--Je fais quelques visites, d'abord au président du conseil, M.

Pirotchanatz, qui a infiniment d'esprit et de verve, et qui voit de haut

la situation de l'Europe et celle de son pays, ensuite au ministre des

finances[13], M. Chedomille Mijatovitch, chez qui je passe la soirée. Il

a étudié l'économie politique en Suisse; il est membre du _Cobden Club_

et il a épousé une Anglaise, qui à publié, dans sa langue, une histoire

de Serbie, les légendes serbes et les poèmes relatifs à la bataille de

Kossovo. M. Mijatovitch parle le français non moins bien que l'anglais.

Il s'occupe en ce moment de la loi qui doit créer la banque nationale.

Le jour même j'avais assisté, dans la salle de la Skoupchtina, à une

réunion de négociants de Belgrade et des autres villes principales, qui

avaient discuté les statuts de la future banque. Je ne pus que les

trouver excellents, puisqu'ils étaient la reproduction de ceux de notre

banque nationale, qui est considérée comme un établissement modèle en ce

genre. Je critique vivement cependant un article qui permet de faire des

avances à des entreprises industrielles. Il y a là un danger réel. La

mission de maintenir intacte la circulation fiduciaire est si délicate,

parfois si difficile, qu'il ne faut pas la compliquer en engageant les

capitaux de la banque en des affaires toujours aléatoires. On transforme

celle-ci en crédit mobilier. En outre, comme l'établissement est soumis

au contrôle de l'État, les influences politiques peuvent entraîner à

faire de mauvais placements. La loi belge interdit même à notre banque

d'émission d'accorder un intérêt aux dépôts, afin qu'elle ne s'expose

pas à les perdre en cherchant à les placer avantageusement. La banque

nationale de Serbie fonctionne maintenant, mais ce qui lui fait défaut

jusqu'à présent, c'est le papier de commerce à escompter.

[Note 13: Maintenant ministre de Serbie à Londres (1885).]

La principale institution de crédit de la Serbie est l'_Ouprava Fondava_

ou crédit foncier, fondé en 1862, réorganisé en 1881. Il reçoit les

dépôts des institutions publiques, caisses de retraite, caisses

d'épargne et fait des avances sur hypothèques au taux de 6 p. c., plus 2

p. c. d'amortissement pendant vingt-trois ans et six mois. Le total des

dépôts, qui n'était que de 7,824,737 francs en 1863, s'est élevé en 1882

à 28,219,465 francs.

Par une loi de 1871, des caisses d'épargne ont été fondées par l'État

dans cinq chefs-lieux de département: Smedorevo, Krouchevatz, Tchatchak,

Ougitza et Kragonjevatz. Outre une somme de 150,000 ducats (1,962,500

francs) avancée par l'État, ces caisses ont reçu en dépôt les capitaux

des églises, des communes, des veuves et des orphelins qui ont été remis

à l'_Ouprava Fondava_. L'intérêt payé est de 5 p. c. et seulement de 3

p. c. pour les fonds exigibles à la première demande.

Les différents métiers, constitués par l'association des ouvriers et des

corps de patrons, ont aussi chacun une caisse de secours et même

d'avances. En 1881, Belgrade comptait 30 métiers possédant en tout un

capital de 174,318 francs; Tchoupria, 37 métiers possédant 74,834

francs; Pojarévatz, 28 métiers possédant 69,509 francs; Nisch, 29

métiers possédant 27,248 francs.

Nous touchons un autre point encore. Les hommes d'État que je rencontre

ici, comme ceux de la plupart des jeunes pays, désirent vivement voir se

développer chez eux l'industrie manufacturière. A cet effet, on a voté,

en 1873, une loi spéciale qui permet au gouvernement d'accorder aux

entreprises industrielles qui s'établiront en Serbie un monopole

exclusif, même pour quinze ans, et, en outre, toute espèce de faveurs:

des terres, des bois, des exemptions de droits d'importation sur les

machines. Quelques concessions de monopole ont été demandées, mais sans

aboutir. La seule qui ait réussi est une grande fabrique de draps,

établie à Paratchine, par une maison de Moravie. Mais l'État est obligé

de lui prendre tous les draps nécessaires à l'armée, en les payant 10 p.

c. de plus que le prix le plus bas soumissionné par d'autres

fournisseurs. Ceci est une rude charge imposée aux contribuables. Et qui

en profite? Personne; pas même les ouvriers, qui reçoivent un minime

salaire: fr. 40 c. à 1 franc pour les femmes, 1 fr. 50 c. à 2 francs

pour les hommes. Tout monopole est une entrave au progrès, et partout où

on l'a pu, on l'a supprimé. On le comprend quand il rapporte un revenu

au fisc, comme celui du sel, du tabac ou des allumettes; mais un

monopole qui coûte de l'argent à l'État et qui grève tous les

consommateurs est une chose absurde et inique.

