Une loi récente aux États-Unis déclare insaisissable la maison du

cultivateur et la terre y attenante. Ce _Homestead Law_, cette loi

protectrice du foyer, existe, depuis les temps les plus reculés, en

Bosnie et en Serbie. Les créanciers ne peuvent enlever au débiteur

insolvable ni sa demeure, ni l'étendue de terre indispensable pour son

entretien. Il y a plus: s'il ne se trouvait pas sur les biens saisis et

mis en vente une habitation assez modeste pour la situation future de

l'insolvable, la masse créancière devait lui en construire une. Le

préfet de police de Sarajewo, le baron Alpi, racontait à M. Scheimpflug

qu'il était surpris du grand nombre d'individus vivant de la charité

publique. Après examen, il constata que tous ces mendiants étaient

propriétaires d'une maison. Une loi récente avait confirmé l'ancien

principe du _Homestead_ qu'on réclame aujourd'hui en Allemagne et sur

lequel M. Rudolf Meyer vient de publier un livre des plus intéressants:

_Heimstätten und andere Wirthschafsgezetze_. «Les homesteads et autres

lois agraires.»

L'Autriche se trouve maintenant en Bosnie aux prises avec ce grave

problème, qui ne laisse pas que de présenter quelques difficultés aux

Français en Algérie et à Tunis, aux Anglais dans l'Inde et aux Russes

dans l'Asie centrale; au moyen de quelles réformes et de quelles

transitions peut-on adapter la législation musulmane à la législation

occidentale? La question est à la fois plus urgente et plus difficile

ici, car il s'agit de provinces qui formeront partie intégrante de

l'empire austro-hongrois et non de possessions détachées, comme pour

l'Angleterre et même pour la France. D'autre part, on a en Bosnie une

facilité exceptionnelle pour pénétrer dans l'intimité de la pensée et de

la conscience musulmanes. Ces sectateurs de l'islam, qui ont été plus

complètement modelés par le Koran et qui lui sont plus fanatiquement

dévoués que nul autre, ne sont pas des Arabes, des Hindous, des

Turcomans étrangers à l'Europe par le sang, par la langue, par

l'éloignement; ce sont des Slaves qui parlent l'idiome des Croates et

des Slovènes, et ils habitent à proximité de Venise, de Pesth et de

Vienne. C'est donc à Sarajewo qu'on peut le mieux faire une étude

approfondie du mahométisme, de ses moeurs, de ses lois et de leur

influence sur la civilisation. Ce que j'apprends ici concernant les lois

réglant la propriété foncière me les fait considérer comme supérieures à

celles que nous avons empruntées au dur génie de Rome. Elles respectent

mieux les droits du travail et de l'humanité. Elles sont plus conformes

à l'idéal chrétien et à la justice économique. D'où vient que les

populations vivant sous l'empire de ces lois ont été parmi les plus

malheureuses de notre globe, où tant d'infortunés sont impitoyablement

foulés et spoliés? Voici comment leur condition s'est toujours empirée.

