dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin.
Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à
bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle
m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire
une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate,
glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas
voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de
temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était
régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari
actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût
s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi
Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais
nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles
souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa
statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un
monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été
tué.»--Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très
belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands
sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car,
comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est
d'origine valaque, par les femmes.
--Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait
bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis,
où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait
aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne,
le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur
chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou
l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés
par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y
perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte,
Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce
port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point
d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et
l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction
sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on
ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à
Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à
Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux
projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn,
il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route
militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade),
_Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui
deviendrait un port de première importance.
--Quelles sont les visées d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes,
illimitées comme les rêves de la jeunesse. Les patriotes exaltés voient
renaître dans un avenir éloigné l'empire de Douchan, ce qui est une pure
chimère. D'autres espèrent, ici comme à Agram, qu'un jour un État
serbe-croate réunira toutes les populations parlant la même langue: les
Croates, les Serbes, les Slovènes, les Dalmates et les Monténégrins;
mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent à l'Autriche, ou
qu'elles contribuent à la démembrer. Quoique ce projet ait pour lui la
force très grande du principe des nationalités, il n'est pas encore à la
veille de se réaliser. Les patriotes pratiques visent un but plus
prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la
Macédoine, au sud de Vrania, qui comprend le théâtre de la grandeur et
de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la résidence des anciens
patriarches serbes; Skopia, où Douchan plaça sur sa tête la couronne
impériale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des
Némanides, et Kossovo, le champ de bataille épique où triompha
définitivement le croissant. D'après un voyageur qui connaît bien cette
partie de la Péninsule, M. Arthur Evans, le jour où l'armée serbe
pénétrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reçue avec joie par les
rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour éviter à l'avenir de
nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des voeux
des populations, fondés sur les convenances ethniques, économiques et
géographiques et sur les souvenirs de l'histoire.
[Note 15: Voyez aux annexes, n° I.]
ANNEXE N° 1.
LA VIEILLE-SERBIE.
Le pays appelé _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la péninsule
des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à
cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes
sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se
sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des
terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui
prenaient le turban.
Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus
fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la
main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges
ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et
quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent
trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes
et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une
baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur,
sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier.
Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent
toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien
ciselé.
Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans
la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays
des Arnautes sont extrêmement rares.
Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà
été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui
sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier
département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont
le centre principal était Kourschoumlje. Il a fallu les déloger à coups
de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur
pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les
Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se
retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la
Vieille-Serbie.
On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui
peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils
oppriment et terrorisent cruellement.
Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation
du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la
Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment,
nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons
simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du
pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur
patrie.
Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été
incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en
territoire ottoman est la plus considérable et forme presque
exclusivement le vilayet de Kossovo.
Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé,
Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.
Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se
trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du
gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la
ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à
Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes
relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina
pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes
donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément
commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs
historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et
la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo,
qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée
qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se
nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des
Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le
knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les
troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui
périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch
Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait
devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la
servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un
«turbé» ou monument funèbre musulman.
Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées,
d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan,
le plus grand souverain serbe.
D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui
séparent la rivière Lab de l'Ibar.
A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon
état.
La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les
deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek
conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un
moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.
Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus
dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks
(brigands).
Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre
les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes
principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de
tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut
longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on
travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se
trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de
Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont
continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent,
lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la
religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à
l'orthodoxie catholique.
La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque
exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des
montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du
produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la
domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout
ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes
principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.
Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là
l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément
bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette
province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le
désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz,
où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.
Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie
au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé
des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le
Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé
certains publicistes mal renseignés.
Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés
dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne
qui donne son nom au territoire.
Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont
la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.
Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en
majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien
distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés
chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première
représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane,
l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le
sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières
cartes de Bianconi.
SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.
«A quatre lieues de distance de Djakovo, cachés dans une belle gorge
alpestre, s'élèvent l'église et le monastère de Détchani, fondés par le
roi serbe saint Étienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit
le titre de czar. Dans tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, on
ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette église. La
forme, les matériaux et le style de cet édifice nous transportent bien
loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de
marbre blanc veiné de rose ressortent avec éclat sur les collines
couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes élégantes et ses
lions hardiment posés en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie
et de la ville d'Ancône. Les rinceaux dentelés des fenêtres sont, en
partie, si bien conservés qu'on croirait que le sculpteur vient d'y
mettre la dernière main. Cette église est le souvenir vivant d'une
dynastie de rois qui régnèrent du Danube à l'Adriatique, et de
l'Adriatique à la mer Egée, d'artisans qui ont laissé la trace de leur
habileté jusque sur le sol italien. Le style de cette église est une
heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse
italienne et grecque; il s'éloigne beaucoup de la rigidité de lignes du
style byzantin. Tout l'intérieur est recouvert de fresques remarquables,
dont les plus intéressantes représentent les héros de la famille royale
des Nemanjas, depuis le czar Siméon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangés
parallèlement entre les branches feuillues d'un arbre héraldique.
«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique
comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe
encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de
tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek,
qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe.
C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les
patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du
célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des
sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un
traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans
les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas
étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien
conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de
pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de
revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves
un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils
convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété
ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les
quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans
ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de
protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du
monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes
s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des
semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage
ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne
peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.
Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte
armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment
principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines
eux-mêmes furent outragés indignement.
Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je
pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui,
entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion
des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par
des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le
cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des
Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la
destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable
monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.
La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du
siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit,
comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est
exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les
trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux
offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à
l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que
la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs
maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et
plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.
«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le
redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède,
sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu
l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek
sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la
Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les
Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de
leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut
seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant
le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites
acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger
«européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le
gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école
serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un
péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que
c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été
saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est
dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle
de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu
l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les
contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de
Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis.
On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs
cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les
autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est
ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».
«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans
le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques
dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman,
arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans
de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille
refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la
mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le
séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept
cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément
des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont
cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux
autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités
firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses
réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses
bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope,
qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient
emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le
point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition
qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours.
Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son
troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de
douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière.
Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur
le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître
d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre
avait été déporté en Asie.
«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà
déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur
organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix
chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence
et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que
les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas
coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les
gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est
indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert
avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les
mouvements du pacha.
«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le
palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc
qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali, qui
s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est
ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient
pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera
complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations
chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se
mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des
hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les
environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés
conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le
règne de la tyrannie aura cessé.
«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit
que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent
les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts
dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi
réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne
pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours
contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui
puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont
actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas
pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.