Le vieux duc donnait à sa femme un supplément de soucis dont elle se fût

bien passée. L'argent lui avait rendu une troisième jeunesse. Jeunesse

sans excuse, dont les folies froides et refrognées n'intéressent plus

personne. Il vivait hors de chez lui, et la sollicitude discrète de la

duchesse n'osait s'enquérir de ses actions. Il cherchait, disait-il,

à se distraire de ses chagrins domestiques. L'or de sa fille

glissait entre ses doigts, et Dieu sait quelles sont les mains qui

le ramassaient! Il avait perdu, en huit années de misère, ce besoin

d'élégance qui ennoblit jusqu'aux sottises d'un homme bien né. Tous

les plaisirs lui étaient bons, et il lui arriva d'apporter au chevet de

Germaine les odeurs nauséabondes de l'estaminet. La duchesse tremblait

à l'idée d'abandonner ce vieil enfant à Paris, avec plus d'argent qu'il

n'en faut pour tuer dix hommes. De l'emmener en Italie, il n'y fallait

pas songer. Paris était le seul endroit où il eût connu la vie, et

son coeur était enchaîné au bitume des boulevards. La pauvre femme se

sentait tirailler par deux devoirs contraires. Elle aurait voulu se

déchirer en deux, pour adoucir les derniers moments de sa fille et

pour ramener la vieillesse égarée de son incorrigible mari. Germaine

assistait de son lit aux combats intérieurs qui bouleversaient la

duchesse. A force de souffrir ensemble, la mère et la fille étaient

arrivées à s'entendre sans rien dire et à n'avoir qu'une âme pour

deux. Un jour, la malade déclara nettement qu'elle ne quitterait pas la

France: «Ne suis-je pas bien ici? dit-elle. A quoi bon agiter sur les

grands chemins un flambeau qui va s'éteindre?»

Mme de Villanera entra là-dessus avec le comte et M. Le Bris. «Chère

comtesse, dit Germaine, tenez-vous absolument à m'envoyer en Italie? Je

suis bien mieux ici pour ce que j'ai à faire, et je ne voudrais pas que

ma mère s'éloignât de Paris.

--Eh! qu'elle y reste! dit la comtesse avec sa vivacité espagnole.

Nous n'avons pas besoin d'elle, et je vous soignerai, moi, mieux

que personne. Vous êtes ma fille, entendez-vous? et nous vous le

prouverons.»

Le comte insista sur la nécessité du voyage, et le docteur fit chorus

avec lui. «D'ailleurs, ajouta M. Le Bris, Mme la duchesse ne nous serait

pas précisément utile. Deux malades dans une voiture n'avancent pas les

affaires. Le voyage vous est bon, il fatiguerait Mme la duchesse.»

Au fond de l'âme, l'honnête garçon voulait épargner à la duchesse le

spectacle de l'agonie de sa fille. Il fut convenu que Mme de La Tour

d'Embleuse resterait à Paris. Germaine partirait avec son mari, sa

belle-mère, son fils et le docteur.

M. Le Bris s'était engagé un peu étourdiment à quitter sa clientèle.

Ce voyage pouvait lui coûter cher, s'il durait longtemps. Le difficile

n'était pas de trouver un confrère qui prit soin de la duchesse et de

ses autres malades; mais Paris est une ville où les absents ont tort,

et celui qui ne s'y montre pas tous les jours y est bientôt oublié. Le

jeune docteur avait pour Germaine une amitié solide, mais l'amitié

ne nous emporte jamais jusqu'à l'oubli de nous-mêmes: c'est un des

privilèges de l'amour.

De son côté, don Diego avait à coeur de faire grandement son devoir, et

il voulait emmener Germaine avec son médecin légitime. Il demanda à M.

Le Bris ce qu'il gagnait par année:

«Vingt mille francs, dit le docteur. Là-dessus, j'en touche cinq ou six

mille.

--Et le reste?

--On me le doit. Nous autres médecins, nous n'avons pas recours aux

huissiers.

--Feriez-vous le voyage d'Italie pour vingt mille francs par an?

