contraste avec le Rhin! Tandis que la rivière qui baigne Manheim,
Mayence, Coblence, Cologne, avec ses deux voies ferrées latérales et ses
innombrables bateaux de toute forme, réalise bien l'idée du «chemin qui
marche», transportant d'innombrables masses de voyageurs et de
marchandises, le magnifique Danube passe à travers des solitudes et ne
semble employé qu'à faire tourner les roues des moulins à farine que
portent des radeaux. D'où vient la différence? C'est que le Rhin coule
vers l'occident et aboutit aux marchés de la Hollande et de
l'Angleterre, tandis que le Danube porte ses eaux à la mer Noire,
c'est-à-dire vers les contrées naguère encore frappées de malédiction
par l'occupation turque. Entre Vukovar et Semlin, la rive gauche, du
côté de la Hongrie, est basse, à moitié inondée, presque toujours bordée
de saules et de peupliers, tandis que sur la rive droite, du côté de la
Slavonie, les hauteurs de la Fiska-Gora forment des berges hautes et
escarpées, dont le terrain rougeâtre se dérobe sous un massif continu de
chênes et de hêtres.
Les moulins flottants que l'on rencontre à chaque instant sur le fleuve
appartiennent la plupart à des juifs, comme l'indiquent les noms
sémitiques des propriétaires: Jacob, Salomon, _etc._ En Hongrie, le
commerce des blés et des farines est presque entièrement entre leurs
mains, parce qu'ils sont mieux renseignés que leurs concurrents.
Ceux-ci, au lieu de s'en plaindre, n'ont qu'à les imiter. À Illok, un
vieux château fort crénelé domine la berge du haut d'une colline
escarpée. Près de Palanka, petite ville aux maisons blanches, dans une
île ceinte de saules, paît un grand troupeau de chevaux qui fait penser
aux Pampas. A Kaménitz, un immense bâtiment, reflète, dans ses
innombrables fenêtres, les rayons dorés du soleil qui s'abaisse. C'est
un collège qu'on a dû évacuer, me dit-on, à cause de la malaria.
A Peterwardein, j'admire les merveilles de l'industrie. Le chemin de fer
direct de Pesth à Belgrade, qui aboutira à Constantinople, franchit le
Danube sur un pont de deux arches, construit par la Société de
Fives-Lille, puis passe en tunnel sous la vieille forteresse
reconstruite par le prince Eugène. Après que le fleuve principal a reçu
la Thisza, il s'élargit beaucoup et prend des aspects de Mississipi.
A l'arrivée à Belgrade, le voyageur est soumis à une formalité
vexatoire, la demande des passeports, abolie partout ailleurs, même par
ce temps de nihilistes. Est-ce pour épargner à la Russie l'humiliation
d'entendre dire qu'elle est seule à conserver cette exigence démodée et
inutile? La réflexion qui vient aussitôt à l'esprit n'est pas flatteuse.
Il est cependant évident que les conspirateurs ne seront pas assez niais
pour arriver en Serbie par les bateaux, où ils sont passés en revue
pendant tout un jour, et d'où ils ne sortent que pour traverser la
douane. Ils entreront par les frontières de terre, partout ouvertes et
non gardées. Il peut convenir à la Russie d'être rébarbative,
puisqu'elle ne désire pas attirer les étrangers, mais la Serbie, qui les
appelle et les reçoit de la façon la plus hospitalière, ne devrait pas
se montrer à eux, tout d'abord, sous l'aspect revêche et vexatoire d'un
gendarme.
