difficultés sont grandes. La première chose à faire est de déterminer
exactement les obligations de chaque tenancier à l'égard de son
propriétaire. L'administration veut les faire constater dans un document
écrit, rédigé par l'autorité locale en présence de l'aga et du kmet.
Mais l'aga se dérobe, parce qu'il compte sans doute récupérer ses
pouvoirs arbitraires quand les Autrichiens seront expulsés, et le kmet
ne veut pas se lier, parce qu'il espère toujours des réductions
ultérieures. Cependant des milliers de règlements de ce genre ont déjà
été enregistrés. La fixation de la tretina et de la dîme se fait
maintenant à une époque déterminée par l'autorité locale. Kmet et aga
sont convoqués et, s'ils ne s'accordent pas, des juges adjoints,
_medschliss_, décident. C'est l'administration et non le juge qui,
jusqu'à présent, règle tous les différends agraires. D'après ce que nous
apprend M. de Kállay dans son rapport aux délégations, les impôts
rentrent bien (novembre 1883). Les arriérés même sont payés, et il n'y a
guère de cas où il faille recourir aux moyens d'exécution. M. de Kállay
se félicite de ce que le nombre des différends agraires soit si peu
considérable. Ainsi, au mois de septembre de 1883, il n'en existait dans
tous les pays que 451, dont 280 ont été réglés par l'intervention de
l'administration dans le courant du même mois. Le nombre de ces
différends va en diminuant rapidement: il y en a eu 6,255 en 1881, 4,070
en 1882 et seulement 3,924 en 1883. Pour l'Herzégovine, considérée à
part, le progrès est encore plus marqué: le chiffre tombe, de 1823 en
1882, à 723 en 1883. C'est peu, quand on songe qu'à la suite des
nouvelles lois agraires en Irlande, les tribunaux spéciaux ont eu à
décider près de cent mille contestations entre propriétaires et
tenanciers. Seulement, il ne faut pas oublier que le pauvre kmet, sur
qui toute résistance aux exigences de ses maîtres attirait un
redoublement d'oppression et de mauvais traitements, est bien mal
préparé pour faire valoir ses droits. M. de Kállay a donc grande raison
de dire qu'il les recommande à la sollicitude de ses fonctionnaires.
Le règlement de toute question agraire est chose des plus délicates;
mais elle l'est surtout en Bosnie, à cause de la situation particulière
qui est faite au gouvernement autrichien. D'une part, il est obligé
d'améliorer la condition des rayas, puisque c'est l'excès de leurs maux
qui a provoqué l'occupation et qui l'a légitimée aux yeux des
signataires du traité de Berlin et de toute l'Europe. Mais, d'autre
part, en prenant possession de cette province, le gouvernement
austro-hongrois s'est engagé envers la Porte à respecter, les droits de
propriété des musulmans, et, d'ailleurs, ceux-ci constituent une
population fière, belliqueuse, qui a opposé aux troupes autrichiennes
une résistance désespérée et qui, poussée à bout, pourrait encore tenter
une insurrection ou tout au moins des résistances à main armée. Il y a
donc deux motifs de la ménager: il est impossible de les réduire
sommairement à la portion congrue, comme M. Gladstone l'a fait pour les
landlords irlandais. On conseille beaucoup au gouvernement d'appliquer
ici le règlement qui a réussi en Hongrie après 1848: une part du sol
deviendrait la propriété absolue du kmet, une autre celle de l'aga, et
celui-ci recevrait une indemnité en argent, payée en partie par le kmet,
en partie par le fisc. Mais l'exécution de ce plan paraît impossible. Le
kmet n'a pas d'argent et le fisc pas davantage. L'aga se croirait
dépouillé, et il le serait, en effet, car il ne pourrait faire valoir la
part du sol qui lui reviendrait. Il faut appeler des colons, disent
d'autres. C'est parfait, mais cela n'améliorerait pas la condition des
rayas.
