L'Autriche s'efforce aussi de régler la question agraire. Mais ici les

difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer

exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son

propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document

écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet.

Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses

pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet

ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions

ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà

été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait

maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga

sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,

_medschliss_, décident. C'est l'administration et non le juge qui,

jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous

apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts

rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a

guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay

se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu

considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans

tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de

l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces

différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070

en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à

part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en

1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des

nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à

décider près de cent mille contestations entre propriétaires et

tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur

qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un

redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal

préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison

de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.

Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates;

mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière

qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé

d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux

qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des

signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre

part, en prenant possession de cette province, le gouvernement

austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de

propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une

population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes

une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter

une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a

donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire

sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les

landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer

ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol

deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et

celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet,

en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le

kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait

dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la

part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent

d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des

rayas.

En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de

Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait

successivement en publier de semblables pour les autres,

circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant

le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet

ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont

il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du

foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive,

rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,

Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que

l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou

du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de

toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils

invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand

la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la

cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que

les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par

les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement

autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux

en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et

l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a

confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le

producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en

lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra

récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le

principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière,

le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter

la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les

agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.

Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger

d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici

celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions

agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter

les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se

garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut

évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait

malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au

contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire,

le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en

général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera

achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation

auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un

impôt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que

le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui

les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au

commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être

quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement

par l'influence des routes et de la circulation plus active de

l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans

cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente

perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une

propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux

privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, _fixity of

tenure_ et _fixity of rent_, c'est-à-dire le droit d'occupation

perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de

ces fermiers héréditaires, à qui le _Beklemregt_ en Groningue et

l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée,

obtenue par une culture très soignée.

L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le

droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés

apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre

de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit

énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la

conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des

concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes

laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a

pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains

vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef

s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme

excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans

étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse

s'accroîtront rapidement.

Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des

vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les

soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à

différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des

administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus

destinés à des oeuvres utiles: écoles, bains, fontaines, _etc._,

soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des

mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer

l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux

kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du

fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de

bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de

modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des

charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et

les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers

côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les

méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont

appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des

imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,

Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de

Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.

CHAPITRE V.

LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRÈS

RÉCENTS.

La Bosnie est la plus belle province de la péninsule balkanique. Elle

rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forêts. Voyez la carte: partout

des chaînes de montagnes et des vallées. Parallèlement aux Alpes

dinariques, qui séparent ici le bassin du Danube de celui de la

Méditerranée, elles courent assez régulièrement du sud au nord, formant

les bassins des quatre rivières qui se jettent dans la Save et qui sont,

en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la

Drina. Mais ces chaînes se ramifient en une grande quantité de

contreforts latéraux, et, au-delà de Sarajewo, les soulèvements

s'entremêlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets

abrupts du Domitor, à une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom à

8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la

Save, du côté de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de

vallées où coulent des rivières et des ruisseaux et que couronnent des

hauteurs boisées. Le pays ne se prête donc pas à la grande culture des

céréales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter

l'économie rurale de la Suisse et du Tyrol, en élevant de nombreux

troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du blé, par ce temps de

concurrence américaine.

Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzégovine, 871,700 sont

occupés par des rochers stériles comme le _Karst_, 1,811,300 par des

terres labourables, et 2,727,200 par des forêts. Beaucoup de ces forêts

sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes

grimpantes, qui s'enlacent autour des chênes et des hêtres, y forment

des fourrés impénétrables, où l'on ne peut s'avancer, comme au Brésil,

que la hache à la main. On n'en voit pas près des lieux habités, parce

que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont à leur

portée et que les Turcs, afin d'éviter les surprises, ont

systématiquement détruit et brûlé toutes les forêts aux alentours des

villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse

énorme; seulement elle n'est pas réalisable. Derrière Sarajewo, jusqu'à

Albane et Mitrovitza, s'étendent, dans les hautes montagnes, de

magnifiques massifs de résineux. C'est de là que Venise a tiré des bois

de construction pour ses flottes pendant des siècles. Les gardes

forestiers ont calculé que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus

et sur les 1,059,700 hectares de résineux, il y avait environ

138,971,000 mètres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et

114,025,000 de bois à brûler. Il serait désolant de vendre maintenant,

car les prix qu'on obtiendrait sont dérisoires: de 2 à 5 francs le stère

de sapin et 3 à 7 francs pour le chêne, selon la situation. Dans les

régions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 à

900,000 pièces par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses

étendues boisées, plus étendues que toute la Belgique, est presque

partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est

une réserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois

abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, même

des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille vallées qui

découpent le pays, à une quantité de ruisseaux où abondent les truites

et les écrevisses, et à une masse de sources, plus de 8,000, prétend-on.

Là où cessent les arbres, commencent les pâturages, de sorte que la

Bosnie est toute verdoyante, sauf les arêtes des hautes montagnes.

L'Herzégovine présente un aspect entièrement différent. La surface du

sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchâtre, jetés au

hasard, comme les ruines de monuments cyclopéens. L'eau y manque presque

partout: pas de sources; les rivières sortent toutes formées de grottes,

donnent naissance, l'hiver, à des lacs dans des vallées sans issue, puis

disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent très

bien _Höhlen-Flüsse_, des rivières de caverne. Telles sont la

Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus

extraordinaire. Dans les dépressions se trouve la terre végétale qui

nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici

en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent

presque complètement. Le climat est déjà celui de la Dalmatie. Comme il

appartient au bassin de la Méditerranée, le pays est sous l'influence du

sirocco et des longues sécheresses de l'été. La vigne et le tabac

donnent d'excellents produits. L'olivier apparaît et l'oranger lui-même

se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la vallée

marécageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au

contraire, région élevée qui penche vers le nord, le climat est rude: il

gèle fort et longtemps à Sarajewo, et la neige y persiste pendant six

semaines ou deux mois.

L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.

Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des

Germains au temps de Charlemagne, et même, dit-on, dès l'époque de

Tacite. Généralement, la terre restée en friche est retournée ou plutôt

déchirée par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de

maïs est jetée, puis légèrement enterrée, au moyen d'une claie de

branchages qui sert de herse. Les champs sont binés une ou deux fois

entre les plants. Après la récolte, on met un second ou un troisième

maïs, parfois du blé ou de l'avoine, jusqu'à ce que le sol soit

entièrement épuisé. Il est alors abandonné; il se couvre de fougères et

de plantes sauvages où paît le bétail, en attendant que revienne la

charrue, après un repos de cinq à dix années. Nul engrais, car les

animaux domestiques n'ont très souvent aucun abri; ils vaguent dans les

friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100

millions de kilogrammes de maïs, 49 millions de kilogrammes de froment,

38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,

40 millions de kilogrammes de fèves. La fève est un article important de

l'alimentation, car on en mange les jours de jeûne et de carême, et il

y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les

catholiques. On récolte aussi du seigle, du millet, de l'épeautre, du

sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du

colza. Le produit total des grains divers s'élève à 500 millions de

kilogrammes.

Voici des faits qui prouvent l'état déplorablement arriéré de

l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,

à la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins

de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye, à Sarajewo,

le prix excessif de 20 à 21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est

de mauvaise qualité et cher. Ce sont les moulins hongrois qui

fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive

par chemin de fer, à meilleur marché que la farine du pays, qui, à

défaut de routes, doit être transportée à dos de cheval. Une maison

hongroise a voulu établir un grand moulin à vapeur à Sarajewo, mais il

était impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux

produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes

séchées. Les années de bonne récolte, on en exporte 60,000 tonnes, et

elles vont jusqu'en Amérique. On en fait une eau-de-vie assez agréable,

appelée _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent

comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est

considéré comme un préservatif contre les maladies, contre les mauvais

sorts, et même contre les vampires. On récolte un peu de vin près de

Banjaluka et dans la vallée de la Narenta, mais presque personne n'en

boit. Les chrétiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans

pour obéir au Koran. L'ivrognerie est très rare; les Bosniaques sont

surtout buveurs d'eau. L'Herzégovine produit un tabac excellent. Le

monopole a été introduit après l'occupation; mais il a stimulé la

culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare

livre, en Herzégovine, jusqu'à 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur

de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant

300 à 400 francs. Le fisc accorde des licences à ceux qui cultivent pour

leur consommation personnelle: il en a été délivré 9,586 en 1880.

