Les Serbes doivent rester un peuple principalement agricole: _Beati

nimium agricolæ!_ Il n'est pas vrai, comme l'a dit l'économiste allemand

List, le fondateur du Zollverein, en invoquant l'exemple de l'ancienne

Pologne, qu'un État exclusivement adonné à l'agriculture ne peut

s'élever à un haut degré de civilisation. Il y a trente ou quarante

ans, avant qu'un tarif ultra-protecteur eût développé la grande

industrie aux États-Unis, la Nouvelle-Angleterre avait autant de

lumières et de bien-être et plus de vertus et de vraie liberté

qu'aujourd'hui. Lisez ce qu'en disent les voyageurs clairvoyants de

cette époque: Michel Chevalier, Ampère, Tocqueville: nulle part ils

n'avaient trouvé un état social plus parfait. Voilà l'exemple qu'il faut

poursuivre, et dont la Serbie n'est séparée que par une certaine

infériorité de culture qui est le résultat inévitable de quatre siècles

de servitude. Si ma voix pouvait être écoutée, je dirais aux Serbes:

Conservez vos institutions communales, votre égale répartition de la

terre; respectez les autonomies locales; gardez-vous de les écraser sous

une nuée de règlements et de fonctionnaires. Ayez surtout, de bons

instituteurs, des popes instruits, des écoles pratiques d'agriculture,

des voies de communication; puis, laissez agir librement les initiatives

individuelles, et vous deviendrez un pays modèle, le centre

d'agglomération de cet immense et splendide cristal en voie de

formation, la fédération des Balkans. Mais si, au contraire, vous

violentez et comprimez les populations, pour marcher plus vite et vous

rapprocher en peu de temps de l'Occident, vous conduirez la Serbie et

vous-mêmes à l'abîme, car vous provoquez les révolutions.

--Je m'entretiens avec M. Vladan Georgevitch du service sanitaire de la

Serbie, dont il est l'organisateur et dont il est très fier. Il a

beaucoup voyagé et beaucoup étudié, et il a pu édicter une

réglementation modèle dans un pays où presque tout était à faire. J'en

dirai quelques mots, parce qu'elle soulève un très grave débat. Il est

certain qu'il est pour les communes une série de mesures, et pour les

individus une façon de vivre, de se nourrir et de se soigner, en cas de

maladie, qui sont les plus conformes à l'hygiène publique et privée.

L'État doit-il, par des règlements détaillés, imposer tout ce que

commande la science à cet égard, comme il le fait dans l'armée, afin

d'accroître autant que possible les forces de la population? Il est hors

de doute qu'en le faisant, l'État aidera les citoyens à se mieux porter

et à se mieux défendre des épidémies; mais, d'autre part, il affaiblira

le ressort de l'initiative et de la responsabilité individuelles, comme

on l'a vu dans les établissements des jésuites au Paraguay; il

favorisera l'extension du fonctionnarisme; la nation deviendra un mineur

soumis à une tutelle perpétuelle. Récemment, Herber Spencer a poussé, à

ce sujet, un cri d'alarme d'une admirable éloquence en décrivant

l'esclavage futur: _the Coming Slavery_, qui réduira, dit-il, les

hommes, libres jadis, à n'être plus que des automates aux mains de

l'État omnipotent. C'est l'éternel débat entre l'individu et le pouvoir.

Je me trouve très embarrassé en présence d'une réglementation plus

minutieuse, plus excessive qu'aucune de celles édictées par la

bureaucratie prussienne, et, en même temps, si méthodique, si conforme

aux _desiderata_ de la science qu'on ne peut s'empêcher de l'admirer. On

en jugera; j'imagine qu'il n'est pas un médecin qui ne souhaitât

semblable organisation pour son pays.

Au ministère de l'intérieur est constituée une section sanitaire,

composée d'un chef de service, d'un inspecteur général et d'un

secrétaire, de deux chimistes et d'un vétérinaire général, tous docteurs

en médecine. La compétence et les pouvoirs de cette section s'étendent à

tout ce qui concerne l'hygiène, même à la nourriture des habitants. Elle

peut édicter des règlements obligatoires applicables à toutes les

industries travaillant pour l'alimentation. L'énumération de ces

prescriptions forme un petit volume. Pour mettre à exécution ces

règlements, la section a sous ses ordres des médecins de département,

d'arrondissement et de commune, des vétérinaires et des sages-femmes.

