un casino militaire; institution excellente, assez semblable aux clubs
de Londres. Les officiers y trouvent un cabinet de lecture, un
restaurant soigné et à bon marché, un café, une salle de concert et un
lieu de rendez-vous. L'esprit de corps s'y développe, et l'esprit de
conduite y est maintenu par la surveillance réciproque. Le casino de
Sarajewo occupe un grand bâtiment nouvellement construit, d'un style
simple, mais noble. Devant la façade, dans un petit square, des arbustes
poussent au milieu de pierres tombales d'un cimetière turc que l'on a
respecté, et de l'autre côté s'étend un grand jardin dont les
plantations vont jusqu'à la jolie rivière qui traverse la ville, la
Miljaschka. C'est un endroit charmant pour venir se reposer sous de
frais ombrages. M. Scheimpflug m'amène dîner au casino. J'y rencontre
beaucoup de jeunes fonctionnaires civils, entre autres le chef de la
police, M. Kutchera, qui doit viser mon passeport. La plupart sont des
Slaves: Croates, Slovènes, Tchèques et Polonais. C'est un grand avantage
pour l'Autriche de trouver ainsi chez elle toute une pépinière
d'employés de même race et plus ou moins de même langue que celles des
pays à assimiler. Bon dîner, avec cette excellente bière viennoise qu'on
brasse déjà ici. Comme l'empire de Gambrinus, le dieu de la cervoise,
s'est étendu depuis trente ans! Jadis, on ne buvait guère de bière dans
aucun pays au sud de la Seine ni même à Paris. Aujourd'hui, le bock
règne en souverain dans toutes les villes françaises, en Espagne, en
Italie, et voilà qu'il va conquérir la péninsule des Balkans. Faut-il
encore en ceci saluer le progrès? J'en doute. La bière est une boisson
lourde et inférieure au vin; elle se boit longuement, lentement, servant
de prétexte aux conversations prolongées, aux nombreux cigares et aux
veillées oisives.
L'après-midi, magnifique promenade à la vieille citadelle, qui, située
sur un rocher élevé, domine la ville du côté du sud; nous allons d'abord
saluer des ulémas qui enseignent l'arabe à M. Scheimpflug. Nous y
rencontrons un des begs les plus riches du pays, M. Capetanovitch. Il
porte des habits européens qui lui vont très mal. Quel contraste avec
les ulémas, qui ont conservé le costume turc et qui ont les allures
calmes et nobles d'un prince d'Orient! Ces musulmans qui veulent
«s'européaniser» se perdent; ils ne prennent guère à l'Occident que ses
vices. Mahmoud a inauguré l'ère des réformes, l'Europe a applaudi; les
résultats prouvent qu'il n'a fait que hâter la décadence.
La route que nous suivons longe la Miljaschka. Sur ses bords se
succèdent des cafés turcs, avec des balcons qui s'avancent, parmi les
saules, au-dessus des eaux claires de la rivière, bruissant sur les
cailloux. De nombreux musulmans y fument le tchibouk, en jouissant de la
vue du paysage et de la fraîcheur qu'apporte le torrent. Dans l'ancienne
citadelle, qui remonte à l'époque de la conquête, on a construit une
grande caserne moderne, badigeonnée en jaune, qui offense le regard.
Mais quand on se retourne pour contempler Sarajewo, on comprend toutes
les hyperboles des qualifications admiratives que les Bosniaques
prodiguent à leur capitale. La Miljaschka, qui sort des montagnes
voisines de la sauvage Romania-Planina, divise la ville en deux parties
que relient huit ponts; deux sont en pierre, détail à signaler dans un
pays où les travaux permanents sont si rares. De hauts peupliers et de
curieuses maisons turques tout en bois bordent la petite rivière.