Le bétail est la principale richesse du pays; mais il est misérable. Les

vaches sont très petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des

fromages de qualité inférieure surtout avec du lait de chèvre, et très

peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employés

uniquement comme bêtes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la

charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et

descendent les sentiers des montagnes comme des chèvres. Ils sont très

mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mêmes de quoi

subsister dans les pâturages, dans les forêts ou le long des chemins.

Quelques begs ont encore parfois des bêtes d'une belle allure, qui

descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conquête

ottomane. Elles portent fièrement une charmante tête, sur un cou ramassé

et replié à la façon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le

nombre des chevaux est considérable, parce que tous les transports

s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite

d'un _kividchi_, de longues files, attachés à la queue les uns des

autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de

construction, des pierres à bâtir. Chaque exploitation possède au moins

une couple de chevaux. Le gouvernement commence à s'occuper de

l'amélioration de la race chevaline. Il a envoyé (1884) à Mostar cinq

étalons de la race de Lipitça; toute la population a été les recevoir,

drapeau et musique en tête, et la municipalité fournira les écuries;

Nevesinje et Konjiça offrent d'en faire autant, et cette année même

(1885), on a établi des haras dans diverses parties du pays, afin de

donner de la taille à la race indigène. La Bosnie pourrait facilement

fournir des chevaux à l'Italie et à tout le littoral de l'Adriatique. On

élève des porcs presque à l'état sauvage, dans les bois de chênes. Avec

leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des

lévriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait

avec du maïs, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,

sont nombreux, c'est la viande préférée du musulman; mais la laine est

très grossière; elle sert à confectionner les étoffes et les tapis que

les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chèvres;

elles sont le fléau des forêts, parce que les bergers quittent les

plaines pour tout l'été et emmènent les troupeaux sur les hauteurs, dans

les pâturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on

trouve de la volaille et des oeufs qui, avec une sauce aigre et de

l'ail, sont un des mets préférés des Bosniaques. Ils ont souvent des

ruches; 118,148 ont été recensées. Le miel remplace le sucre, et la cire

sert à fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rôle dans les

cérémonies du culte orthodoxe.

La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les

animaux domestiques en Bosnie-Herzégovine: chevaux, 158,034; mulets,

3,134; bêtes à cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si

nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tête de gros bétail, nous

obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453

habitants, fait presque 100 têtes de gros bétail par 100 habitants.

C'est une proportion extrêmement élevée, puisqu'en France, le chiffre

équivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;

en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays où la population est

peu dense, comme en Australie, aux États-Unis et comme jadis chez les

Germains, les espaces inoccupés entretiennent beaucoup d'animaux

domestiques et, par conséquent, les hommes peuvent se procurer

facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des bêtes de

boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange

beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. César dit des

Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considère le chiffre du

bétail relativement à l'étendue du pays, on obtient, au contraire, une

proportion très peu favorable: 22 têtes de bétail par 100 hectares en

Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production

totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzégovine est très minime, car

elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a

en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en

Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la même étendue, et le

nord de l'empire russe a un climat et un sol détestables. Le salaire du

journalier est, à la campagne, de 70 centimes à 2 francs, suivant la

saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c. à 2 fr. 10 c.

C'est surtout à favoriser les progrès de l'agriculture que le

gouvernement doit viser. Les maîtres d'école à qui l'on donnerait des

notions d'économie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.

Ce qui aurait un effet plus immédiat serait d'établir dans chaque

district, sur les terres de l'État, des colons venus des provinces

autrichiennes où la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux

paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens

qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre côté de l'Adriatique,

pouvaient être transportés ici, comme leur travail serait bien

récompensé! Comme ils se créeraient facilement un petit _podere_ qui

leur donnerait l'aisance et la sécurité! En tout cas, faites des

propriétaires indépendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la

Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes régions de

notre continent.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 15 / 26 段