L'organisation médicale est aussi complète que l'organisation

administrative: à côté du préfet, le médecin départemental, presque

aussi bien rétribué; à côté du sous-préfet, le médecin d'arrondissement,

avec le même traitement; dans chaque commune d'une certaine importance,

un médecin communal qui fait de droit partie du conseil municipal. Ceci,

en tout cas, est excellent. Au ministère se réunit aussi le conseil

sanitaire général, composé de sept médecins. C'est un corps scientifique

consultatif. Sa mission est d'étudier et de contrôler les mesures que

peut adopter la section sanitaire qui représente le pouvoir exécutif. Le

pays tout entier est donc soumis à une hiérarchie de fonctionnaires

médicaux, investis du pouvoir d'inspecter et de réglementer tout ce qui

touche à l'hygiène des hommes et des animaux domestiques.

Voici maintenant quelques détails de cette réglementation. Tout enfant

doit être vacciné entre le troisième et le douzième mois de sa naissance

et revacciné à la sortie de l'école primaire, et, s'il est du sexe

masculin, revacciné une troisième fois quand il est appelé au service

militaire. La vaccination obligatoire et gratuite se fait sous la

surveillance du préfet et du médecin départemental, et en présence du

maire. La vaccination doit avoir lieu entre le 1er mai et le 30

septembre. Sur toute maison où règne une maladie contagieuse doit être

attaché un écriteau réglementaire, indiquant la nature du mal. Même

prescription en Hollande, où l'on pouvait voir récemment, sur l'hôtel

qu'occupait l'héritier de la couronne, une plaque portant ces mots

sinistres: _Fièvre typhoïde_. Le médecin départemental doit veiller à la

propreté des maisons habitées, en éloigner les causes d'infection ou de

maladie résultant des lieux d'aisances et, des fumiers trop rapprochés

des sources, de la nature de l'eau, de la mauvaise nourriture, des

coutumes concernant les couches et les inhumations. Ses investigations

doivent s'étendre même jusqu'à un sujet très délicat, car il doit

rechercher «comment se font les mariages, s'ils produisent des maladies

héréditaires, quelle est la fécondité moyenne des unions et s'il y a des

causes qui la limitent». Sous peine de punition disciplinaire, il est

tenu d'obtenir du préfet des mesures pour faire disparaître, soit dans

les ateliers, soit dans les familles particulières, «tout ce qui peut

nuire à la santé».

Le nombre des pharmaciens est limité et le prix de tous les médicaments

taxé. Les honoraires des médecins pour leurs visites et pour toutes les

opérations le sont également. Ainsi, la visite simple se paye dans la

capitale de 1 à 4 francs, dans le reste du pays, de 1 à 2 francs. Pour

un bandage de plâtre sur un bras cassé: 6 francs; pour amputer un bras

ou une jambe, 40 francs; pour l'emploi du forceps, 6 à 40 francs, et

ainsi de suite. On ne peut pas dire que le corps médical ait abusé de sa

toute-puissance pour rançonner les malades. Un hôpital de vingt lits au

moins doit être ouvert dans chaque chef-lieu de département et dans

chaque arrondissement; il est placé autant que possible au centre du

territoire. N'oublions pas qu'il y en a 31 pour 1,800,000 habitants. Le

médecin officiel y aura son logement. Les indigents y seront reçus

gratuitement ou ils seront soignés à domicile.

Dans l'intérêt de la santé publique, les règlements n'ont pas craint

d'interdire un usage séculaire, qui semble presque un rite religieux.

Partout, les orthodoxes transportent leurs morts au cimetière dans un

cercueil ouvert, et on couvre le visage et le corps de fleurs.

Désormais, il faut le mettre dans un cercueil fermé, sous peine de

prison et d'amende. Les prescriptions pour combattre les épizooties à la

frontière et dans le pays sont également rigoureuses et minutieuses.

