situés à une lieue de la ville. Nous entrons, en passant, dans l'École
militaire des cadets bosniaques. Le commandant de l'établissement nous
le montre, non sans une pointe d'orgueil. C'est une ancienne caserne
turque pas trop mal construite. Elle contient des salles de classes bien
aérées, où l'on donne aux jeunes gens une instruction assez complète.
Ils font l'exercice en ce moment sur une vaste plaine de manoeuvres. Ils
portent un élégant uniforme brun, façon autrichienne. Ils appartiennent
aux différents cultes du pays, et c'est un excellent moyen de faire
disparaître les animosités religieuses, si âpres ici. J'avais vivement
regretté l'introduction de la conscription dans ces provinces, parce
qu'elle me semblait de nature à provoquer un profond ressentiment chez
les populations qui s'étaient soulevées récemment pour la repousser. Ce
que j'apprends à Sarajewo me porte à croire que je m'étais trompé. La
résistance provenait presque uniquement des musulmans. Pour les rayas,
au contraire, c'est les relever que de les faire servir à côté de leurs
seigneurs et maîtres. Dans beaucoup de localités, les paysans se rendent
maintenant à l'inscription, drapeaux et musique en tête. Le contingent
s'augmente d'un grand nombre de volontaires, ce qui prouve que le
service n'est pas impopulaire. Ainsi, en 1883, le recrutement appelait
1,200 hommes pour la Bosnie et l'Herzégovine, et 1,319 ont été enrôlés,
dont 608 orthodoxes, 401 catholiques et 308 musulmans. Les différents
cultes se plient donc également au service obligatoire. Il n'y a eu que
45 réfractaires, chiffre inférieur à celui qu'on trouve dans beaucoup
des anciennes provinces de l'empire. A Vichegrad, le contingent appelait
6 hommes; il s'est présenté 15 volontaires. Sur 2,500 Herzégovmiens qui
s'étaient réfugiés dans le Monténégro lors des derniers troubles, 2,000
sont rentrés et se sont remis au travail. Les réfractaires sont presque
tous des bergers qui font paître leurs troupeaux sur les alpes des
montagnes les plus inaccessibles. Il existe encore, vers les frontières
du sud, quelques petites bandes de brigands, mais ils se bornent
ordinairement à voler du bétail. Pour rendre la sécurité complète, des
corps volants ont été formés; ils sont armés du fusil Kropaczek à tir
rapide et portent avec eux des vivres pour plusieurs jours. Ces soldats
d'élite, au nombre de 300, sont partagés en petits détachements qui
arrivent à l'improviste partout où les brigands se montrent. Bientôt, il
n'y en aura plus que dans le sandjak de Novi-Bazar, occupé par
l'Autriche, mais où l'autorité est restée aux mains des Turcs. Sous le
rapport militaire, la Bosnie offre plus d'avantages à l'Autriche que
Tunis à la France ou Chypre à l'Angleterre, car elle pourra lever dans
ces provinces des régiments qui ne seront pas inférieurs aux fameux
Croates, avec leurs manteaux rouges. N'est-il pas triste que cette
pensée de l'équilibre des forces armées vienne toujours à l'esprit qui
voudrait ne s'occuper que du progrès économique?
Avant d'arriver à Ilitche, nous parcourons un ancien cimetière juif,
dont les grandes pierres tombales sont couchées sur le flanc décharné
d'une colline pierreuse, parmi les chardons aux grandes fleurs
violettes et les euphorbes jaunissantes. L'aspect en est tragique. Ces
dalles sans inscriptions, d'un calcaire très blanc, se détachent sur un
ciel orageux bleu ardoise, comme dans le fameux tableau de Ruysdæl, à
Dresde, _le Cimetière juif_. A Ilitche, il y a des thermes sulfureux
avec un hôtel propre, mais très simple. Arrivent des musulmans en
voiture de louage: ils viennent faire le kef en prenant le café, dans le
petit jardin récemment planté qui entoure les bains. Une dame musulmane
descend d'un coupé, accompagnée d'une suivante et de ses deux enfants.
