LE DUC.

M. et Mme de La Tour d'Embleuse avaient dit adieu à leur fille dans la

sacristie de Saint-Thomas d'Aquin. La duchesse avait beaucoup pleuré; le

duc avait pris la séparation plus gaiement, pour rassurer sa femme et sa

fille; peut-être aussi parce qu'il n'avait pas trouvé de larmes dans ses

yeux. Au fond du coeur, il ne s'attendait pas à la mort de Germaine. Lui

seul, avec la vieille comtesse de Villanera, croyait au miracle de la

guérison. Ce chevalier servant de la fortune était fermement convaincu

qu'un bonheur ne vient jamais seul. Tout lui semblait possible, depuis

qu'il avait repris le dessus et que la veine lui était revenue. Il

commença par prédire le rétablissement de sa femme, et l'événement lui

donna raison.

La duchesse était d'une constitution robuste, comme toute sa famille.

Les fatigues, les veilles et les privations avaient eu grande part à

la maladie critique que l'âge lui avait apportée. Ajoutez les angoisses

quotidiennes d'une mère qui attend le dernier soupir de sa fille. Mme de

La Tour d'Embleuse souffrait autant et plus des douleurs de Germaine que

des siennes. Lorsqu'elle fut séparée de sa chère malade, elle se remit

peu à peu, et elle partagea moins péniblement des maux qu'elle ne voyait

plus. L'imagination nous fait souffrir aussi bien que les sens, mais un

malheur éloigné de nos yeux perd quelque chose de sa crudité. Si

nous voyons écraser un homme dans la rue, nous éprouvons une douleur

physique, comme si la voiture nous avait blessés nous-mêmes; le récit de

cet événement dans les _Faits divers_ d'un journal nous effleure assez

légèrement. La duchesse ne pouvait être ni heureuse ni tranquille,

mais du moins elle échappa à l'action directe du danger sur son système

nerveux. Elle ne fut jamais rassurée, mais elle ne vécut pas dans

l'attente du dernier soupir de sa fille. Elle n'ouvrit jamais sans

trembler une lettre d'Italie; mais, dans l'intervalle de chaque

courrier, elle eut des instants de répit. Aux vives angoisses qui la

torturaient, succéda une douleur sourde, que l'accoutumance lui rendit

familière. Elle éprouva le triste soulagement d'un malade qui est passé

de l'état aigu à l'état chronique.

Un ami du jeune docteur lui donnait ses soins deux ou trois fois

par semaine; mais son vrai médecin était toujours M. Le Bris. Il lui

écrivait régulièrement, ainsi qu'à Mme Chermidy, et, quoiqu'il s'étudiât

à ne jamais mentir, les deux correspondances ne se ressemblaient guère.

Il répétait à la pauvre mère que Germaine vivait, que la maladie s'était

arrêtée en chemin, et que cette heureuse suspension d'une marche fatale

pouvait faire espérer un miracle. Il ne se vantait pas de la guérir, et

il disait à Mme Chermidy que Dieu seul pouvait ajourner indéfiniment

le veuvage de don Diego. La science était impuissante à sauver la jeune

comtesse de Villanera. Elle vivait encore, et la maladie semblait s'être

arrêtée en route, mais comme un voyageur se repose dans une auberge,

pour mieux marcher le lendemain. Germaine était toujours faible pendant

le jour, fiévreuse et agitée aux approches de la nuit. Le sommeil lui

refusait ses consolations; l'appétit lui venait par caprices, et elle

repoussait les mets avec dégoût dès qu'elle les avait effleurés. Sa

maigreur était effrayante, et Mme Chermidy aurait eu plaisir à la voir.

Cette peau limpide et transparente accusait chaque saillie osseuse et

chaque pli musculaire; les pommettes des joues semblaient sortir de la

figure. Il fallait, en vérité, que Mme Chermidy fût bien impatiente pour

demander quelque chose de mieux!

Le duc n'en savait pas si long, et il célébrait déjà par des

réjouissances variées la guérison de sa fille. Dans l'âge de la sagesse,

ce vieillard, dont on eût respecté les cheveux blancs s'il n'avait pris

soin de les teindre, résistait mieux qu'un jeune homme à toutes les

fatigues du plaisir. On devinait aisément qu'il serait plus tôt au bout

de ses écus qu'au bout de ses besoins et de ses forces. Les hommes qui

sont entrés tard dans la vie trouvent des réserves extraordinaires pour

leurs dernières années.

