faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il
était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son
pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on
faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que
nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune
collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui
s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il
a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de
Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868
qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel,
assassiné dans le parc de Topchidéré.
C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une
coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous
apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de
roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée
de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité
est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque
dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes
de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions
en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts
sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les
contribuables.»--Je me permets de remarquer que le gonflement des
budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il
faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.
Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt
direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive»,
_porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15
thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les
villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle
est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur
la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est
placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une
capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur
salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune,
qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883,
environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les
domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore
2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la
même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en
dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié
à Belgrade.
Je transcris ici, à titre d'information précise, une quittance des
contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant à la
onzième classe des contribuables, et il y en a quarante: impôt direct
pour l'État, 30 fr. 32 c.; fonds des écoles, 2 fr. 50 c.; fonds des
hôpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clergé, 2 francs; pour la commune, 13 fr.
48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les
invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4
francs. Total: 58 fr. 80 c.--Cela fait un peu l'effet de la note de
l'apothicaire du _Malade imaginaire_; mais j'y vois ce grand avantage
que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de même en
Angleterre, où l'on doit payer un certain nombre de pence par livre
sterling de revenu pour les écoles, pour les routes, pour l'éclairage,
etc. Le contrôle est plus facile, et le contribuable est plus provoqué à
l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, où nos
gouvernants puisent, suivant les prévisions du budget, et où personne ne
se retrouve, sauf peut-être MM. Léon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis
que ce rôle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui
peut brider la fureur des dépenses publiques est excellent; mais est-il
moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un
impôt foncier sur la terre, basé sur un cadastre indiquant l'étendue, la
qualité et le revenu des parcelles; seulement, il serait à craindre
qu'on n'en profitât pour exiger davantage, et c'est toujours l'armée qui
consommerait improductivement tout ce qui serait enlevé aux
cultivateurs.
--Le roi m'invite à déjeuner pour aller ensuite assister à une fête de
village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa à un étage,
séparée de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en
arrière en un parc bien ombragé. L'ameublement, sans luxe tapageur,
rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine
Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie,
et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi
Milan. Elle descend de l'antique famille provençale des Baulx, Balsa en
italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx
accompagnèrent Charles d'Anjou quand il fit la conquête de Naples;
d'autres vinrent se fixer en Serbie à l'époque où Hélène de Courtnay y
était reine. Adelaïs, Laurette et Phanette des Baulx furent chantées par
les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore près d'Arles.
La reine est d'une beauté qui a fait événement dans sa visite récente à
Florence, où elle est née; grande, élancée, un port de déesse sur les
nues, un teint chaud, éblouissant, et de grands yeux veloutés de
Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparaît avant qu'on
ne se mette à table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble à ses
parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa
destinée? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce à
Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans
ces pays en fermentation et en transformation, les rêves les plus
audacieux se présentent involontairement à l'esprit. En attendant, à
côté du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dômes
prétentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans
l'alignement du boulevard même.
Le déjeuner est servi avec élégance et il sort des mains d'un bon
cuisinier. La carte du menu est surmontée d'un écusson royal aux armes
et avec la devise de la Serbie: _Tempus et meum jus_. Voici ce qui nous
est offert: Bouillon, timbales de macaroni à la Lucullus, sterletons
rôtis en matelote, côte de boeuf aux truffes, écrevisses de Laibach à la
provençale, poulardes françaises, asperges à la polonaise, petits pois
verts, bombe glacée de fraises. On me reprochera peut-être de ressembler
à ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mémoires
richement reliés et qui ne contenaient que les menus des dîners auxquels
il avait assisté. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque
pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumière jusqu'au
prince sous ses lambris dorés; car cela donne une idée du bien-être
national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activité
économique n'a-t-elle pas pour but d'apporter à tous de quoi se nourrir?
Certes, Brillat-Savarin, qui était homme d'esprit, m'eût pardonné.