Après la conquête par les Ottomans, le territoire fut, comme d'habitude,

divisé en trois parts, une pour le sultan, une pour le clergé, une pour

les propriétaires musulmans. Ces propriétaires étaient les nobles

bosniaques, les bogomiles convertis à l'islamisme et les spahis à qui le

souverain donna des terres en fiefs. Les chrétiens qui exécutaient tout

le travail agricole devinrent des espèces de serfs, appelés _kmets_

(colons), ou _rayas_ (bétail). Au début et jusque vers le milieu du

siècle dernier, les kmets n'avaient à livrer à leurs propriétaires,

grands (_begs_) ou petits (_agas_), qu'un dixième des produits sur place

et sans avoir à les transporter au domicile de leurs maîtres, plus un

autre dixième à l'État, pour l'impôt. L'État ne faisant rien, avait peu

besoin d'argent, et les spahis et les begs vivaient en grande partie des

razzias qu'ils faisaient dans les pays voisins. Mais peu à peu les

nécessités et les besoins des propriétaires s'accrurent au point de les

porter à prélever le tiers ou la moitié de tous les produits du sol,

livrables à leurs domiciles, plus deux ou trois jours de corvée par

semaine. Quand les janissaires cessèrent d'être des prétoriens vivant de

leur solde dans les casernes, et acquirent des terres, ils furent sans

pitié pour les rayas, et ils donnèrent aux begs nationaux l'exemple des

extorsions sans limites. On ne laissait aux kmets que strictement ce

qu'il leur fallait pour subsister. Dans les hivers qui suivaient une

mauvaise récolte, ils mourraient de faim. Réduits au désespoir par

cette spoliation systématique et par les mauvais traitements qui

l'accompagnaient, ils se réfugiaient par milliers sur le territoire

autrichien, qui leur donnait des terres, mais qui, en attendant, devait

les nourrir. L'Autriche commença à réclamer en 1840. La Porte donna à

différentes reprises des instructions aux gouverneurs pour qu'ils

eussent à intervenir en faveur des kmets. Enfin, après qu'Omer-Pacha eut

comprimé l'insurrection des begs et brisé leur puissance en 1850, un

règlement fut édicté qui sert encore de base au régime agraire actuel.

La corvée est abolie absolument. La prestation du kmet est fixée, au

maximum, à la moitié du produit, si le propriétaire fournit les

bâtiments, le bétail et les instrumens aratoires; au tiers, _trétina_,

si le capital d'exploitation appartient au cultivateur. Celui-ci doit,

en tout cas, livrer la moitié du foin au domicile du maître. Mais,

d'autre part, celui-ci doit supporter le tiers de l'impôt sur les

maisons (_verghi_). La dîme qui revient à l'État est d'abord déduite.

Dans les districts peu fertiles, le rayah paye seulement le quart, le

cinquième ou même le sixième du produit. Tant que le tenancier remplit

ses obligations, il ne peut être évincé, mais il n'est pas attaché à la

glèbe, il est libre de quitter; seulement, en fait, où irait-il et quel

est le propriétaire musulman qui' voudrait recevoir le déserteur? Les

chrétiens pouvaient désormais acquérir les biens-fonds: faveur

illusoire; les begs ne leur laissaient pas de ressources suffisantes

pour en profiter.

Ce règlement aurait dû mettre fin aux souffrances des tenanciers, car il

établissait un régime agraire qui n'est autre que le métayage en

vigueur dans le midi de la France, dans une grande partie de l'Espagne

et de l'Italie et sur les biens ecclésiastiques, en Croatie, sous le nom

de _polovina_. En réalité, le sort des infortunés kmets devint plus

affreux que jamais. Exaspérés des garanties accordées aux rayas, dans

lesquelles ils voyaient une violation de leurs droits séculaires, les

propriétaires musulmans dépouillèrent et maltraitèrent plus

impitoyablement que jamais les paysans qui n'avaient de recours ni

auprès des juges ni auprès des fonctionnaires turcs, tous mahométans et

hostiles. Les rayas bosniaques cherchèrent de nouveau leur salut dans

l'émigration. On se rappelle les scènes de ce lamentable exede qui

émurent toute l'Europe en 1873 et en 1874. Les Herzégoviniens, plus

énergiques et soutenus par leurs voisins les Monténégrins, se

soulevèrent, et ainsi commença la mémorable insurrection d'où sont

sortis les grands événements qui ont si profondément modifié la

situation de la Péninsule.

L'exposé de la législation agraire ne donne aucune idée des effets

qu'elle produisait, par suite de la façon dont elle était appliquée. Je

crois donc utile de faire connaître avec quelques détails la condition

des rayas en Bosnie, pendant les dernières années du régime turc, pour

deux motifs: d'abord, pour montrer qu'il n'est pas un homme de bien, à

quelque nationalité qu'il appartienne, qui ne doive bénir l'occupation

autrichienne; en second lieu, pour faire comprendre quel est

actuellement le sort des rayas de la Macédoine, que la Russie avait

affranchie par le traité de San Stefano et que lord Beaconsfield a remis

en esclavage, aux applaudissements de l'Europe aveuglée. En écrivant

ceci, je reste fidèle aux traditions du libéralisme occidental.