Il avait peu d'argent comptant, tout millionnaire qu'il était.

Le premier semestre de ses rentes devait échoir au 22 juillet; en

attendant, il fallait vivre sur les 20 000 fr. de la corbeille. C'était

assez pour le ménage et pour les petites dettes, qui attendent moins

patiemment que les grosses. Si la duchesse avait eu la disposition de

cette modeste fortune, elle aurait mis la maison sur un pied honorable;

mais le duc avait toujours tenu l'argent sous sa clef, lorsqu'il y

avait eu de l'argent au logis. Il satisfit peu de créanciers; il refusa

poliment d'acheter des meubles, et garda, en dépit de la duchesse et

de la raison, un appartement de 12 000 francs, où il n'était presque

jamais. De temps en temps il donnait un louis à Sémiramis pour les

dépenses de la cuisine, mais il ne songea pas à demander combien on lui

devait pour ses gages. Il acheta deux ou trois robes magnifiques à la

duchesse, qui manquait du linge le plus nécessaire. Ce qu'il employait

chaque jour à ses dépenses personnelles était un secret entre son tiroir

et lui.

Ne croyez pas cependant qu'il affichât l'égoïsme odieux de certains

maris qui jettent l'argent sans compter et veulent connaître à un

centime près les déboursés de leurs femmes. Il accordait à la duchesse

autant de liberté pour les petites dépenses qu'il s'en réservait pour

les grandes. Il était toujours cet homme poli, prévenant et tendre que

la pauvre femme adorait jusque dans ses fautes. Il s'informait de sa

santé avec une attention presque filiale. Il lui répétait au moins une

fois par jour: «Vous êtes mon ange gardien.» Il lui donnait des noms

si doux que, sans le témoignage des miroirs, elle aurait pu se croire

à vingt ans. C'est quelque chose, cela; et le plus mauvais mari n'est

méprisable qu'à moitié lorsqu'il laisse une douce illusion à sa victime.

Un grand artiste qui a vu notre société avec les yeux de Balzac, et

qui l'a mieux dessinée, M. Gavarni, a mis ce singulier jugement dans la

bouche d'une femme du peuple: «Mon homme, un chien fini; mais le roi des

hommes!» Traduisez la phrase en style noble, et vous comprendrez l'amour

obstiné de la duchesse pour son mari.

Cependant le vieillard descendait rapidement tous les échelons qu'un

homme bien né peut descendre. Lorsque le bruit de sa nouvelle fortune

se fut répandu dans Paris, il retrouva au Bois un certain nombre

d'anciennes connaissances qui avaient pris l'habitude de détourner la

tête à sa rencontre. On l'invita dans quelques-uns de ces salons

du faubourg Montmartre, où les hommes les plus élégants et les plus

honorables vont quelquefois porter la bonne compagnie et chercher la

mauvaise. Il retrouva ça et là des meubles qu'il avait achetés de son

argent; il regarda l'heure à des pendules dont il avait payé la facture.

La rage du jeu, qui sommeillait en lui depuis plusieurs années, se

réveilla plus ardente qu'autrefois; mais il joua en dupe, autour de ces

tapis suspecte où la police vient de temps en temps balayer les enjeux.

Ce monde dangereux, qui excelle à flatter tous les vices dont il

vit, ménagea une rentrée triomphale au duc de La Tour d'Embleuse. On

applaudit en lui cette jeunesse posthume qui sortait de la misère comme

Lazare de son tombeau. On lui prouva qu'il avait vingt ans; il essaya

de se le prouver à lui-même. Il se remit à souper, au grand détriment de

son estomac; il but du vin de Champagne, fuma des cigares et casse des

bouteilles. Dans ces sortes de réunions, la dignité reste au vestiaire.

Cependant les nouveaux débarqués de la province, les étrangers égarés à

Paris ou les fils de famille échappés de tutelle, admirèrent les grandes

façons et la tournure aristocratique de ce gentilhomme déchu. Les

hommes le respectaient plus qu'il ne se respectait lui-même; les femmes

contemplaient en lui une ruine qu'elles avaient faite et qui tenait bon,

malgré tout. Dans un certain recoin de la société, on fait plus de

cas d'un vétéran qui a mangé cent vingt mille livres de rente que d'un

soldat qui a perdu deux bras sur le champ de bataille.