La reine me rappelle que j'ai écrit, dans la _Revue des Deux Mondes_,
certain réquisitoire contre le luxe, qui doit me porter à condamner ces
dépenses inutiles. «En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux
souverains à donner l'exemple de la simplicité et de l'économie. Partout
les dépenses improductives ruinent les familles et les États.» Le roi et
la reine parlent le français avec le meilleur accent. Après le café, on
part pour le village où se célèbre la _Slava_. Il est situé au delà de
Topchidéré, non loin de la Save. La route n'est pas en très bon état;
mais nos chevaux hongrois nous entraînent au grand trot. Le premier
aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce
que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava:
c'est la fête du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours;
c'est une antique coutume, qui remonte à l'époque où la famille
patriarcale vivait groupée sous le même toit. Aujourd'hui encore, elle
se célèbre partout, même dans les villes. La maison se décore de
feuillage et de fleurs. Un banquet réunit les plus proches parents, sous
la présidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment
est posé au centre de la table. Une croix y est imprimée en creux, au
milieu de laquelle est fixé un cierge à trois branches, allumées en
l'honneur de la Trinité. Le pope prononce une prière et appelle la
bénédiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les
chants se succèdent; les Serbes y excellent. En assistant à une Slava,
ou à la fête des morts, on voit combien est encore puissant ici le
sentiment familial. C'est un des caractères de toute société primitive,
où le clan, le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON
WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}, la _gens_, est la cellule
sociale, l'alvéole au sein duquel se conserve et se développe la vie
humaine.
Le village où nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses,
couvertes de chaume et cachées en des vergers de grands pruniers à
fruits violets. Pas d'église; le centre est l'école. Sous la véranda, on
a étendu un tapis et placé des fauteuils pour Leurs Majestés et leur
suite. Le roi et la reine arrivent dans une légère Victoria, précédée
d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les
paysans, rassemblés en foule, crient: _Zivio!_ ce qui signifie: _Vive!_
Je saisis sur le vif le contraste entre les moeurs anciennes et celles
de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le préfet et le
sous-préfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et
le saluent avec respect, gourmés et raides comme des fonctionnaires
occidentaux. Le maire, _presednik_, avec son beau costume: veste brune
soutachée de noir, larges culottes, jambières albanaises, s'approche,
et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le
tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la démocratie du temps de
Milosch.
Quand nous avons pris place sur des fauteuils réservés, parmi les
feuillages et les fleurs qui ornent le bâtiment de l'école, commence une
cérémonie des plus caractéristiques. Les paysannes se dirigent en longue
file vers la reine, et chacune, à son tour, lui donne sur les deux joues
un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux
tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui
fait ressortir toute l'élégance de sa taille, une robe de foulard bleu à
pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les
paysannes sont vêtues d'une chemise brodée en laines de couleurs
voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons très vifs et
cependant harmonieux; sur la tête, un mouchoir rouge ou des fleurs et
des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers formés
de pièces d'or et d'argent. Toutes ces étoffes et ces broderies sont
l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la
civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les idées, les
croyances, les moeurs, les produits de l'industrie familiale, la
personnification des civilisations primitives.
L'une de ces femmes, très âgée, mal vêtue, peu lavée, sentant
cruellement l'ail, embrasse la reine quatre ou cinq fois et lui adresse
un interminable discours. Le roi l'interrompt: «Voyons, que
veux-tu?--Mon fils unique a été tué à la dernière guerre, répond-elle;
j'ai donc droit à une pension et je ne la recois pas.--_Presednik_,
reprend le roi, en s'adressant au maire, qui était resté à côté de lui,
ceci te regarde. Qu'as-tu à dire?--Je dis que cette femme est à son aise
et que, par conséquent, elle n'a pas droit à la pension.--Comment!
réplique la vieille, mais une telle, du village voisin, a plus de terre
que moi et elle à une pension.--Je n'ai pas à juger ce que font les
autres, dit le maire; mais moi, je remplis mon devoir; je défends
l'intérêt de mes contribuables.--Nous examinerons cela, reprend le roi;
colonel Franassovitch, veuillez en prendre note.» Je me figure que c'est
ainsi que saint Louis jugeait sous son chêne. Je vois en action
l'antique souveraineté patriarcale.