Je descends au Grand-Hôtel, construit jadis par le prince Michel. C'est
un immense bâtiment, dont les chambres ont les proportions des salles de
réception du palais des doges. Quand je suis venu ici en 1867, j'y étais
presque seul. Aujourd'hui, l'hôtel est rempli, et aux petites tables où
l'on dîne séparément, comme en Autriche, c'est à peine si je puis
trouver place. Cela seul indique combien tout est changé. La ville aussi
est transformée. Une grande rue occupe l'arête de la colline, entre le
Danube et la Save, et aboutit à la citadelle, qui domine le fleuve sur
un promontoire escarpé. Elle est maintenant garnie des deux côtés de
hautes maisons à deux ou trois étages, avec des boutiques au premier,
dont les étalages exhibent, derrière de grandes glaces, exactement les
mêmes objets que chez nous: quincaillerie, étoffes de toute espèce,
chapeaux, antiquités, habits tout faits, chaussures, photographies,
livres et papier. Les petites échoppes basses et les cafés turcs ont
disparu. Rien ne rappelle plus l'Orient: on se croirait en Autriche. A
l'endroit où la rue s'élargit et devient un boulevard planté d'une
double rangée d'arbres, s'élèvent une statue équestre du prince Michel,
dont le nom et le portrait se retrouvent partout dans le pays, et un
théâtre de style italien, dont les lignes classiques ne manquent pas
d'élégance. Une subvention de 40,000 francs permet d'entretenir une
troupe et de jouer parfois des pièces nationales, mais surtout des
traductions en serbe d'ouvrages français ou allemands.
Sur le glacis de la forteresse, qui s'appelle Kalimegdan, on a planté un
jardin public où, les soirs d'été, les habitants viennent se promener
aux sons de la musique militaire, en contemplant le magnifique panorama
qui se déroule au pied de ces hauteurs. On y aperçoit, semblable à un
lac, le confluent des deux grands fleuves: d'un côté, la Save arrivant
de l'ouest; de l'autre, le Danube descendant à l'est vers les gorges
sauvages de Basiasch, et au nord, les plaines à moitié submergées de la
Hongrie se perdant, à l'horizon, dans un lointain infini. C'est sur ce
glacis que les Turcs empalaient leurs victimes. Que de souvenirs
horribles, que de récits de massacres et de supplices me reviennent à la
mémoire! Je visitai la citadelle en 1867, quand les troupes ottomanes
venaient de l'évacuer, et j'y ramassai des petits carrés de papier, sur
lesquels étaient inscrits trois mots arabes: «O Siméon combattant
(contre les infidèles);» vaine protestation de l'islamisme qui battait
en retraite. L'odieux bombardement de 1862 avait décidé l'Europe à
intervenir pour mettre un terme à une situation intolérable. L'ancien
quartier turc qui s'étendait le long du Danube était complètement
désert; tous les habitants étaient partis, abandonnant leurs maisons.
Aujourd'hui, elles ont été rasées et les juifs espagnols y ont bâti des
demeures nouvelles. De la domination musulmane, il ne reste presque plus
de traces: quelques fontaines avec des inscriptions arabes et une
mosquée qui tombe en ruines. Il y avait un grand nombre de mosquées
jadis, et le traité d'évacuation stipulait qu'elles seraient respectées.
Mais comme nul ne les répare, le temps fait son oeuvre: elles
s'écroulent; bientôt il n'en restera plus une seule. C'est dommage. Le
gouvernement serbe devrait en conserver une, comme souvenir d'un passé
dramatique et comme ornement architectural. Voyez avec quelle rapidité
recule la domination ottomane! Récemment encore, elle s'étendait sur
toute la rive droite du Danube et de la Save et nominalement jusqu'en
Roumanie, en plein coeur de l'Europe; maintenant, elle est rejetée au
delà des Balkans, où elle n'exerce même plus qu'une autorité nominale.
Sur les deux penchants de la colline centrale, vers le Danube et vers la
Save, on a bâti des rues nouvelles, composées exclusivement de
maisons-villas, fort élégantes, mais n'ayant qu'un rez-de-chaussée.
Elles ont un jardin, une grande cour et de vastes dépendances: le tout
occupe une superficie très étendue et procure beaucoup d'air et de
lumière. Toutes les constructions neuves et vieilles sont fraîchement
badigeonnées en couleurs claires, ce qui fait que la capitale de la
Serbie continue à mériter son nom de _Beo Grad_, blanche ville.
