--«Nous nous promenions, me dit-elle, ma mère et moi, avec le prince

dans le Thiergarten. C'était par une belle après-midi du mois de juin.

Tout à coup, sortent du bois des hommes armés de pistolets. Ils tirent à

bout portant. Le prince et ma mère sont tués sur le coup, une balle

m'atteint et me jette la figure contre terre. Pour m'achever, on me tire

une seconde balle dans le dos, mais celle-ci rencontre l'omoplate,

glisse et s'arrête dans mon cou. Tenez, elle est encore là; on n'a pas

voulu l'extraire! J'avais dix-huit ans. On m'amena à épouser, peu de

temps après, Blasnavatz qui en avait près de soixante, mais qui était

régent de la Principauté. Après sa mort, je devins la femme de mon mari

actuel, qui est également mon cousin. Aussi, pour que le mariage pût

s'accomplir, fûmes-nous obligés de nous réfugier en Hongrie. Le roi

Milan nous a fait revenir à Belgrade, et il est très bon pour nous, mais

nous préférons vivre à l'écart du monde officiel. Que de terribles

souvenirs! Le prince Michel était adoré par le peuple. Vous avez vu sa

statue équestre sur la place du Théâtre. Bientôt on inaugurera un

monument expiatoire dans le parc aux Daims, à la place où il a été

tué.»--Malgré ces tragiques épreuves, Mme Catherine est restée très

belle. Elle a les yeux magnifiques, d'un noir velouté, avec de grands

sourcils arqués et ce teint mat et chaud des femmes roumaines. Car,

comme son cousin le roi, à qui elle ressemble d'ailleurs, elle est

d'origine valaque, par les femmes.

--Je dîne chez M. Sidney-Locock, ministre d'Angleterre, qui s'est fait

bâtir ici une charmante résidence avec une pelouse unie comme un tapis,

où l'on joue au lawn-tennis, à l'ombre de beaux arbres. On se croirait

aux environs de Londres. Grande discussion avec le ministre d'Allemagne,

le comte de Bray, sur le point de savoir qui profitera le plus du futur

chemin de fer Belgrade-Nisch-Vrania-Salonique, ou l'Angleterre ou

l'Autriche? La concurrence sera vive, car les Autrichiens sont favorisés

par leur tarif différentiel. En tout cas, l'Angleterre ne peut pas y

perdre. Si on relie par un tronçon, facile à faire le long de la côte,

Salonique à la ligne grecque récemment inaugurée de Larissa-Volo, ce

port, situé au fond du plus admirable golfe, deviendra le point

d'embarquement le plus rapproché vers les échelles du Levant et

l'Égypte, à moins qu'on ne pousse jusqu'à Athènes! Lorsque la jonction

sera faite entre Nisch et les chemins ottomans à Sarambey, par Sofia, on

ira, avec une vitesse de 40 kilomètres à l'heure, de Belgrade à

Constantinople, 1,066 kilomètres, en 29 heures, et de Londres à

Constantinople en 75 heures. La ligne de Salonique réalisera le fameux

projet exposé, avec tant d'éloquence, par le consul autrichien de Hahn,

il y a plus de trente ans. La malle des Indes suivra l'ancienne route

militaire des Romains par _Singidunum_ ou _Alba Greca_ (Belgrade),

_Horreum Margi_ (Tchoupria), _Naissus_ (Nisch) et Thessalonique, qui

deviendrait un port de première importance.

--Quelles sont les visées d'avenir de la Serbie? Elles sont vastes,

illimitées comme les rêves de la jeunesse. Les patriotes exaltés voient

renaître dans un avenir éloigné l'empire de Douchan, ce qui est une pure

chimère. D'autres espèrent, ici comme à Agram, qu'un jour un État

serbe-croate réunira toutes les populations parlant la même langue: les

Croates, les Serbes, les Slovènes, les Dalmates et les Monténégrins;