En 1881, le gouvernement a édicté un règlement pour le district de
Gacsko qui assurait de notables avantages aux krnets, et il comptait
successivement en publier de semblables pour les autres,
circonscriptions, mais: l'insurrection de 1881 y mit obstacle. Cependant
le règlement de Gacsko est resté en vigueur. D'après celui-ci, le kmet
ne doit livrer à l'aga que le quart des céréales de toute nature, dont
il peut déduire la semence, le tiers du foin des vallées et le quart du
foin des montagnes. J'ai sous les yeux une protestation très vive,
rédigée par les représentants des agas des districts de Ljubinje, Bilek,
Trebinge, Stolatch et Gacsko, dans laquelle ils se plaignent que
l'autorité ait réduit les prestations des kmets de la moitié au tiers ou
du tiers au quart. Mais leurs réclamations paraissent mal fondées de
toute façon. Le règlement organique turc du 14 sefer 1276 (1856), qu'ils
invoquent, n'impose au kmet que le paiement du tiers, _tretina_, quand
la maison et le bétail lui appartiennent, et c'est presque toujours la
cas. En outre, il est certain que c'est par une série d'usurpations que
les begs et les agas ont élevé leur part du dixième, fixée d'abord par
les conquérants eux-mêmes, au tiers et à la moitié. Le gouvernement
autrichien a les meilleures raisons poux trancher tous les cas douteux
en faveur des tenanciers; tout le lui commande: d'abord, l'équité et
l'humanité; ensuite, la mission de réparation que l'Europe lui a
confiée; enfin et surtout, l'intérêt économique. Le kmet est le
producteur de la richesse. C'est lui dont il faut stimuler l'activité en
lui assurant la pleine jouissance de tout le surplus qu'il pourra
récolter. L'aga est le frelon oisif, dont les exactions sont le
principal obstacle à toute amélioration. On ne peut, d'aucune manière,
le comparer, au propriétaire européen, qui contribue parfois à augmenter
la productivité du sol et qui donne l'exemple du progrès agricole. Les
agas n'ont jamais rien fait et ne feront jamais rien pour l'agriculture.
Quoique je n'ignore pas combien il est difficile à un étranger
d'indiquer des réformes à propos d'une question aussi complexe, voici
celles qui me sont suggérées par une étude attentive des conditions
agraires dans les différents pays du globe. Tout d'abord, ne pas écouter
les impatients et éviter les changements brusques, et violents; se
garder de transformer les kmets en simples locataires, qu'on peut
évincer ou dont on peut augmenter à volonté le fermage, comme l'ont fait
malheureusement les Anglais dans plusieurs provinces de l'Inde; au
contraire, consacrer définitivement le droit d'occupation héréditaire,
le _jus in re_, que la coutume ancienne leur reconnaissait et qu'en
général les agas eux-mêmes ne contestent pas; quand le cadastre sera
achevé et que les prestations dues par chaque tchiflik ou exploitation
auront été contradictoirement déterminées, transformer la dîme en un
impôt foncier et la _tretina_ en un fermage fixe et invariable, afin que
le bénéfice des améliorations profite complètement aux cultivateurs qui
les exécuteront et les engage, par conséquent, à en faire. Au
commencement, dans les mauvaises années, il faudra accorder peut-être
quelque répit aux kmets; mais le prix des denrées augmentera rapidement
par l'influence des routes et de la circulation plus active de
l'argent; la charge pesant sur les tenanciers s'allégera donc sans
cesse. Peu à peu, avec leurs économies, ils pourront racheter la rente
perpétuelle qui grève la terre qu'ils occupent et acquérir ainsi une
propriété pleine et libre. En attendant, ils jouiront de ces deux
privilèges si vivement réclamés par les tenanciers irlandais, _fixity of
tenure_ et _fixity of rent_, c'est-à-dire le droit d'occupation
perpétuelle, moyennant un fermage fixe. Ils seront dans la situation de
ces fermiers héréditaires, à qui le _Beklemregt_ en Groningue et
l'_Aforamento_ dans le nord du Portugal assurent une situation si aisée,
obtenue par une culture très soignée.
L'État peut encore venir en aide aux kmets d'une autre façon. D'après le
droit musulman, toutes les forêts et les pâturages qui y sont enclavés
apparu tiennent au souverain. On affirme aussi qu'il y a un grand nombre
de domaines, dont les begs se sont indûment emparés. L'État doit
énergiquement faire valoir ses droits: d'abord pour garantir la
conservation des bois; en second lieu, afin de pouvoir faire des
concessions de terrains à des colons étrangers et aux familles indigènes
laborieuses. Pendant son voyage de l'été 1883 en Bosnie, M. de Kállay a
pu constater que le défrichement mettait en valeur beaucoup de terrains
vagues appartenant à l'État et que la taxe payée de ce chef
s'accroissait d'une façon tout à fait extraordinaire. Symptôme
excellent, car il prouve que, dès qu'ils auront la sécurité, les paysans
étendront leurs cultures. De cette façon, la population et la richesse
s'accroîtront rapidement.
