Pirotchanatz, qui a infiniment d'esprit et de verve, et qui voit de haut
la situation de l'Europe et celle de son pays, ensuite au ministre des
finances[13], M. Chedomille Mijatovitch, chez qui je passe la soirée. Il
a étudié l'économie politique en Suisse; il est membre du _Cobden Club_
et il a épousé une Anglaise, qui à publié, dans sa langue, une histoire
de Serbie, les légendes serbes et les poèmes relatifs à la bataille de
Kossovo. M. Mijatovitch parle le français non moins bien que l'anglais.
Il s'occupe en ce moment de la loi qui doit créer la banque nationale.
Le jour même j'avais assisté, dans la salle de la Skoupchtina, à une
réunion de négociants de Belgrade et des autres villes principales, qui
avaient discuté les statuts de la future banque. Je ne pus que les
trouver excellents, puisqu'ils étaient la reproduction de ceux de notre
banque nationale, qui est considérée comme un établissement modèle en ce
genre. Je critique vivement cependant un article qui permet de faire des
avances à des entreprises industrielles. Il y a là un danger réel. La
mission de maintenir intacte la circulation fiduciaire est si délicate,
parfois si difficile, qu'il ne faut pas la compliquer en engageant les
capitaux de la banque en des affaires toujours aléatoires. On transforme
celle-ci en crédit mobilier. En outre, comme l'établissement est soumis
au contrôle de l'État, les influences politiques peuvent entraîner à
faire de mauvais placements. La loi belge interdit même à notre banque
d'émission d'accorder un intérêt aux dépôts, afin qu'elle ne s'expose
pas à les perdre en cherchant à les placer avantageusement. La banque
nationale de Serbie fonctionne maintenant, mais ce qui lui fait défaut
jusqu'à présent, c'est le papier de commerce à escompter.
[Note 13: Maintenant ministre de Serbie à Londres (1885).]
La principale institution de crédit de la Serbie est l'_Ouprava Fondava_
ou crédit foncier, fondé en 1862, réorganisé en 1881. Il reçoit les
dépôts des institutions publiques, caisses de retraite, caisses
d'épargne et fait des avances sur hypothèques au taux de 6 p. c., plus 2
p. c. d'amortissement pendant vingt-trois ans et six mois. Le total des
dépôts, qui n'était que de 7,824,737 francs en 1863, s'est élevé en 1882
à 28,219,465 francs.
Par une loi de 1871, des caisses d'épargne ont été fondées par l'État
dans cinq chefs-lieux de département: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak,
Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500
francs) avancée par l'État, ces caisses ont reçu en dépôt les capitaux
des églises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont été remis
à l'_Ouprava Fondava_. L'intérêt payé est de 5 p. c. et seulement de 3
p. c. pour les fonds exigibles à la première demande.
Les différents métiers, constitués par l'association des ouvriers et des
corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et même
d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 métiers possédant en tout un
capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 métiers possédant 74,834
francs; Pojarévatz, 28 métiers possédant 69,509 francs; Nisch, 29
métiers possédant 27,248 francs.
Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre
ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se
développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté,
en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux
entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole
exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs:
des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les
machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans
aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps,
établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé
de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p.
c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres
fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui
en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime
salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs
pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où
on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu
au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un
monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les
consommateurs est une chose absurde et inique.
Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre,
l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le
prolétariat, pour lui fournir la main-d'oeuvre à bon marché par la
concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique
si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et
de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le
gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de
privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée
encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons
périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un
pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en
Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit:
c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la
création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs
de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout
les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers.
Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la
Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements
privilégiés.
Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux
qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la
classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes:
Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population
urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il
n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci
est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de
maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les
infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches
et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières.
Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les
neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les
ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par
les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une
concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes
de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat
et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de
celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à
présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière:
les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se
heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions
naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car
l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent
traité de commerce de 1881.
Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de
la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun
accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes,
notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé
_Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie
réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de
ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la
zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité
austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement
importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie
austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà
peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques
serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt
tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart
des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes
s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à
l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette
prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité;
car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879,
pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les
échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y
vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans
des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.
[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du
trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire
douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié
des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les
suivantes:
1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus
favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.
2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75
centimes.
3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux,
carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100
kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.
4. Verre à vitres, etc., plaques de verre coulées pour toitures ou
dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs;
l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.
5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs;
l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.
6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer malléable et acier en barre,
massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, débris de fer et acier. Taxe
ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40
centimes.
7. Fer et acier en verges, carré, en rubans, méplat ou rond, fer et
acier d'angle et de cornière de toute espèce, plaques de fer et d'acier.
Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1
franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette
catégorie.
En échange, la Serbie a obtenu le traitement différentiel pour ses
boeufs et taureaux (par tête, 4 florins), et ses porcs (par tête, fl.
1.50.)]