Cette vaste et complète organisation sanitaire dispose d'un budget

spécial, qui se compose du revenu de toutes les fondations hospitalières

fusionnées en un fonds spécial, d'un impôt spécial de 1 fr. 60 c. par

contribuable et de subsides de l'État. Je pense qu'en aucun pays il

n'existe un régime de police hygiénique aussi détaillé et aussi parfait.

Mais n'a-t-on pas dépassé la mesure? Dans une intéressante étude sur

l'histoire du service sanitaire en Serbie, M. Vladan Georgevitch nous

montre, dès le XIIe siècle, les anciens souverains serbes, le grand

Stephan Nemanja et le roi Milutine fondant des hôpitaux. Nommé récemment

maire de Belgrade, cet hygiéniste éminent s'est donné pour mission de

faire de cette capitale la ville la plus saine de l'Europe. A cet effet,

il s'occupe, en ce moment, de préparer de grands travaux de pavage,

d'éclairage et d'égouts, ce qui est excellent; seulement, pour payer

l'intérêt des douze millions que cela coûtera, il veut établir l'octroi,

ce qui serait très regrettable. Alors que tous les économistes

condamnent cet impôt et qu'on envie les pays qui, comme la Belgique et

la Hollande, sont parvenus à l'abolir, on irait entourer Belgrade d'un

cercle de douane intérieure et d'un cordon de gabelous, et on choisirait

pour cela le moment où les nouveaux chemins de fer, qui relieront

l'Occident à l'Orient, vont faire de la capitale serbe une grande place

commerciale et où il faut surtout faciliter les échanges, en supprimant

les entraves, les frais et les délais! Mieux vaut accomplir lentement

les améliorations que d'arrêter, dès le début, l'essor du commerce, qui

fuit dès qu'on le gêne et qu'on porte atteinte à sa liberté.

--On fonde grand espoir sur le développement des industries extractives.

Déjà existe à Maidan-Pek, aux mains d'une compagnie anglaise, une grande

fonderie de fer, mais elle ravage les forêts et ne donne pas de grands

bénéfices. Bientôt, grâce au chemin de fer, on pourra exploiter les

couches de lignite qu'on rencontre entre Tchoupria et Alexinatz et aux

bords de la Nischava, au delà de Nisch, et aussi rouvrir les mines de

plomb argentifères de Kopaonik et de Jastribatz, dans la vallée de la

Topolnitza. Comme la Grèce au Laurium, la Serbie possède des résidus

d'anciennes exploitations qui contiennent 5 à 6 p. c. de plomb et 0.0039

d'argent. On estime qu'il y en a 426,000 mètres cubes. On les rencontre

dans les montagnes de Glatschina, à 28 kilomètres de Belgrade.

--Le bâtiment où se réunit l'assemblée nationale, la Skoupchtina, est

une construction provisoire sans prétention architecturale. On y trouve,

comme partout, des bancs en demi-cercle, l'estrade du bureau et des

galeries publiques, mais il n'y a point de tribune pour l'orateur;

chacun parle de sa place. Le régime constitutionnel ordinaire est en

vigueur; seulement, il n'y a qu'une Chambre. Le conseil d'État,

autrefois appelé Sénat (_Soviet_), avec onze à quinze membres, nommés

par le roi, prépare les lois. Il a aussi d'importantes attributions

administratives; mais la Skoupchtina seule vote les lois et le budget.