Au-dessus des toits noirs, s'élèvent les dômes et surtout les minarets
des nombreuses mosquées qui s'éparpillent jusque sur les collines
voisines. Celles-ci sont couvertes d'habitations de begs et d'agas;
peintes en couleurs vives, elles se détachent sur la verdure épaisse des
jardins qui les entourent. Vers le nord, la vallée, toujours encadrée de
collines verdoyantes, s'élargit à l'endroit où la Miljaschka se jette
dans la Bosna, qui sort toute formée d'une caverne, à une lieue d'ici.
Cette vue d'ensemble est très belle.
Derrière la citadelle, vers l'est, s'ouvre une gorge sauvage. Pas un
arbre, pas une habitation; quelques broussailles couvrent les parois
abruptes: c'est un désert farouche, et nous sommes à un kilomètre de la
capitale! Voilà ce que produit le défaut de sécurité. Près de la porte
de la citadelle, je visite un moulin à farine d'une construction très
originale et tout à fait primitive. J'en ai vu beaucoup en Bosnie, mais
nulle part ailleurs; on pourrait les imiter chez nous, parce qu'ils
tirent parti d'un très petit filet d'eau. L'arbre de couche où sont
fixées les palettes est placé perpendiculairement, et le filet d'eau,
amené d'une hauteur de trois mètres environ, à travers un fût de chêne
perforé, frappe les palettes à droite de l'essieu qu'il fait mouvoir
très rapidement. Immédiatement au-dessus, dans une chambrette en bois,
tournent les deux meules superposées, semblables à celles qu'on a
trouvées à Pompéi. La meule supérieure est mise en mouvement directement
par l'arbre de couche. Rien de plus simple: ni engrenage, ni
transmission. N'est-ce pas sous cette forme que le moulin à eau fut
introduit d'Asie en Occident, vers la fin de la république romaine?
Nous rentrons à Sarajewo par la route qui, vers le sud, conduit à
Vichegrad et à Novi-Bazar. Un pont de pierre, qu'on dit romain, et
d'une magnifique allure, franchit la Miljaschka, qui coule torrentueuse
entre de hauts rochers rougeâtres. Je pense à tout le sang versé ici,
depuis la chute de l'empire romain, et qui suffirait pour teindre en
rouge le pays tout entier. Un grand troupeau, de moutons et de chèvres
rentre en ville, soulevant au soleil couchant des nuages de poussière
dorée. Ce sont ces animaux plutôt que les vaches qui fournissent le
lait.
Je finis ma soirée au casino militaire. Un grand banquet réunit les
officiers aux sons d'une excellente musique de régiment. De nombreux
toasts annoncés par des fanfares sont prononcés. L'armée autrichienne,
comme jadis les légions romaines de vétérans, est un agent de
civilisation, en Bosnie. Au cabinet de lecture, je remarque deux
journaux publiés à Sarajevo. L'un a pour titre: _Bosanska
Herçegowaskc-Novine_, c'est la feuille officielle; l'autre, _Sarajewski
List_. Ceci est toute une résolution. Dans le vilayet turc, le papier et
l'impression étaient chose presque inconnue, et voilà maintenant le
journal qui apporte dans toutes les demeures la connaissance des faits
de l'intérieur et de l'extérieur, et qui rattache la Bosnie aux autres
pays slaves. La publicité et le contrôle créant une opinion publique,
même sous la surveillance de l'autorité militaire, pas de changement
plus considérable, surtout pour l'avenir.
--Le lendemain, je suis admis à visiter les bureaux du cadastre que
dirige le major Knobloch. J'examine les cartes où sont indiquées
exactement la forme et l'étendue des parcelles et leur affectation
nettement indiquée au moyen de teintes diverses, terres labourables,
prés ou bois. L'exécution est très soignée. Rien n'est plus
extraordinaire; que les cartes reproduisant la région du Karst en
Herzégovine. Au milieu de l'étendue stérile, sont parsemées au hasard;
des oasis microscopiques de quelques ares; qui ont les contours les plus
bizarres. Ce sont des dépressions de terre végétale où s'exerce la
culture dans cette contrée affreusement déshéritée. Le cadastre avec ses
planches et le tableau des propriétaires et des relations agraires, aura
été achevé en sept ans, de 1880 à 1886, avec une dépense relativement
minime qui ne dépassera pas 7 millions de francs (2,854,063 florins)!