Elle est complètement enveloppée d'un feredje en satin violet. Le
yashmak, qui voile son visage, n'est pas transparent comme ceux de
Constantinople; il cache entièrement ses traits. Elle a cette démarche
ridicule d'un canard regagnant sa mare, que donné l'habitude de
s'asseoir les jambes croisées, à la façon des tailleurs. Impossible de
deviner si ce sac ambulant contient une femme jolie ou jeune. Les
musulmans ont ici, m'affirme-t-on, des moeurs très sévères. Les
aventures galantes sont rares, et ce ne sont jamais les étrangers
abhorrés qui en sont les héros, même malgré les séductions de l'uniforme
autrichien.
Pour bien se rendre compte des conditions économiques d'un pays, il faut
entrer dans la demeure de ses paysans et causer avec eux. Nous abordons
un kmet qui laboure avec quatre boeufs, dont les deux premiers sont
conduits par sa femme. Il a pour tout vêtement un large pantalon à la
turque, en laine blanche, une chemise de chanvre, une immense ceinture
de cuir brun et une petite calotte de feutre entourée de haillons
blancs, roulés en forme de turban. La femme n'a que sa chemise, avec un
tablier en laine noire et un mouchoir rouge sur les cheveux. Il ne
possède, nous dit-il, que deux boeufs les autres appartiennent à son
frère. Les paysans s'associent souvent pour faire en commun les travaux
de la culture. Je désire visiter sa chaumière; il hésite d'abord, il a
peur; il craint que je ne sois un agent du fisc. Le fisc et le
propriétaire, l'aga, sont les deux dévorants, dont la rapacité le fait
trembler. Quand M. Seheimpflug lui dit que je suis un étranger qui
désire tout voir, son visage intelligent s'éclaire d'un sourire aimable.
Il a le nez très fin et de beaux cheveux blonds.
L'habitation est une hutte en clayonnage, recouverte de bardeaux de
chêne et éclairée par deux lucarnes à volets, sans carreaux de vitre.
Elle est divisée en deux petites chambrettes. La première est celle où
l'on fait la cuisine; dans la seconde couche la famille. La première
pièce est complètement noircie par la fumée, qui, faute de cheminée,
envahit tout jusqu'à ce qu'elle s'échappe à travers les interstices du
toit. La charpente en est visible; il n'y a point de plafond. A la
crémaillère est suspendue une marmite où cuit la bouillie de maïs, qui
est la principale nourriture du paysan. Trois escabeaux en bois, deux
vases en cuivre, quelques instruments aratoires, voilà tout le mobilier;
ni table, ni vaisselle; on se croirait dans une caverne des temps
préhistoriques. Dans la chambre à coucher, ni chaise, ni lit; deux
coffres pour tout mobilier. Le kmet et sa femme couchent sur la terre
battue, recouverte d'un vieux tapis. Dans un coin, un petit poêle
bosniaque qui lance sa fumée, à travers la cloison de terre glaise,
dans l'âtre attenant. Ici, les murs sont blanchis: quelques planches
forment un plafond, et au-dessus, dans le grenier, sont accumulées,
quelques provisions. Le kmet ouvre l'un des coffres et nous montre avec
fierté ses habits de fête et ceux de sa femme. Il a récemment acheté
pour celle-ci une veste en velours bleu toute brodée d'or, qui lui a
coûté 160 francs, et pour lui un dolman garni de fourrures. Depuis
l'occupation, nous dit-il, quoiqu'il paye la tretina, il a pu faire des
économies, parce que les prix ont beaucoup augmenté, et il ose mettre
ses beaux habits le dimanche, parce qu'il ne craint plus d'être rançonné
par le fisc et les begs. L'autre coffre est tout rempli de belles
chemises brodées en laine de couleur: elles sont faites par sa femme,
qui les a apportées en dot. Voilà bien les peuples enfants: ils songent
au luxe avant de soigner le confort; ni table, ni lit, ni pain, mais du
velours, des broderies et des soutaches d'or. Cette absence de mobilier
et d'ustensiles explique comment les Bosniaques se déplacent, émigrent
et reviennent si facilement. Un âne peut emporter tout leur avoir. On
voit clairement ici comment la condition des infortunés rayas, si
longtemps opprimés et dépouillés, peut s'améliorer. Fixez la rente et
l'impôt au taux actuel: le kmet, assuré de profiter de tout le surplus,
améliorera ses procédés de culture, et les progrès de la civilisation
l'enrichiront et l'émanciperont. Déjà le bienfait de l'occupation, est
considérable, parce que les agas ne peuvent plus réclamer que la rente
qui leur est due.