Le roi me donne alors quelques détails sur l'organisation communale en
Serbie. La commune, _opchtina_, jouit d'une autonomie complète dans les
limites fixées par la loi. Les habitants nomment le conseil communal et
le maire, sans nulle intervention du pouvoir central. Le nombre des
membres formant le conseil dépend de la population de la commune; mais,
pour toute décision, il faut au moins trois conseillers. Ceux-ci fixent
souverainement le budget en recettes et en dépenses. Ceci est bien la
commune primitive, telle qu'on la trouve encore en Suisse, en Norvège,
dans le _township_ américain, et telle qu'elle existait partout, avant
que le pouvoir central soit venu restreindre sa compétence.
Voici qui tient encore aux libertés anciennes: la justice, en premier
ressort, est toute communale. Le maire, _presednik opchtiné_, avec deux
adjoints élus pour un an, forme un tribunal qui décide de toutes les
contestations jusqu'à la somme de 200 francs et qui juge, en matière
pénale, les délits de simple police. Des décisions de ce tribunal, il
peut être appelé devant une commission, composée de cinq membres, élus
tous les trois mois. Une loi récente a limité un peu la compétence de ce
tribunal de village. Les conseils communaux choisissent aussi des jurés
qui font partie de la cour d'assises pour juger les accusés habitant
leur commune. Dans tout notre Occident, au moyen-âge, les échevins
communaux exerçaient également des fonctions judiciaires. En Serbie,
au-dessus des tribunaux locaux, s'étagent un tribunal de première
instance par département, une cour d'appel et une cour de cassation.
Cette organisation est empruntée à la France. Afin que tout marche d'une
façon plus méthodique et plus uniforme, on veut étendre les pouvoirs de
l'autorité centrale, au détriment de l'autonomie locale. C'est un
progrès à rebours; car, dans notre Occident, on s'accorde à constater
les avantages de la décentralisation, et si l'on pouvait avoir la
commune comme aux États-Unis ou en Serbie, on s'estimerait heureux.
Près de l'école, je remarque une construction en bois de forme étrange:
c'est un gerbier en clayonnage, très long, élevé sur des pieux, à un
mètre du sol, et recouvert d'un épais toit de chaume. «C'est là, me dit
le roi, un de nos greniers d'abondance pour les temps de guerre. Encore
une de nos vieilles coutumes. Chaque commune est tenue d'avoir un
gerbier pareil, et tout chef de famille doit y verser, chaque année, 150
okas, soit environ 182 kilogrammes de maïs ou de blé. En temps
ordinaire, nous avons ainsi 60 à 70 millions de kilogrammes de blé, pour
les distribuer aux habitants, en cas de disette, ou quand les hommes
doivent se mettre en campagne.»
Mais voici le _kolo_ qui se met en branle. Le kolo, en bulgare _koro_,
le _choros_ grec, est la danse nationale des Slaves. Un cercle immense
se forme, d'hommes et de femmes, alternativement. Ils se donnent la main
ou se prennent par la taille. Au centre, les tsiganes jouent les airs
nationaux. La ronde tourne lentement, en décrivant des méandres. Le pas
consiste en de petits bonds sur place, sans entrain. La musique est
douce, presque mélancolique, nullement entraînante. Quelle différence
avec les tsardas hongroises, aux emportements affolés, aux fougues
furieuses! Mais les couleurs du tableau sont d'une vivacité
merveilleuse. Les hussards de l'escorte royale sont venus prendre place
dans la file, qui tourne, tourne toujours; puis sont accourues des
jeunes filles tsiganes, vêtues d'étoffes rouges et jaunes. Parmi les
danseurs et la foule qui les entoure, tous, hommes et femmes, portent le
costume national, si pittoresque, si éclatant de tons. De vieux chênes
projettent leur ombre sur la vaste cour. Pas un ivrogne; je ne vois
guère boire que de l'eau. Aucun cri grossier. La fête se poursuit avec
une convenance parfaite. Tous ces paysans ont une grande distinction
naturelle et une dignité d'homme libre. Rien n'est vulgaire. Je n'ai
jamais vu une scène de moeurs où tout fût d'une couleur locale aussi
complète.
Nous rentrons par Topchidéré, qui est le bois de Boulogne de Belgrade.