Un rapport récent du consul d'Autriche-Hongrie à Belgrade constate sans
façon que la Serbie est entraînée dans l'orbite commerciale de sa
puissante voisine. «La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation,
attribuée presque entièrement à l'Autriche-Hongrie, et elle le sera
encore longtemps. Le long de sa frontière septentrionale, la Serbie a
trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la
_Staatsbahn_, qui lui imposent impérieusement l'Autriche-Hongrie comme
débouché et comme source d'importations.» La vérité de cette affirmation
se trouve confirmée par les chiffres du commerce extérieur de la Serbie,
dont voici le résumé pour 1880: Importation, 59,096,263 francs;
exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total:
90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs;
exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112
francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En
1882, on a exporté 280,000 porcs estimés 13,990,000 francs; pour
14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine;
6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du
commerce extérieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28
millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.
Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre
danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique,
grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant
surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois fléaux dont
la litanie demande que le Seigneur nous délivre: la peste, la guerre et
la famine. Point d'agent de paupérisation plus malfaisant. Les désastres
de la guerre se réparent vite, on l'a bien vu en France après 1870; mais
la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez
l'Italie, la Russie et l'Égypte. Elle est surtout une cause de
souffrances dans les contrées éloignées des marchés de l'Occident, où
les denrées sont à vil prix et l'argent rare. Dans une province écartée,
au centre de la péninsule des Balkans, une famille vit à l'aise; mais
forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de
Paris, pour sa part dans l'intérêt de la dette, que de produits elle
devra vendre et soustraire à la satisfaction de ses besoins, dans une
région où les routes manquent pour l'exportation et où il n'y a pas
d'acheteurs sur place, parce que chacun produit à suffisance tout ce
qu'il lui faut! La facilité d'emprunter est un entraînement irrésistible
pour ceux qui gouvernent. Ils ont immédiatement en mains des moyens
d'action énormes; l'avenir pourvoira aux intérêts et au remboursement!
Les banquiers sont toujours prêts à avancer l'argent. Ils touchent la
prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le déficit se
creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont
accablées de charges croissantes, jusqu'à ce que vienne la faillite.
C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays
primitifs, le crédit est une peste.
La dette de la Serbie ne s'élève encore qu'à 130 millions, dont 100 ont
été consacrés à faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et à remplacer les
millions emportés par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont
commencé à se succéder qu'à partir de 1875, et déjà ils prennent plus de
7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste
qui a mené la Turquie à sa perte. Pour obtenir 5 millions destinés à
compléter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cédé à
l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et récemment
on a engagé d'autres impôts, se mettant ainsi à la merci des financiers
étrangers. Rien de plus funeste pour un État; il aliène de la sorte son
indépendance. Je sais parfaitement que jusqu'à présent la Serbie peut
très facilement payer l'intérêt de sa dette, d'autant plus que le
nouveau chemin de fer, surtout quand il sera relié à Salonique, d'un
côté, et à Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le
développement de la richesse; mais, néanmoins, je ne puis cacher mon
impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant
accueil. Armements coûteux, emprunts répétés, mise en gage des sources
du revenu, ce sont là des symptômes inquiétants auxquels il faut
veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.
--Je reçois l'accueil le plus amical chez le secrétaire de notre
légation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille
des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui
sont sauvages et inhabitées.
--En voyage, je tâche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les
bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre
d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la
situation d'une façon plus «objective», plus impartiale que les
«politiciens». Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rédacteur en
chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidélo_. Il y a, me
dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et
les radicaux.
Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus
considérable du pays. Il a fait partie du conseil de régence après la
mort du prince Michel et pendant la minorité du prince Milan. C'est lui
qui a dirigé la politique étrangère pendant la période si difficile, si
périlleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrès de Berlin, d'où
il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes
provinces de Nisch et de Pirot. Il a dû quitter le pouvoir, parce qu'il
n'a pas voulu céder aux exigences de l'Autriche, lors des négociations
pour le traité de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menacé de
fermer ses frontières aux exportations de la Serbie et que les
canonnières autrichiennes sont venues s'embosser à Semlin, la Serbie n'a
pas osé résister et M. Ristitch s'est retiré. On le prétend inféodé à la
Russie. Il s'en défend énergiquement. «Ce que je veux pour mon pays, me
dit-il, c'est ce bien précieux que nous avons conquis au prix de notre
sang, l'indépendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec
l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait
pour nous. C'est à elle que nous devons d'exister. C'est elle qui, à la
paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est
intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de
rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernière guerre. C'est
d'elle encore que nous pouvons attendre la délivrance des populations
slaves affranchies par le traité de San-Stéfano, mais remises sous le
joug turc par le traité de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne,
voilà quelle doit être notre devise.» A l'intérieur, M. Ristitch est
hostile aux innovations trop hâtives et partisan d'un gouvernement fort.