mais, pour cela, il faut ou qu'elles se soumettent à l'Autriche, ou

qu'elles contribuent à la démembrer. Quoique ce projet ait pour lui la

force très grande du principe des nationalités, il n'est pas encore à la

veille de se réaliser. Les patriotes pratiques visent un but plus

prochain: l'annexion de la Vieille-Serbie, cette pointe nord de la

Macédoine, au sud de Vrania, qui comprend le théâtre de la grandeur et

de la chute de l'antique royaume serbe: Ipek, la résidence des anciens

patriarches serbes; Skopia, où Douchan plaça sur sa tête la couronne

impériale de toute la Romanie; Detchani, le tombeau de la dynastie des

Némanides, et Kossovo, le champ de bataille épique où triompha

définitivement le croissant. D'après un voyageur qui connaît bien cette

partie de la Péninsule, M. Arthur Evans, le jour où l'armée serbe

pénétrera dans la Vieille-Serbie, elle y sera reçue avec joie par les

rayas, dont la condition est affreuse[15]. Pour éviter à l'avenir de

nouvelles complications, il faut que l'Europe tienne compte des voeux

des populations, fondés sur les convenances ethniques, économiques et

géographiques et sur les souvenirs de l'histoire.

[Note 15: Voyez aux annexes, n° I.]

ANNEXE N° 1.

LA VIEILLE-SERBIE.

Le pays appelé _Vieille-Serbie_ est un des moins connus de la péninsule

des Balkans. Il y a toujours eu danger à parcourir cette province, à

cause de la présence des nombreux Arnautes qui l'occupent. Ces Arnautes

sont les descendants des Serbes qui, après la bataille de Kossovo, se

sont soumis au sultan et ont embrassé l'islamisme afin d'acquérir des

terres et des privilèges que les sultans accordaient à tous ceux qui

prenaient le turban.

Les Arnautes de la Vieille-Serbie sont, sans contredit, les plus

fanatiques et les plus turbulents des musulmans, toujours les armes à la

main. Ils portent sur eux un véritable arsenal, car, dans leurs larges

ceintures en cuir, ils ont généralement deux grands pistolets, un et

quelquefois deux kandjiars. A cette ceinture, les Arnautes accrochent

trois cartouchières ou boîtes en métal ciselé de dimensions différentes

et dans lesquelles ils mettent la poudre, les balles et les amorces. Une

baguette en fer, terminée par un anneau en cuir ouvragé et qui leur,

sert à bourrer leurs pistolets, complète leur attirail guerrier.

Lorsqu'ils sont en expédition ou qu'ils voyagent, les Arnautes portent

toujours un immense fusil à crosse de cuivre plein, plus ou moins bien

ciselé.

Aussi ne peut-on s'aventurer qu'avec les plus grandes précautions dans

la Vieille-Serbie turque, et les Européens qui ont pu traverser le pays

des Arnautes sont extrêmement rares.

Une partie de la Vieille-Serbie que revendique le peuple serbe a déjà

été conquise en 1879; elle compose aujourd'hui trois départements qui

sont ceux de Nisch, de Vrania et de Prekopljé. C'est dans ce dernier

département qu'habitait plus particulièrement l'élément arnaute, et dont

le centre principal était Kourschoumlje. Il a fallu les déloger à coups

de fusil, car ils opposèrent une résistance armée à l'occupation de leur

pays par les troupes serbes. Ne pouvant vivre sous le joug chrétien, les

Arnautes de Prekopljé et de Kourschoumlje, quoique Serbes de race, se

retirèrent plus au sud, en territoire ottoman, mais toujours dans la

Vieille-Serbie.

On les retrouvera peut-être encore et avec eux bien d'autres qui

peuplent le pays, vivant côte à côte avec les Serbes chrétiens, qu'ils

oppriment et terrorisent cruellement.

Les Serbes rencontreraient-ils de grandes difficultés dans l'occupation

du pays qu'ils convoitent? Cela est à peu près certain, quoique la

Serbie soit en mesure de surmonter ces obstacles; mais, pour le moment,

nous ne voulons pas nous occuper de cette éventualité, nous voulons

simplement donner quelques notions sur le territoire et les habitants du

pays qui doit, aux yeux des Serbes, composer l'agrandissement de leur

patrie.

Nous avons dit plus haut qu'une partie de la Vieille-Serbie a été

incorporée au jeune royaume en 1879; celle qui reste encore en

territoire ottoman est la plus considérable et forme presque

exclusivement le vilayet de Kossovo.

Les territoires qui composent ce vilayet sont ceux de Kossovopoljé,

Métokia, Liouma, Tetovo, Dvetz et Kodjak.