Dans un pays où chacun est propriétaire et cultive sa propre terre,

l'heure de l'industrie manufacturière n'est pas venue; il manque le

prolétariat, pour lui fournir la main-d'oeuvre à bon marché par la

concurrence des bras. Au lieu de se féliciter d'une situation économique

si heureuse, qui permet à tous de mener la vie saine de la campagne et

de se procurer, par le travail agricole, un bien-être suffisant, le

gouvernement serbe s'efforce, au moyen de primes, de protection et de

privilèges, de créer une industrie factice, contre nature, plus exposée

encore que la nôtre aux crises cruelles dont nous souffrons

périodiquement. Quelle aberration! Elle est dictée par cette idée qu'un

pays où manque la grande industrie est arriéré, barbare. Même erreur en

Italie. Voit-on s'élever des cheminées de fabrique, on s'en réjouit:

c'est l'image de la civilisation occidentale. Qui profitera de la

création de ces établissements? Ni l'État, qui leur accorde des faveurs

de toute espèce, ni le public, rançonné par les monopoleurs, ni surtout

les travailleurs enlevés aux champs et entassés dans les ateliers.

Quelques spéculateurs étrangers s'enrichiront peut-être aux dépens de la

Serbie et iront dépenser ailleurs le produit net de leurs prélèvements

privilégiés.

Comme le sol, source principale de la richesse, est aux mains de ceux

qui le font valoir, il n'y a pas de fermage payé, et ainsi manque la

classe des rentiers et des oisifs, qui forment les grandes villes:

Belgrade n'a que 36,000 habitants et Nisch 25,000. Toute la population

urbaine, y compris celle des bourgades, ne dépasse pas 200,000 âmes. Il

n'y a point du tout d'aristocratie et très peu de bourgeoisie; celle-ci

est composée des négociants, des boutiquiers et des propriétaires de

maisons. Mais, d'autre part, il n'y a point de paupérisme; les

infirmes, les vieillards et les malades sont soutenus par leurs proches

et, dans les villes, par la commune ou par les associations ouvrières.

Presque tout ce qu'il faut aux habitants des campagnes, qui forment les

neuf dixièmes de la population, les vêtements, les meubles, les

ustensiles, les instruments aratoires, est confectionné sur place par

les industries domestiques. Est-il si urgent de tuer celles-ci par une

concurrence subventionnée, qui remplacera les bonnes et fortes étoffes

de laine et les solides chemises de lin brodées, appropriées au climat

et si pittoresques, par des cotonnades à bas prix, à l'imitation de

celles de l'Autriche et de l'Allemagne? Tout manque donc ici jusqu'à

présent pour favoriser le développement de l'industrie manufacturière:

les marchés urbains, les consommateurs et le personnel ouvrier. Elle se

heurterait d'ailleurs à un autre obstacle résultant, non des conditions

naturelles, mais des combinaisons spéciales du tarif douanier; car

l'Autriche s'est fait accorder des avantages exceptionnels par le récent

traité de commerce de 1881.

Pour faciliter les échanges des populations habitant des deux côtés de

la frontière dans une certaine zone, l'Autriche a adopté, de commun

accord et sous condition de réciprocité avec quelques États limitrophes,

notamment avec l'Italie et la Roumanie, un tarif de faveur appelé

_Grenz-Verkehr-Tarif_[14]. Le tarif différentiel arrêté avec la Serbie

réduit, pour certaines marchandises, les droits de douane à la moitié de

ceux que paye la nation la plus favorisée, et, au lieu de limiter la

zone à laquelle doivent être réservées ces facilités, le traité

austro-serbe de 1881 les accorde aux produits qui sont directement

importés, par libre trafic, du territoire douanier de la monarchie

austro-hongroise par les frontières communes. Les droits de douane, déjà

peu élevés en général, se trouvent tellement réduits que les fabriques

serbes qui veulent s'établir sont rendues impossibles ou sont bientôt

tuées par la concurrence. C'est ce qui a frappé de stérilité la plupart

des monopoles accordés en vertu de la loi de 1873. Les patriotes serbes

s'indignent de ce qu'ils appellent un asservissement commercial à

l'Autriche. Les autres nations ont le droit de se plaindre de cette

prime exorbitante accordée à un État déjà si favorisé par sa proximité;