Celle-ci compte aujourd'hui 170 membres, dont les trois quarts sont élus

à raison de un député par 3,000 contribuables et le dernier quart, nommé

par le roi «parmi les personnes distinguées par leur instruction ou leur

expérience des affaires publiques». Est électeur tout Serbe majeur et

payant un impôt sur ses biens, son travail ou son revenu. Pour être

nommé député, il faut avoir trente ans révolus et payer trente francs au

moins d'impôt à l'État. Curieuse incompatibilité, les officiers, les

fonctionnaires, les avocats, les ministres des cultes ne peuvent être

désignés par le peuple, mais seulement par le roi. La Skoupchtina se

réunit chaque année. Le roi peut la dissoudre. Pour changer la

Constitution (_Oustaw_), pour élire le souverain ou le régent, s'il y a

lieu, ou pour toute question de première importance au sujet de laquelle

le roi veut consulter le pays, il faut réunir la Skoupchtina

extraordinaire, qui se compose de quatre fois plus de députés que

l'assemblée ordinaire. Une bande de réfugiés, réunie le 4 février 1804

dans la forêt d'Oréchatz, y décida la guerre sainte contre les Turcs et

conféra à Kara-George le titre de vojd ou de chef: ce fut la première

Skoupchtina. C'est d'elle qu'émanent, par conséquent, la nationalité

serbe et plus tard la dynastie. C'est en Serbie, plus que partout

ailleurs, qu'on peut dire que tous les pouvoirs viennent du peuple. Les

électeurs étant tous des propriétaires indépendants, les élections

devraient être complètement libres, et néanmoins, dans les moments de

crise, le gouvernement, par l'influence de ses préfets et de ses

sous-préfets, parvient, dit-on, à imposer ses candidats. Si cela est

vrai, c'est un symptôme regrettable et pour les gouvernants et pour les

gouvernés.

--Le prix des denrées et le montant des traitements servent à faire

apprécier les conditions économiques d'un pays. Les chiffres sont un peu

inférieurs à ceux de l'Occident, mais pas notablement. La liste civile

du roi a été élevée, en 1882, de 700,000 à 1,200,000 francs. Le

métropolite reçoit 25,000 francs; les ministres et les évêques, 12,630

francs; les conseillers d'État, 10,140 francs; les conseillers de la

cour des comptes et de la cour de cassation, de 5,000 à 7,000 francs; le

président d'un tribunal de première instance, de 4,000 à 5,000 francs;

les juges, de 2,500 à 4,000; un professeur d'université, 3,283 francs,

augmentés tous les cinq ans jusqu'à 7,172 francs; un professeur de

l'enseignement moyen, 2,273 francs, augmentés tous les cinq ans jusqu'à

5,000 francs; les instituteurs et les institutrices, outre le logement

et le chauffage, fourni par la commune, 800 francs, augmentés

successivement jusqu'au maximum de 2,450 francs; un général, 12,600

francs; un colonel, 7,000, un capitaine, 2,700 et un lieutenant 1,920

francs. A Belgrade, la viande se paye 1 franc le kilogramme; le poisson,

1 fr. 25 c.; le sterlet, 1 fr. 60 c.; le pain, 25 centimes; le vin, de

50 centimes à 1 franc; le beurre, 3 à 4 francs; la couple de poulets, 2

à 3 francs; un dindon, 4 francs; une oie, 3 francs. Plus on pénètre dans

l'intérieur du pays, plus ces prix diminuent. Les voies de communication

rapides nivelant les prix, Belgrade est déjà sous l'action du marché de

Pesth. La Serbie a adopté le système monétaire français; seulement, le

franc s'appelle _dinar_ et le centime, _para_.

La valeur des immeubles en Serbie augmente rapidement. En 1863, on a

estimé celle des propriétés urbaines, moins Belgrade, à 48,531,844

francs, et celle des propriétés rurales à 196,099,000 francs. D'après

les calculs communiqués par le directeur de l'_Ouprava Fondava_ à M. de

Borchgrave, il faudrait porter la valeur des propriétés urbaines à plus

du double, soit à environ 100 millions, et celle des propriétés rurales

à 2,160,000,000 de francs. Pour Belgrade seule, on compte 1,080,000,000

de francs, ce qui, relativement, paraît un chiffre trop fort. Pour les

terres, les appréciations sont difficiles, parce qu'il s'en vend très

peu. Sur les 360,000 contribuables que compte la Serbie, 12,000 ont

conclu avec l'_Ouprava Fondava_ des emprunts hypothécaires pour une

somme de 36 millions de francs, dont 12 millions pour Belgrade, et 24

millions pour le reste du pays.