Le Kossovopoljé est le plus vaste et le plus peuplé. C'est là que se

trouve la ville de Pristina, le chef-lieu du vilayet, résidence du

gouverneur général turc ou vali. C'est là également que se trouve la

ville de Mitrovitza, tête de ligne du chemin de fer qui mène à

Salonique. Ce territoire touche aux frontières serbes; deux routes

relient le Kossovopoljé à la Serbie; elles partent, l'une de Pritchina

pour aller à Leskovatz, l'autre de Tirnovatz à Vrania. Si les Serbes

donnent suite à leurs projets, c'est par là qu'ils doivent forcément

commencer. Le territoire de Kossovopoljé est encore plein de souvenirs

historiques chers aux Serbes. C'est là, entre le village de Wuchtrin et

la ville de Pritchina, que se trouve le fameux haut plateau de Kossovo,

qui a donné son nom au vilayet; c'est une très vaste plaine élevée

qu'arrosent trois petites rivières qui se jettent dans l'Ibar, et qui se

nomment la Grasena, la Lab et la Simnitza. C'est la fameuse plaine des

Merles (Kossovopoljé en slave), où tomba le dernier empereur serbe, le

knèze Lazar, dans la bataille qu'il livra à la tête de toutes les

troupes serbes contre les Turcs, commandés par le sultan Mourad, qui

périt lui-même à la fin du combat, par le poignard du voïvode Miloch

Obilitch, qui venait d'être fait prisonnier et que l'on conduisait

devant le vainqueur. C'est à partir de ce moment que commença la

servitude de la Serbie. A l'endroit où tomba Mourad, il existe un

«turbé» ou monument funèbre musulman.

Près de Mitrovitza, on voit encore les ruines, assez bien conservées,

d'un grand château, où périt assassiné le roi Ouroch, père de Douchan,

le plus grand souverain serbe.

D'autres ruines de châteaux serbes se trouvent dans les montagnes qui

séparent la rivière Lab de l'Ibar.

A Gilar et à Novobrdo, il y a de belles églises serbes en assez bon

état.

La province de Métoja se trouve à l'ouest de celle de Kossovopoljé; les

deux villes principales de ce pays sont: Diakowa et Ipek ou Petsch. Ipek

conserve encore l'église métropolitaine de l'ancienne Serbie. Pendant un

moment, le patriarche de l'Église serbe résida dans cette ville.

Diakowa est le centre arnaute par excellence; c'est le pays le plus

dangereux de toute la Péninsule; c'est un véritable repaire d'haïdouks

(brigands).

Le territoire de la Ljuma, situé plus au sud, se trouve compris entre

les montagnes du Schar et la rive droite du fleuve Drin. Les villes

principales de ce territoire sont: Prizrend, la plus grande ville de

tout le vilayet de Kossovo; elle possède plus de 40,000 habitants et fut

longtemps la résidence du pacha gouverneur, et Dibré ou Diwra, où l'on

travaille le cuir, comme on le faisait à Cordoue. C'est à Dibré que se

trouvent les plus fanatiques musulmans de la contrée. Les Arnautes de

Dibré sont orgueilleux et fiers et d'un courage exceptionnel. Ils sont

continuellement en lutte avec les Malisores Mirdites qui les avoisinent,

lesquels sont catholiques. Il est vrai que ceux-ci pratiquent la

religion romaine à leur façon, qui n'est pas tout à fait conforme à

l'orthodoxie catholique.

La territoire de Tetovo est le plus accidenté de tous; il est presque

exclusivement habité par des Arnautes de race serbe; ce sont des

montagnards sauvages, d'une ignorance extrême et qui ne vivent que du

produit de leur bétail. C'est à peine s'ils savent qu'ils vivent sous la

domination ottomane, et les collecteurs d'impôts, si âpres partout

ailleurs, ne pénètrent jamais dans leurs montagnes. Les villes

principales de ce territoire sont Kalkandelen, Gustiva et Kritschévo.

Le territoire d'Ovetz se trouve à l'est; c'est un pays riche, mais là

l'élément serbe se trouve mélangé par parties presque égales à l'élément

bulgare. Tracer une ligne de démarcation entre ces deux races dans cette

province nous paraît chose bien difficile. Il est très possible que le

désaccord entre la Serbie et la Bulgarie survienne à propos de l'Ovetz,

où se trouvent les centres importants d'Istib, d'Uskub et de Kumanova.