Il est encore dans la force de l'âge. L'oeil ferme et même dur indique
une volonté arrêtée. Il expose ses idées avec une grande netteté, et,
quand il s'anime, avec une véritable éloquence. Il occupe une vaste
maison richement meublée, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.
Parmi les hommes d'État éminents de la Serbie appartenant au parti
conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a été, à plusieurs
reprises, président du conseil; Marinovitch, ancien président du Sénat,
actuellement (1885) ministre de Serbie à Paris, et Garaschanine, qui a
exercé une grande influence sur les affaires de son pays.
Le parti progressiste correspond aux libéraux de l'Occident. Il n'a
guère de respect pour les institutions anciennes, qu'il considère comme
un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande déférence
envers l'Église nationale, ainsi que l'a prouvé la façon dont il a mené
et terminé le différend avec le métropolite Michel. Il veut doter son
pays le plus tôt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la
civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires
financières, banques et crédit, instruction à tous les degrés, beaux
monuments, villes bien pavées, éclairées au gaz, bourgeoisie aisée
menant grand train, développement de la richesse, et, pour hâter la
réalisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus
du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui désire voir son pays
marcher d'un pas rapide dans la voie du progrès, s'attache de préférence
à ce groupe de «libéraux». En outre, comme tous les souverains, qui
craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe,
il a pour visée principale de fortifier son armée.
Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont très
différentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la
campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes libertés locales
et payer peu d'impôts. Ils sont, par conséquent, hostiles aux
innovations des progressistes, qui coûtent de l'argent et qui étendent
le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en
ceci à ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent
impitoyablement toutes les mesures centralisatrices, à ceux du Danemark,
qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des années, de
voter le budget trop favorable aux villes, d'après eux, et à ceux de la
Norvège, qui tiennent en échec le roi Oscar, si aimé en Suède et si
digne de l'être. La seconde fraction du parti radical est composée de
jeunes gens qui, ayant fait leurs études à l'étranger, en ont rapporté
des idées républicaines et socialistes. Leur organe était la
_Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions
slaves s'avive d'un enthousiasme étrange pour «la commune» de Paris,
comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_).
Dans un programme que publiait naguère un de leurs journaux, ils
réclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux réformes
suivantes: suppression du conseil d'État, division du pays en cantons
fédérés, la magistrature remplacée par des juges élus, tous les impôts
transformés en un impôt progressif sur le revenu et, au lieu de l'armée
permanente, des milices nationales.
Si les élections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car
est électeur tout homme majeur payant l'impôt sur ses biens ou son
revenu, ce qui équivaut à peu près au suffrage universel des chefs de
famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf dixièmes
appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose
des idées révolutionnaires et socialistes qui n'ont guère d'application
dans un pays où il n'y a ni accumulation de capitaux, ni prolétariat,
et où se trouve réalisé le principe essentiel du socialisme: «A tout
producteur l'intégralité de son produit», parce que la propriété
foncière est répartie universellement et très également, alors les
paysans prennent peur, et les avancés sont livrés sans défense à la
merci du gouvernement, qui parfois use à leur égard de procédés de
répression sommaires, rappelant trop l'époque turque, ainsi qu'on l'a vu
récemment.
Je ne puis m'empêcher de croire que le parti progressiste, en
s'efforçant d'implanter hâtivement en Serbie le régime dont la
Révolution française et l'Empire ont doté la France, poursuit un faux
idéal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un
réactionnaire, je n'hésite pas à dire que très souvent les paysans ont
raison dans leurs résistances. C'est un si grand avantage pour un pays
de posséder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans
le passé, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre
leur compétence. Quand la centralisation les a détruites, on a
grand'peine à les ressusciter, comme on le voit en France et en
Angleterre.
Le «fonctionnarisme» est une des plaies des États modernes. Pourquoi
l'introduire là où il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma
pensée. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants,
n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000
habitants, est divisée en vingt et un départements avec autant de
préfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son
sous-préfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque préfecture et
sous-préfecture il y a des secrétaires, des greffiers, des employés.
N'est-ce pas trop? Le but visé paraît très désirable: c'est
l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il paraît intolérable
que toutes les communes ne marchent pas du même pas et que quelques-unes
restent très en arrière. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays
les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux États-Unis et jadis
dans les Pays-Bas. L'uniformité est une admirable chose, mais on peut la
payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la
poursuivant, l'ancien régime a détruit la vie locale et préparé la
révolution. L'avantage incalculable des pays où la commune primitive a
survécu, c'est que, plus on y est démocrate, plus on est conservateur.
Quelles sont les causes de perturbation dans les États occidentaux? La
grande industrie, la concentration des capitaux, le prolétariat, les
grandes villes et la centralisation. Or, c'est là ce que les
progressistes travaillent à développer en Serbie. Ils sont donc, à leur
insu, les fauteurs des révolutions futures, en multipliant, aux dépens
des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les
factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au
pouvoir: C'est un des maux dont souffrent déjà la Grèce et l'Espagne,
sans parler des États plus rapprochés de nous.