Saint-Marc Girardin n'a cessé de défendre avec une admirable éloquence,

une prévoyance éclairée et une connaissance parfaite des faits, les

droits des rayas, foulés et martyrisés, grâce à l'appui que l'Angleterre

accordait naguère à la Turquie. La situation agraire de la Bosnie avait

une grande ressemblance avec celle de l'Irlande. Ceux qui cultivent la

terre étaient tenus de livrer tout le produit net à des propriétaires

d'une religion différente: mais tandis que le landlord anglais était

retenu dans la voie des exactions par un certain sentiment de charité

chrétienne, par le point d'honneur du gentleman et par l'opinion

publique, le beg musulman était poussé par sa religion à voir dans le

raya un chien, un ennemi qu'on peut tuer et, par conséquent, dépouiller

sans merci. Plus le propriétaire anglais est consciencieux et religieux,

plus il épargne ses tenanciers; plus le musulman s'inspire du Koran,

plus il est impitoyable. Quand la Porte a proclamé ce principe, emprunté

à l'Occident, l'égalité de tous ses sujets, sans distinction de race ou

de religion, les begs auraient volontiers exterminé les kmets, s'ils

n'avaient pas, du même coup, tari la source de leurs revenus. Ils se

contentèrent de rendre l'inégalité plus cruelle qu'auparavant. Les maux

sans nombre et sans nom qu'ont soufferts les rayas en Bosnie, dans leurs

villages écartés, ont ordinairement passé inaperçus. Qui les aurait fait

connaître? Mais la poésie nationale en a conservé le souvenir. C'est

dans leurs chants populaires, répétés, le soir, à la veillée, avec

accompagnement de la guzla, que les Jougo-Slaves ont exprimé leurs

souffrances et leurs espérances. Parmi le grand nombre de ces _Junatchke

pjesme_ qui parlent de leur long martyr, j'en résumerai un seul, la mort

de Tchengitch.

Aga-Tchengitch était gouverneur de l'Herzégovine. Très brave, il avait,

dit-on, tué de sa main cent Monténégrins au combat de Grahowa, en 1836;

quoiqu'il fût de sang slave, comme son nom l'indique, il traquait les

paysans avec une férocité inouïe. Le _pjesme_ le représente levant la

capitation détestée, imposée aux chrétiens comme signe de leur

servitude, le haradsch. Il s'adresse à ses satellites: «Allons, Mujo,

Hassan, Orner et Jasar, debout, mes bons dogues! A la chasse de ces

chrétiens! Nous allons les voir courir.» Mais les rayas n'ont plus rien:

ils ne peuvent payer ni le haradsch ni les sequins que Tchengitch exige

pour lui. C'est en vain qu'on les frappe, qu'on les torture, que sous

leurs yeux on déshonore leurs femmes et leurs filles, ils s'écrient: «La

faim nous presse, seigneur, notre misère est extrême. Ayez pitié! cinq

ou six jours seulement et nous rassemblerons le haradsch en mendiant.»

Tchengitch, furieux, répond: «Le haradsch! Il me faut le haradsch! Tu le

payeras!» Les rayas reprennent: «Oh! du pain, maître, en grâce! qu'au

moins une fois nous puissions manger du pain!» Les bourreaux inventent

de nouveaux tourments, mais ils ne tuent pas leurs victimes. «Prenez

garde, s'écria le gouverneur, il ne faut pas perdre le haradsch. Avec le

raya, le haradsch disparaît.» Un prisonnier monténégrin, le vieux Durak,

demande grâce pour les malheureux. Tchengitch le fait pendre. Alors le

vengeur ne tarde pas à paraître: c'est Nowitsa, le fils de Durak. Il est

mahométan; mais il se fait baptiser pour se joindre à la bande, à la

_tcheta_ monténégrine, qui va faire une incursion en Herzégovine. C'est

le soir. Tchengitch se repose de ses exécutions dans les villages. Il

fume son tchibouk, tandis que l'agneau rôtit à la broche pour le souper.

Il a fait suspendre près de lui, à un grand tilleul, les rayas qu'il a

emmenés. Pour se distraire, il a fait allumer sous leurs pieds un grand

feu de paille. Mais leurs cris, au lieu de l'amuser, l'exaspèrent. Il

rugit furieux: «Qu'on en finisse avec ces chrétiens. Prenez des

yataghans bien aiguisés, des pieux pointus et de l'huile bouillante.

Déchaînez les puissances de l'enfer. Je suis un héros! Les chants le

redisent; c'est pourquoi tous doivent mourir.» En ce moment, les coups

de feu de la tcheta monténégrine blessent et tuent le gouverneur et ses

hommes. Nowitsa se précipite sur Tchengitch mort, pour lui couper la

tête, mais Hassan lui plonge son poignard dans le coeur.