Le territoire du Kodjak est le moins connu de tous. Il limite la Serbie

au sud de Vrania. Toutefois, de ce que les géographes qui ont dressé

des cartes de la presqu'île des Balkans ont laissé en blanc tout le

Kodjak, il ne s'ensuit pas qu'il soit inhabité, comme l'ont affirmé

certains publicistes mal renseignés.

Il existe, au contraire, un assez grand nombre de villages assez peuplés

dans les étroites vallées formées par le Kodjak-Planina, grande montagne

qui donne son nom au territoire.

Le Kodjak est également habité par des Serbes et par des Bulgares, dont

la sauvagerie ne le cède en rien aux Arnautes pasteurs du Tetovo.

Telles sont les provinces qui composent la Vieille-Serbie. Quoique en

majorité serbe, la population se divise en deux fractions bien

distinctes: la partie composée des Serbes ou des Bulgares demeurés

chrétiens et celle des Serbes musulmans ou Arnautes. La première

représente environ les deux tiers de la population, la partie musulmane,

l'autre tiers. La population totale du vilayet de Kossovopoljé, moins le

sandjak de Novi-Bazar, monte à 480,000 habitants, d'après les dernières

cartes de Bianconi.

SITUATION ACTUELLE DE LA VIEILLE-SERBIE.

«A quatre lieues de distance de Djakovo, cachés dans une belle gorge

alpestre, s'élèvent l'église et le monastère de Détchani, fondés par le

roi serbe saint Étienne, et par son fils, Douchan, qui le premier prit

le titre de czar. Dans tout l'intérieur de la péninsule des Balkans, on

ne rencontre pas un monument aussi artistique que cette église. La

forme, les matériaux et le style de cet édifice nous transportent bien

loin des constructions de briques, du genre byzantin. Ses bandes de

marbre blanc veiné de rose ressortent avec éclat sur les collines

couvertes de sapins qui l'environnent. Ses colonnes élégantes et ses

lions hardiment posés en avant rappellent l'architecture de la Dalmatie

et de la ville d'Ancône. Les rinceaux dentelés des fenêtres sont, en

partie, si bien conservés qu'on croirait que le sculpteur vient d'y

mettre la dernière main. Cette église est le souvenir vivant d'une

dynastie de rois qui régnèrent du Danube à l'Adriatique, et de

l'Adriatique à la mer Egée, d'artisans qui ont laissé la trace de leur

habileté jusque sur le sol italien. Le style de cette église est une

heureuse combinaison des traditions de l'architecture religieuse

italienne et grecque; il s'éloigne beaucoup de la rigidité de lignes du

style byzantin. Tout l'intérieur est recouvert de fresques remarquables,

dont les plus intéressantes représentent les héros de la famille royale

des Nemanjas, depuis le czar Siméon jusqu'au jeune czar Ourosh, rangés

parallèlement entre les branches feuillues d'un arbre héraldique.

«Les personnes qui ont vu cette admirable relique historique

comprendront aisément la place qu'elle a occupée et qu'elle occupe

encore actuellement dans l'imagination de tous les Serbes et même de

tous les Slaves. Cette église, de même que l'église patriarcale d'Ipek,

qui s'élève non loin de là, sont les deux lieux saints de la race serbe.

C'est dans l'église d'Ipek que siégeaient les métropolitains et les

patriarches de l'église serbe, qui disparurent peu à peu à l'époque du

célèbre exode de la race serbe. Ceux qui connaissent la puissance des

sentiments populaires en matière politique saisiront l'absurdité, d'un

traité, qui a laissé ces centres des aspirations de tout un peuple dans

les mains d'Arnautes barbares et de mahométans fanatiques. Il n'est pas

étonnant que l'église et le monastère de Détchani aient été aussi bien

conservés. Après la conquête, les Turcs s'aperçurent que ce lieu de

pèlerinage pourrait devenir, entre leurs mains, une source importante de

revenus. C'est pourquoi ils commencèrent par faire payer par les Slaves

un lourd tribut--qu'ils exigent encore maintenant;--ensuite, ils

convertirent le monastère en vakouf impérial, c'est-à-dire en propriété

ecclésiastique, placée sous la protection du sultan, et durant les

quatre siècles qui viennent de s'écouler un grand nombre de firmans

ratifièrent cette charte. Les privilèges spéciaux et les assurances de

protection si souvent réitérées donnent à la situation actuelle du

monastère une garantie toute spéciale. Néanmoins, des Arnautes

s'établissent constamment chez les moines, y restent parfois des

semaines entières, en vivant à leurs dépens. Les mahométans du voisinage

ont, de plus, levé une série d'impôts forcés sur les moines, qui ne

peuvent les payer; les malheureux frères vivent dans un péril constant.

