cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi
protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en
Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur
insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son
entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et
mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de
l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le
préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug
qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité
publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient
propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien
principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur
lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants:
_Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres
lois agraires.»
L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave
problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux
Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes
dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles
transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation
occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile
ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de
l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour
l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une
facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de
la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus
complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement
dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des
Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par
l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et
des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de
Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude
approfondie du mahométisme, de ses moeurs, de ses lois et de leur
influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois
réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à
celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent
mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes
à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les
populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus
malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement
foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.
Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,
divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour
les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles
bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le
souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout
le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_
(colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du
siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires,
grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place
et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un
autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu
besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des
razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les
nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les
porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol,
livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par
semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de
leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans
pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des
extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce
qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une
mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par
cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui
l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire
autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait
les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à
différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils
eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut
comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un
règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel.
La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au
maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les
bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_,
si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,
en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais,
d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les
maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite.
Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le
cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit
ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la
glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel
est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les
chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur
illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes
pour en profiter.
Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il
établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en
vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne
et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom
de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus
affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans
lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les
propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus
impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni
auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et
hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans
l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui
émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus
énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se
soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont
sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la
situation de la Péninsule.
L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets
qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je
crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition
des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour
deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à
quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation
autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est
actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait
affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis
en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant
ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental.
Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence,
une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les
droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre
accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait
une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la
terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires
d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était
retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité
chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion
publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le
raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller
sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux,
plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,
plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté
à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou
de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils
n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se
contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux
sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs
villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait
connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est
dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec
accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs
souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke
pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort
de Tchengitch.
Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait,
dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836;
quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les
paysans avec une férocité inouïe. Le _pjesme_ le représente levant la
capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur
servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo,
Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces
chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien:
ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige
pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous
leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La
faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq
ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.»
Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le
payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au
moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent
de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez
garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le
raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak,
demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le
vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est
mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la
_tcheta_ monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est
le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il
fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper.
Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a
emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand
feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il
rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des
yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante.
Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le
redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups
de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses
hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la
tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le coeur.
Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un
reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le
tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en
nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des
denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans
commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour
subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le
kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes,
sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait.
Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de
venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses
exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible.
C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après
que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout
autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le
kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer
parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, _desetina_, se percevait de
la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de
l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus
offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne
affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en
outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne
pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et,
d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent,
décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre,
ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les
cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de
Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges
adjoints, les _muselins_, nommés par le gouverneur (_vizir_), ne
recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les
muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde
tremblait.
Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se
plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général,
se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois
obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher
leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels
les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs
formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les
janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils
parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les
rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des
culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient
les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par
troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait
terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce
qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que
M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le
prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est
couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine
autrichien Gustave Thoemmel rapporte, dans son excellent livre.
_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens
de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les
impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus
d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en
plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs
membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être
jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch
n'était donc pas une fiction.
Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour
comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi
cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les
_Bulgarian atrôcities_, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables
philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des
villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants
massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska
furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district
de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de
Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de
Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'oeuvre de
destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une
insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.
A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles,
et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées
sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les
montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient
la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le
nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille,
et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000
florins en une année seulement, 1876.
L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour
du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire
ce qu'écrivait à ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fév. et
1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,
des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.
Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame.
N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel
de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des
idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux
volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est
envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se
plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement
des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas
pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien
plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent
de faim et travaillent comme des chevaux?»
Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer
trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé
d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont
massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités
et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie
doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la
Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis
que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence
aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à
leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance
qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des
massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en
état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû
arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A
leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez
à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux?
Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement
inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres
tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions
d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut
faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait
des anges en démons.
Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime
turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce
que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le
même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire
ottoman: 1° la dîme (_askar_) prélevée sur tous les produits du sol,
récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de
francs; 2° le _verghi_, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les
biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des
tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;
impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois
taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'_askerabedelia_, impôt de 28
piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte
chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait
l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd;
il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2
piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de
plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p.
c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les
scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières
tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,
1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le
café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc,
environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453
habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un
Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le
premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que
le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en
France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on
ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient
très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la
plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que
la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même
partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la
production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les
impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque
village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les
habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car
les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il
fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui
forçaient les contribuables à leur payer un tribut.
Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système
fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il
a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service
militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité
qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand
soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la
récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque
le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des
bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le
prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être
battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra
vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt
foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.