--Mon pauvre comte, ne parlons pas d'années. Le reste de ses jours doit

se compter par mois, peut-être par semaines.

--Mettons donc deux mille francs par mois et soyez à nous!»

M. Le Bris frappa dans la main du comte. L'intérêt se mêle à toutes les

affections humaines. Il joue son rôle dans la comédie aussi bien que

dans le drame. L'amour et la haine, le crime et la vertu, la vie et la

mort ne s'entre-choquent jamais sans coudoyer un personnage brillant et

sonore qui s'appelle l'argent.

C'est le docteur qui fut chargé de remettre à M. le duc de La Tour

d'Embleuse le prix de sa fille. Don Diego n'aurait jamais su donner un

million à un gentilhomme. M. Le Bris, qui connaissait le duc, s'acquitta

facilement de la commission. Il lui porta une inscription de cinquante

mille francs de rente et lui dit:

«Monsieur le duc, voici la santé de Mme la duchesse.

--Et la mienne! ajouta le vieillard. Vous nous avez rendu service,

docteur, et je veux vous attacher à ma maison.»

Le jeune homme reprit finement:

«C'est chose faite, monsieur le duc.»

Il les soignait tous pour rien depuis trois ans.

Le matin du mariage on vint essayer la robe de Germaine. Elle se prêta

doucement à cette triste plaisanterie. La couturière s'aperçut qu'un

point du corsage s'était décousu.

«Je réparerai cela, dit-elle.

--A quoi bon? répondit la malade. Je ne l'userai pas.»

On lui apporta son voile et sa coiffure. Elle remarqua l'absence des

fleurs d'oranger. «C'est bien, dit-elle; je craignais qu'on eût oublié

quelque chose.»

Ces apprêts étaient d'une tristesse funèbre. «Maman, dit Germaine,

vous rappelez-vous ces vers du poëte Jasmin, dont vous m'avez lu la

traduction dans la _Revue des Deux Mondes_?

Tous les chemins devraient fleurir,

Car belle épousée va sortir;

Devraient fleurir, devraient grener,

Car belle épousée va passer!

Comment donc la pièce finissait-elle? Je ne me le rappelle plus. Ah! m'y

voici!

Tous les chemins devraient gémir,

Car belle morte va sortir;

Devraient gémir, devraient pleurer,

Car belle morte va passer.

La duchesse fondit en larmes. Germaine lui demanda pardon de sa lâcheté.

«Attendez, dit-elle, vous me verrez devant l'ennemi! Je dois porter

dignement votre nom. Ne suis-je pas le dernier des La Tour d'Embleuse?»

Les témoins de don Diego furent l'ambassadeur d'Espagne et le secrétaire

de la légation des Deux-Siciles. Ceux de Germaine étaient le baron de

Sanglié et le docteur Le Bris. Tout le faubourg fut invité à la messe de

mariage. M. de Villanera connaissait l'élite de Paris, et le vieux duc

n'était pas fâché de ressusciter publiquement en millionnaire. Les trois

quarts des invités furent exacts au rendez-vous; malgré la discrétion de

toutes les parties intéressées, le public se doutait de quelque chose.

Dans tous les cas, c'est un spectacle rare et curieux que le mariage

d'une mourante. Minuit sonnant, deux ou trois cents voitures, qui

venaient du bal ou du théâtre, ouvrirent leurs portières sur la petite

place de Saint-Thomas-d'Aquin.

La mariée descendit le marchepied dans les bras du docteur Le Bris. On

la trouva moins pâle qu'on n'avait espéré. Elle avait prié sa mère de

lui mettre du rouge pour jouer cette comédie.

Elle s'avança d'un pas ferme jusqu'au prie-Dieu qui lui était destiné.

Son père lui donnait la main et marchait triomphalement à sa gauche

en lorgnant l'assistance. Le singulier vieillard ne put retenir une

exclamation en apercevant dans la foule un charmant visage à demi voilé.

Il s'écria comme sur le boulevard: «Jolie femme!»

C'était Mme Chermidy qui venait juger par ses yeux combien la mariée

avait encore à vivre.