Ceci n'est rien moins qu'un prodige dû à l'activité des officiers du
génie. En France et en Belgique, où l'on réclame une revision
cadastrale, afin de mieux répartir l'impôt foncier, on prétend que c'est
une oeuvre qui exigerait vingt ans de travail. L'arpentage s'est fait
ici sous la direction supérieure de l'Institut géographique militaire et
sur la base de la Triangulation complète du pays. Des officiers et des
ingénieurs ont levé le plan parcellaire des propriétés dans chaque
commune; et l'estimation de la valeur cadastrale s'est faite par des
taxateurs spéciaux qu'a contrôlés une commission centrale.
Tant que la Bosnie a appartenu à la Turquie; elle est restée _terra
incognita_ bien plus complètement que les hauteurs de l'Himalaya ou même
du Pamir. Maintenant elle est connue dans tous ses détails: orographie,
géologie, constitution et répartition de la propriété, régime agraire,
population, races, cultes, occupations. Qui aura parcouru une
publication officielle intitulée: _Ortschafts-und
Bevolkerungs-Statistik_ _von Bosnien und der Herzegowina_, connaîtra ce
pays-ci mieux que le sien. J'en extrais quelques chiffres très curieux.
En 1879, les 1,158,453 habitants vivaient dans 43 villes, 31
_marktflecken_ (localités où se tiennent des marchés), 5,054 villages et
190,062 maisons. On voit que la population rurale est dispersée dans un
nombre considérable de hameaux, n'ayant en moyenne que 231 habitants.
Six personnes par maison est un chiffre élevé, qui s'explique par le
nombre assez grand des familles patriarcales. Le sexe masculin est
remarquablement plus nombreux que le sexe féminin: 615,312 d'une part,
et seulement 543,121 de l'autre, proportion peu favorable à la
polygamie, qui, comme je l'ai dit, n'existe que chez les fonctionnaire
turcs et nullement chez les musulmans indigènes. A Saint-Pétersbourg, au
contraire, il y a 121 femmes pour 100 hommes. Voici un aperçu des
professions: 95,490 capitalistes et propriétaires fonciers, dont un
certain nombre cultivent eux-mêmes; 84,942 cultivateurs-fermiers; 54,775
manoeuvres et ouvriers de toute espèce; 10,929 marchands, boutiquiers,
industriels; 1,082 ecclésiastiques; 678 employés; 257 instituteurs et
professeurs, et 94 médecins. Ce qui peint au vif la situation du pays,
c'est l'effectif si étonnamment réduit de l'état-major des fonctions
libérales. Malgré de récents progrès, combien peu il se fait pour les
besoins intellectuels et moraux! Un seul maître enseignant pour 4,506
personnes. Évidemment, pas un médecin dans les villages et même dans les
bourgs. Le musulman se résigne, le raya est pauvre, et tous demandent
des remèdes aux exorcismes, aux plantes et à des recettes de sorcière.
D'ordinaire, dans les pays primitifs, il y a beaucoup de prêtres; ici,
il n'y en a qu'un par 1,000 âmes, ce qui n'est guère. Les fonctionnaires
ont beaucoup augmenté, et c'était une nécessité. Ils représentent la
civilisation, car c'est bien ici qu'on peut considérer l'État comme un
instrument de progrès. Pas un seul avocat. Les Turcs les détestent,
parce que le Koran condamne ceux qui «interviennent dans les affaires
d'autrui avec subtilité et ruse, et tout individu de cette espèce doit
être banni de la bonne société». Sous le rapport des cultes, la
population se divise en 496,761 chrétiens du rite oriental, 209,391 du
rite catholique, 448,613 mahométans et 3,420 juifs. L'armée d'occupation
compte de 25,000 à 30,000 soldats, et la gendarmerie environ 2,500
hommes.