Voici maintenant les faits qui prouvent que la poésie populaire était un

reflet exact de la réalité. Le kmet devait payer au beg la moitié ou le

tiers du produit; mais il devait le livrer en argent et non plus en

nature, comme autrefois. On comprend la difficulté de convertir des

denrées agricoles en écus, dans ces villages écartés, sans route, sans

commerce et où chaque famille récolte le peu qu'il lui faut pour

subsister. Autre cause de misères, de tracasseries et d'extorsions: le

kmet ne pouvait couper le maïs, le blé, le foin ou récolter les prunes,

sans que le beg ne vînt constater sur place la part qui lui revenait.

Le beg était-il en voyage, retenu par ses plaisirs, ou refusait-il de

venir jusqu'à ce qu'il eût été satisfait à l'une ou l'autre de ses

exigences, le kmet voyait pourrir sa récolte sans recours possible.

C'était la ruine, la faim. Nul ne pouvait lui venir en aide. Si, après

que la part du beg avait été fixée, une grêle, une inondation ou tout

autre accident anéantissait le produit, en partie ou en totalité, le

kmet ne pouvait rien déduire de la redevance arrêtée. Il devait livrer

parfois plus qu'il n'avait récolté. La dîme, _desetina_, se percevait de

la même façon. Le kmet devait se soumettre à toutes les exigences de

l'agent du fisc. Comme la perception des impôts était affermée au plus

offrant, les receveurs n'avaient d'autres moyens de faire une bonne

affaire que d'extorquer le plus possible aux paysans. Il fallait, en

outre, satisfaire à la rapacité des agents subalternes. Le raya ne

pouvait s'adresser aux tribunaux; son témoignage n'était pas reçu, et,

d'ailleurs, les juges ayant obtenu leur place à prix d'argent,

décidaient en faveur de qui les payait. Le raya, vil bétail et pauvre,

ne pouvait songer à leur demander justice. Les juges principaux, les

cadis, étaient des Turcs nommés par lescheik-ul-islam et envoyés de

Constantinople; ils ne comprenaient pas la langue du pays; et les juges

adjoints, les _muselins_, nommés par le gouverneur (_vizir_), ne

recevant aucun traitement, ne vivaient que de concussions. Devant les

muselins, qui avaient la confiance des autorités, tout le monde

tremblait.

Seuls, les chefs des villages osaient parfois élever la voix pour se

plaindre. Ils se présentaient au Konak, devant le gouverneur général,

se jetaient à ses pieds, peignaient la misère des kmets et parfois

obtenaient quelque remise d'impôts; mais souvent aussi ils payaient cher

leur audace. Les begs et les malmudirs, agents du fisc, contre lesquels

les kmets avaient réclamé, lâchaient sur eux les zaptiehs. Les zaptiehs

formaient la gendarmerie. Ils étaient plus redoutés des rayas que les

janissaires d'autrefois, car ils étaient plus mal payés. Ils

parcouraient les villages, vivant à merci chez les habitants, les

rançonnant sans pitié. Les prisons étaient des caves ou des

culs-de-basse obscurs, infects et remplis d'immondices, où l'on jetaient

les malheureux, les pieds et les mains liés, sans jugement, et par

troupes, quand on craignait quelque soulèvement et qu'on voulait

terroriser les chrétiens. Du pain de maïs et de l'eau étaient tout ce

qu'ils recevaient, quand on ne les laissait pas mourir de faim. Ce que

M. Gladstone a raconté des prisons de Naples sous les Bourbons, et le

prince Krapotkine, dans la _XIXe Century_, des prisons russes, est

couleur de rose auprès de ce qu'on dit des prisons turques. Le capitaine

autrichien Gustave Thoemmel rapporte, dans son excellent livre.

_Beschreibiing des Vilajet Bosniens_ (p. 195), quelques-uns des moyens

de torture qu'employaient les agents du fisc pour faire rentrer les

impôts en retard: ils suspendaient les paysans à des arbres, au-dessus

d'un grand feu, ou les attachaient sans vêtements à des poteaux, en

plein hiver, ou bien les couvraient d'eau froide qui gelait leurs

membres raidis. Les rayas n'osaient pas se plaindre, crainte d'être

jetés en prison ou maltraités d'autre façon. Le chant de Tchengitch

n'était donc pas une fiction.