Après la cérémonie, une chaise attelée de quatre chevaux de poste

emporta les voyageurs vers la barrière Fontainebleau. Mais elle tourna

bride au boulevard extérieur et revint à l'hôtel de Villanera. Il

fallait prendre le petit Gomez et donner à Germaine quelques heures de

repos. C'est la docteur Le Bris qui coucha la mariée.

IV

VOYAGE EN ITALIE.

Germaine dormit peu la première nuit de ses noces. Elle était couchée

dans un grand lit à baldaquin, au milieu d'une chambre inconnue. Une

veilleuse d'albâtre pendue au plafond éclairait mal les tapisseries.

Mille figures grimaçantes se détachaient de la muraille et semblaient

danser autour du lit. Pour la première fois depuis vingt ans, la

duchesse, qui ne s'était jamais éloignée de sa fille, lui manquait.

Elle était remplacée par Mme de Villanera, grande ombre attentive, mais

disgracieuse à faire peur. Dans un milieu si peu rassurant, la pauvre

fille n'osait ni veiller ni dormir. Elle fermait les yeux pour ne pas

voir les tapisseries, mais elle les rouvrait aussitôt. D'autres images

plus effrayantes se glissaient jusque sous ses paupières. Elle croyait

voir la Mort en personne, comme les imagiers du moyen âge l'ont

représentée sur les missels. «Si je m'endors, pensait-elle, personne

ne viendra me réveiller: ils m'ont mise ici pour mourir.» Une grande

pendule de Roule marquait les heures sur la cheminée. Les coups secs du

balancier, la régularité inflexible du mouvement, lui donnèrent sur

les nerfs: elle pria la comtesse d'arrêter sa pendule. Mais bientôt le

silence lui parut plus redoutable que le bruit: elle fit rendre la vie à

l'innocente machine.

Vers le matin, la fatigue fut plus forte que tous les soucis. Germaine

laissa tomber ses paupières appesanties. Elle se réveilla presque

aussitôt, et vit avec terreur que ses mains étaient croisées sur sa

poitrine. Elle savait que c'est dans cette posture qu'on ensevelit les

morts. Elle jeta hors des couvertures ses petits bras décharnés, et se

cramponna au bois de lit comme à la vie. La comtesse s'empara de sa main

droite, la baisa doucement et la garda sur ses genoux. Alors seulement

la malade entra dans son repos et sommeilla jusqu'au jour. Elle rêva que

la comtesse se tenait à sa droite avec des ailes blanches et une figure

angélique. Elle voyait à sa gauche une autre femme dont il lui fut

impossible de reconnaître la figure. Tout ce qu'elle en distingua,

c'est un voile de guipure noire, deux grandes ailes de cachemire et des

griffes de diamants. Le comte marchait d'un pas agité; il allait d'une

femme à l'autre, et chacune des deux lui parlait à l'oreille. Enfin le

ciel s'ouvrit; il en descendit un bel enfant joufflu, semblable à ces

petits chérubins qui gardent le tabernacle des églises. Il vola en

souriant vers la malade; elle étendit les bras pour le recevoir, et le

mouvement qu'elle fit la réveilla.

Comme elle ouvrait les yeux, une portière s'écarta sans bruit; elle

vit entrer la vieille comtesse en costume de voyage, et le jeune Gomez

trottant à ses côtés. L'enfant sourit par instinct à cette belle petite

femme blanche qui avait des cheveux en or, et il fit mine de grimper

sur le lit. Germaine essaya de le prendre, mais elle n'était pas assez

forte. Mme de Villanera l'enleva comme une plume et le jeta doucement

parmi les oreillers de sa nouvelle mère.

«Ma fille, dit-elle avec une émotion mal contenue, je vous présente le

marquis de los Montes de Hierro.»

Germaine prit l'enfant par la tête et l'embrassa deux ou trois fois.

Le petit Gomez se laissa faire de bonne grâce; je crois même qu'il

lui rendit un baiser. Elle le regarda longtemps et sentit son coeur

s'émouvoir. Je ne sais quel travail se fit au fond de sa pensée; mais,

après un effort invisible, elle dit à demi-voix: «Mon fils!»

La douairière l'embrassa pour cette bonne parole.