--Le soir, je dîne chez le consul de France, M. Moreau. Je n'avais
point pour lui de lettre d'introduction du _foreign-office_ français;
mais le nom de la _Revue des Deux Mondes_ est le sésame qui m'ouvre
toutes les portes. Quel charme de se retrouver si loin, à une table
hospitalière, présidée par une maîtresse de maison gracieuse et
spirituelle, et d'y jouir à la fois de toutes les élégances de l'esprit,
des arts et, osons l'ajouter, de la bonne chère, à laquelle on devient
très sensible quand on en est depuis longtemps privé! M. Moreau, comme
le consul d'Angleterre, habite une grande maison turque appartenant
aussi à un israélite. Le mât de navire auquel flotte le drapeau français
s'élève dans un grand jardin rempli de fleurs. Par une galerie couverte,
ornée de plantes grimpantes, et par un large escalier, on arrive dans
une vaste antichambre sur laquelle s'ouvre, d'un côté, l'ancien
haremlik, devenu la salle à manger, de l'autre, le selamlik, la chambre
des hommes, transformé en salon. Partout, sur les parquets, en rideaux
aux fenêtres, en portières aux portes, j'admire les tapis les plus
variés, apportés d'Afrique, d'Asie et de la Péninsule, les meubles de
l'Orient mêlés aux petits chefs-d'oeuvre de l'ébénisterie parisienne, un
piano d'Érard, à côté d'un immense poêle bosniaque tout constellé de ses
faïences vertes en fond de bouteille. Me pardonnera-t-on si je donne le
menu? Cela fait juger des ressources du pays: Potage julienne, ombre
chevalier, filet jardinière, asperges, dindon, salade, glace, fruits. Il
se trouve que nous mangeons le même dindon que j'ai marchandé à la
Tchartsia: il est exquis; il a coûté 3 florins, environ 7 francs. La vie
est chère à Sarajewo. A table se trouve un convive qui nous intéresse
au plus haut point: c'est M. Queillé, inspecteur des finances, que le
gouvernement français a envoyé en mission à Sophia, sur la demande du
gouvernement bulgare, afin d'y présider; à l'organisation du système
financier. Il revient d'une course autour de la Péninsule: Sophia,
Andrinople, Constantinople, Athènes, îles Ioniennes, Monténégro, Raguse,
Fort-Opus, Mostar et Sarajewo. Il rentre à Sophia par Belgrade et Nisch.
Je ferai une partie du voyage avec lui, ce qui me ravit. Il nous parle,
longuement de la Bulgarie nouvelle, qu'il connaît à merveille. M. Moreau
a été longtemps consul en Épire et je l'interroge beaucoup sur les
musulmans. Je résume les souvenirs de ce qu'il nous dit et je les
complète au moyen de mes notes prises ailleurs, principalement dans le
livre si instructif de M. Adolf Strausz.
