M. de Borchgrave me conduit chez le roi. Je l'avais vu souvent lorsqu'il

faisait ses études à Paris, chez mon ancien maître François Huet. Il

était alors un bel adolescent, aux yeux de flamme, déjà très fier de son

pays. «Voyez, me dit-il un jour en m'apportant un journal où l'on

faisait l'éloge de la Serbie, lisez ceci! On ne dira plus maintenant que

nous sommes des barbares.» Après dix-huit ans, au lieu du jeune

collégien, je retrouve un superbe cavalier, très grand, très fort et qui

s'appelle Milan Ier, roi de Serbie. Quel changement de toutes façons! Il

a conservé le souvenir le plus affectueux de la France et de M. et de

Mme Huet, qui ont été pour lui comme un père et une mère. C'est en 1868

qu'il a été appelé brusquement à succéder à son cousin le prince Michel,

assassiné dans le parc de Topchidéré.

C'est dans cette visite au palais, que je fais connaissance avec une

coutume orientale que les Serbes ont conservée. Un domestique nous

apporte, sur un plateau d'argent, une coupe contenant de la confiture de

roses et pour chacun de nous un verre d'eau. Chacun prend une cuillerée

de la confiture et quelques gorgées d'eau: la communion de l'hospitalité

est faite. Le roi est très occupé de son budget, qu'il connaît jusque

dans ses menus détails. Il est satisfait d'avoir vu passer les recettes

de 13 millions en 1868, année de son arrivée au pouvoir, à 34 millions

en 1883. «Et nous n'en resterons pas là, ajoute-t-il, car les impôts

sont mal assis. Ils pourraient rendre le double, sans accabler les

contribuables.»--Je me permets de remarquer que le gonflement des

budgets est une maladie propre à tous les États modernes, mais qu'il

faut la combattre, sous peine de la voir devenir mortelle.

Le fait est que le système financier est encore très primitif. L'impôt

direct est fixé, non sur la terre, mais par «tête contributive»,

_porezka glava_. Le maximum de cette taxe est, pour les villages, de 15

thalaris de Marie-Thérèse, valant 4 fr. 80 c., de 30 thalaris pour les

villes et de 60 pour Belgrade. 6 thalaris, ou environ 30 francs, telle

est la contribution moyenne, dont 3 comme capitation et 3 comme taxe sur

la fortune présumée. Il existe un grand nombre de classes et chacun est

placé dans l'une d'elles, d'après son revenu. Les ouvriers payent une

capitation annuelle qui varie de 2 fr. 40 c. à 9 fr. 60 c., d'après leur

salaire. L'impôt direct est perçu au profit de l'État par la commune,

qui en fait la répartition entre ses habitants. Il a produit, en 1883,

environ 12 millions. Les impôts indirects ont donné 2 millions, les

domaines 2 millions, les taxes diverses, timbres, enregistrement, encore

2 millions. Les communes peuvent percevoir aussi une taxe établie sur la

même base que l'impôt direct au profit de l'État; mais elle ne peut en

dépasser le quart dans les villages, le tiers dans les villes, la moitié

à Belgrade.

Je transcris ici, à titre d'information précise, une quittance des

contributions annuelles d'un habitant de Belgrade appartenant à la

onzième classe des contribuables, et il y en a quarante: impôt direct

pour l'État, 30 fr. 32 c.; fonds des écoles, 2 fr. 50 c.; fonds des

hôpitaux, 1 fr. 60 c.; pour le clergé, 2 francs; pour la commune, 13 fr.

48 c.; pour les pauvres, 1 fr. 90 c.; pour l'armement, 1 franc; pour les

invalides, 2 francs; pour l'amortissement de la dette publique, 4

francs. Total: 58 fr. 80 c.--Cela fait un peu l'effet de la note de

l'apothicaire du _Malade imaginaire_; mais j'y vois ce grand avantage

que chacun sait pour quel objet il paye. Il en est de même en

Angleterre, où l'on doit payer un certain nombre de pence par livre

sterling de revenu pour les écoles, pour les routes, pour l'éclairage,

etc. Le contrôle est plus facile, et le contribuable est plus provoqué à

l'exercer qu'avec nos versements en bloc constituant une masse, où nos

gouvernants puisent, suivant les prévisions du budget, et où personne ne

se retrouve, sauf peut-être MM. Léon Say et Paul Leroy-Beaulieu, tandis

que ce rôle de Belgrade est intelligible pour un enfant. Tout ce qui

peut brider la fureur des dépenses publiques est excellent; mais est-il

moyen d'y arriver? Certes, en Serbie, il vaudrait mieux introduire un

impôt foncier sur la terre, basé sur un cadastre indiquant l'étendue, la

qualité et le revenu des parcelles; seulement, il serait à craindre

qu'on n'en profitât pour exiger davantage, et c'est toujours l'armée qui

consommerait improductivement tout ce qui serait enlevé aux

cultivateurs.