car, sur le total du commerce extérieur de la Serbie, s'élevant en 1879,

pour les importations et les exportations, à 86 millions de francs, les

échanges avec l'Autriche montaient à 65 millions. Mais, quant à moi, j'y

vois un avantage pour les Serbes: elle les préserve d'être enfermés dans

des ateliers insalubres et exploités par des manufacturiers privilégiés.

[Note 14: Les marchandises qui, par faveur spéciale, en vertu du

trafic-frontière (Grenz-Verkehr) entre la Serbie et le territoire

douanier de l'Autriche-Hongrie, ne payent à l'importation que la moitié

des droits de douane applicables à la nation la plus favorisée, sont les

suivantes:

1. Papiers grossiers et carton de toute sorte. Taxe: la nation la plus

favorisée, par 100 kilogrammes, 4 francs; l'Autriche-Hongrie, 2 francs.

2. Pierres non polies, pierres à aiguiser et pierres à lithographier.

Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 1 fr. 50 c.; l'Autriche-Hongrie, 75

centimes.

3. Poteries communes avec ou sans vernis, poterie de grès, tuyaux,

carreaux pour poêles et pour plancher. Taxe ordinaire: par 100

kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1 franc.

4. Verre à vitres, etc., plaques de verre coulées pour toitures ou

dallages. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 3 francs;

l'Autriche-Hongrie, 1 fr. 50 c.

5. Verre creux, blanc. Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 5 francs;

l'Autriche-Hongrie, 2 fr. 50 c.

6. Fer brut, fonte en barre, en gueuse, fer malléable et acier en barre,

massiaux, fer en loupe, vieille ferraille, débris de fer et acier. Taxe

ordinaire: par 100 kilogrammes, 80 centimes; l'Autriche-Hongrie, 40

centimes.

7. Fer et acier en verges, carré, en rubans, méplat ou rond, fer et

acier d'angle et de cornière de toute espèce, plaques de fer et d'acier.

Taxe ordinaire: par 100 kilogrammes, 2 francs; l'Autriche-Hongrie, 1

franc. Les outils et instruments aratoires rentrent dans cette

catégorie.

En échange, la Serbie a obtenu le traitement différentiel pour ses

boeufs et taureaux (par tête, 4 florins), et ses porcs (par tête, fl.

1.50.)]

Un rapport récent du consul d'Autriche-Hongrie à Belgrade constate sans

façon que la Serbie est entraînée dans l'orbite commerciale de sa

puissante voisine. «La Serbie, dit M. de Wysocki, est, par sa situation,

attribuée presque entièrement à l'Autriche-Hongrie, et elle le sera

encore longtemps. Le long de sa frontière septentrionale, la Serbie a

trois grands moyens de communication: le Danube, la Save et la

_Staatsbahn_, qui lui imposent impérieusement l'Autriche-Hongrie comme

débouché et comme source d'importations.» La vérité de cette affirmation

se trouve confirmée par les chiffres du commerce extérieur de la Serbie,

dont voici le résumé pour 1880: Importation, 59,096,263 francs;

exportation, 31,685,553 francs; transit, 1,504,877 francs; total:

90,286,693 francs. Importation d'Autriche-Hongrie, 38,151,904 francs;

exportation en Autriche-Hongrie, 24,376,208 francs; total: 62,528,112

francs. Reste donc pour tous les autres pays: 27,758,581 francs. En

1882, on a exporté 280,000 porcs estimés 13,990,000 francs; pour

14,246,270 francs de pruneaux secs; pour 8,101,770 francs de laine;

6,083,600 francs de froment; 2,584,660 francs de vin. Progression du

commerce extérieur: 1842, 13 millions; 1852, 22 millions; 1862, 28

millions; 1868, 67 millions; 1880, 90 millions.