Des promenades y serpentent sous de beaux ombrages, au bord d'un petit
ruisseau coulant à travers les prairies d'une vallée verdoyante. Ici se
trouve la maison qu'occupait Milosch et le vaste parc aux Daims, où a
été assassiné le prince Michel. Je dîne chez notre ministre, avec
quelques diplomates. Parmi ceux-ci se trouve le comte Sala, qui fait
l'intérim à la légation française. La comtesse, une Américaine
parisienne, est étincelante d'esprit et de beauté. Je reste tard pour
causer avec M. de Borchgrave de la situation économique du pays, qu'il
connaît à fond. J'emprunte aussi quelques détails à un rapport très bien
fait de M. Mason, secrétaire de la légation anglaise.
Nul pays ne mérite mieux d'être appelé une démocratie que la Serbie. Les
begs turcs ayant été tués ou chassés dans les longues guerres de
l'indépendance, les paysans serbes se sont trouvés propriétaires absolus
des terres qu'ils occupaient, sans personne au-dessus d'eux. Il n'y a
donc ici ni grands propriétaires ni aristocratie. Chaque famille possède
le sol qu'elle cultive et en tire de quoi vivre avec les procédés de
culture les plus imparfaits. Le prolétariat était inconnu autrefois,
grâce aux zadrugas, ou communautés de famille, qui, comme nous l'avons
vu, subsistaient sur un fonds inaliénable, héritage en mainmorte, et
ensuite grâce à une loi excellente qui interdit la vente, même au profit
des créanciers, de la maison, de cinq arpents de terre (environ deux
hectares et demi), du cheval, du boeuf et des outils aratoires
nécessaires pour les cultiver.
Dans les campagnes, on ne trouve guère d'ouvriers, et, semblable en cela
au Yankee, aucun Serbe ne consent à être domestique; même les
cuisinières et les servantes viennent de la Croatie, de la Hongrie et de
l'Autriche. Quand un cultivateur, avec l'aide de sa famille, ne peut
suffire à couper ses foins ou ses blés, il s'adresse à ses voisins, qui
viennent lui donner un coup de main, et la rentrée de la récolte est une
occasion de fête. Cela s'appelle la _moba_. Point de salaire; service
pour service, à charge de revanche. N'est-ce pas l'âge d'or?
Malheureusement, ces fiers Serbes, qui, avant le récent désarmement,
marchaient toujours armés, sont de très médiocres cultivateurs. Leur
grossière charrue, toute en bois, avec un petit bout de soc en fer,
traînée par quatre boeufs, déchire le sol, mais ne le retourne pas. Au
maïs succède le froment ou le seigle, puis suit une jachère de plusieurs
années. C'est à peine si le tiers de la superficie est en culture. La
statistique de 1869, la dernière qui ait été publiée, ne donnait, pour
360,000 «têtes de contribuables», et pour mettre en mouvement 79,517
charrues grandes et petites, _ralitzas_, que 13,680 chevaux de trait et
307,516 boeufs. C'est déplorablement insuffisant. Cependant, comme la
population est peu dense, 1,820,000 habitants sur 4,900,000 hectares,
ou deux hectares et demi par tête, il s'ensuit que les vivres ne
manquent pas et qu'on peut en exporter. La statistique nous apprend, en
effet, qu'en moyenne la Serbie vend à l'étranger pour 30 millions de
francs de bétail et de produits animaux, et pour 8 à 10 millions de
fruits, grains et vins.
Voici quelques chiffres indiquant comment la superficie est employée et
quelle est la richesse agricole du pays. La moitié du territoire, soit
2,400,000 hectares, est occupée par les montagnes et les forêts; 800,000
hectares sont en terres cultivées et 430,000 hectares en prairies; le
surplus est vague. Sur les terres labourables, le maïs prend 470,000
hectares, le seigle; le froment et les autres grains 300,000 hectares;
le reste est consacré aux vignes, aux pommes de terre, au tabac, au
chanvre, etc. Le maïs est ici, comme dans tout l'Orient, le produit
principal. On estime que la récolte moyenne donne pour le maïs 448,327
tonnes, 250,000 pour le froment, 32,000 pour l'avoine et 80,000 pour les
autres grains.