Les musulmans se ressemblent partout, malgré la différence des races
auxquelles ils appartiennent: Turc, Albanais, Slave, Caucasien, Arabe,
Kabyle, Hindou, Malai. Le Koran, les imprégnant jusqu'au fond, les jette
dans le même moule. Ils sont bons, et en même temps féroces. Ils aiment
les enfants, les chiens, les chevaux, qu'ils ne maltraitent jamais, et
ils hésitent à tuer une mouche; mais quand la passion les surexcite, ils
égorgent sans pitié jusqu'aux femmes et aux enfants, n'étant pas arrêtés
par le respect de la vie et par ces sentiments d'humanité que le
christianisme et la philosophie moderne ont mis en nous.
Ils sont foncièrement honnêtes, tant qu'ils sont soustraits aux
influences occidentales. A Smyrne, me disait récemment M. Cherbuliez, on
confie à un pauvre commissionnaire musulman des sommes importantes, et
jamais rien n'est détourné. Un chrétien de même condition sera
infiniment moins sûr. Le mahométan de l'ancien régime est religieux et
il a peu de besoins; il est ainsi empêché de s'emparer du bien d'autrui
par sa foi et il est peu poussé à le faire, parce qu'il ne lui faut
presque rien. Otez-lui sa religion et créez en lui les goûts du luxe que
nous appelons civilisation, et, pour gagner de l'argent, rien ne
l'arrêtera, surtout dans un pays où la concussion rapporte beaucoup et
le travail très peu.
C'est en Bosnie, dans ce centre de pur mahométisme, qu'on peut voir
combien la vie du musulman est simple et peu coûteuse. Quand on pense
aux harems, on s'imagine volontiers des lieux de délices où sont réunies
toutes les splendeurs de l'Orient. Mme Moreau, qui les a souvent
visités, nous dit qu'ils ressemblent plutôt, sauf dansées demeures des
pachas ou des begs très riches, à des cellules de moines. Un mauvais
plancher à moitié caché par une natte et par quelques lambeaux de tapis
usés; des murs blanchis à la chaux; aucun meuble, ni table, ni chaise,
ni lit. Tout autour, de larges bancs de bois recouverts de, tapis, où
l'on s'assied le jour et où l'on se couche la nuit. Les grillages de
bois qui ferment les fenêtres y font régner une demi-obscurité. Le soir,
une chandelle ou une petite lampe éclaire ce triste séjour d'une lumière
blafarde. Le selamlik, l'appartement des hommes, n'est ni plus élégant
ni plus gai. L'hiver, il y fait un froid cruel: les menuiseries mal
faites ne joignent pas et laissent passer la bise, et le toit, peu
entretenu, la neige et la pluie. Le _mangal_ de cuivre, semblable au
brasero des Espagnols et des Italiens, ne chauffe que quand les charbons
sont assez incandescents pour vicier l'air de leurs vapeurs d'acide
carbonique. La femme ne s'occupe guère de la cuisine, et les mets sont
toujours les mêmes: une sorte de pain sans levain, _pogatcha_, très
lourd et dur, une soupe, _tchorba_, faite de lait aigri, des lambeaux de
mouton rôti, l'éternel _pilaf_, riz entremêlé de débris d'agneau hachés,
et enfin la _pipta_, plat farineux et doux. Le grand plateau de cuivre,
_tepschia_, sur lequel sont réunis tous les plats, est déposé sur un
support en bois. Il y a autant de cuillères de bois que de convives.
Chacun, assis à terre, les jambes croisées, se sert avec les doigts. A
la fin du repas, l'aiguière passe à la ronde, on se lave les mains et on
se les essuie à du linge fin, admirablement brodé; puis viennent le café
et le tchibouk. Le beg ne dépense d'argent que pour entretenir des
serviteurs et des chevaux ou pour acheter de riches harnais et de belles
armes, qu'il suspend aux murs du selamlik. Chez les musulmans de la
classe moyenne, on ne prépare de mets chauds qu'une ou deux fois par
semaine. Cette façon de vivre très simple explique deux traits
particuliers des sociétés mahométanes: premièrement, pourquoi les
musulmans font si peu pour gagner de l'argent; secondement, comment le
mécanisme administratif le plus imparfait fonctionnait passablement,
tant que l'imitation des raffinements et des complications de notre
civilisation n'avait pas créé des besoins plus dispendieux. Le luxe
occidental les perd sans remède.
