription de rentes et se garda bien de la

vendre. Cette femme avait l'instinct du solide et se défiait sagement de

l'instabilité des choses humaines. Le duc fut, dès ce moment, l'associé

de sa belle amie. Il eut le droit de puiser dans sa caisse, et il

trouva chez elle, jusqu'à nouvel ordre, autant d'argent qu'il en voulut

prendre. C'est tout ce qu'il put obtenir de cette généreuse et souriante

vertu. Honorine s'occupa du vieillard avec une tendresse minutieuse;

elle lui fit quitter l'appartement qu'il occupait; elle le transporta

aux Champs-Elysées avec la duchesse, et le mit dans ses meubles; elle

eut soin qu'on ne manquât de rien dans la maison; elle pourvut même aux

dépenses de la cuisine. Cela fait, elle frotta ses petites mains et

se dit en riant: «Je tiens l'ennemi en état de blocus; et si jamais la

guerre se déclare, je les affame sans pitié.»

VI

LETTRES DE CORFOU.

LE DOCTEUR LE BRIS A MADAME CHERMIDY.

Corfou, 20 avril 1853

Chère madame,

Je ne prévoyais point, le jour où j'ai pris congé de vous,

que notre correspondance serait si longue. Don Diego ne s'y

attendait pas non plus. Si j'avais pu le prévenir, je ne sais

s'il eût pris la résolution héroïque de se priver de vos lettres

et de vivre sans vous écrire. Mais tous les hommes sont sujets

à l'erreur, les médecins surtout. Ne montrez pas cette phrase à

mes confrères.

Nous avons fait un sot voyage de Malte à Corfou, sur un bâtiment

fort sale, dont la cheminée fumait horriblement. Le vent était

contre nous; la pluie nous défendait souvent de monter sur le

pont, et les vagues pleuvaient jusque dans nos cabines. Le mal

de mer n'a épargné que l'enfant et la malade; il y a des grâces

d'état pour ceux qui entrent dans la vie et pour ceux qui vont

en sortir. Nous avions pour toute société une famille anglaise,

de retour des Indes: un colonel au service de la Compagnie et

ses deux filles, jaunes comme du cuir de Russie. Il n'y a que le

vin de Bordeaux qui gagne à voyager si loin. Ces demoiselles

ne nous ont pas honorés d'une parole; ce qui les excuse un

peu, c'est qu'elles ne savaient pas le français. A la moindre

éclaircie, elles montaient sur le pont avec leurs albums pour

dessiner des paysages semblables à des plum-puddings. Après une

éternelle traversée de cinq jours, le bateau nous a mis à bon

port; nous n'avons pas même eu la distraction d'un naufrage. Le

chemin de la vie est pavé de déceptions.

En attendant que nous ayons trouvé un gîte à la campagne, nous

sommes logés dans la capitale de l'île, hôtel Victoria. Nous

comptons en sortir à la fin de la semaine, mais je n'ose pas

affirmer que nous en sortirons tous sur nos jambes. Ma pauvre

malade est au plus bas; le voyage l'a plus fatiguée que si elle

avait eu le mal de mer. Mme de Villanera ne la quitte pas

une seconde; don Diego est admirable; moi, je fais tout mon

possible, c'est-à-dire fort peu de chose. Il est inutile

d'essayer un traitement qui ajouterait aux souffrances sans

profit pour la guérison. Que vous êtes heureuse, madame, d'avoir

une beauté qui se porte si bien!

Si cette crise n'est pas la dernière, je tenterai de

l'ammoniaque ou de l'iode. L'iode réussit dans certains cas; MM.

Piorry et Chartroule l'emploient avec succès. Vous seriez bien

aimable de nous envoyer l'appareil du docteur Chartroule et

une provision de cigarettes iodées. Tout cela se trouve à

la pharmacie Dublanc, rue du Temple, auprès du boulevard.

L'ammoniaque a du bon aussi; mais le seul remède sur lequel on

puisse compter sérieusement, c'est un miracle. Ainsi donc, vivez

en paix, aimez-nous un peu, et aidez-nous à faire notre devoir

jusqu'au bout. Le vieux Gil, que la comtesse avait amené pour la

servir, a pris les fièvres en Italie, quoique nous ne soyons

pas dans la saison des fièvres. C'est un malade de plus et un

serviteur de moins.

La joie et la santé ont un magnifique représentant dans la

maison: c'est le petit Gomez. Le jour où vous le reverrez, vous

serez bien heureuse. Il grandit à vue d'oeil, et je crois, Dieu

me pardonne! qu'il embellit. Il sera moins Villanera qu'on

ne pensait d'abord. Au fait, ce serait bien le diable s'il ne

tenait pas un peu de sa mère. Il n'est plus sauvage du tout; il

se laisse embrasser, il embrasse, il donne du bec contre tous

les visages avec une impétuosité qui serait inquiétante chez une

petite fille.