--Le roi m'invite à déjeuner pour aller ensuite assister à une fête de

village. L'ancien palais princier, le Konak, est une villa à un étage,

séparée de la rue par une grille et un jardin qui se prolonge en

arrière en un parc bien ombragé. L'ameublement, sans luxe tapageur,

rappelle celui d'une habitation de campagne d'un lord anglais. La reine

Nathalie est la fille du colonel russe Kechko, boyard de la Bessarabie,

et d'une princesse Stourdza, Roumaine; elle est ainsi cousine du roi

Milan. Elle descend de l'antique famille provençale des Baulx, Balsa en

italien et en roumain. Plusieurs chevaliers de la famille des Baulx

accompagnèrent Charles d'Anjou quand il fit la conquête de Naples;

d'autres vinrent se fixer en Serbie à l'époque où Hélène de Courtnay y

était reine. Adelaïs, Laurette et Phanette des Baulx furent chantées par

les troubadours, et l'ancien castel de Baulx existe encore près d'Arles.

La reine est d'une beauté qui a fait événement dans sa visite récente à

Florence, où elle est née; grande, élancée, un port de déesse sur les

nues, un teint chaud, éblouissant, et de grands yeux veloutés de

Valaque. L'unique enfant, le prince Alexandre, qui apparaît avant qu'on

ne se mette à table, a sept ans. Il est plein de vie et ressemble à ses

parents, ce dont il n'a pas lieu de se plaindre. Quelle sera sa

destinée? Deviendra-t-il le nouveau Douchan de l'empire serbe? Est-ce à

Constantinople qu'il ceindra un jour la couronne des anciens tsars? Dans

ces pays en fermentation et en transformation, les rêves les plus

audacieux se présentent involontairement à l'esprit. En attendant, à

côté du Konak actuel, on construit un grand palais avec des dômes

prétentieux, qu'on a eu le tort de faire avancer jusque dans

l'alignement du boulevard même.

Le déjeuner est servi avec élégance et il sort des mains d'un bon

cuisinier. La carte du menu est surmontée d'un écusson royal aux armes

et avec la devise de la Serbie: _Tempus et meum jus_. Voici ce qui nous

est offert: Bouillon, timbales de macaroni à la Lucullus, sterletons

rôtis en matelote, côte de boeuf aux truffes, écrevisses de Laibach à la

provençale, poulardes françaises, asperges à la polonaise, petits pois

verts, bombe glacée de fraises. On me reprochera peut-être de ressembler

à ce diplomate qui avait sur sa table plusieurs volumes de ses mémoires

richement reliés et qui ne contenaient que les menus des dîners auxquels

il avait assisté. Mais il est curieux de savoir ce que, dans chaque

pays, mangent les hommes, depuis le paysan en sa chaumière jusqu'au

prince sous ses lambris dorés; car cela donne une idée du bien-être

national et des ressources locales. D'ailleurs, toute l'activité

économique n'a-t-elle pas pour but d'apporter à tous de quoi se nourrir?

Certes, Brillat-Savarin, qui était homme d'esprit, m'eût pardonné.

La reine me rappelle que j'ai écrit, dans la _Revue des Deux Mondes_,

certain réquisitoire contre le luxe, qui doit me porter à condamner ces

dépenses inutiles. «En effet, lui dis-je, je crois que c'est aux

souverains à donner l'exemple de la simplicité et de l'économie. Partout

les dépenses improductives ruinent les familles et les États.» Le roi et

la reine parlent le français avec le meilleur accent. Après le café, on

part pour le village où se célèbre la _Slava_. Il est situé au delà de

Topchidéré, non loin de la Save. La route n'est pas en très bon état;