Voici la proportion sur 100 qu'on attribue à chaque céréale: maïs,
52.35; froment, 27.20; orge, 6.30; avoine, 6.60; seigle, 3.90; épeautre,
3; millet, 0.65. Dans les provinces de Podrigné, de Pojarévatz et de
Tchoupria, le maïs forme les 65 centièmes du produit total.
La richesse en bétail est représentée par les chiffres suivants: 826,550
bêtes à cornes, 122,500 chevaux, 3,620,750 moutons et 1,067,940 porcs.
Les statisticiens ont noté que si, d'une part, dans les pays en
progrès, la population augmente, ce qui prouve un accroissement de la
prospérité générale, d'autre part, la quantité du bétail diminue, ce qui
est regrettable, car il en résulte que la proportion de nourriture
animale devient moindre. Si l'on considère les anciennes provinces
serbes, sans les districts annexés par le traité de Berlin, qui ont
280,000 habitants, on trouve que la population s'élevait à 1,000,000 en
1859, à 1,215,576 en 1866 et à 1,516,660 en 1882. L'accroissement annuel
est donc d'environ 2.2 p. c., ce qui donne une période de doublement de
cinquante ans, comme en Angleterre et en Prusse. En même temps, de 1859
à 1882, le nombre des bêtes à cornes tombait de 801,296 à 709,000, celui
des chevaux de 139,801 à 118,500, celui des porcs de 1,772,011 à
958,440. Il n'y a que le chiffre des moutons qui augmente un peu: de
2,385,458 à 2,832,500. Ceci semble le résultat habituel de ce que l'on
appelle les progrès de la civilisation. A mesure que la population
s'accroît, elle doit de plus en plus se contenter d'une nourriture
végétale. D'après Tacite, le Germain se nourrissait surtout de viande et
de laitage, tandis que l'Allemand et le Flamand, dans les campagnes, ne
mangent guère que des pommes de terre et du pain de seigle. Maintenant
encore, le rapport entre le chiffre du bétail et celui de la population
est beaucoup plus satisfaisant ici que dans nos pays occidentaux, car en
réduisant le nombre des animaux domestiques en têtes de gros bétail, on
arrive au total d'environ 1,400,000 pour 1,516,660 habitants, ce qui
fait presque une tête par habitant. C'est à peu près la même proportion
qu'en Bosnie-Herzégovine, qui, avec 2 millions d'hectares en plus, n'a
que 1,158,453 habitants au lieu de 1,820,000. Il faut aller dans les
pays nouvellement occupés, comme l'Australie et les États-Unis, pour
trouver une proportion aussi favorable. On peut en conclure que les
Serbes mangent généralement de la viande à l'un de leurs repas, quand
ils ne sont pas obligés de faire maigre, ce qui leur arrive plus de cent
cinquante jours par an. Alors ils se contentent de maïs et de fèves.
Le porc a été pour la Serbie ce que le hareng a été pour la Hollande, la
principale source de la richesse commerciale et la cause de son
affranchissement. Les héros de la guerre de l'indépendance, les gueux de
mer qui, au XVIe siècle, ont dispersé les flottes de Philippe II,
étaient des pêcheurs de harengs, et ici Milosch et ses compagnons
étaient des éleveurs et des marchands de porcs. D'innombrables troupeaux
de ces animaux, presque à l'état sauvage, s'engraissaient de glands dans
les vastes forêts de la région centrale, la Schoumadia. Ils étaient
amenés par bandes vers la Save et le Danube et vendus pour la
consommation de la Hongrie et de l'Autriche. Aujourd'hui, les forêts de
chênes sont dévastées et le lard d'Amérique a pénétré partout.
Cependant, en 1881, on a encore exporté 325,000 porcs gras et maigres.
L'étendue moyenne des exploitations est de 4 à 5 hectares, mais avec des
droits de jouissance sur les prairies et les forêts de la commune ou de
l'État. Certaines régions de la Serbie sont renommées pour leurs animaux
domestiques. Les plaines de la Koloubara et la basse Morava pour ses
chevaux, Resavska pour ses boeufs, la Schoumadia pour ses porcs,
Krivoviv, Visotchka, Pirot et Labska pour ses moutons.