Il suivit cette société sur tous les terrains où elle se transporte.

Il fut assidu aux premières représentations des petits théâtres; on le

remarqua aux avant-scènes des Folies-Dramatiques. Le respect de son nom,

qui l'avait accompagné dans la première moitié de sa carrière, parut

l'abandonner sans retour. Il devint en deux mois le vieillard le plus

affiché de Paris. Peut-être aurait-il mis plus de retenue dans sa

conduite si le bruit de ses actions avait pu arriver jusqu'à sa famille.

Mais Germaine était en Italie; la duchesse était cloîtrée au faubourg;

il n'avait rien à ménager.

Le contraste de son nom et de sa conduite lui fit en peu de temps une

popularité de bas étage dont il se laissa enivrer. On le vit, à la

sortie du spectacle, dans un café du boulevard du Temple, entouré de

figurants au menton bleu et de comédiens infimes qui buvaient du punch

en son honneur, le contemplaient de tous leurs yeux éraillés, et se

disputaient la gloire de serrer la main à un duc qui n'était pas fier.

Il tomba plus bas encore, s'il est possible. Dans un temps où les

Porcherons sont bien passés de mode, il franchit les barrières avec sa

compagnie, et s'assit plus d'une fois devant un saladier de vin rouge,

à la table d'un cabaret. Il est bien difficile, au XIXe siècle, de

s'encanailler avec élégance. C'est un tour de force que la cour de Louis

XV a tenté avec quelque succès. Deux ou trois grands seigneurs français

et étrangers ont essayé de faire revivre ces traditions du _bon_ temps,

mais en pure perte. L'âme la plus hautaine croule avec une rapidité

incroyable dans les divertissements malsains et les fêtes nauséabondes

des faubourgs. Les seules débauches auxquelles on résiste quelque temps

sont celles qui coûtent fort cher. Le contentement de peu, qui est une

vertu chez les hommes de travail, est le dernier degré de l'abaissement

chez les hommes de plaisir.

Le pauvre duc était au plus bas quand deux personnes lui tendirent la

main par des motifs bien différents. Ses sauveurs furent le baron de

Sanglié et Mme Chermidy.

M. de Sanglié venait de temps en temps sonner chez les La Tour

d'Embleuse. Il était leur ancien propriétaire, le témoin du mariage

de Germaine, et l'ami de la famille. Il trouvait toujours la duchesse,

jamais le duc; mais tout Paris lui donnait des nouvelles de son

déplorable ami. Il résolut de le sauver comme il l'avait logé autrefois,

pour l'honneur du faubourg.

Le baron est ce qu'on appelle encore aujourd'hui un parfait gentilhomme.

Il n'est pas beau, et il a quelque peu la physionomie de son nom. Sa

grosse figure colorée se cache dans un buisson de barbe rousse. Il est

robuste comme un chasseur, avec une pointe de ventre, et vous ne lui

donneriez pas plus de quarante ans, quoiqu'il en ait cinquante. Les

barons de Sanglié datent d'une époque où l'on bâtissait solidement.

Assez riche pour mener grand train sans rien faire, il se traite en ami,

prend soin de sa personne, et vit pour vivre bien. Son costume et sa

tournure sont également aristocratiques. On le rencontre le matin

dans des vêtements larges, solides, confortables et d'une élégance

coquettement négligée. Le soir, il est irréprochable sans avoir l'air

habillé. Il est de ces hommes fort rares dont la tenue ne frappe jamais

les yeux: on dirait que leurs habits ont poussé sur eux et sont le

feuillage naturel de leur personne. Ses redingotes se font à Londres

et ses habits à Paris. Il a soin de son corps, cet autre vêtement de

l'homme. Il monte à cheval tous les jours et fréquente le jeu de paume;

le soir il est abonné aux deux opéras, et il fait le whist à son club.

Beau joueur, bon convive et buveur magnifique; grand connaisseur en

cigares, grand amateur de tableaux, assez bon cavalier pour gagner un

steeple-chase, trop sage pour faire courir et jeter sa fortune dans une

écurie d'entraînement; indifférent aux livres nouveaux, insouciant des

choses politiques, prêteur facile à ceux qui peuvent rendre, généreux

à l'occasion pour ceux qui n'ont rien, très-rond avec les hommes, d'une

politesse cavalière avec les femmes, il est aimable et bon comme tous

les égoïstes intelligents. Faire le bien sans s'incommoder, c'est encore

de l'égoïsme.