Un grand empêchement au progrès des musulmans est, évidemment, non pas
tant la polygamie, que la situation de la femme. Son instruction est
presque nulle: jamais elle n'ouvre un livre, pas même le Koran, qu'elle
ne comprendrait pas. Sans relations avec le dehors, toujours enfermée
comme une prisonnière dans le lugubre harem, son existence ne diffère
guère de celle des détenus en cellule. Elle ne sort que très rarement:
je n'ai rencontré dans les rues de Sarajewo, en fait de femmes
musulmanes, que des mendiantes. Elle ne sait rien de ce qui se passe au
dehors, ni même des affaires de son mari. Sa seule occupation est de
broder; sa seule distraction, de faire et de fumer des cigarettes. Elle
n'a pas, comme l'homme, le kef dans les cafés et la jouissance des
beautés de la nature. La femme de l'artisan, du boutiquier, ne peut en
rien aider son mari: sa vie est donc absolument vide, inutile et
monotone. Les dames autrichiennes résidant ici et connaissant le croate
peuvent s'entretenir aisément avec les musulmanes bosniaques,
puisqu'elles parlent la même langue; mais toute conversation est
impossible, disent-elles: ces pauvres recluses n'ont absolument rien à
dire. Et ce sont ces créatures si complètement ignorantes et nulles qui
élèvent les enfants, jusqu'à un âge assez avancé. Songez à tout ce que
fait la femme dans la famille chrétienne, au rôle considérable qu'elle y
remplit, à l'influence qu'elle y exerce, et tout cela fait complètement
défaut chez les musulmans. Ceci n'explique-t-il pas pourquoi ils ne
peuvent pas s'assimiler la civilisation occidentale?
Quoique leur instruction religieuse soit très sommaire, les musulmanes
sont extrêmement bigotes et fanatiques. Ainsi que les hommes, elles
prennent ponctuellement les cinq bains qui, d'après le rituel de
l'_abdess_, doivent précéder les cinq prières réglementaires qu'elles
disent par coeur, comme des formules magiques. Les mariages se font à
l'aveuglette, et comme un marché, sans que les sentiments de la jeune
fille soient aucunement consultés. D'ailleurs, de sentiments, il ne doit
guère en exister chez elle, tout au plus des instincts ou des appétits
éveillés par les conversations sans retenue des harems.
Cependant, parmi les trois façons de conclure les mariages, il en est
une, très curieuse et très ancienne, où la femme agit comme une
personne, au lieu d'être livrée comme une marchandise. C'est le mariage
par rapt. Depuis les remarquables travaux de Bachofen, Mac-Lennan, Post
et Giraud-Teulon, une branche spéciale de la sociologie s'occupe des
origines de la famille. On nous y apprend qu'au sein des tribus
primitives régnaient la collectivité et la promiscuité; que la famille
était «matriarcale» avant d'être «patriarcale», parce que la descendance
ne pouvait s'établir que par la mère; que les unions étaient toujours
«endogames», c'est-à-dire contractées au sein du groupe même; que plus
tard elles devinrent «exogames», c'est-à-dire accomplies avec une femme
d'une autre tribu, qu'il fallait enlever. Ceci est le mariage par rapt,
qu'on trouve, à l'origine, chez tous les peuples et qui est encore très
répandu parmi les sauvages. Ce que l'époux payait au père ou à la tribu
était, non le prix d'un achat, mais la composition, presque le wehrgeld.