Je me suis permis de dire aussi au ministre des finances qu'un autre

danger me semblait menacer la Serbie, celui de la dette publique,

grossissant partout et toujours, grevant toutes les familles, ruinant

surtout les campagnes et faisant plus de mal que les trois fléaux dont

la litanie demande que le Seigneur nous délivre: la peste, la guerre et

la famine. Point d'agent de paupérisation plus malfaisant. Les désastres

de la guerre se réparent vite, on l'a bien vu en France après 1870; mais

la dette arrache le pain de la bouche de ceux qui le produisent: voyez

l'Italie, la Russie et l'Égypte. Elle est surtout une cause de

souffrances dans les contrées éloignées des marchés de l'Occident, où

les denrées sont à vil prix et l'argent rare. Dans une province écartée,

au centre de la péninsule des Balkans, une famille vit à l'aise; mais

forcez-la de verser 20 ou 30 francs en or aux banquiers de Vienne ou de

Paris, pour sa part dans l'intérêt de la dette, que de produits elle

devra vendre et soustraire à la satisfaction de ses besoins, dans une

région où les routes manquent pour l'exportation et où il n'y a pas

d'acheteurs sur place, parce que chacun produit à suffisance tout ce

qu'il lui faut! La facilité d'emprunter est un entraînement irrésistible

pour ceux qui gouvernent. Ils ont immédiatement en mains des moyens

d'action énormes; l'avenir pourvoira aux intérêts et au remboursement!

Les banquiers sont toujours prêts à avancer l'argent. Ils touchent la

prime et rejettent le risque sur les souscripteurs. Le déficit se

creuse; on emprunte encore pour le combler; les populations sont

accablées de charges croissantes, jusqu'à ce que vienne la faillite.

C'est l'histoire habituelle des emprunts orientaux. Pour les pays

primitifs, le crédit est une peste.

La dette de la Serbie ne s'élève encore qu'à 130 millions, dont 100 ont

été consacrés à faire le chemin de fer Belgrade-Nisch et à remplacer les

millions emportés par la faillite Bontoux. Mais les emprunts n'ont

commencé à se succéder qu'à partir de 1875, et déjà ils prennent plus de

7 millions par an sur un revenu de 34. On entre dans cette voie funeste

qui a mené la Turquie à sa perte. Pour obtenir 5 millions destinés à

compléter l'achat de 100,000 nouveaux fusils Mauser, on a cédé à

l'Anglo-Austrian Bank le monopole du sel pour quinze ans, et récemment

on a engagé d'autres impôts, se mettant ainsi à la merci des financiers

étrangers. Rien de plus funeste pour un État; il aliène de la sorte son

indépendance. Je sais parfaitement que jusqu'à présent la Serbie peut

très facilement payer l'intérêt de sa dette, d'autant plus que le

nouveau chemin de fer, surtout quand il sera relié à Salonique, d'un

côté, et à Constantinople, de l'autre, favorisera notablement le

développement de la richesse; mais, néanmoins, je ne puis cacher mon

impression aux ministres serbes qui m'ont fait un si bienveillant

accueil. Armements coûteux, emprunts répétés, mise en gage des sources

du revenu, ce sont là des symptômes inquiétants auxquels il faut

veiller. _Principiis obsta_ est une admirable devise, trop peu comprise.

--Je reçois l'accueil le plus amical chez le secrétaire de notre

légation, le comte du Bois. Il est grand chasseur et rapporte merveille

des belles traques que l'on peut faire dans les montagnes du pays, qui

sont sauvages et inhabitées.

--En voyage, je tâche toujours, quand j'en ai le temps, de visiter les

bureaux des principaux journaux; c'est encore le meilleur centre

d'informations. On y trouve des gens d'esprit capables d'exposer la

situation d'une façon plus «objective», plus impartiale que les

«politiciens». Je rencontre plusieurs fois M. Komartchitch, rédacteur en

chef du journal progressiste et gouvernemental le _Vidélo_. Il y a, me

dit-il, trois partis en Serbie: les conservateurs, les progressistes et

les radicaux.