«Marquis, dit-elle, voici ta petite mère.»

L'enfant répéta en souriant: Mère!

«Veux-tu, demanda Germaine, que je sois ta mère?

--Oui, dit-il.

--Pauvre petit, ce n'est pas pour longtemps; non!

--Non!» fit l'enfant sans comprendre ce qu'il disait.

Dès ce moment le fils et la mère furent deux amis. Le petit Gomez ne

voulut plus sortir de la chambre, et il assista d'autorité à la toilette

de Germaine. Elle le tenait sur ses genoux quand le comte de Villanera

vint souhaiter le bonjour à sa femme et lui baiser la main. Elle éprouva

une sorte de honte de se voir ainsi surprise, et elle laissa glisser

l'enfant sur le tapis.

Germaine n'avait encore aimé que sa mère et son père. Elle n'avait pas

été en pension; elle n'avait pas eu d'amies; elle n'avait pas aperçu

dans un parloir les grands frères de ses amies. Le gaspillage d'amour et

d'amitié qui se fait dans les pensionnats, et qui use avant le temps le

coeur des jeunes filles, n'avait pas entamé les richesses de son âme.

Elle aima donc sa belle-mère et son fils en prodigue qui ne craint pas

de se ruiner; elle voua au docteur Le Bris une tendresse fraternelle,

mais il lui semblait impossible d'aimer son mari: cela seul était

au-dessus de ses forces; il valait mieux y renoncer. Non que le comte

fût un homme désagréable; une autre que Germaine l'aurait trouvé

parfait. De tous ses compagnons de voyage, il fut assurément le plus

patient, le plus attentif et le plus délicat; un chevalier d'honneur

chargé d'escorter une jeune reine n'aurait pas mieux fait son devoir.

C'était lui qui disposait toutes choses pour la marche et pour le repos,

réglait le pas des chevaux, choisissait les gîtes et préparait les

logements. On marchait à petites journées, de manière à faire dix lieues

en deux étapes.

Cette façon de courir pourrait user la patience d'un homme jeune et bien

portant: don Diego ne craignait que d'aller trop vite et de fatiguer

Germaine. Il était fumeur, je crois vous l'avoir dit. Dès le premier

jour du voyage, il se réduisit à fumer deux cigares par jour, un le

matin avant de partir, l'autre le soir avant de se coucher. Mais un

matin la malade lui dit:

«N'avez-vous pas fumé? Je le sens à l'odeur de vos habits.»

Il laissa ses cigares à la première auberge, et ne fuma plus.

La malade acceptait tout de son mari sans lui savoir gré de rien. Ne

lui avait-elle pas donné plus qu'il ne pourrait jamais rendre? Elle se

répétait à tout propos que don Diego la soignait par devoir, ou plutôt

par acquit de conscience; que l'amitié n'entrait pour rien dans toutes

ses attentions; qu'il jouait froidement le rôle d'un bon mari; qu'il

aimait une autre femme; qu'il ne s'appartenait pas; qu'il avait laissé

son coeur en France. Elle songeait enfin que cet homme, si soigneux

de la faire vivre longtemps, l'avait épousée dans l'espérance qu'elle

mourrait bientôt, et elle s'indignait de le voir retarder de tous ses

efforts l'événement qu'il hâtait de tous ses voeux.

Elle fut aussi dure pour lui qu'elle était douce pour tout le monde.

Elle occupait le fond de la voiture avec la vieille comtesse. Don

Diego, le docteur et l'enfant tournaient le dos aux chevaux. Si parfois

l'enfant grimpait sur ses genoux, si la douairière, endormie par un

mouvement monotone, laissait tomber sa tête sur cette épaule amaigrie,

elle jouait avec l'enfant, elle berçait la douairière. Mais il ne

fallait pas même que son mari lui demandât comment elle se trouvait.

Elle lui répondit un jour avec une cruauté sanglante: «Cela va bien; je

souffre beaucoup.» Don Diego regarda le paysage, et pleura sur les roues

de la voiture.