Il est impossible de s'éloigner de cent pas du monastère sans escorte

armée, et, en 1882, les Arnautes brûlèrent une aile du bâtiment

principal et tirèrent à plusieurs reprises dans l'intérieur. Les moines

eux-mêmes furent outragés indignement.

Une nuit, je fus réveillé par les cris sauvages de ces brigands, et je

pensai à saint Guthlac de Croyland, dans les temps anciens, qui,

entendant des hurlements affreux dans le voisinage, crut à une invasion

des Bretons. Quand le saint s'aperçut que ce bruit avait été fait par

des diables, il fut tout réconforté et sa peur s'apaisa. Mais dans le

cas présent, cette consolation-là me fut enlevée, car c'étaient bien des

Arnautes, il n'y avait pas à s'y méprendre. Après avoir échappé à la

destruction pendant quatre cents ans de domination turque, cet admirable

monument court, à l'heure présente, les plus grands dangers.

La situation de l'église patriarcale d'Ipek, située à une demi-lieue du

siège du gouverneur turc, est également précaire; quoiqu'elle soit,

comme Detchani, sous la protection spéciale du gouvernement, elle est

exposée aux mêmes extorsions et au même système de terrorisation. Les

trois quarts de la congrégation régulière ne peuvent assister aux

offices parce que les Arnautes battent les chrétiens qui se rendent à

l'église et les attaquent à coups de fusil. Le pays est si peu sûr, que

la plupart des chefs de famille n'osent s'aventurer hors de leurs

maisons. Les portes du monastère sont criblées de trous de balles et

plus d'un meurtre a été commis dans le voisinage.

«Le gouverneur civil et militaire de la ville d'Ipek n'est autre que le

redoutable Ali de Gusinje, vieillard d'un aspect imposant, qui possède,

sans doute, une autorité sans bornes dans Gusinje, mais qui est devenu

l'instrument d'un «cercle» d'Arnautes. Les troupes en garnison à Ipek

sont disciplinées, et leur présence est bien vue des chrétiens, mais la

Porte ne leur permet pas d'intervenir pour maintenir l'ordre. Les

Arnautes sont les favoris du «Palais», et il est interdit de se mêler de

leurs affaires. Dans la ville, l'insécurité est telle, que ce fut

seulement sous l'escorte de huit Arnautes armés jusqu'aux dents, formant

le carré autour de moi, qu'il me fut permis de faire quelques petites

acquisitions au bazar. Quoi qu'il en soit, l'apparition d'un étranger

«européen» dans les rues d'Ipek causa une si grande agitation, que le

gouverneur ne me permit plus de sortir et me défendit de visiter l'école

serbe. Je parvins cependant à la voir. Le maître d'école vit dans un

péril constant; mais il faut rendre cette justice à Ali de Gusinje, que

c'est grâce à son intervention que les livres de classe n'ont pas été

saisis en bloc, comme cela s'est fait ailleurs. L'école des filles est

dirigée par deux maîtresses indigènes fort remarquables. Miss Irby parle

de l'une d'elles dans ses livres. Cette école fait oublier un peu

l'anarchie complète qui règne à Ipek, mais l'état de choses dans les

contrées avoisinantes surpasse toute description. Depuis le traité de

Berlin, il y a eu ici de 150 à 200 meurtres de chrétiens restés impunis.

On m'a donné la date exacte de 92 de ces assassinats; dans plusieurs

cas, la victime était un enfant, et je suis certain que jamais les

autorités n'ont fait aucun effort pour poursuivre les meurtriers. C'est

ainsi que la Turquie se venge d'avoir dû signer «une paix honorable».