Voulez-vous savoir ce qu'on consomme ici de sucre et de café? La
statistique nous l'apprend: 1 kilogramme de l'un, et 1/2 kilogramme de
l'autre, par tête. C'est très peu. Le chiffre correspondant est pour le
café de 7 kilogrammes en Hollande, de 4.25 en Belgique, 4 aux
États-Unis, 3 en Suisse, 2.50 en Allemagne, 1.50 en France; pour le
sucre, en Angleterre, 30 kilogrammes, aux États-Unis 20, en France 13,
en Hollande 11, en Allemagne, en Suisse, en Belgique 8, en
Autriche-Hongrie 5.5. Mais il faut se rappeler que les musulmans, les
juifs et quelques commerçants du rite oriental ont seuls assez d'aisance
pour se permettre ces consommations de luxe.
--M. Scheimpflug me présente à l'archevêque catholique, Mgr Stadler. Je
lui communique les «lettres-patentes», c'est-à-dire ouvertes, _litteroe
patentes_, que l'évêque Strossmayer m'avait données pour tous les
ecclésiastiques de la Péninsule[10], et il nous retient à dîner. La
mission que ce prélat peut remplir est importante; celle qu'on lui
attribue l'est plus encore; car on prétend qu'il est envoyé ici
spécialement pour ramener les chrétiens du rite oriental dans le giron
de l'Église romaine. Sa position est des plus délicates; sa nomination
n'a pas satisfait même tous les catholiques. C'est aux prêtres de
l'ordre des franciscains qu'on doit le maintien de l'Église catholique
dans ces régions, malgré quatre siècles de compression et de
persécution. C'est à eux manifestement que revenait l'autorité. Les
premiers au combat, ils devaient être les premiers à l'honneur.
L'influence de Pesth les a écartés, parce qu'ils étaient soupçonnés de
partager trop ardemment les idées slavophiles de Diakovo. Pour le même
motif, on n'a pas voulu nommer Strossmayer, qui, cependant, porte encore
le titre, attaché à son diocèse depuis des siècles, d'évêque de Bosnie,
_Episcopus Bosniensis_.
[Note 10: Comme elles pourront peut-être à l'avenir m'ouvrir plus
d'une porte où l'économiste trouvera à s'instruire, je demande la
permission de les transcrire: «Litteræ patentes quibus illustrissimum
et doctissimum virum, oeconomicarum disciplinarum egregium in Belgio
professorem, Emilium Laveleye, omnibus ad quos eumdem venire contigerit,
impendissime iterum iterumque commendamus, omne charitatis et
benevolentiæ officium ei exhibitum considerantes quasi nobismet ipsis
exhibitum fuisset. Datum Diakovo, 28e mays 1883.--Josephus Georgius
Strossmayer, Episcopus Bosniensis et Syrmiensis.»]
Mgr Stadler est le protégé de l'évêque d'Agram; il est comme lui,
dit-on, magyarophile, _magyarischgesinnt_. Une discussion récente montre
à quel point les rivalités religieuses divisent ici les esprits. Une
société, appelée _Patriotischer Hülfsverein für Bosnien_, s'était
formée en Autriche pour soutenir, par des subsides, des oeuvres
catholiques à Sarajewo. Ému de ce fait, le métropolitain du rite
oriental a accusé l'archevêque Stadler de vouloir lui enlever des
fidèles par des moyens répréhensibles. Ce dernier a répondu très
vertement. Il a fallu que le représentant du souverain, M. de Kállay,
fit entendre son _Quos ego_ pour rétablir, sinon la paix, du moins le
silence. Il déclara en même temps que toutes les confessions pouvaient
compter sur un appui égal de la part du gouvernement. Comme preuve, en
effet, de cette impartiale bienveillance, on peut citer les faits
suivants. Le gouvernement a fait bâtir, à Keljewo, près de Sarajewo, un
grand séminaire pour les orthodoxes, où, chaque année, sont reçus douze
jeunes lévites complètement entretenus aux frais de l'État. Il a adjoint
au métropolitain un consistoire de quatre membres rétribués par l'État,
et il pourvoit à l'entretien et à la reconstruction de leurs églises.