Le gouvernement peut aussi exercer une action très utile au moyen des
vakoufs. Il faut bien se garder de les vendre; mais il est urgent de les
soumettre à un contrôle rigoureux, comme la Porte a essayé de le faire à
différentes reprises. Tout d'abord, les prélévations indues des
administrateurs doivent être sévèrement réprimées; puis les revenus
destinés à des oeuvres utiles: écoles, bains, fontaines, _etc._,
soigneusement appliqués à leur destination; ceux qui allaient à des
mosquées devenues inutiles seraient employés désormais à développer
l'instruction publique. Il faudrait aussi accorder immédiatement aux
kmets occupant des terres des vakoufs, la fixité de la tenure et du
fermage et en même temps des bâtiments d'exploitation convenables et de
bons instruments aratoires, afin que ces exploitations servent de
modèles à celles qui les entourent. Le gouvernement a fait venir des
charrues, des herses, des batteuses, des vanneuses perfectionnées, et
les a mises à la disposition de certaines exploitations. De divers
côtés, des sociétés d'agriculture se sont constituées pour patronner les
méthodes nouvelles. Des colons venus du Tyrol et du Wurtemberg ont
appliqué ici des systèmes de culture perfectionnés qui trouvent déjà des
imitateurs, notamment dans les districts de Derwent, Kostanjnica,
Travnik et Livno. Dans la vallée de la Verbas, aux environs de
Banjaluka, on aperçoit même des prairies irriguées.
CHAPITRE V.
LA BOSNIE.--LES SOURCES DE RICHESSE, LES HABITANTS ET LES PROGRÈS
RÉCENTS.
La Bosnie est la plus belle province de la péninsule balkanique. Elle
rappelle la Styrie, pays d'alpes et de forêts. Voyez la carte: partout
des chaînes de montagnes et des vallées. Parallèlement aux Alpes
dinariques, qui séparent ici le bassin du Danube de celui de la
Méditerranée, elles courent assez régulièrement du sud au nord, formant
les bassins des quatre rivières qui se jettent dans la Save et qui sont,
en allant de l'ouest vers l'est: l'Unna, la Verbas, la Bosna et la
Drina. Mais ces chaînes se ramifient en une grande quantité de
contreforts latéraux, et, au-delà de Sarajewo, les soulèvements
s'entremêlent en des massifs inextricables, que dominent les sommets
abrupts du Domitor, à une altitude de 8,200 pieds et ceux du Kom à
8,500. Il n'y a de grandes plaines que dans la Posavina, le long de la
Save, du côté de la Serbie. Partout ailleurs, c'est une succession de
vallées où coulent des rivières et des ruisseaux et que couronnent des
hauteurs boisées. Le pays ne se prête donc pas à la grande culture des
céréales, comme la Slavonie et la Hongrie; mais on pourrait y imiter
l'économie rurale de la Suisse et du Tyrol, en élevant de nombreux
troupeaux, ce qui vaut mieux que de faire du blé, par ce temps de
concurrence américaine.