Le sauvetage du pauvre duc n'était pas une opération facile. Le baron

n'en serait jamais venu à bout sans un auxiliaire puissant, la vanité.

Elle surnageait encore un peu, dans ce triste naufrage de toutes les

vertus aristocratiques; M. de Sanglié le prit par là, comme on arrête un

noyé par les cheveux.

Il s'en alla le chercher jusque dans les bouges où il traînait son nom

et sa caste. Il lui frappa rudement sur l'épaule et lui dit, avec cette

franchise qui cache si bien la flatterie: «Que faites-vous ici, mon

cher duc? Vous n'êtes pas à votre place. Tout le monde vous désire

au faubourg, hommes et femmes; m'entendez-vous bien? Tous les La Tour

d'Embleuse y ont tenu leur rang depuis Charlemagne: je ne vous reconnais

pas le droit de faire banqueroute à vos ancêtres. Nous avons tous besoin

de vous. Eh, morbleu! si vous vous enterrez ici, à la fleur de l'âge

mûr, qui est-ce qui nous donnera des leçons d'élégance? qui est-ce qui

nous apprendra la grande vie, l'art de manger proprement une fortune et

l'art de plaire aux femmes, qui va se perdant tous les jours?»

Le duc répondit en grommelant, comme un buveur réveillé mal à propos. Il

cuvait en paix sa nouvelle fortune; il ne se souciait pas de reprendre

les habitudes gênantes que le monde impose à ses esclaves; une paresse

invincible l'enchaînait aux plaisirs faciles qui n'exigent aucuns frais

de toilette, de décence ou d'intelligence. Il prétendit qu'il était

bien, qu'il ne voulait rien de mieux, et que chacun prend son plaisir où

il le trouve.

«Venez avec moi, reprit le baron, et je jure de vous faire trouver

des divertissements plus dignes de vous. Ne craignez pas de perdre

au change: on vit bien dans notre monde, et vous le savez mieux que

personne. Vous ne supposez pas que je sois venu ici pour vous ramener

dans votre ménage: je vous aurais envoyé un missionnaire. Que diable!

je suis un peu de votre école. Je ne méprise ni le vin, ni le jeu, ni

l'amour; mais je maintiendrai contre tout le monde et contre vous-même

qu'un duc de La Tour d'Embleuse ne doit s'enivrer, se ruiner ou se

damner que dans la compagnie de ses pairs!»

C'est par des arguments de cette sorte que le vieillard se laissa

convertir. Il revint, non pas à la vertu, la route était trop longue

pour ses vieilles jambes, mais au vice élégant. M. de Sanglié le mena

chez un grand tailleur du boulevard, comme on conduit un réfractaire

chez le capitaine d'habillement. On le força d'endosser la livrée des

gens du monde. Ce singulier malade était toujours idolâtre de sa vieille

personne, mais il économisait depuis longtemps sur les frais du culte.

Il avait gardé l'habitude de se teindre et de se peindre, et il ne

négligeait aucune des pratiques qui pouvaient lui rendre une apparence

de jeunesse; mais il ne détestait pas de paraître plus neuf que son

habit. On lui prouva, par quelques mètres de drap fin, qu'un habit

neuf rajeunit la tournure, et il confessa de lui-même que les tailleurs

n'étaient pas gens à mépriser. C'était un grand pas en avant: un

homme habillé est à moitié sauvé. Les pères de famille le savent bien:

lorsqu'ils viennent à Paris arracher un enfant prodigue à la mauvaise

compagnie, leur premier soin est de le conduire chez un tailleur.

Le baron se chargea de lancer son élève. Il le fit admettre à son club.

On y dînait bien, et M. de La Tour d'Embleuse ne perdit pas à changer

de cuisine. Avant sa conversion, la nourriture épicée des cabarets et

l'usage des boissons frelatées irritaient son estomac, rougissaient sa

langue et le condamnaient à une soif inextinguible. Il la trompait en

buvant de plus belle, et le pauvre homme était dans un cercle vicieux

dont il n'aurait pu sortir que par la mort. La duchesse s'effrayait

quelquefois de son haleine ardente. Elle n'osait lui avouer ses

terreurs, mais elle plaçait discrètement auprès de son lit quelque

tisane fraîche et parfumée qu'il laissait perdre. La table d'hôte le

rétablit insensiblement, quoiqu'il ne s'y privât de rien. L'appât du jeu

le retint sous la férule de son sauveur. Les abonnés du club jouaient le

whist et l'écarté avec une certaine hardiesse, mais sans intempérance.