Différents faits qui sont venus à ma connaissance me font croire qu'en
effet l'occupation ne favorise pas la propagande catholique. Les
Hongrois, à qui l'intolérance religieuse a fait tant de mal, seront
moins disposés que Vienne à écouter des suggestions de
l'ultramontanisme. Les catholiques ont, à Travnik, un séminaire avec
huit classes d'enseignement moyen et quatre années de théologie[11].
[Note 11: Voir, dans la _Revue des Deux Mondes_, du 1er juin,
l'étude de M. Gabriel Charmes.]
Pour un archevêque qui a sous lui deux évêques suffragants, Mgr Stadler
paraît bien peu âgé: quarante ans à peine. Il est gai, aimable, très
spirituel, et leste en ses mouvements comme un jeune homme. Il nous
fait l'historique de la maison qu'il occupe, et son récit est
instructif. Cette maison, très solidement construite en pierres, devait
servir de magasin. Un juif l'avait achetée. Quand le gouvernement
chercha une habitation pour le nouvel archevêque, le juif la lui offrit
à un prix avantageux. Le gouvernement préféra la louer pour six ans,
mais il fut entraîné à y faire pour 12,000 francs de dépenses qui
retourneront au propriétaire; lequel demandera maintenant un loyer ou un
prix de vente double ou triple, tout ayant considérablement augmenté de
valeur à Sarajewo depuis l'occupation. C'est le contraste habituel:
imprévoyance des gouvernants; prévoyance des israélites; récriminations
contre les sémites. Pourquoi? Parce qu'ils sont plus intelligents que
les autres. L'archevêque me cite de nombreux faits qui mettent en relief
cette aptitude spéciale des juifs. Ils ont eu confiance dans
l'administration autrichienne et en ont prévu les conséquences
favorables. Après les rudes, combats qui ont précédé l'entrée des
troupes impériales à Sarajewo, le désarroi général et la fuite de
beaucoup de musulmans firent tomber les immeubles à vil prix. Avec leur
flair habituel, qui prouve la rectitude et la force du raisonnement, les
juifs sont venus, ont acheté, et, en trois ou quatre ans, ils ont triplé
leurs placements. Quand on songe à l'avenir réservé à Sarajewo, on peut
sans crainte prédire un accroissement de valeur considérable pour toutes
les propriétés foncières dans la ville et dans ses environs.
Les appartements occupés par le prélat sont au premier. La porte qui y
donne accès est en tôle de fer très épaisse, et les fenêtres du
rez-de-chaussée sont défendues par de solides barreaux: c'est un vrai
fortin. Précaution bien naturelle dans un pays où les insurrections
musulmanes ont été si fréquentes et si meurtrières. Les begs n'osent
remuer maintenant, mais, le cas échéant, comme ils égorgeraient
volontiers les Autrichiens et surtout les évêques étrangers!
L'ameublement des salons et de la salle à manger est extrêmement simple:
_Ne quid nimis_; mais la chère est bonne et le vin hongrois chaud et
parfumé. Mgr Stadler prétend qu'il existe encore un certain nombre de
bogomiles ou albigeois qui, ne s'étant pas convertis à l'islamisme comme
les autres, ont conservé leurs doctrines secrètement ou dans les
villages écartés: «Tandis que le métropolitain du rite grec, ajoute
t-il, me reproche d'acheter des prosélytes, ailleurs on m'accuse de
tiédeur et d'apathie. On ne comprend pas les difficultés que rencontre
ici la propagande, je ne dirai pas, parmi les musulmans, qui s'y
montrent complètement réfractaires, mais même auprès des fidèles du rite
oriental. Leur culte se confond intimement en eux avec leur race. Leur
parlez-vous de la supériorité du catholicisme, ils vous répondent: «Je
suis un Serbe.» Serbes ils sont, en effet, de langue et de sang. Leur
proposer, d'abandonner leur confession, c'est leur demander de renoncer
à leur nationalité. Au XIIIe et au XIVe siècle, on voit les magnats
bosniaques se faire successivement bogomiles, grecs et catholiques.