Sur les 5,410,200 hectares de la Bosnie-Herzégovine, 871,700 sont
occupés par des rochers stériles comme le _Karst_, 1,811,300 par des
terres labourables, et 2,727,200 par des forêts. Beaucoup de ces forêts
sont absolument vierges, faute de routes pour y arriver. Les plantes
grimpantes, qui s'enlacent autour des chênes et des hêtres, y forment
des fourrés impénétrables, où l'on ne peut s'avancer, comme au Brésil,
que la hache à la main. On n'en voit pas près des lieux habités, parce
que les habitants coupent pour leur usage les bois qui sont à leur
portée et que les Turcs, afin d'éviter les surprises, ont
systématiquement détruit et brûlé toutes les forêts aux alentours des
villes et des bourgs. Mais ce qui en reste constitue une richesse
énorme; seulement elle n'est pas réalisable. Derrière Sarajewo, jusqu'à
Albane et Mitrovitza, s'étendent, dans les hautes montagnes, de
magnifiques massifs de résineux. C'est de là que Venise a tiré des bois
de construction pour ses flottes pendant des siècles. Les gardes
forestiers ont calculé que, sur les 1,667,500 hectares de bois feuillus
et sur les 1,059,700 hectares de résineux, il y avait environ
138,971,000 mètres cubes, dont 24,946,000 de bois de construction et
114,025,000 de bois à brûler. Il serait désolant de vendre maintenant,
car les prix qu'on obtiendrait sont dérisoires: de 2 à 5 francs le stère
de sapin et 3 à 7 francs pour le chêne, selon la situation. Dans les
régions qui avoisinent la Save, on exporte des douves, de 700,000 à
900,000 pièces par an. Le revenu que le fisc tire de ces immenses
étendues boisées, plus étendues que toute la Belgique, est presque
partout insignifiant. 116,007 florins en 1880, 200,000 pour 1884. C'est
une réserve qu'il faut soigneusement conserver pour l'avenir. Ces bois
abritent beaucoup de gibier: des cerfs, des chevreuils, des linx, même
des loups et des ours. Ils donnent naissance, dans les mille vallées qui
découpent le pays, à une quantité de ruisseaux où abondent les truites
et les écrevisses, et à une masse de sources, plus de 8,000, prétend-on.
Là où cessent les arbres, commencent les pâturages, de sorte que la
Bosnie est toute verdoyante, sauf les arêtes des hautes montagnes.
L'Herzégovine présente un aspect entièrement différent. La surface du
sol est couverte de grands blocs de calcaire blanchâtre, jetés au
hasard, comme les ruines de monuments cyclopéens. L'eau y manque presque
partout: pas de sources; les rivières sortent toutes formées de grottes,
donnent naissance, l'hiver, à des lacs dans des vallées sans issue, puis
disparaissent de nouveau sous terre. Les Allemands les appellent très
bien _Höhlen-Flüsse_, des rivières de caverne. Telles sont la
Jasenitcha, la Buna, la Kerka, la Cettigna et l'Ombla. Rien n'est plus
extraordinaire. Dans les dépressions se trouve la terre végétale qui
nourrit les habitants. Les maisons, en Bosnie, toutes en bois, sont ici
en grosses pierres de l'aspect le plus sauvage. Les arbres manquent
presque complètement. Le climat est déjà celui de la Dalmatie. Comme il
appartient au bassin de la Méditerranée, le pays est sous l'influence du
sirocco et des longues sécheresses de l'été. La vigne et le tabac
donnent d'excellents produits. L'olivier apparaît et l'oranger lui-même
se voit vers les bouches de la Narenta. On cultive le riz dans la vallée
marécageuse de la Trebisatch, aux environs de Ljubuska. En Bosnie, au
contraire, région élevée qui penche vers le nord, le climat est rude: il
gèle fort et longtemps à Sarajewo, et la neige y persiste pendant six
semaines ou deux mois.
L'agriculture, en Bosnie, est une des plus primitives de toute l'Europe.
Elle n'applique qu'exceptionnellement l'assolement triennal connu des
Germains au temps de Charlemagne, et même, dit-on, dès l'époque de
Tacite. Généralement, la terre restée en friche est retournée ou plutôt
déchirée par une charrue informe. Sur les sillons frais, la semence de
maïs est jetée, puis légèrement enterrée, au moyen d'une claie de
branchages qui sert de herse. Les champs sont binés une ou deux fois
entre les plants. Après la récolte, on met un second ou un troisième
maïs, parfois du blé ou de l'avoine, jusqu'à ce que le sol soit
entièrement épuisé. Il est alors abandonné; il se couvre de fougères et
de plantes sauvages où paît le bétail, en attendant que revienne la
charrue, après un repos de cinq à dix années. Nul engrais, car les
animaux domestiques n'ont très souvent aucun abri; ils vaguent dans les
friches ou dans les cours. Aussi le produit est relativement minime: 100
millions de kilogrammes de maïs, 49 millions de kilogrammes de froment,
38 millions de kilogrammes d'orge, 40 millions de kilogrammes d'avoine,
40 millions de kilogrammes de fèves. La fève est un article important de
l'alimentation, car on en mange les jours de jeûne et de carême, et il
y en a cent quatre-vingts pour les orthodoxes et cent cinq pour les
catholiques. On récolte aussi du seigle, du millet, de l'épeautre, du
sarrasin, des haricots, du sorgho, des pommes de terre, des navets, du
colza. Le produit total des grains divers s'élève à 500 millions de
kilogrammes.