Les plus fortes parties du whist coûtaient rarement plus d'un louis

la fiche: c'est une distraction sans danger pour un millionnaire. S'il

aventurait un fort pari autour d'une table d'écarté, personne n'avait

le droit de le rappeler à la raison; mais du moins on s'entendit pour

ménager sa bourse. On le connaissait, et l'on s'intéressait à lui comme

à un convalescent. Un joueur se comporte comme un sage ou comme un fou,

selon qu'il est poussé ou retenu par ceux qui l'entourent. On le retint,

et d'une main si délicate, qu'il ne sentit pas la bride.

Les salons les plus honorables lui ouvrirent leurs portes à deux

battants. Toute aristocratie est naturellement franc-maçonne; et un duc,

quoi qu'il ait fait, a des droits imprescriptibles à l'indulgence de

ses égaux. Le faubourg Saint-Germain, comme le fils respectueux de Noé,

couvrit d'un manteau de pourpre les anciens égarements du vieillard. Les

hommes le traitèrent avec considération; les femmes, avec bienveillance.

Dans quel pays ont-elles manqué d'indulgence pour les mauvais sujets?

On le regarda comme un voyageur qui avait traversé des pays inconnus.

Cependant, aucune femme n'osa lui demander ses impressions de voyage. Il

se remit sans embarras au ton de la bonne compagnie, car il unissait à

tous les défauts de la jeunesse cette flexibilité d'esprit qui en est la

plus belle parure. On trouva en lui un homme digne de son nom et de

sa fortune, et l'on comprit le choix de M. de Villanera, qui l'avait

accepté pour beau-père.

Le baron lui avait promis des plaisirs plus vifs: il tint parole. Il

ne l'enferma pas dans le faubourg comme dans une forteresse; il lui fit

voir un peuple moins collet-monté. Il le conduisit sur la lisière du

grand monde, dans quelques-uns de ces salons dont on médit sans preuves,

mais non sans raison. Il le présenta à des veuves dont le mari n'était

jamais venu à Paris, à des femmes légitimement mariées, mais brouillées

avec leur famille, à des marquises exilées du faubourg à la suite d'une

action d'éclat, à des personnes honorables qui menaient grand train sans

fortune connue. Cette société mitoyenne touche par un côté au monde

et par l'autre au demi-monde. Je ne conseillerai pas à une mère d'y

conduire sa fille, mais bien des fils y vont avec leur père, et en

sortent comme ils y sont entrés. On n'y trouve pas cette austérité

de moeurs, cette vie patriarcale, ce ton parfait, ce langage digne et

soutenu qui règne dans les vieux salons du faubourg, mais on y danse

convenablement, on y joue sans tricher, et l'on n'y vole pas les

paletots dans l'antichambre. C'est dans une de ces maisons que le duc

tomba en présence de Mme Chermidy.

Elle le reconnut au premier coup d'oeil, pour l'avoir vu le jour

du mariage. Elle savait qu'il était grand-père de son fils, père de

Germaine et millionnaire aux dépens de don Diego. Une femme de l'étoffe

de Mme Chermidy n'oublie jamais la figure d'un homme à qui elle a donné

un million. Elle n'aurait pas été fâchée de le connaître de plus près,

mais elle était trop fine pour risquer un pas en avant. Le duc lui

épargna les trois quarts du chemin. Dès qu'il sut qui elle était, il se

présenta lui-même, avec une impertinence dont le spectacle eût réjoui

toutes les honnêtes femmes de Paris. Rien ne flatte plus profondément

les femmes vertueuses que de voir traiter sans façon celles qui ne le

sont pas.

Le duc n'avait pas l'intention d'offenser une jolie femme et de renier

en un seul jour la religion de toute sa vie; mais il parlait aux gens

dans leur langage, et il croyait savoir la nationalité de Mme Chermidy.