A Belgrade, les terrains à bâtir atteignent un prix élevé: 60 à 100

francs par mètre carré dans les rues Prince-Michel fit Teresia; vers le

Danube, 20 à 30 francs, et vers la Save, 24 à 40 francs. Les

constructions coûtent cher, parce que la main-d'oeuvre et les matériaux

se payent à un haut prix. Le salaire d'un ouvrier maçon est de 5 à 6

francs par jour; leurs aides, qui sont souvent des femmes, reçoivent 1

fr. 50 c. Les 1,000 briques valent 35 à 40 francs. Les maisons

rapportent de 8 à 10 ou 12 p. c. de leur prix de revient. C'est donc un

bon placement, car le chemin de fer augmentera la valeur des immeubles

dans la capitale. Il y aurait avantage à employer ici, pour faire des

briques, les méthodes et les ouvriers belges, qui les produisent au prix

de 12 à 15 francs le 1,000.

M. Vouitch, professeur d'économie politique à l'université, m'en fait

voir les bâtiments. Ils ont été construits grâce au legs généreux d'un

patriote serbe, le capitaine Micha Anastasiévitch, mort récemment à

Bucharest, et dont l'une des filles a épousé M. Marinovitch, envoyé de

Serbie à Paris. C'est le plus beau monument de Belgrade. On y a réuni

des monnaies, des armes, des antiquités, des manuscrits et des portraits

très intéressants pour l'histoire nationale. C'est aussi le siège de

l'Académie royale des sciences. L'université n'a que trois facultés:

celle de philosophie et lettres; celle des sciences, comprenant les arts

et métiers, et celle de droit, vingt-huit professeurs et environ deux

cents élèves. Pour étudier la médecine, il faut se rendre à l'étranger.

--Le code civil, rédigé sous Milosch, est une imitation du code

autrichien; cependant il y a quelques différences curieuses à noter,

entre autres celle-ci: comme dans toutes les législations primitives,

les filles n'héritent pas, s'il y a des fils ou des enfants mâles issus

d'eux. Elles n'ont droit qu'à une dot, afin que les biens ne passent pas

dans une famille étrangère.

--Je lis dans un journal financier:

«Les journaux de Berlin s'occupent de la régie des tabacs serbes. La

formation de la régie est prévue dans le contrat d'avances conclu avec

le groupe de la Banque des Pays-Autrichiens et du Comptoir d'Escompte.

La redevance est fixée, pour les cinq premières années, à 2,250,000

francs, et elle progresse par séries quinquennales. Elle forme le gage

de l'emprunt de 40 millions, dont le service sera fait directement par

les contractants de la régie et par prélèvements sur cette redevance.»

Rien de plus triste! Voilà la Serbie, pays libre et à peine émancipé,

qui suit le chemin de la Turquie et de l'Égypte. Elle hypothèque et

livre en gage, successivement, toutes ses ressources, donnant droit,

chose plus grave, aux financiers européens d'intervenir dans son

administration intérieure. C'en est fait de son indépendance. Elle ne

payera plus tribut à Constantinople, mais à Vienne et à Paris, et dans

des conditions bien plus dures. Elle marche ainsi ou à la banqueroute ou

à l'asservissement économique de la nation serbe. Vaillant Kara-George,

glorieux Milosch, est-ce pour un semblable avenir que vous avez

combattu!