Quand la Porte envoyait en Bosnie des troupes irrégulières pour

comprimer les insurrections, le pays était mis à feu et à sang aussi

cruellement que lors des premières invasions des barbares. En 1876, les

_Bulgarian atrôcities_, qui ont inspiré à M. Gladstone ses admirables

philippiques, ont été dépassées ici dans vingt districts différents: des

villages, des bourgs ont été complètement brûlés et les habitants

massacrés. Les environs de Biatch, de Livno, de Glamotch et de Gradiska

furent transformés en déserts. Des cinquante-deux localités du district

de Gradiska, quatre seulement restèrent intactes. Les bourgs de

Pétrovacs, de Majdan, de Krupa, de Kljutch, de Kulen-Vakouf, de

Glamotch, furent incendiés à plusieurs reprises, afin que l'oeuvre de

destruction fût parfaite. Les bandes ottomanes, craignant une

insurrection générale des rayas, voulaient les contenir par la terreur.

A cet effet, on tuait systématiquement ceux qu'on soupçonnait hostiles,

et leurs têtes étaient exposées dans les lieux les plus en vue, fixées

sur des pieux. Les paysans fuyaient en foule dans les bois, dans les

montagnes, en Autriche. Quand ils passaient la frontière ou traversaient

la Save, les gendarmes musulmans les abattaient à coups de fusil. Le

nombre des réfugiés, en Autriche, s'éleva, dit-on, à plus de cent mille,

et les secours qui leur furent distribués s'élevèrent à 2,122,000

florins en une année seulement, 1876.

L'enlèvement des jeunes femmes, et surtout le rapt des fiancées, le jour

du mariage, était un des sports favoris des jeunes begs. On peut relire

ce qu'écrivait à ce sujet dans la _Revue des Deux Mondes_ (15 fév. et

1er avril 1861) M. Saint-Marc Girardin, en s'appuyant sur les rapports,

des consuls anglais, _Reports of consuls on the christians in Turkey_.

Les Turcs professaient sur ce point la théorie du mariage exogame.

N'était-ce pas d'ailleurs, dans tout l'empire ottoman, le moyen habituel

de recruter le personnel féminin des harems? Ils avaient à ce sujet des

idées complètement différentes des nôtres. M. Kanitz, l'auteur des beaux

volumes sur la Serbie et la Bulgarie, s'adresse à un pacha qui est

envoyé par la Porte à Widdin, pour mettre un terme aux violences dont se

plaignaient les chrétiens, et il l'interroge au sujet de l'enlèvement

des jeunes filles. Le pacha lui répond en souriant: «Je ne comprends pas

pourquoi les rayas se plaignent. Leurs filles ne seront-elles, pas bien

plus heureuses dans nos harems que dans leurs huttes, où elles meurent

de faim et travaillent comme des chevaux?»

Le Turc n'est pas méchant, et nous n'avons pas le droit de nous montrer

trop sévère quand on se rappelle comment les chrétiens ont égorgé

d'autres chrétiens, avec quelle cruauté, par exemple, les Espagnols ont

massacré par milliers les protestants aux Pays-Bas. Mais les iniquités

et les atrocités dont ont souffert si longtemps les rayas en Bosnie

doivent nécessairement se renouveler dans toutes les provinces de la

Turquie, où les chrétiens gagnent en population et en richesse, tandis

que les musulmans diminuent en nombre et s'appauvrissent. Leur décadence

aigrit ceux-ci et les irrite; ils s'en prennent à ceux qui sont livrés à

leur merci, ce qui n'est que trop naturel. Comment retenir la puissance

qui va leur échapper? Par la terreur. Ils appliquent la théorie des

massacres de septembre 1793. Ils se sentent assiégés; ils se croient en

état de légitime défense, et aucun des motifs d'humanité qui auraient dû

arrêter, au XVIe siècle, les bourreaux chrétiens, n'existent pour eux. A

leurs yeux, les rayas ne sont que du bétail, comme le mot le dit. Mettez

à la place des Turcs des Européens, useront-ils de procédés plus doux?