Il s'assit familièrement auprès d'elle et lui dit:

«Madame, permettez-moi de vous présenter un de vos vieux admirateurs,

le duc de La Tour d'Embleuse. J'ai déjà eu le plaisir de vous voir à

Saint-Thomas d'Aquin. Nous sommes un peu de la même famille: alliés

par les enfants. Permettez donc qu'en bon parent je vous tende la main

gauche.»

Mme Chermidy, qui raisonnait avec la promptitude de l'éclair, comprit

au premier mot la position qui lui était faite. Quelque réponse qu'elle

imaginât, le duc avait le dessus. Au lieu d'accepter la main qu'il lui

tendait, elle se leva par un mouvement de douleur et de dignité qui fit

valoir toute la richesse de sa taille, et elle s'avança vers la porte

sans retourner la tête, comme une reine outragée par le dernier de ses

sujets.

Le vieillard fut pris au piège. Il courut à elle, et balbutia quelques

paroles d'excuse. La belle Arlésienne jeta sur lui un regard si

brillant, qu'il crut y voir glisser une larme. Elle lui dit à demi-voix,

avec une émotion bien contenue ou bien jouée: «Monsieur le duc, vous ne

savez pas, vous ne pouvez pas comprendre. Venez demain à deux heures; je

serai seule, nous causerons.»

Là-dessus elle s'éloigna, en femme qui ne veut plus rien entendre, et

cinq minutes plus tard la voiture roulait sur le sable de la cour.

Le pauvre duc avait été prévenu; il savait sa dame par coeur, et M.

Le Bris la lui avait dépeinte sous ses couleurs naturelles. Mais il se

reprocha ce qu'il avait fait, et il vécut jusqu'au lendemain dans un

étonnement qui n'était pas exempt de remords. On dit cependant qu'un

homme averti en vaut deux.

Il fut exact au rendez-vous, et se trouva face à face avec une femme qui

avait pleuré.

«Monsieur le duc, lui dit-elle, j'ai fait tout mon possible pour oublier

les paroles cruelles par lesquelles vous m'avez abordée hier soir. Je ne

suis pas encore bien remise, mais cela viendra: n'en parlons plus.»

Le duc voulut réitérer ses excuses; il était dans une admiration

profonde. Mme Chermidy avait employé sa matinée à faire une toilette

irrésistible. Assurément elle paraissait encore plus belle que la veille

au bal. Une femme est dans son boudoir comme un tableau dans son

cadre. Elle profita du trouble où ses grâces avaient jeté M. de La

Tour d'Embleuse, pour l'envelopper dans les plis d'une rhétorique

irrésistible. Elle employa d'abord le respect timide qui convenait à

une femme dans sa position. Elle témoigna une vénération exagérée pour

l'illustre famille où elle avait introduit son fils; elle s'attribua

l'honneur d'avoir choisi les La Tour d'Embleuse entre vingt grandes

maisons du faubourg, et d'avoir relevé par la fortune un des plus beaux

noms de l'Europe. Les mouvements moelleux, et la langueur mélancolique

dont cet exorde fut accompagné persuadèrent le vieillard beaucoup mieux

que les paroles, et il ne douta presque plus qu'il n'eût insulté sa

bienfaitrice.

«Je comprends, reprit-elle, que vous n'ayez pas grande estime pour

moi. Vous me plaindriez cependant, car vous avez uns belle âme, si vous

saviez l'histoire de ma vie.»

Elle avait cette pantomime expressive des habitants du midi, qui ajoute

tant de vraisemblance aux plus gros mensonges. Ses yeux, ses mains, son

petit pied remuant, parlaient en même temps que ses lèvres et semblaient

déposer en faveur de sa véracité. Lorsqu'on l'avait entendue une fois,

on était aussi fermement convaincu que si l'on avait ouvert une enquête

et interrogé des témoins.

Elle raconta sa naissance bourgeoise dans une riche propriété de la

Provence. Ses parents, gros manufacturiers, destinaient à un négociant

leur fille et leur fortune. Mais l'amour, ce maître inflexible de la vie

humaine, l'avait jetée aux bras d'un simple officier. Sa famille

s'était retirée d'elle, jusqu'au moment où les brutalités de M. Chermidy

l'avaient chassée de la maison conjugale Pauvre Chermidy! une femme a

toujours beau jeu contre un mari qui est en Chine!

Germaine · 第 5 / 16 段