Les conservateurs ont pour chef M. Ristitch, l'homme politique le plus

considérable du pays. Il a fait partie du conseil de régence après la

mort du prince Michel et pendant la minorité du prince Milan. C'est lui

qui a dirigé la politique étrangère pendant la période si difficile, si

périlleuse de la guerre turco-russe, et aussi au congrès de Berlin, d'où

il a eu l'honneur de rapporter pour la Serbie les deux importantes

provinces de Nisch et de Pirot. Il a dû quitter le pouvoir, parce qu'il

n'a pas voulu céder aux exigences de l'Autriche, lors des négociations

pour le traité de commerce. Quand le cabinet de Vienne a menacé de

fermer ses frontières aux exportations de la Serbie et que les

canonnières autrichiennes sont venues s'embosser à Semlin, la Serbie n'a

pas osé résister et M. Ristitch s'est retiré. On le prétend inféodé à la

Russie. Il s'en défend énergiquement. «Ce que je veux pour mon pays, me

dit-il, c'est ce bien précieux que nous avons conquis au prix de notre

sang, l'indépendance. Nous devons conserver de bonnes relations avec

l'Autriche, mais nous ne pouvons pas oublier ce que la Russie a fait

pour nous. C'est à elle que nous devons d'exister. C'est elle qui, à la

paix de Bucharest, en 1812, puis en 1815, en 1821 et en 1830, est

intervenue pour nous et a obtenu notre affranchissement. Inutile de

rappeler ses sacrifices en notre faveur durant la dernière guerre. C'est

d'elle encore que nous pouvons attendre la délivrance des populations

slaves affranchies par le traité de San-Stéfano, mais remises sous le

joug turc par le traité de Berlin. Amis de tous, serviteurs de personne,

voilà quelle doit être notre devise.» A l'intérieur, M. Ristitch est

hostile aux innovations trop hâtives et partisan d'un gouvernement fort.

Il est encore dans la force de l'âge. L'oeil ferme et même dur indique

une volonté arrêtée. Il expose ses idées avec une grande netteté, et,

quand il s'anime, avec une véritable éloquence. Il occupe une vaste

maison richement meublée, sur le boulevard Michel, non loin du Konak.

Parmi les hommes d'État éminents de la Serbie appartenant au parti

conservateur, on peut encore citer M. Kristitch, qui a été, à plusieurs

reprises, président du conseil; Marinovitch, ancien président du Sénat,

actuellement (1885) ministre de Serbie à Paris, et Garaschanine, qui a

exercé une grande influence sur les affaires de son pays.

Le parti progressiste correspond aux libéraux de l'Occident. Il n'a

guère de respect pour les institutions anciennes, qu'il considère comme

un reste de barbarie, et il ne se pique point d'une grande déférence

envers l'Église nationale, ainsi que l'a prouvé la façon dont il a mené

et terminé le différend avec le métropolite Michel. Il veut doter son

pays le plus tôt possible de tout ce qui constitue ce qu'on appelle la

civilisation occidentale: grande industrie, chemins de fer, affaires

financières, banques et crédit, instruction à tous les degrés, beaux

monuments, villes bien pavées, éclairées au gaz, bourgeoisie aisée

menant grand train, développement de la richesse, et, pour hâter la

réalisation de ce programme, l'accroissement des pouvoirs et des revenus

du gouvernement, et la centralisation. Le roi, qui désire voir son pays

marcher d'un pas rapide dans la voie du progrès, s'attache de préférence

à ce groupe de «libéraux». En outre, comme tous les souverains, qui

craignent les chocs que peut amener la situation actuelle de l'Europe,

il a pour visée principale de fortifier son armée.

Le parti radical comprend deux groupes dont les tendances sont très

différentes. Le premier se compose des paysans et des popes de la

campagne, qui veulent conserver intactes les anciennes libertés locales

et payer peu d'impôts. Ils sont, par conséquent, hostiles aux

innovations des progressistes, qui coûtent de l'argent et qui étendent

le cercle d'action du pouvoir central. Les ruraux serbes ressemblent en

ceci à ceux de la Suisse, qui, par le _referendum_, rejettent

impitoyablement toutes les mesures centralisatrices, à ceux du Danemark,

qui, dominant dans la Chambre basse, refusent, depuis des années, de

voter le budget trop favorable aux villes, d'après eux, et à ceux de la

Norvège, qui tiennent en échec le roi Oscar, si aimé en Suède et si

digne de l'être. La seconde fraction du parti radical est composée de

jeunes gens qui, ayant fait leurs études à l'étranger, en ont rapporté

des idées républicaines et socialistes. Leur organe était la

_Somoouprava_ (_l'Autonomie_). Leur amour des anciennes institutions

slaves s'avive d'un enthousiasme étrange pour «la commune» de Paris,

comme on peut le constater dans leur journal le _Borba_ (le _Combat_).