Hélas! trop souvent les situations font les hommes. Il est parfaitement

inutile de prêcher le respect de la justice à des maîtres

tout-puissants, qui tremblent de voir s'élever contre eux des millions

d'infortunés, dont les forces augmentent chaque jour. Ce qu'il faut

faire, c'est mettre un terme à une situation funeste, qui transformerait

des anges en démons.

Voici un tableau sommaire des impôts existant en Bosnie sous le régime

turc avec leur rendement moyen. Cela peut avoir quelque intérêt, parce

que l'Autriche a dû les conserver en grande partie et aussi parce que le

même régime fiscal est encore en vigueur dans les provinces de l'empire

ottoman: 1° la dîme (_askar_) prélevée sur tous les produits du sol,

récoltes, fruits, bois, poissons, minerais, produit de 5 à 8 millions de

francs; 2° le _verghi_, impôt de 4 par 1,000 sur la valeur de tous les

biens-fonds, maisons et terres, valeur fixée dans les registres des

tapous; impôt de 3 p. c. sur le revenu net, industriel ou commercial;

impôt de 4 p. c. sur le revenu des maisons louées: produit de ces trois

taxes, environ 2 millions de francs; 3° l'_askerabedelia_, impôt de 28

piastres (l piastre = 20 à 25 centimes) par tête de mâle adulte

chrétien, pour l'exempter du service militaire. Cet impôt remplaçait

l'ancienne capitation, le haradsch, mais il était deux fois plus lourd;

il avait produit, en 1876, 1,350,000 francs; 4° impôt sur le bétail, 2

piastres pour mouton et chèvre, 4 piastres par tête de bête à cornes de

plus d'un an: produit, en 1876, 1,168,000 francs; 5° impôt de 2 1/2 p.

c. sur la vente des chevaux et des bêtes à cornes; 6° taxes sur les

scieries, sur les timbres, sur les ruches, sur les matières

tinctoriales, sur les sangsues, sur les cabarets, etc.: produit,

1,100,000 francs; 7° taxes très variées et compliquées sur le tabac, le

café, le sel: produit, 2 à 3 millions. Total des recettes du fisc,

environ 15 millions, ce qui, à répartir sur une population de 1,158,453

habitants, fait environ 13 francs par tête. C'est peu, semble-t-il. Un

Français paye huit à neuf fois plus qu'un Bosniaque. Cependant le

premier porte jusqu'à présent son fardeau assez allègrement, tandis que

le second succombait et mourait de misère. Motif de la différence: en

France, pays riche, tout se vend cher; en Bosnie, pays très pauvre, on

ne peut faire argent de presque rien. Ici, ces nombreux impôts étaient

très mal assis et, en outre, perçus de la façon la plus tracassière, la

plus inique, la mieux faite pour décourager le travail. C'est ainsi que

la taxe sur le tabac en diminuait la culture. Il en était de même

partout. Quand il fut introduit dans le district de Sinope, en 1876, la

production tomba brusquement de 4,500,000 à 40,000 kilogrammes. Les

impôts directs se percevaient par répartition, c'est-à-dire que chaque

village avait à payer une somme fixe qui était alors répartie entre les

habitants par les autorités locales. Nouvelle source d'iniquités; car

les puissants et les riches rejetaient la chargé sur les pauvres. Il

fallait y ajouter encore la rapacité des percepteurs subalternes qui

forçaient les contribuables à leur payer un tribut.

Le gouvernement autrichien n'a pu encore réformer ce détestable système

fiscal. Il attend, pour le faire, que le cadastre soit terminé; mais il

a aboli la taxe qui frappait les chrétiens pour l'exemption du service

militaire, parce que maintenant tous y sont astreints. L'ordre, l'équité

qui président aujourd'hui à la perception ont déjà apporté un grand

soulagement. La dîme a cet avantage de proportionner l'impôt à la

récolte, mais il a ce vice capital d'empêcher les améliorations, puisque

le cultivateur, qui en fait tous les frais, ne touche qu'une part des

bénéfices. En outre, la dîme, payable en argent, se calcule d'après le

prix moyen des denrées dans le district au moment où la récolte va être

battue, c'est-à-dire quand tout est plus cher que quand le paysan devra

vendre, après la récolte faite. Il vaudrait mieux introduire un impôt

foncier, fixé définitivement d'après la productivité du sol.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 14 / 26 段