Le voyage dura trois mois, sans changer ni la santé ni l'humeur de

Germaine. Elle n'allait ni mieux ni plus mal; elle traînait. Elle avait

toujours son mari en grippe, mais elle s'accoutumait à lui. L'Italie

entière passa le long de sa voiture sans qu'elle s'intéressât à rien, ni

qu'elle voulût se fixer quelque part. Il est vrai qu'en hiver l'Italie

ressemble beaucoup à la France. Il y gèle un peu moins, mais il y pleut

beaucoup plus.

Le climat de Nice lui aurait fait grand bien. Don Diego avait déjà loué,

sur la promenade des Anglais, une jolie villa peinte en rose, avec un

jardin d'orangers en plein rapport. Mais elle s'ennuya de voir défiler

au long du jour toute une population de poitrinaires. Les condamnés

qu'on exile à Nice se font peur les uns aux autres, et chacun d'eux lit

sa destinée dans la pâleur de son voisin. «Allons à Florence!» dit-elle.

Don Diego fit atteler pour Florence.

Elle trouva que la ville avait un air de fête qui semblait narguer son

malheur. La première fois qu'on la conduisit à la promenade, qu'elle

entendit la musique des régiments autrichiens, et que les bouquetières

joufflues lancèrent des fleurs dans sa voiture, elle reprocha durement

à son mari de l'avoir exposée à un contraste si cruel. Restait Pise;

on l'y porta. Elle voulut voir le _Campo santo_ et le chef-d'oeuvre

épouvantable d'Orcagna. Ces peintures funèbres, ces tableaux de la Mort,

maîtresse de la vie, frappèrent son imagination. Elle sortit de là plus

morte que vive.

Elle exprima le désir d'aller jusqu'à Rome. Le climat de la grande ville

ne pouvait pas lui faire grand bien, mais elle semblait arrivée à ce

point où le médecin ne refuse plus rien à son malade. Elle vit Rome,

et crut entrer dans une vaste nécropole. Ces rues désertes, ces palais

vides, ces grandes églises où l'on voit d'espace en espace un fidèle

agenouillé, prirent à ses yeux une physionomie sépulcrale.

Elle partit pour Naples, et ne s'y trouva pas mieux. On l'avait logée à

Sainte-Lucie. Le plus beau golfe de l'univers roulait et déroulait ses

eaux bleues devant elle; le Vésuve fumait sous ses fenêtres; la

place était bien choisie pour vivre et mourir. Mais elle supportait

impatiemment les bruits de la rue, le cri aigu des cochers, le pas

sonore des patrouilles suisses, et la chanson des pêcheurs. Elle maudit

cette ville criarde et remuante où il n'est pas même permis de souffrir

en paix. On offrit de lui trouver dans le voisinage une retraite plus

tranquille; elle voulut chercher elle-même, et fit une débauche de

mouvement qui l'épuisa en quelques jours. Le docteur admirait qu'elle

eût résisté à tant de fatigues. Il fallait que la nature eût construit

son corps avec des matériaux solides, ou qu'une âme bien vigoureuse

retardât la ruine de cet édifice croulant.

On lui montra Sorrente et Castellamare; on la promena pendant huit jours

de village en village sans la décider à faire un choix. Un soir, elle

eut la fantaisie de visiter Pompeï au clair de lune. «C'est une ville

dans mon genre, dit-elle avec un sourire amer. Il est juste que les

débris se consolent entre eux.» Il fallut la traîner pendant deux heures

sur le pavé inégal de la ville morte. C'est une promenade délicieuse

pour un esprit qui se porte bien. La journée avait été belle; la nuit

était presque tiède. La lune éclairait les objets comme un soleil

d'hiver. Le silence ajoutait au spectacle un charme doux et solennel.

Les ruines de Pompeï n'ont pas la grandeur écrasante de ces monuments

romains qui inspirèrent de si longues phrases à Mme de Staël. C'est le

reste d'une ville de dix mille âmes; les édifices privés et publics

y ont une petite physionomie provinciale. En entrant dans ces rues

étroites, en ouvrant ces maisonnettes, on pénètre dans la vie intime de

l'antiquité, on est reçu en ami chez un peuple qui n'est plus.