mais nos chevaux hongrois nous entraînent au grand trot. Le premier

aide de camp du roi, le lieutenant-colonel Franassovitch, m'explique ce

que c'est que la Slava. Chaque famille comme chaque village a sa Slava:

c'est la fête du saint qui en est le patron. Elle dure plusieurs jours;

c'est une antique coutume, qui remonte à l'époque où la famille

patriarcale vivait groupée sous le même toit. Aujourd'hui encore, elle

se célèbre partout, même dans les villes. La maison se décore de

feuillage et de fleurs. Un banquet réunit les plus proches parents, sous

la présidence du chef de la famille. Un pain fait du plus pur froment

est posé au centre de la table. Une croix y est imprimée en creux, au

milieu de laquelle est fixé un cierge à trois branches, allumées en

l'honneur de la Trinité. Le pope prononce une prière et appelle la

bénédiction de Dieu sur toute la famille. Au dessert, les toasts et les

chants se succèdent; les Serbes y excellent. En assistant à une Slava,

ou à la fête des morts, on voit combien est encore puissant ici le

sentiment familial. C'est un des caractères de toute société primitive,

où le clan, le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON

WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER

OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~}, la _gens_, est la cellule

sociale, l'alvéole au sein duquel se conserve et se développe la vie

humaine.

Le village où nous arrivons n'est qu'un petit groupe de maisons basses,

couvertes de chaume et cachées en des vergers de grands pruniers à

fruits violets. Pas d'église; le centre est l'école. Sous la véranda, on

a étendu un tapis et placé des fauteuils pour Leurs Majestés et leur

suite. Le roi et la reine arrivent dans une légère Victoria, précédée

d'un piquet de hussards portant un ravissant uniforme hongrois. Les

paysans, rassemblés en foule, crient: _Zivio!_ ce qui signifie: _Vive!_

Je saisis sur le vif le contraste entre les moeurs anciennes et celles

de l'Occident, qui s'introduisent rapidement. Le préfet et le

sous-préfet, en habit noir et cravate blanche, s'avancent vers le roi et

le saluent avec respect, gourmés et raides comme des fonctionnaires

occidentaux. Le maire, _presednik_, avec son beau costume: veste brune

soutachée de noir, larges culottes, jambières albanaises, s'approche,

et, avec une aisance parfaite, adresse au roi son petit discours, en le

tutoyant, suivant l'usage traditionnel. C'est la démocratie du temps de

Milosch.

Quand nous avons pris place sur des fauteuils réservés, parmi les

feuillages et les fleurs qui ornent le bâtiment de l'école, commence une

cérémonie des plus caractéristiques. Les paysannes se dirigent en longue

file vers la reine, et chacune, à son tour, lui donne sur les deux joues

un retentissant baiser, qu'elle leur rend consciencieusement. Curieux

tableau: la reine Nathalie porte un ravissant costume de campagne, qui

fait ressortir toute l'élégance de sa taille, une robe de foulard bleu à

pois blancs et un chapeau de paille garni de velours assorti; les

paysannes sont vêtues d'une chemise brodée en laines de couleurs

voyantes, avec un tablier tout couvert d'arabesques de tons très vifs et

cependant harmonieux; sur la tête, un mouchoir rouge ou des fleurs et

des sequins; autour du cou et de la ceinture, de lourds colliers formés

de pièces d'or et d'argent. Toutes ces étoffes et ces broderies sont

l'ouvrage de leurs mains. Chez la reine, toutes les distinctions de la

civilisation moderne; chez ces femmes de la campagne, les idées, les

croyances, les moeurs, les produits de l'industrie familiale, la

personnification des civilisations primitives.

L'une de ces femmes, très âgée, mal vêtue, peu lavée, sentant

cruellement l'ail, embrasse la reine quatre ou cinq fois et lui adresse

un interminable discours. Le roi l'interrompt: «Voyons, que

veux-tu?--Mon fils unique a été tué à la dernière guerre, répond-elle;

j'ai donc droit à une pension et je ne la recois pas.--_Presednik_,

reprend le roi, en s'adressant au maire, qui était resté à côté de lui,

ceci te regarde. Qu'as-tu à dire?--Je dis que cette femme est à son aise

et que, par conséquent, elle n'a pas droit à la pension.--Comment!

réplique la vieille, mais une telle, du village voisin, a plus de terre

que moi et elle à une pension.--Je n'ai pas à juger ce que font les

autres, dit le maire; mais moi, je remplis mon devoir; je défends

l'intérêt de mes contribuables.--Nous examinerons cela, reprend le roi;

colonel Franassovitch, veuillez en prendre note.» Je me figure que c'est

ainsi que saint Louis jugeait sous son chêne. Je vois en action

l'antique souveraineté patriarcale.