Voici des faits qui prouvent l'état déplorablement arriéré de
l'agriculture. Ce pays, qui serait si favorable, sous tous les rapports,
à la production de l'avoine, ne peut en fournir assez pour les besoins
de la cavalerie; on en importe de Hongrie et elle se paye, à Sarajewo,
le prix excessif de 20 à 21 francs les 100 kilogrammes. Le froment est
de mauvaise qualité et cher. Ce sont les moulins hongrois qui
fournissent la farine que l'on consomme dans la capitale. Elle y arrive
par chemin de fer, à meilleur marché que la farine du pays, qui, à
défaut de routes, doit être transportée à dos de cheval. Une maison
hongroise a voulu établir un grand moulin à vapeur à Sarajewo, mais il
était impossible de l'approvisionner suffisamment. L'un des principaux
produits, et celui qui s'exporte le plus facilement, ce sont les prunes
séchées. Les années de bonne récolte, on en exporte 60,000 tonnes, et
elles vont jusqu'en Amérique. On en fait une eau-de-vie assez agréable,
appelée _rakia_. Le produit des pruniers est ce qui donne de l'argent
comptant au kmet. On cultive aussi l'oignon et l'ail. L'ail est
considéré comme un préservatif contre les maladies, contre les mauvais
sorts, et même contre les vampires. On récolte un peu de vin près de
Banjaluka et dans la vallée de la Narenta, mais presque personne n'en
boit. Les chrétiens s'abstiennent, faute d'argent, et les musulmans
pour obéir au Koran. L'ivrognerie est très rare; les Bosniaques sont
surtout buveurs d'eau. L'Herzégovine produit un tabac excellent. Le
monopole a été introduit après l'occupation; mais il a stimulé la
culture, parce que le fisc donne un bon prix. On estime qu'un hectare
livre, en Herzégovine, jusqu'à 3,000 kilogrammes de tabac, d'une valeur
de plus de 4,000 francs, et en Bosnie seulement 636 kilogrammes, valant
300 à 400 francs. Le fisc accorde des licences à ceux qui cultivent pour
leur consommation personnelle: il en a été délivré 9,586 en 1880.
Le bétail est la principale richesse du pays; mais il est misérable. Les
vaches sont très petites et ne donnent presque pas de lait. On fait des
fromages de qualité inférieure surtout avec du lait de chèvre, et très
peu de beurre. Les chevaux sont petits et mal faits; ils sont employés
uniquement comme bêtes de somme, car ils sont trop faibles pour tirer la
charrue, et les charrettes ne sont pas en usage; mais ils gravissent et
descendent les sentiers des montagnes comme des chèvres. Ils sont très
mal nourris; la plupart du temps, ils doivent chercher eux-mêmes de quoi
subsister dans les pâturages, dans les forêts ou le long des chemins.