Vous trouvez là dedans un singulier mélange du sentiment artistique qui

distinguait les anciens et du mauvais goût qui appartient aux petits

bourgeois de tous les temps. Rien n'est plus plaisant que de découvrir

sous la poussière de vingt siècles des jardinets pareils à ceux des

Invalides, avec le jet d'eau microscopique, les petits canards de marbre

et la statuette d'Apollon au milieu. Voilà le domaine d'un citoyen

romain qui vivait de ses rentes en l'an 79 de l'ère chrétienne! La

gaieté champenoise du docteur s'ébattait doucement au milieu de ces

curieux débris. Don Diego traduisait à sa femme les récits interminables

du gardien. Mais l'impatience fébrile de la malade brûlait tout le

plaisir du voyage. La pauvre fille ne s'appartenait plus; elle était

à son mal et à la mort prochaine. Elle ne marchait que pour se sentir

vivre, et ne parlait que pour entendre le bruit de sa voix. Elle allait

en avant, revenait sur ses pas, demandait à revoir ce qu'elle avait vu,

s'arrêtait en chemin et s'ingéniait à chercher des caprices que personne

ne pût satisfaire. Sur les neuf heures, le froid la prit, et elle

proposa de retourner à l'auberge. «Décidément, dit-elle, je veux mourir

ici; j'y serai tranquille.» Mais elle s'avisa que le Vésuve n'avait

peut-être pas dit son dernier mot, et qu'il pourrait verser une nappe de

feu sur sa tombe. Elle parla de retourner à Paris, et se mit au lit avec

un frisson de mauvais augure.

La douairière soupa auprès d'elle. L'enfant était couché depuis

longtemps. L'aubergiste de _la Couronne de fer_ invita les hommes à

descendre à la salle à manger: ils y seraient mieux que dans une chambre

de malade, et ils auraient de la compagnie. Le docteur accepta la

proposition, et don Diego le suivit.

La compagnie se réduisait à deux personnes: un gros peintre français,

gaillard de bonne humeur, et un jeune Anglais rose comme une crevette.

Ils avaient vu rentrer Germaine, et ils avaient deviné sans peine de

quel mal elle mourait. Le peintre professait une philosophie gaie, comme

tout homme qui digère bien. «Moi, monsieur, disait-il à son voisin, si

jamais je suis pris de la poitrine, ce qui n'est pas probable, je ne me

dérangerai pas d'une semelle. On guérit partout, on meurt partout. L'air

de Paris est peut-être celui qui convient le mieux aux poitrinaires.

On parle du Nil: c'est les aubergistes du Caire qui font courir ce

bruit-là. Sans doute la vapeur du fleuve est bonne à quelque chose; mais

le sable du désert, on ne le compte donc pas? Il vous entre dans les

poumons, il s'y loge, il s'y amasse, et bonsoir!... Vous me direz:

mourir pour mourir, on a bien le droit de choisir la place. C'est une

idée que je comprends. Avez-vous voyagé dans la régence de Tunis?

--Oui.

--Vous n'avez vu couper le cou à personne?

--Non.

--Eh bien, vous avez perdu. Voilà des gens qui tiennent à choisir leur

place! Lorsqu'un Tunisien est condamné à mort, on lui donne jusqu'au

coucher du soleil pour choisir l'endroit où il lui plaît d'avoir la tête

coupée. De grand matin, deux bourreaux le prennent bras dessus, bras

dessous, et l'emmènent dans la campagne. Chaque fois qu'ils arrivent

à quelque joli coin de paysage, une fontaine, deux palmiers, les

exécuteurs disent au patient: «Comment te trouves-tu ici? Il serait

inutile de chercher mieux.--Allons plus loin, dit l'autre; il y a des

mouches.» On le promène ainsi jusqu'à ce qu'il ait trouvé un endroit à

sa convenance, et il se décide généralement au coucher du soleil. Il

se met à genoux, les deux voisins tirent leurs couteaux et lui coupent

familièrement la tête. Mais il a la consolation de mourir sur un terrain

de son choix.

«J'ai connu à Paris une danseuse, fort bien portante du reste, qui était

férue de la même idée. Elle s'était offert un terrain au Père-Lachaise.