De ma fenêtre, je vois les cours d'une école moyenne. Les élèves sont
habillés comme chez nous et jouent les mêmes jeux. Cependant il y aurait
à faire, en Serbie, une étude spéciale sur les chants populaires qui
accompagnent souvent les jeux d'enfants, ainsi que l'a fait M. Pitre
pour la Sicile, où il a retrouvé l'écho des plus anciens mythes de la
race aryenne. Ceux qui dirigent l'enseignement ont à s'occuper des jeux
sous un autre rapport. Avec les programmes surchargés que l'on adopte
partout, il n'y a plus de place pour les récréations et les exercices
musculaires. Les élèves des classes supérieures croient que jouer est en
dessous de leur dignité. Ils se promènent, causent et discutent. Les
cerveaux sont surmenés, la vigueur physique diminue, et l'anémie ravage
les générations nouvelles. Quelques quarts d'heure de gymnastique
réglementaire ne sont pas un remède suffisant. Il faut les jeux en plein
air, qui vivifient le sang, fortifient les muscles, donnent du
sang-froid, de la décision, du coup d'oeil, comme le cricket en
Angleterre et les barres ou la paume en France. Récréation, mot français
admirable, qu'il faudrait savoir réaliser dans l'éducation. Comme les
anciens, les Grecs surtout, avaient bien compris l'art de développer
l'être humain tout entier, moralement, intellectuellement, physiquement!
Dans ces incomparables institutions, les Bains romains, où, à côté des
salles de conférences, dissertaient les philosophes, on trouvait la
bibliothèque pour l'étude et l'arène pour la lutte et le pugilat. Les
Anglais seuls ont imité les anciens en ceci. Leurs universités, à vrai
dire, forment beaucoup plus de jeunes hommes vigoureux que de savants,
et les étudiants consacrent toutes leurs après-midi à des jeux
athlétiques. Les jeunes filles qui suivent les cours universitaires
veulent imiter cet exemple. Récemment, à Cambridge, au collège féminin
de Newham, dirigé par Mlle Hélène Gladstone, je voyais le programme d'un
grand _match_ de lawn-tennis entre cet établissement et celui de Girton.
Me serait-il permis de recommander au ministère de l'instruction de
Serbie, et peut-être à ceux de plus d'un autre pays, l'examen de cette
question: Quelle place les jeux et les récréations doivent-ils occuper
dans l'éducation intégrale?
La reine Nathalie pourrait donner un prix au meilleur mémoire à faire
sur ce sujet, car elle aime beaucoup les jeux en plein air. Le soir, en
prenant le thé chez le secrétaire de la légation de France, dont la
maison faisait face au jardin du palais, nous entendions cogner les
boules du croquet, quand, le soleil couché, il faisait déjà obscur.
Je visite quelques écoles: même aspect que chez nous et même
encombrement de matières dans l'enseignement moyen. Voici la liste des
matières enseignées dans les gymnases serbes: Latin, français, allemand,
langue serbe et vieux slave, histoire de la littérature nationale,
géographie, cosmographie, histoire générale et histoire de Serbie,
botanique, zoologie, minéralogie, géologie, physique, chimie, biologie,
anthropologie, arithmétique, algèbre, géométrie, géométrie descriptive,
dessin, sténographie, gymnastique, musique et chant; jusqu'à
trente-huit heures de leçons par semaine, parmi lesquelles,
heureusement,--et j'en fais compliment à la Serbie,--trois heures de
gymnastique et deux heures de chant. Le grec est supprimé. Pour ce qu'on
en apprend chez nous, on ne ferait pas mal d'y renoncer aussi. Cette
accumulation de branches enseignées, qui usent et fatiguent les jeunes
cerveaux, provient du raisonnement suivant, auquel il est difficile de
répondre: Les mathématiques sont indispensables et les langues anciennes
ne le sont pas moins, car elles forment le goût, le style et la pensée;
puis est-il permis aujourd'hui de ne pas connaître quelques langues
étrangères et de ne rien savoir des phénomènes naturels au sein desquels
nous vivons et de l'organisation de notre propre corps, qui nous tient,
certes, d'assez près?
La Serbie entretient trois gymnases complets et vingt «demi-gymnases»,
où toutes les branches ne sont pas enseignées; elle y consacre environ
un demi-million de francs, ce qui est assez satisfaisant. Le gymnase de
Belgrade a 620 élèves et celui de Kragonjevatz 357, ce qui prouve qu'il
existe déjà des gens ayant le désir de faire instruire leurs enfants. Je
suis reçu au ministère de l'instruction publique par M. Novakovitch, qui
en tient le portefeuille, et par le chef de bureau, M. Militchevitch,
qui est entièrement dévoué à ses importantes fonctions. Ils me remettent
le texte de la nouvelle loi du 12 janvier 1883 sur l'instruction
primaire et les tableaux qui résument la situation actuelle.