Voici, d'après M. Strauss, comment cela se passe encore parfois chez les
musulmans bosniaques. Un jeune homme a vu plusieurs fois une jeune
fille à travers les croisillons du moucharabi. Leurs regards se sont dit
qu'ils s'aimaient, ils s'entendent. «La colombe» apprend, par une
intermédiaire complaisante, qu'à telle heure son bien-aimé viendra
l'enlever. Il arrive à cheval, armé d'un pistolet. La jeune fille,
strictement voilée, monte en croupe derrière lui. Il part au galop;
mais, au bout d'une centaine de pas, il s'arrête et décharge son
pistolet; ses amis, postés dans les différents endroits de la localité,
lui répondent par des coups de fusil. Chacun sait alors qu'un rapt vient
de se commettre, et l'intermédiaire court en prévenir les parents. Le
ravisseur conduit la fiancée dans le harem de sa maison, mais il ne
reste pas avec elle. Pendant les sept jours que durent les préparatifs
du mariage, il demeure assis dans le selamlik, où, revêtu de ses
vêtements, de fête, il reçoit ses amis. Les parents finissent toujours
par consentir, parce que leur fille enlevée serait déshonorée si elle
devait rentrer chez elle non mariée. Des femmes, parentes ou amies,
restent avec la fiancée, la baignent et l'habillent complètement de
blanc. Toutes ensemble font les prières du rituel. Pendant, les sept
jours, la jeune fille est soumise à un jeûne très sévère; elle n'a à
manger et de l'eau à boire qu'une fois par jour, et seulement après le
soleil couché. Le septième jour, les amies se réunissent de nouveau en
grand nombre; on la baigne derechef en cérémonie et puis on lui met ses
habits de fête, une chemise richement brodée et un fez avec
passementeries d'or, couvert d'un linge _beskir_, orné de ducats. Elle
doit rester alors immobile, couchée le visage contre terre, méditant et
priant. Pendant ce temps, les femmes disparaissent sans bruit, une à
une, et, quand toutes sont parties, l'époux pénètre enfin, pour la
première fois, dans le harem. Ne dirait-on pas une prise de voile dans
un couvent, plutôt qu'une noce? On voit à quel point une brutale coutume
de sauvages s'est transformée, épurée et ennoblie, en se pénétrant de
cérémonial et de sentiments religieux, sous l'empire du Koran.
La seconde façon de se marier est celle que l'on peut appeler «à la
vue». Une intermédiaire prépare une entente entre les deux parties. Au
jour convenu, le père reçoit le prétendant dans le selamlik. Entre alors
la jeune fille, revêtue de ses plus beaux vêtements, le visage découvert
et la poitrine à peine voilée par une gaze légère. Le jeune homme boit
le café, en contemplant la future, et il lui rend la tasse vide en lui
disant: «Dieu vous récompense, belle enfant!» Elle se retire sans
parler, et, si elle a plu, le jeune homme envoie le lendemain au père un
anneau dans lequel il a fait graver son nom. Au bout de huit jours ont
lieu les noces, appelées _dujun_. Les parents et amis apportent des
cadeaux utiles pour le jeune ménage, et on festoie tant qu'il reste à
manger, les hommes au rez-de-chaussée, les femmes au premier étage. Le
troisième mode de mariage est surtout en usage parmi les familles
riches: c'est uniquement une affaire qui s'arrange, comme dans certains
pays chrétiens. Le mariage est conclu sans que les époux se soient vus.
Les festivités ont lieu chez le père. Vers le soir, le mari d'un côté,
la femme de l'autre, sont conduits, avec accompagnement de musique et
de coups de fusil, dans la demeure commune, où ils se voient alors pour
la première fois. Les déceptions trop cruelles sont réparées par le
divorce, ou, insinuent les mauvaises langues, par les moyens plus
expéditifs encore. Un proverbe bosniaque a beau dire qu'il est plus
facile de garder un sac de puces qu'une femme, les officiers de l'armée
d'occupation les plus charmants,--et l'on sait à quel point le sont les
Hongrois,--ne trouvent ici, dit-on, que des rebelles. L'adultère féminin
n'est pas encore un des condiments habituels de la société musulmane.