Le roi me donne alors quelques détails sur l'organisation communale en

Serbie. La commune, _opchtina_, jouit d'une autonomie complète dans les

limites fixées par la loi. Les habitants nomment le conseil communal et

le maire, sans nulle intervention du pouvoir central. Le nombre des

membres formant le conseil dépend de la population de la commune; mais,

pour toute décision, il faut au moins trois conseillers. Ceux-ci fixent

souverainement le budget en recettes et en dépenses. Ceci est bien la

commune primitive, telle qu'on la trouve encore en Suisse, en Norvège,

dans le _township_ américain, et telle qu'elle existait partout, avant

que le pouvoir central soit venu restreindre sa compétence.

Voici qui tient encore aux libertés anciennes: la justice, en premier

ressort, est toute communale. Le maire, _presednik opchtiné_, avec deux

adjoints élus pour un an, forme un tribunal qui décide de toutes les

contestations jusqu'à la somme de 200 francs et qui juge, en matière

pénale, les délits de simple police. Des décisions de ce tribunal, il

peut être appelé devant une commission, composée de cinq membres, élus

tous les trois mois. Une loi récente a limité un peu la compétence de ce

tribunal de village. Les conseils communaux choisissent aussi des jurés

qui font partie de la cour d'assises pour juger les accusés habitant

leur commune. Dans tout notre Occident, au moyen-âge, les échevins

communaux exerçaient également des fonctions judiciaires. En Serbie,

au-dessus des tribunaux locaux, s'étagent un tribunal de première

instance par département, une cour d'appel et une cour de cassation.

Cette organisation est empruntée à la France. Afin que tout marche d'une

façon plus méthodique et plus uniforme, on veut étendre les pouvoirs de

l'autorité centrale, au détriment de l'autonomie locale. C'est un

progrès à rebours; car, dans notre Occident, on s'accorde à constater

les avantages de la décentralisation, et si l'on pouvait avoir la

commune comme aux États-Unis ou en Serbie, on s'estimerait heureux.

Près de l'école, je remarque une construction en bois de forme étrange:

c'est un gerbier en clayonnage, très long, élevé sur des pieux, à un

mètre du sol, et recouvert d'un épais toit de chaume. «C'est là, me dit

le roi, un de nos greniers d'abondance pour les temps de guerre. Encore

une de nos vieilles coutumes. Chaque commune est tenue d'avoir un

gerbier pareil, et tout chef de famille doit y verser, chaque année, 150

okas, soit environ 182 kilogrammes de maïs ou de blé. En temps

ordinaire, nous avons ainsi 60 à 70 millions de kilogrammes de blé, pour

les distribuer aux habitants, en cas de disette, ou quand les hommes

doivent se mettre en campagne.»

Mais voici le _kolo_ qui se met en branle. Le kolo, en bulgare _koro_,

le _choros_ grec, est la danse nationale des Slaves. Un cercle immense

se forme, d'hommes et de femmes, alternativement. Ils se donnent la main

ou se prennent par la taille. Au centre, les tsiganes jouent les airs

nationaux. La ronde tourne lentement, en décrivant des méandres. Le pas

consiste en de petits bonds sur place, sans entrain. La musique est

douce, presque mélancolique, nullement entraînante. Quelle différence

avec les tsardas hongroises, aux emportements affolés, aux fougues

furieuses! Mais les couleurs du tableau sont d'une vivacité

merveilleuse. Les hussards de l'escorte royale sont venus prendre place

dans la file, qui tourne, tourne toujours; puis sont accourues des

jeunes filles tsiganes, vêtues d'étoffes rouges et jaunes. Parmi les

danseurs et la foule qui les entoure, tous, hommes et femmes, portent le

costume national, si pittoresque, si éclatant de tons. De vieux chênes

projettent leur ombre sur la vaste cour. Pas un ivrogne; je ne vois

guère boire que de l'eau. Aucun cri grossier. La fête se poursuit avec

une convenance parfaite. Tous ces paysans ont une grande distinction

naturelle et une dignité d'homme libre. Rien n'est vulgaire. Je n'ai

jamais vu une scène de moeurs où tout fût d'une couleur locale aussi

complète.