En 1883, on comptait dans le royaume, y compris les nouvelles
provinces, 618 écoles, avec 821 instituteurs et institutrices, et 36,314
élèves des deux sexes. Pour une population de 1,750,000, cela ne fait
que 1 élève sur 48 habitants ou 2 p. c. de la population, ce qui est
extrêmement peu.
Il existe dans le pays deux villes de plus de 20,000 habitants: Belgrade
et Nisch; 8 de 5,000 à 10,000 et 43 de 2,000 à 5,000, plus 930 bourgs et
villages de 500 à 2,000 et 1,270 petits hameaux de 200 à 500 habitants.
Puisqu'il n'y a en tout que 618 écoles, il s'ensuit qu'il y a même de
gros villages qui n'en ont pas jusqu'à présent. On a fait plus
relativement pour l'enseignement moyen, et c'est un tort: on multiplie
ainsi les chercheurs de places. Dans un pays agricole et démocratique
comme l'est la Serbie, il faut imiter la Suisse et instruire le
cultivateur, car il est le vrai producteur de la richesse. Le ministère
progressiste l'a compris. M. Novakovitch a obtenu de la Skoupchtina la
loi récente, qui est aussi complète et aussi énergique qu'on peut le
désirer. Elle est empruntée à la législation scolaire des États les plus
avancés sous ce rapport, la Saxe et les pays Scandinaves. Rien n'y
manque: enseignement obligatoire pendant six années, de sept à treize
ans, plus deux années complémentaires; obligation pour toute commune
scolaire de fournir les locaux, le matériel de classe, les livres, pour
l'instituteur un traitement convenable avec maison, jardin d'un arpent,
bois de chauffage et une pension de retraite commençant à 40 p. c, après
vingt ans de service, et s'élevant, par une majoration de 2 p. c. par
année supplémentaire, jusqu'à la totalité du traitement; inspection
annuelle de toutes les écoles; examens des élèves, fonds scolaire et
impôt scolaire spécial payable par tous les contribuables. Le ministre
nomme les instituteurs communaux et n'autorise l'ouverture d'écoles
privées qu'à des conditions très sévères. Si la Serbie parvient à mettre
à exécution une loi pareille, elle pourra en être fière, mais il faudra
beaucoup d'argent. L'État devrait, comme aux États-Unis, concéder au
fonds scolaire une grande partie des terres publiques; c'est le meilleur
usage qu'on en puisse faire.
Le ministère progressiste a fait adopter récemment une réorganisation
complète de l'armée, due au général Nikolitch. Elle donnera une force
d'environ 17,000 hommes de toutes armes sur pied de paix et de 80,000
sur pied de guerre. En 1883, les dépenses militaires se sont élevées à
10,305,326 francs. La Serbie a fait de grands sacrifices pour son
armement. Récemment elle s'est fait livrer 100,000 fusils
Mauser-Milovanovitch au prix de 72 francs pièce. Elle a aussi commandé
des canons de Bange, dont les essais à Belgrade ont été
extraordinairement satisfaisants, prétend-on. Le service est obligatoire
pour tous les hommes valides jusqu'à l'âge de 50 ans; dans le premier
ban, de 20 à 30; dans le second, de 30 à 37; dans le troisième, de 39 à
50 ans. Dans le cadre permanent, la durée du service est de deux ans.
--Le dimanche, j'entre dans la cathédrale du rite orthodoxe, qui, avec
ses clochetons en forme de bulbes et sa façade style italien, a très
grand air. On entrevoit encore la trace des boulets turcs de 1862.
L'intérieur n'offre rien de curieux, sauf l'iconostase, couverte de
grandes figures de saints sur fond d'or; elle forme une haute paroi,
derrière laquelle les officiants disent la messe. Le nombre des fidèles
est très restreint: quelques femmes qui embrassent les images des saints
et allument des cierges, presque pas d'hommes. Si la foi n'est pas
morte, les pratiques paraissent très négligées. Un volontaire italien,
M. Barbanti Brodano, qui a fait la guerre de 1875 en Serbie, rapporte,
dans un volume de souvenirs très vivement écrit et intitulé _sulla
Drina_, qu'il a été très frappé de rencontrer si peu d'églises en ce
pays. Sept ou huit hameaux n'en ont qu'une seule, située à une grande
distance et d'apparence plus que modeste. Grande différence,
remarque-t-il, avec l'Italie, où chapelles, oratoires et églises
abondent. Le fait est que la statistique nous apprend qu'il n'y a que
972 paroisses pour 2,253 villes, villages et hameaux.