Dans un programme que publiait naguère un de leurs journaux, ils

réclamaient la revision de la Constitution afin d'arriver aux réformes

suivantes: suppression du conseil d'État, division du pays en cantons

fédérés, la magistrature remplacée par des juges élus, tous les impôts

transformés en un impôt progressif sur le revenu et, au lieu de l'armée

permanente, des milices nationales.

Si les élections sont libres, le parti des paysans doit l'emporter, car

est électeur tout homme majeur payant l'impôt sur ses biens ou son

revenu, ce qui équivaut à peu près au suffrage universel des chefs de

famille. On compte 360,000 contribuables, dont environ les neuf dixièmes

appartiennent aux campagnes. Mais quand le groupe radical urbain expose

des idées révolutionnaires et socialistes qui n'ont guère d'application

dans un pays où il n'y a ni accumulation de capitaux, ni prolétariat,

et où se trouve réalisé le principe essentiel du socialisme: «A tout

producteur l'intégralité de son produit», parce que la propriété

foncière est répartie universellement et très également, alors les

paysans prennent peur, et les avancés sont livrés sans défense à la

merci du gouvernement, qui parfois use à leur égard de procédés de

répression sommaires, rappelant trop l'époque turque, ainsi qu'on l'a vu

récemment.

Je ne puis m'empêcher de croire que le parti progressiste, en

s'efforçant d'implanter hâtivement en Serbie le régime dont la

Révolution française et l'Empire ont doté la France, poursuit un faux

idéal, dont l'Occident revient. Au risque de passer pour un

réactionnaire, je n'hésite pas à dire que très souvent les paysans ont

raison dans leurs résistances. C'est un si grand avantage pour un pays

de posséder des autonomies locales, vivantes, ayant leurs racines dans

le passé, qu'il faut bien se garder de les affaiblir ou de restreindre

leur compétence. Quand la centralisation les a détruites, on a

grand'peine à les ressusciter, comme on le voit en France et en

Angleterre.

Le «fonctionnarisme» est une des plaies des États modernes. Pourquoi

l'introduire là où il n'existe pas? Un exemple fera comprendre ma

pensée. Tandis que la Belgique, avec cinq millions et demi d'habitants,

n'a que neuf gouverneurs de province, la Serbie, qui n'a que 1,800,000

habitants, est divisée en vingt et un départements avec autant de

préfets (_natchalnick_) et quatre-vingt-un districts ayant chacun son

sous-préfet (_sreski-natchalnick_), et dans chaque préfecture et

sous-préfecture il y a des secrétaires, des greffiers, des employés.

N'est-ce pas trop? Le but visé paraît très désirable: c'est

l'application rapide et surtout uniforme des lois. Il paraît intolérable

que toutes les communes ne marchent pas du même pas et que quelques-unes

restent très en arrière. C'est cependant ce que l'on voit dans les pays

les plus libres et les plus heureux: en Suisse, aux États-Unis et jadis

dans les Pays-Bas. L'uniformité est une admirable chose, mais on peut la

payer trop cher. Il faut voir dans Tocqueville comment, en la

poursuivant, l'ancien régime a détruit la vie locale et préparé la

révolution. L'avantage incalculable des pays où la commune primitive a

survécu, c'est que, plus on y est démocrate, plus on est conservateur.

Quelles sont les causes de perturbation dans les États occidentaux? La

grande industrie, la concentration des capitaux, le prolétariat, les

grandes villes et la centralisation. Or, c'est là ce que les

progressistes travaillent à développer en Serbie. Ils sont donc, à leur

insu, les fauteurs des révolutions futures, en multipliant, aux dépens

des contribuables, les places, ample proie que se disputeront les

factions politiques, les influences parlementaires et les aspirants au

pouvoir: C'est un des maux dont souffrent déjà la Grèce et l'Espagne,

sans parler des États plus rapprochés de nous.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 23 / 26 段