Quelques begs ont encore parfois des bêtes d'une belle allure, qui
descendent des chevaux arabes venus dans le pays avec la conquête
ottomane. Elles portent fièrement une charmante tête, sur un cou ramassé
et replié à la façon des cygnes; mais elles n'ont pas de taille. Le
nombre des chevaux est considérable, parce que tous les transports
s'effectuent sur leurs dos. On en voit arriver ainsi, sous la conduite
d'un _kividchi_, de longues files, attachés à la queue les uns des
autres: ils apportent en ville des vivres, du bois de chauffage et de
construction, des pierres à bâtir. Chaque exploitation possède au moins
une couple de chevaux. Le gouvernement commence à s'occuper de
l'amélioration de la race chevaline. Il a envoyé (1884) à Mostar cinq
étalons de la race de Lipitça; toute la population a été les recevoir,
drapeau et musique en tête, et la municipalité fournira les écuries;
Nevesinje et Konjiça offrent d'en faire autant, et cette année même
(1885), on a établi des haras dans diverses parties du pays, afin de
donner de la taille à la race indigène. La Bosnie pourrait facilement
fournir des chevaux à l'Italie et à tout le littoral de l'Adriatique. On
élève des porcs presque à l'état sauvage, dans les bois de chênes. Avec
leurs hautes pattes et leur aspect de sanglier, ils galopent comme des
lévriers. Si on introduisait, les races anglaises, qu'on engraisserait
avec du maïs, on ferait concurrence au porc de Chicago. Les moutons,
sont nombreux, c'est la viande préférée du musulman; mais la laine est
très grossière; elle sert à confectionner les étoffes et les tapis que
les femmes tissent, au sein de chaque famille. Chacun a des chèvres;
elles sont le fléau des forêts, parce que les bergers quittent les
plaines pour tout l'été et emmènent les troupeaux sur les hauteurs, dans
les pâturages et dans les bois des montagnes. Dans chaque maison, on
trouve de la volaille et des oeufs qui, avec une sauce aigre et de
l'ail, sont un des mets préférés des Bosniaques. Ils ont souvent des
ruches; 118,148 ont été recensées. Le miel remplace le sucre, et la cire
sert à fabriquer les cierges, qui jouent un si grand rôle dans les
cérémonies du culte orthodoxe.
La statistique officielle de 1879 donne les nombres suivants pour les
animaux domestiques en Bosnie-Herzégovine: chevaux, 158,034; mulets,
3,134; bêtes à cornes, 762,077; moutons, 839,988; porcs, 430,354. Si
nous comptons 10 moutons et 4 porcs pour une tête de gros bétail, nous
obtenons un total de 1,114,796, ce qui, pour une population de 1,158,453
habitants, fait presque 100 têtes de gros bétail par 100 habitants.
C'est une proportion extrêmement élevée, puisqu'en France, le chiffre
équivalent n'est que 49; dans la Grande-Bretagne, 45; en Belgique, 36;
en Hongrie, 68; en Russie, 64. Dans tous les pays où la population est
peu dense, comme en Australie, aux États-Unis et comme jadis chez les
Germains, les espaces inoccupés entretiennent beaucoup d'animaux
domestiques et, par conséquent, les hommes peuvent se procurer
facilement de la viande. Quoique la Bosnie exporte des bêtes de
boucherie en Dalmatie, pour les villes du littoral, le Bosniaque mange
beaucoup plus de viande que le cultivateur chez nous. César dit des
Germains: _Carne et lacte vivunt_. Si l'on considère le chiffre du
bétail relativement à l'étendue du pays, on obtient, au contraire, une
proportion très peu favorable: 22 têtes de bétail par 100 hectares en
Bosnie, 40 en France, 51 en Angleterre, 61 en Belgique. La production
totale que livre le sol dans la Bosnie-Herzégovine est très minime, car
elle n'entretient que 22 habitants par 100 hectares, alors qu'il y en a
en Belgique 187, en Angleterre 111, en France 70. Il faut aller en
Russie pour trouver seulement 15 habitants sur la même étendue, et le
nord de l'empire russe a un climat et un sol détestables. Le salaire du
journalier est, à la campagne, de 70 centimes à 2 francs, suivant la
saison et la situation, dans les villes de 1 fr. 10 c. à 2 fr. 10 c.
C'est surtout à favoriser les progrès de l'agriculture que le
gouvernement doit viser. Les maîtres d'école à qui l'on donnerait des
notions d'économie rurale pourraient en ceci rendre de grands service.
Ce qui aurait un effet plus immédiat serait d'établir dans chaque
district, sur les terres de l'État, des colons venus des provinces
autrichiennes où la culture est bien entendue. Pour ouvrir les yeux aux
paysans, rien ne vaut l'exemple. Ah si les pauvres _contadini_ italiens
qui meurent de faim et de _pellagra_, de l'autre côté de l'Adriatique,
pouvaient être transportés ici, comme leur travail serait bien
récompensé! Comme ils se créeraient facilement un petit _podere_ qui
leur donnerait l'aisance et la sécurité! En tout cas, faites des
propriétaires indépendants et libres, et la Bosnie deviendra, comme la
Styrie, la Suisse et le Tyrol, l'une des plus charmantes régions de
notre continent.