Les évêques seuls (il y en a cinq) reçoivent un traitement de l'État.
Les popes sont entretenus par les fidèles. D'après une loi récente,
outre le casuel, ils ont droit à 2 francs par tête de contribuable.
Beaucoup ont famille, car ils peuvent se marier avant d'être consacrés
diacres. Ils ne sont pas forts en théologie; les études au séminaire ont
été, jusqu'à présent, très négligées; beaucoup, dit-on, ne comprennent
pas le vieux slave des offices; mais le peuple les aime, parce qu'ils
cultivent eux-mêmes leur champ, qu'ils partagent les sentiments
populaires et qu'ils ne visent nullement à une prééminence théocratique.
Ils n'exercent en aucune façon sur leurs ouailles cette influence en
matière politique que le prêtre catholique a conservée sur les
campagnards, dans les pays de foi, comme l'Irlande, le Tyrol ou la
Belgique. Ceci est important pour les élections.
Les églises du rite oriental ne sont pas toujours ouvertes, comme celles
des catholiques. Elles ne le sont, comme chez les protestants, que les
jours de fêtes, à l'heure des services. L'unitairien Channing, peu porté
cependant aux pratiques dévotes, préfère l'usage catholique. L'Évangile
dit sans doute: «Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte
et prie ton Père en secret»; mais à moins de nier toute influence des
choses extérieures, il faut bien admettre que l'âme s'élèvera plus
aisément vers Dieu dans un temple et parmi les symboles qui le
rappellent, qu'entre quatre murs nus. Les orthodoxes, trouvant presque
toujours closes les portes de leurs lieux de culte, en oublient
facilement le chemin.
Je fais visite au métropolite, Mgr Mraovitch. Il est le chef de l'Église
nationale de Serbie, depuis qu'à la suite du traité de Berlin celle-ci
s'est affranchie du patriarcat de Constantinople et que, comme le disait
le message princier à la Skoupchtina, elle est redevenue indépendante,
telle que l'avait constituée saint Sabbas. La nomination de Mgr
Mraovitch s'est faite à la suite d'un grand événement politique, car il
a éloigné la Serbie de la Russie, pour la rapprocher plus intimement de
l'Autriche. Un impôt ayant été établi sur la fortune présumée, on a
voulu l'appliquer aussi au clergé. Celui qui se fait moine doit payer
100 francs, puis 150 francs s'il est élevé au rang de jeromonach, 300
francs s'il devient igumène. Le précédent métropolite Michel a protesté
et a refusé le paiement de l'impôt, parce qu'il portait atteinte au
droit de l'église. «Comment, disait-il dans une lettre adressée au
ministre des finances, l'État peut-il mettre une taxe sur des voeux et
des dignités monastiques qu'il fait profession d'ignorer? Ce serait à
l'Église à exiger cet impôt au profit de l'État; mais alors l'Église
vendrait les fonctions religieuses, ce qui est un péché et une violation
des constitutions ecclésiastiques; ce serait de la simonie.» On
affirmait qu'il était l'agent de la Russie et qu'il faisait de la
propagande pour les cercles moscovites de Moscou. Le gouvernement
répondit que personne n'a le droit de désobéir aux lois, pas plus le
clergé et son chef que les autres citoyens, et il déposa le métropolite,
en désignant son successeur. N'a-t-il pas outre-passé ses pouvoirs?
D'après la loi canonique, le métropolite est nommé par le synode, que
convoque à cette fin l'évêque le plus ancien; mais la nomination doit
être approuvée par le prince. Ceci implique-t-il pour l'État le droit de
révocation? _Adhuc sub judice lis est_.