Elle allait le voir de temps en temps, et toujours avec un nouveau

plaisir. Ses six mètres étaient situés dans un des plus beaux quartiers

du cimetière; tous monuments bourgeois aux environs, et la vue sur la

grande rue. Mais c'est surtout vous autres Anglais qui donnez dans

ce travers-là. J'en ai rencontré un qui voulait se faire enterrer à

Étretat, parce que l'air y est pur, qu'on y voit la mer, et qu'on n'y a

jamais eu le choléra. On m'a parlé d'un autre qui achetait des terrains

dans tous les pays où il passait, pour n'être pas pris au dépourvu.

Malheureusement, il est mort dans la traversée de Liverpool à New-York,

et le capitaine l'a fait jeter à l'eau.»

Don Diego et le docteur se seraient bien passés d'entendre ce discours,

et ils allaient prier leur voisin de changer de conversation, quand le

jeune Anglais prit la parole.

«Moi, monsieur, dit-il, j'étais malade, il y a deux ans, comme la jeune

dame que nous avons vue passer. Les médecins de Londres et de Paris

m'avaient signé mon passe-port, et je cherchais un terrain. Je l'ai

choisi aux îles Ioniennes, dans la partie méridionale de Corfou. Je m'y

suis installé en attendant mon heure, et je m'y suis trouvé si bien que

l'heure a passé.»

Le docteur prit la parole avec ce sans façon qui règne dans les tables

d'hôte d'Italie: «Vous avez été phthisique, monsieur?

--Au troisième degré, si toutefois la Faculté ne s'est pas moquée de

moi.» Il cita les noms des médecins qui l'avaient traité et condamné.

Il raconta comment il avait fini par se soigner lui-même, sans remèdes

nouveaux, à la campagne, loin du bruit, dans l'attente de la mort, et

sous le ciel de Corfou.

M. Le Bris lui demanda la permission de l'ausculter. Il s'y refusa avec

une terreur comique. On lui avait conté l'histoire du médecin qui tua

son malade pour savoir comment il avait guéri.

Une heure après, le comte était assis au chevet de Germaine. La malade

avait la figure rouge, la parole haletante. «Venez ici, dit-elle à son

mari. J'ai à vous parler sérieusement. Remarquez-vous que je vais mieux

ce soir? Je suis peut-être en voie de guérison. Voilà votre avenir

compromis. Si j'allais vivre! Je vous ai déjà fait perdre trois mois;

personne ne s'y attendait. Nous avons la vie dure dans ma famille: il

faudra me tuer. Vous en auriez le droit, je le sais; vous avez payé pour

cela. Mais laissez-moi encore quelques jours: la lumière est si belle!

Il me semble que l'air devient plus doux à respirer.»

Don Diego lui prit la main: elle était brûlante. «Germaine, lui dit-il,

je viens de dîner avec un jeune Anglais que je vous montrerai demain.

Il était plus malade que vous, à ce qu'il assure; le ciel de Corfou l'a

guéri. Voulez-vous que nous allions à Corfou?»

Elle se leva sur son séant, le regarda dans les yeux, et lui dit avec

une émotion qui tenait du délire:

«Dis-tu vrai?... Je pourrais vivre?... Je reverrais ma mère? Ah! si

tu me sauvais, toute ma vie serait trop peu pour payer tant de

reconnaissance. Je te servirais en esclave; j'élèverais ton fils; j'en

ferais un grand homme!... Malheureuse! ce n'est pas pour cela que tu

m'as choisie. Tu aimes cette femme, tu la regrettes, tu lui écris, tu

aspires au moment de la revoir, et toutes les heures de ma vie sont des

vols que je te fais!»

Elle fut au plus mal pendant deux jours, dans cette chambre d'auberge,

et l'on crut qu'elle mourrait sur les ruines de Pompeï. Cependant elle

put se lever dans la première semaine d'avril. On la conduisit à Naples;

on l'embarqua sur un paquebot qui partait pour Malte, et de là un vapeur

du Lloyd autrichien la transporta jusqu'au port de Corfou.

V

Germaine · 第 4 / 16 段