Nous rentrons par Topchidéré, qui est le bois de Boulogne de Belgrade.

Des promenades y serpentent sous de beaux ombrages, au bord d'un petit

ruisseau coulant à travers les prairies d'une vallée verdoyante. Ici se

trouve la maison qu'occupait Milosch et le vaste parc aux Daims, où a

été assassiné le prince Michel. Je dîne chez notre ministre, avec

quelques diplomates. Parmi ceux-ci se trouve le comte Sala, qui fait

l'intérim à la légation française. La comtesse, une Américaine

parisienne, est étincelante d'esprit et de beauté. Je reste tard pour

causer avec M. de Borchgrave de la situation économique du pays, qu'il

connaît à fond. J'emprunte aussi quelques détails à un rapport très bien

fait de M. Mason, secrétaire de la légation anglaise.

Nul pays ne mérite mieux d'être appelé une démocratie que la Serbie. Les

begs turcs ayant été tués ou chassés dans les longues guerres de

l'indépendance, les paysans serbes se sont trouvés propriétaires absolus

des terres qu'ils occupaient, sans personne au-dessus d'eux. Il n'y a

donc ici ni grands propriétaires ni aristocratie. Chaque famille possède

le sol qu'elle cultive et en tire de quoi vivre avec les procédés de

culture les plus imparfaits. Le prolétariat était inconnu autrefois,

grâce aux zadrugas, ou communautés de famille, qui, comme nous l'avons

vu, subsistaient sur un fonds inaliénable, héritage en mainmorte, et

ensuite grâce à une loi excellente qui interdit la vente, même au profit

des créanciers, de la maison, de cinq arpents de terre (environ deux

hectares et demi), du cheval, du boeuf et des outils aratoires

nécessaires pour les cultiver.

Dans les campagnes, on ne trouve guère d'ouvriers, et, semblable en cela

au Yankee, aucun Serbe ne consent à être domestique; même les

cuisinières et les servantes viennent de la Croatie, de la Hongrie et de

l'Autriche. Quand un cultivateur, avec l'aide de sa famille, ne peut

suffire à couper ses foins ou ses blés, il s'adresse à ses voisins, qui

viennent lui donner un coup de main, et la rentrée de la récolte est une

occasion de fête. Cela s'appelle la _moba_. Point de salaire; service

pour service, à charge de revanche. N'est-ce pas l'âge d'or?

Malheureusement, ces fiers Serbes, qui, avant le récent désarmement,

marchaient toujours armés, sont de très médiocres cultivateurs. Leur

grossière charrue, toute en bois, avec un petit bout de soc en fer,

traînée par quatre boeufs, déchire le sol, mais ne le retourne pas. Au

maïs succède le froment ou le seigle, puis suit une jachère de plusieurs

années. C'est à peine si le tiers de la superficie est en culture. La

statistique de 1869, la dernière qui ait été publiée, ne donnait, pour

360,000 «têtes de contribuables», et pour mettre en mouvement 79,517

charrues grandes et petites, _ralitzas_, que 13,680 chevaux de trait et

307,516 boeufs. C'est déplorablement insuffisant. Cependant, comme la

population est peu dense, 1,820,000 habitants sur 4,900,000 hectares,

ou deux hectares et demi par tête, il s'ensuit que les vivres ne

manquent pas et qu'on peut en exporter. La statistique nous apprend, en

effet, qu'en moyenne la Serbie vend à l'étranger pour 30 millions de

francs de bétail et de produits animaux, et pour 8 à 10 millions de

fruits, grains et vins.

Voici quelques chiffres indiquant comment la superficie est employée et

quelle est la richesse agricole du pays. La moitié du territoire, soit

2,400,000 hectares, est occupée par les montagnes et les forêts; 800,000

hectares sont en terres cultivées et 430,000 hectares en prairies; le

surplus est vague. Sur les terres labourables, le maïs prend 470,000

hectares, le seigle; le froment et les autres grains 300,000 hectares;

le reste est consacré aux vignes, aux pommes de terre, au tabac, au

chanvre, etc. Le maïs est ici, comme dans tout l'Orient, le produit

principal. On estime que la récolte moyenne donne pour le maïs 448,327

tonnes, 250,000 pour le froment, 32,000 pour l'avoine et 80,000 pour les

autres grains.