Aujourd'hui, chacun est barricadé dans son rite, et les conversions
seront très rares.»
L'après-midi, Mgr Stadler nous conduit aux établissements des soeurs,
qui ont éveillé à un si haut degré les susceptibilités des autres
cultes. Elles ont fondé une école d'enseignement moyen pour filles à
Sarajewo, en plein quartier musulman. L'argent ne leur manque pas, car
elles ont construit un solide bâtiment en pierres, avec de nombreuses
classes, et de vastes dortoirs au second en vue de l'avenir. Un grand
jardin fournit les légumes et offre un bon emplacement pour les
récréations. Les soeurs ont une cinquantaine d'élèves appartenant aux
diverses nationalités et aux différents cultes. On y remarque des
Hongroises d'une beauté rare, des juives espagnoles aux yeux noirs et
profonds, des Tchèques, des Polonaises et des Allemandes des diverses
parties de l'empire. Les fonctionnaires et les indigènes qui veulent
donner à leurs filles une instruction supérieure au-degré primaire ne
peuvent les placer qu'ici. L'archevêque nous engage ensuite à faire avec
lui une ravissante promenade à pied pour voir, à une lieue de Sarajewo,
une ferme que les soeurs s'occupent à mettre en valeur. C'est un
_tchifflik_ acheté à un musulman. Il mesure une vingtaine d'hectares. Au
milieu du verger à prunes, l'ancienne habitation, avec le haremlik et le
selamlik, a été respectée, mais à côté a été bâti un joli chalet, avec
d'excellentes écuries où sont déjà établies des vaches suisses qui
donneront du lait et du beurre au couvent. La terre est bien sarclée,
les chemins tracés, les fossés creusés, l'eau amenée d'une hauteur
voisine pour les irrigations: c'est une transformation complète. Quel
contraste avec l'incurie absolue des pauvres rayas toujours sous la
coupe de leurs maîtres! Nous rentrons par une ancienne route turque.
Elle n'est destinée qu'aux bêtes de somme, mais elle est pavée de
pierres si raboteuses et si inégales, que même un cheval bosniaque
risque de s'y casser les jambes. Aussi hommes et animaux préfèrent
marcher à côté, à travers les fondrières. Quoiqu'on soit aux portes de
la ville, le sol paraît en grande partie inoccupé. Les cimetières, avec
leurs stèles blanches, la plupart renversées, occupent de larges
espaces.
J'achève ma soirée chez un capitaine dalmate, M. Domitchi, qui s'est
beaucoup occupé de la géologie et de la minéralogie du pays. Il
exploite, au pied du mont Inatch, une concession où l'on trouve, chose
très rare, du mercure à l'état liquide; il nous en montre des
échantillons. D'après lui, le pays abonde en minerais de toute espèce.
Au moyen-âge, on a lavé de l'or dans les rivières. Près de Tuzla, des
salines, appartenant au fisc, livrent une partie du sel consommé dans le
pays. En 1883, elles ont donné une augmentation de bénéfice de 300,000
florins, ce qui prouve que la consommation du sel, et, par conséquent,
le bien-être des populations, se sont notablement accrus. Non loin de
Varès, on produit du fer excellent. Des bassins de lignite de bonne
qualité existent près de Zenitcha, de Banjaluka, de Travnik, de Ronzicta
et de Mostar; on a recueilli aussi des minerais très riches de chrome,
de cuivre, de manganèse, de plomb argentifère et d'antimoine. Une
collection des minerais de la Bosnie a figuré à l'Exposition universelle
de Paris. L'État s'est réservé la propriété de toutes les mines. Mais
une société anonyme s'est fondée, la _Bosna_, pour mettre à fruit les
concessions obtenues.