«Pendant mon court séjour à Ipek, on assassina un infortuné Serbe dans

le village de Gorazdova, où avaient été commis deux crimes identiques

dans les derniers temps. Dans le village de Trebovitza, un musulman,

arnaute ou renégat serbe, avait persuadé à une jeune fille de seize ans

de l'épouser et d'embrasser l'islamisme. Les parents de la jeune fille

refusèrent leur consentement au mariage. Alors, les autorités mirent la

mère en prison (elle s'y trouvait encore lors de mon départ), et le

séducteur emmena la jeune fille dans son harem. Il y a eu six ou sept

cas semblables à Ipek, et l'un des Arnautes influents commet impunément

des outrages encore plus révoltants. Les prêtres des villages sont

cruellement maltraités. J'en vis un qui avait courageusement signalé aux

autorités d'Ipek deux meurtres commis dans sa paroisse. Les autorités

firent la sourde oreille, mais les Arnautes, informés de ses

réclamations, tombèrent sur lui à coups de couteau. J'ai vu l'un de ses

bras à moitié coupé. Dans le monastère d'Ipek se trouvait un autre pope,

qui venait de s'enfuir du village de Suho-Gurlo. Les Arnautes s'étaient

emparés de lui, l'avaient conduit dans un lieu désert et étaient sur le

point de le massacrer, quand ils consentirent à le relâcher, à condition

qu'il leur payât la somme de 50 piastres dans un délai de trois jours.

Il est actuellement enfermé dans le couvent et n'ose visiter son

troupeau. Il m'apprit que, dans les environs de Suho-Gurlo, plus de

douze villages avaient été privés de leurs pasteurs de la même manière.

Même à Vuchitern, un endroit relativement favorisé par sa position sur

le chemin de fer macédonien, je découvris que le pope et le maître

d'école avaient passé une année au cachot, et l'on croyait que le prêtre

avait été déporté en Asie.

«Si ces crimes étaient des actes de cruauté isolés, ce serait déjà

déplorable; mais il est hors de doute que c'est un système de terreur

organisé et ayant un but parfaitement défini. On veut à tout prix

chasser les Serbes de ces territoires par des actes répétés de violence

et de pillage. Des habitants du pays, bien informés, m'ont assuré que

les Arnautes, malgré leur sauvagerie naturelle, ne se rendraient pas

coupables d'assassinats pareils, s'ils n'y étaient encouragés par les

gouvernants. Le plus grand promoteur de ces violences est

indubitablement Mullazeg, un notable Arnaute fort riche, qui, de concert

avec une série de personnages influents du même genre, dirige tous les

mouvements du pacha.

«Plusieurs de ces «gentilshommes» ont des relations intimes avec le

palais de Stamboul, et on trouvera difficilement un fonctionnaire turc

qui consentira à jouer encore le rôle du malheureux Mehemet-Ali, qui

s'était laissé persuader qu'il parviendrait à rétablir l'ordre. C'est

ainsi que continue le règne de la terreur, et si l'Europe n'intervient

pas bientôt, il est probable que le rêve des oppresseurs se réalisera

complètement. Sous le coup de semblables persécutions, les populations

chrétiennes prennent la fuite, parfois par villages entiers, et se

mettent en chemin vers la frontière serbe. Dans certains villages, des

hordes d'Arnautes ont littéralement chassé les habitants. Dans les

environs d'Ipek seulement, 22 villages sont déserts. Les réfugiés

conservent toujours l'espoir de revenir dans leur pays natal, quand le

règne de la tyrannie aura cessé.

«Les autorités craignant les Arnautes, favoris du sultan, il s'ensuit

que les receveurs des contributions n'osent s'adresser à eux, et forcent

les malheureux rayas de l'Albanie et de la Macédoine à payer les impôts

dus par leurs oppresseurs. La «vergia» ou impôt foncier est ainsi

réclamée jusqu'à trois fois au même propriétaire, et comme on ne donne

pas de reçu aux paysans des impôts déjà perçus, ils n'ont aucun recours

contre ces extorsions réitérées. Les receveurs trouvent un appui

puissant dans les autorités turques, et plusieurs chrétiens sont

actuellement emprisonnés à Ipek, pour n'avoir pas voulu ou n'avoir pas

pu payer leurs impôts pour la seconde ou peut-être la troisième fois.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 25 / 26 段