Voici la proportion sur 100 qu'on attribue à chaque céréale: maïs,

52.35; froment, 27.20; orge, 6.30; avoine, 6.60; seigle, 3.90; épeautre,

3; millet, 0.65. Dans les provinces de Podrigné, de Pojarévatz et de

Tchoupria, le maïs forme les 65 centièmes du produit total.

La richesse en bétail est représentée par les chiffres suivants: 826,550

bêtes à cornes, 122,500 chevaux, 3,620,750 moutons et 1,067,940 porcs.

Les statisticiens ont noté que si, d'une part, dans les pays en

progrès, la population augmente, ce qui prouve un accroissement de la

prospérité générale, d'autre part, la quantité du bétail diminue, ce qui

est regrettable, car il en résulte que la proportion de nourriture

animale devient moindre. Si l'on considère les anciennes provinces

serbes, sans les districts annexés par le traité de Berlin, qui ont

280,000 habitants, on trouve que la population s'élevait à 1,000,000 en

1859, à 1,215,576 en 1866 et à 1,516,660 en 1882. L'accroissement annuel

est donc d'environ 2.2 p. c., ce qui donne une période de doublement de

cinquante ans, comme en Angleterre et en Prusse. En même temps, de 1859

à 1882, le nombre des bêtes à cornes tombait de 801,296 à 709,000, celui

des chevaux de 139,801 à 118,500, celui des porcs de 1,772,011 à

958,440. Il n'y a que le chiffre des moutons qui augmente un peu: de

2,385,458 à 2,832,500. Ceci semble le résultat habituel de ce que l'on

appelle les progrès de la civilisation. A mesure que la population

s'accroît, elle doit de plus en plus se contenter d'une nourriture

végétale. D'après Tacite, le Germain se nourrissait surtout de viande et

de laitage, tandis que l'Allemand et le Flamand, dans les campagnes, ne

mangent guère que des pommes de terre et du pain de seigle. Maintenant

encore, le rapport entre le chiffre du bétail et celui de la population

est beaucoup plus satisfaisant ici que dans nos pays occidentaux, car en

réduisant le nombre des animaux domestiques en têtes de gros bétail, on

arrive au total d'environ 1,400,000 pour 1,516,660 habitants, ce qui

fait presque une tête par habitant. C'est à peu près la même proportion

qu'en Bosnie-Herzégovine, qui, avec 2 millions d'hectares en plus, n'a

que 1,158,453 habitants au lieu de 1,820,000. Il faut aller dans les

pays nouvellement occupés, comme l'Australie et les États-Unis, pour

trouver une proportion aussi favorable. On peut en conclure que les

Serbes mangent généralement de la viande à l'un de leurs repas, quand

ils ne sont pas obligés de faire maigre, ce qui leur arrive plus de cent

cinquante jours par an. Alors ils se contentent de maïs et de fèves.

Le porc a été pour la Serbie ce que le hareng a été pour la Hollande, la

principale source de la richesse commerciale et la cause de son

affranchissement. Les héros de la guerre de l'indépendance, les gueux de

mer qui, au XVIe siècle, ont dispersé les flottes de Philippe II,

étaient des pêcheurs de harengs, et ici Milosch et ses compagnons

étaient des éleveurs et des marchands de porcs. D'innombrables troupeaux

de ces animaux, presque à l'état sauvage, s'engraissaient de glands dans

les vastes forêts de la région centrale, la Schoumadia. Ils étaient

amenés par bandes vers la Save et le Danube et vendus pour la

consommation de la Hongrie et de l'Autriche. Aujourd'hui, les forêts de

chênes sont dévastées et le lard d'Amérique a pénétré partout.

Cependant, en 1881, on a encore exporté 325,000 porcs gras et maigres.

L'étendue moyenne des exploitations est de 4 à 5 hectares, mais avec des

droits de jouissance sur les prairies et les forêts de la commune ou de

l'État. Certaines régions de la Serbie sont renommées pour leurs animaux

domestiques. Les plaines de la Koloubara et la basse Morava pour ses

chevaux, Resavska pour ses boeufs, la Schoumadia pour ses porcs,

Krivoviv, Visotchka, Pirot et Labska pour ses moutons.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 22 / 26 段