Don Diego est en pourparlers avec un descendant des doges pour

une maison qui lui conviendrait assez. La campagne est divisée

en une multitude de propriétés agréables, ornées de châteaux qui

s'écroulent. J'ai visité quelques jardins; ils sont généralement

plus habitables que les maisons attenantes. Il y a de la ferme,

du château et de la chaumière dans ces taudis aristocratiques

qui gardent un air de grandeur au milieu de leur délabrement. Si

nous louons la villa Dandolo, nous n'y serons peut-être pas mal.

Il suffira de poser quelques carreaux aux fenêtres. L'exposition

est admirable, au midi, sur la mer. Un jardin hérissé de belles

choses. Les voisins sont des nobles; quelques-uns parlent

français, dit-on. Mais qui sait si nous aurons le temps de faire

leur connaissance?

Je ne regretterai pas le séjour de la ville, quoiqu'on y vive

assez bien. Elle est jolie et me rappelle Naples en quelques

endroits. L'esplanade, le palais du lord commissaire et les

environs forment une ville anglaise. Les Anglais ont construit

aux frais des Grecs des fortifications gigantesques qui font

de la place un petit Gibraltar. J'assiste tous les matins aux

manoeuvres d'un régiment d'Écossais, dont les cornemuses font

mon bonheur. La ville grecque est ancienne et curieusement

bâtie: maisons hautes, petites arcades, et une jolie tête à

chaque fenêtre. Le quartier juif est hideux, mais il y aurait

des perles dans ce fumier pour le crayon de Gavarni. La

population est grecque, italienne, juive, maltaise, et travaille

assez activement à devenir anglaise. Nous avons un théâtre où

l'on donne la _Jeanne d'Arc_ du maestro Verdi. J'y suis allé un

soir que la malade avait moins de 120 pulsations à la minute.

A la fin du premier acte, toute l'assemblée se lève

respectueusement, tandis que l'orchestre joue le _God save

the Queen!_ C'est un usage établi dans toutes les possessions

anglaises. Ne vous étonnez pas qu'on représente la mort de

Jeanne d'Arc devant un public anglais: l'auteur du libretto a

pris soin de modifier l'histoire. Jeanne d'Arc défend la France

contre des ennemis quelconques, des Turcs, des Abyssins ou des

Champenois. Elle porte une cuirasse en papier d'argent, et elle

agite un drapeau grand comme un éventail, jusqu'au moment où un

héraut arrive sur la scène et dit au roi:

Rotto è 'l nemico, e Giovanna è spinta.

On apporte l'héroïne sur des coussins; une écharpe tachée de

rouge indique qu'elle est blessée à mort. Elle se relève

avec peine, chante un air du haut de sa tête, et expire aux

applaudissements de la salle. Tous les habitants de Corfou sont

persuadés que Jeanne est morte d'une blessure et d'une roulade.

Le comte m'a laissé aller seul au théâtre; et pourtant vous

savez s'il raffole de Verdi. N'est-ce pas à une représentation

d'_Ernani_ que ses yeux ont rencontré les vôtres pour la

première fois? Mais le pauvre garçon s'immole littéralement

à son devoir. Quel mari, madame, pour celle qui sera sa femme

définitive! Les journaux nous ont apporté des nouvelles de Chine

que vous avez dû lire avec autant d'intérêt que nous. Il paraît

que la nation la plus camarde de la terre a traité légèrement

deux missionnaires français, et que _la Naïade_ s'est mise en

route pour punir les coupables. Si _la Naïade_ n'a pas changé

de commandant, nous attendrons avec impatience les nouvelles

de l'expédition. Chacun pour soi, Dieu pour tous. Je souhaite

toutes les prospérités imaginables à mes amis, sans toutefois

demander la mort de personne. Les Chinois sont, dit-on, de

mauvais artilleurs, quoiqu'ils se vantent d'avoir inventé la

poudre. Cependant il ne faut qu'un boulet clairvoyant pour faire

bien des heureux.

Adieu, madame. Si je vous écrivais comme je vous aime, ma lettre

ne finirait pas. Mais, après le plaisir de causer avec vous, il

faut me rendre au devoir qui m'appelle dans la chambre voisine.

Plaisir, devoir! deux chevaux bien difficiles à atteler

ensemble. Mais je fais de mon mieux, et si je n'arrive pas à

concilier toutes choses, c'est qu'un homme n'a pas ses coudées

franches entre l'enclume et le marteau. Aimez-moi si vous

pouvez, plaignez-moi si vous voulez, ne me maudissez pas, quoi

qu'il arrive, et si je vous adressais par le prochain courrier

une lettre cachetée de noir, faites-moi l'honneur de croire

fermement que je n'ai aucun droit à votre reconnaissance.

Je baise la plus jolie main de Paris.

CHARLES LE BRIS,

D. M. P.

LA COMTESSE DOUAIRIÈRE DE VILLANERA A MADAME DE LA TOUR D'EMBLEUSE.

Villa Dandolo, 2 mai 1853.

Chère duchesse,

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