Ce qui caractérise surtout le Bosniaque formé par le Koran, c'est une
résignation absolue, qu'envierait l'ascète le plus exalté. Il supporte
sans se plaindre les revers et les souffrances. Il dira avec Job: Dieu
me l'a donné, Dieu me l'a retiré; que la volonté de Dieu s'accomplisse!
Est-il malade, il n'appelle pas le médecin: si son heure n'est pas
venue, Dieu le guérira. S'il sent la mort approcher, il ne s'en effraye
pas. Il s'entretient avec le hodseha, dispose d'une partie de ses biens
en faveur d'une oeuvre utile, ou, s'il est très riche, fonde une
mosquée; puis il meurt, en récitant des prières. La famille se réunit,
nul ne pleure; le corps est lavé, le nez, la bouche et les oreilles sont
bouchés avec de l'ouate, afin que les mauvais esprits n'y pénètrent pas,
et le même jour il est enterré, enveloppé dans un suaire blanc et sans
cercueil. Une pierre, terminée en forme de turban pour un homme, est
placée sur le lieu de la sépulture, qui devient sacré. Les environs de
Sarajewo sont partout occupés par des cimetières. Cette façon d'accepter
tout ce qui arrive comme le résultat de lois inéluctables donne certes
au caractère musulman un fond de mâle stoïcisme qu'on admire malgré soi.
Mais ce n'est pas une source de progrès, au contraire. Celui qui trouve
tout mauvais, et qui aspire au mieux, agira vigoureusement pour tout
améliorer. Dans le christianisme, il y a un côté ascétique très
semblable à la résignation musulmane; mais, d'autre part, les prophètes
et le Christ protestent et s'insurgent, avec la plus éloquente
véhémence, contre le monde tel qu'il est et contre les lois naturelles.
De toute leur âme, ils aspirent vers un idéal de bien et de justice
qu'ils veulent voir réaliser, même en livrant l'univers aux flammes,
dans ce cataclysme cosmique décrit dans l'Évangile comme la fin du
monde. C'est cette soif de l'idéal qui, entrée dans le sang des peuples
chrétiens, fait, leur supériorité, en les poussant de progrès en
progrès.
Voici encore d'autres causes qui feront ici, comme partout, déchoir les
musulmans relativement aux rayas, du moment qu'ils ne seront plus les
maîtres et que l'égalité devant la loi régnera. Le vrai mahométan ne
connaît et ne veut connaître qu'un livre, le Koran. Toute autre science
est inutile ou dangereuse. S'il est faux qu'Omar ait brûlé la
bibliothèque d'Alexandrie, il est certain que les Turcs ont réduit en
cendres celles des rois de Hongrie et de la plupart des couvents qu'ils
ont pillés, lors de la conquête de la péninsule balkanique. Le Koran est
à la fois un code civil, un code politique, un code de religion et un
code de morale, et ses prescriptions sont immuables: donc, il pétrifie
et immobilise. Certes, le Koran est un beau livre, et on ne peut nier
qu'il ait donné à ses sectateurs une fière trempe, tant qu'ils ne s'en
sont pas émancipés: nul n'est plus profondément religieux qu'un
musulman. Toutefois, c'est une grave lacune pour le Bosniaque, à la fois
musulman et Slave, de ne pas comprendre le livre qui est tout pour lui,
ni même les prières qu'il récite tout le jour et dans toutes les
circonstances de sa vie. Cela ne peut manquer de produire dans l'esprit
un terrible vide. On objectera que les paysans catholiques, à qui on
défend de lire la Bible en leur langue, et qui n'ont pour toute
cérémonie de culte que la messe en latin, sont dans la même situation;
mais ce n'est pas d'eux non plus que part le branle de ce que l'on
appelle le progrès. Lentement, mais inévitablement, les musulmans de la
Bosnie, autrefois les maîtres et aujourd'hui encore les seuls
propriétaires du pays, descendront dans l'échelle sociale, et ils
finiront par être éliminés. L'Autriche ne doit nullement les molester,
mais elle aurait tort de les favoriser et de trop s'appuyer sur eux.