--Tandis que nous nous promenons sur le Kalimegdan et que nous

contemplons, du haut de ce glacis de la forteresse, le magnifique

paysage qui se déroule devant nous, la vaste plaine hongroise et le

confluent du Danube et de la Save illuminés des feux dorés du soleil

couchant, on me raconte quelques détails sur les atrocités commises

jadis par les Turcs en ce lieu même. C'était en 1815. L'insurrection

serbe vaincue, et Milosch momentanément réduit à se soumettre, les

Turcs, qui avaient réoccupé tout le pays, voulurent lui enlever toutes

ses armes. Suleyman-Pacha envoya des sbires dans chaque village pour

forcer les paysans à livrer leurs fusils. Ceux qui refusaient ou qui

prétendaient n'en pas avoir étaient soumis à des tortures atroces; des

femmes et des hommes étaient tués sous la bastonnade, pendus, les pieds

en l'air, privés de toute nourriture, empalés ou brûlés vifs. Ce serait

à ne pas le croire, si, comme le dit Mme Mijatovitch, dans son livre

_History of Modern Serbia_, page 81, on ne connaissait pas le nom des

victimes et la date exacte de leur martyr. En un seul jour, le

gouverneur de Belgrade, Suleyman, fit empaler 170 Serbes compromis dans

la dernière insurrection, malgré l'amnistie générale solennellement

promise. Comme ces empalements s'étaient faits du côté du Kalimegdan

qui domine la Save et fait face à Semlin, le général autrichien qui y

commandait écrivit au pacha que cette exhibition révoltante devait être

considérée comme une insulte à un État chrétien voisin, et que, par

conséquent, s'il n'était pas mis fin immédiatement à ce spectacle

abominable, les soldats autrichiens viendraient y mettre ordre. Suleyman

ordonna de faire faire les exécutions du côté du Danube.

--L'esprit d'association est développé parmi les artisans. J'ai

remarqué, en face des bureaux du _Vidélo_, une _zadruga_ d'imprimeurs

typographes, c'est-à-dire une société coopérative. L'antique zadruga

rurale, la communauté de familles, est, en effet, une association de

production agricole.

--J'aime à errer dans le grand cimetière. Il est situé à l'extrémité sud

de la ville, sur une colline d'un côté, coupée à pic par une carrière.

On y a une vue admirable sur le Danube et sur l'immense plaine de la

Hongrie. Le vendredi, les parents des défunts viennent visiter leurs

tombes et y apportent des offrandes, comme dans l'antiquité. Voici, sur

le tertre où est plantée une simple croix en bois noir, une petite

bougie, un plat de cerises, un petit pain, une bouteille de vin et des

fleurs. Une femme y est accroupie, elle pousse des gémissements

accompagnés d'invocations à l'âme de son mari semblables à des mélopées:

«O ami, pourquoi nous as-tu quittés? Nous t'aimions tant! Chaque jour,

nous te pleurons! Rien ne pourra nous consoler.» Sur d'autres tombes se

font entendre des lamentations encore plus douloureuses. On dirait un

choeur de pleureuses romaines. L'effet est poignant. Le rite oriental

s'est beaucoup moins modifié que les cultes occidentaux. Les coutumes du

paganisme grec et latin, qui ont transformé le christianisme primitif,

purement sémitique, sont restées ici intactes et vivantes. Ce poétique

cimetière n'est pas à 200 mètres des habitations, comme le prescrit le

règlement sanitaire: sera-t-il aussi fermé?

--Je retrouve ici une personne que j'avais rencontrée lors de mon

premier voyage et dont la vie est un drame. En 1867, lorsque je quittai

Belgrade pour me rendre aux bains d'Hercule, à Mehadia, je vis monter

sur le bateau à vapeur une dame au port de reine, accompagnée d'une

jeune fille dont la beauté était éblouissante. Je remarque qu'elle est

saluée avec le plus grand respect. La femme du consul d'Autriche, Mme de

Lenk, m'apprend que c'est Mme Anka Constantinovitch, tante du prince

Michel, lequel est éperdument amoureux de sa fille, la ravissante

Catherine.--«Il veut, me dit-elle, l'épouser, après s'être divorcé de sa

femme, la comtesse Hunyadi, qui déteste Belgrade et habite constamment

en Hongrie. Jusqu'à présent, deux obstacles ont empêché

l'accomplissement de ce dessein: le rite orthodoxe admet le divorce,

mais interdit le mariage entre cousins et cousines. La comtesse Hunyadi

est catholique; elle se refuse au divorce, et l'Autriche la soutient.»

Comme j'avais une lettre de François Huet pour le prince Michel, Mme

Anka me reçut de la façon la plus aimable et je passai quelques jours

avec elle et sa fille à Mehadia. Peu de mois après, le prince Michel et

Mme Anka étaient assassinés dans le parc de Topchidéré. Sa fille, la

belle Catherine, qui est devenue Mme Michel Boghitchevitch, me raconte

ce tragique épisode.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 24 / 26 段