Les amis de l'ancien archevêque et le parti russe avaient compté que
tout le clergé aurait violemment pris fait et cause pour lui: il n'en a
rien été. Les popes orthodoxes n'ont pas l'ardeur belliqueuse des
prêtres catholiques. Ce n'est pas eux qui auraient amené M. de Bismarck
à Canossa. Soit indifférence, soit crainte du bras séculier, ils se sont
tus; mais en Russie, l'opinion et même le gouvernement ont été vivement
froissés par cet incident, qu'on attribuait à tort, me dit-on, aux
inspirations de l'Autriche. Quand je me trouvai à Belgrade, l'affaire
semblait terminée.
Le nouveau métropolite, Mgr Mraovitch, est un petit vieillard, dont les
longs cheveux blancs retombent sur les épaules et dont les yeux gris ne
manquent pas de finesse. Je me permis de lui demander si ses ouailles
étaient partout aussi peu assidues à l'église qu'à Belgrade. «A la
campagne, me dit-il, vous auriez trouvé plus de monde à la messe.
Cependant les campagnards ne se piquent pas d'y aller régulièrement. Je
le regrette, mais ils sont néanmoins bons chrétiens et surtout très
attachés à leur religion, qui est intimement liée à toutes les fêtes de
famille et qui, à leurs yeux, se confond avec le sentiment national.
Pendant des siècles, nous avons été foulés par les musulmans et
dépouillés par les prélats phanariotes, et cependant, nous n'avons pas
eu d'apostasies.--Votre culte, lui dis-je, autorise le divorce; n'en
abuse-t-on pas?--Nullement, me répond-il; mais on prétend qu'il n'en est
pas de même à Bucharest.» Le métropolite habite un grand palais en face
de la cathédrale; l'ameublement n'a rien de luxueux. A côté se trouve le
séminaire. Tous les habitants de la Serbie professent le culte
orthodoxe, sauf trois mille juifs, d'origine et de langue espagnoles, et
environ quinze mille catholiques, la plupart étrangers. Ceux-ci relèvent
de l'évêque de Diakovar, dont l'autorité s'étend sur la Serbie, comme
précédemment sur la Bosnie.
Dans tout l'Orient, les questions religieuses ont une grande importance,
parce qu'elles sont intimement liées aux rivalités des races et, par
conséquent, aux divergences politiques. Je rencontre à l'hôtel un
propriétaire roumain de la Bessarabie, qui me donne quelques détails sur
les luttes confessionnelles et ethniques dont son pays est le théâtre.
La grande majorité de la population est ruthène et roumaine; elle
professe par conséquent le culte grec orthodoxe. Mais depuis quelque
temps, les Polonais, qui possèdent des propriétés en Bessarabie, et les
jésuites qui s'y sont établis, font une propagande active. L'ancien
archevêque catholique de Varsovie Félinski, revenu de son exil en
Sibérie, s'est fixé à Czernowitz; il y est le centre de l'activité
ultramontaine. Un couvent d'Ursulines essaye de faire des conversions en
donnant l'instruction aux jeunes filles. Les Polonais de la Galicie
rêvent de s'annexer un jour la Bessarabie et, pour y arriver, peu à peu
ils s'efforcent de poloniser et d'amener au catholicisme les populations
du rite oriental. Récemment, l'archevêque orthodoxe Morariu Andriewitch
a publié un mandement très vif pour se plaindre de ces menées, qui,
dit-il, menacent la paix et la liberté de conscience de ses ouailles. Ce
prélat est un très grand personnage. Il occupe un vaste palais qui
domine tout Czernowitz, dont il est le plus beau monument. Avec les
vives couleurs de ses fresques et ses ornements dorés, il rappelle les
splendeurs de Byzance.
L'Autriche a évidemment intérêt à contenir les intrigues des
convertisseurs jésuites qui irritent les populations. Si elles croyaient
que le gouvernement aux mains des ultramontains leur est hostile, elles
tourneraient les yeux vers la Russie.
--Je trouve ici avec grand plaisir notre ministre, mon collègue à
l'Académie de Bruxelles, M. Émile de Borchgrave, qui a écrit une savante
étude sur les colonies flamandes et saxonnes de la Transylvanie, et un
excellent livre sur la Serbie qui m'a beaucoup aidé dans mes recherches,
ainsi que les rapports de M. Alexandre Mason, secrétaire de la légation
anglaise.