la gare de Vrpolje. Les quatre jolis chevaux gris de Lipitça nous y
mènent en moins d'une heure. Le pays a un aspect beaucoup plus abandonné
que du côté d'Essek: de profondes ornières dans la route, des terrains
vagues où errent des moutons, les blés moins plantureux; moins
d'habitations. Est-ce parce qu'en allant à Vrpolje, on se dirige vers la
Save et les anciennes provinces turques, c'est-à-dire vers la barbarie;
tandis que, du côté d'Essek, on marche vers Pesth et vers Vienne,
c'est-à-dire vers la civilisation?
En attendant l'arrivée du train qui doit me conduire à Brod, j'entre
dans le petit hôtel en face de la gare. Les deux salles sont d'une
propreté parfaite: murs bien blanchis, rideaux de mousseline aux
fenêtres, et des gravures représentant le kronprinz Rodolphe et sa
femme, la princesse Stéphanie, la fille de notre roi. Ils doivent être
très populaires, même en pays slaves et magyares, car j'ai retrouvé
partout leurs portraits aux vitrines des libraires et sur les murs des
hôtels et des restaurants. C'est évidemment là un des thermomètres de
la popularité des personnages haut placés.
Dans les champs voisins, un homme et une femme binent, avec la houe, une
plantation de maïs, dont les deux premières feuilles sont sorties de
terre. La femme n'a d'autre vêtement que sa longue chemise de grosse
toile de chanvre, et elle l'a relevée jusqu'au-dessus des genoux, afin
d'avoir les mouvements plus libres. Les exigences de la pudeur vont en
diminuant à mesure qu'on descend le Danube; aux bords de la Save, elles
sont réduites presque à rien. L'homme est vêtu d'un pantalon d'étoffe
blanche grossière et d'une chemise. Il est maigre, brûlé du soleil,
hâve; il paraît très misérable. La terre est fertile, cependant, et
celui qui la travaille ne ménage pas sa peine. Un passage de la préface
de la _Mare au Diable_ me revient à la mémoire: c'est celui où est
dépeint le laboureur dans la _Danse de la mort_, de Holbein, avec cette
légende:
A la sueur de ton visaige
Tu gagneras ta pauvre vie.
Récemment, j'avais été aussi épouvanté en étudiant, en Italie, l'extrême
misère des cultivateurs, dont l'_Inchiesta agraria_ officielle publie
les preuves désolantes. D'où vient que dans un siècle où l'homme, armé
de la science, augmente si merveilleusement la production de la
richesse, ceux qui cultivent le sol conservent à peine assez de ce pain
qu'ils récoltent pour satisfaire leur faim? Pourquoi présentent-ils
encore si souvent l'aspect de ces animaux farouches décrits par La
Bruyère, au temps de Louis XIV? En Italie, c'est la rente et l'impôt
qui paupérisent; ici, c'est surtout l'impôt.
A la gare arrive un Turc: beau costume, grand turban blanc, veste brune
soutachée de noir, large pantalon flottant, rouge foncé, jambières à la
façon des Grecs, énorme ceinture de cuir, dans laquelle apparaît, au
milieu de beaucoup d'autres objets, une pipe à long tuyau de cerisier.
Il apporte avec lui un tapis et une selle. J'apprends que ce n'est pas
un Turc, mais un musulman de Sarajewo, de race slave, et parlant la même
langue que les Croates. Comme ceci peint déjà tout l'Orient: la selle
qu'on doit emporter avec soi, parce que les paysans qui louent leurs
chevaux sont trop pauvres pour en posséder une, et que, les routes
manquant, on ne peut voyager qu'à cheval; le tapis, qui prouve que dans
les _hans_ il n'y a ni lit ni matelas; les armes pour se défendre
soi-même, attendu que la sécurité n'est pas garantie par les pouvoirs
publics; et enfin la pipe, pour charmer les longs repos du _kef_. En
Bosnie, on appelle les musulmans Turcs, ce qui trompe complètement
l'étranger sur les conditions ethnographiques de la province. En
réalité, il n'y a plus, paraît-il, dix véritables Turcs dans le pays, et
avant l'occupation il n'y avait de vrais Osmanlis que les
fonctionnaires. Les musulmans qu'on rencontre--il y en a, dit-on,
environ un demi-million--sont du plus pur sang slave. Ce sont les
anciens propriétaires, qui se sont convertis à l'islamisme, à l'époque
de la conquête. L'exemplaire que j'ai sous les yeux a tout à fait le
type monténégrin: le nez en bec d'aigle, à arête très fine, aux narines
relevées, comme celles d'un cheval arabe; grande moustache noire, et
des yeux profonds et vifs cachés sous d'épais sourcils. Le chef de gare
de Vrpolje m'en fait un grand éloge. «Ils sont très honnêtes, dit-il,
tant qu'ils n'ont pas eu trop de relations avec les étrangers; ils sont
religieux et bien élevés, on ne les entend jamais jurer comme les gens
de par ici. Ils ne boivent point de vins et de liqueurs, comme les Turcs
modernes de Stamboul. On peut se fier à leur parole; elle vaut plus
qu'une signature de chez nous, mais ils vont se gâter rapidement. Ils
commencent à s'enivrer, à se livrer à la débauche, à s'endetter. Avec
les besoins d'argent s'introduira la mauvaise foi. Les spéculateurs
européens ne manqueront pas de leur en donner l'exemple, et ils ne
connaîtront pas ce contrôle de l'opinion qui retient parfois ceux-ci.»
De Vrpolje à Brod, le chemin de fer traverse un très beau pays, mais peu
cultivé et presque sans habitants. On est ici dans un pays de frontière
naguère encore exposé aux razzias des Turcs de l'autre rive de la Save.
Le paysage est très vert; on ne voit que pelouses entrecoupées de pièces
d'eau et de massifs de grands chênes, comme dans un parc anglais. Quel
splendide domaine on pourrait se tailler ici et relativement sans grands
frais, car la terre n'a pas beaucoup de valeur! Les chevaux et le
bétail, errants dans ces interminables prairies, sont plus petits et
plus maigres qu'en Hongrie, Le pays est pauvre, et cependant il devrait
être riche. La fertilité du sol se révèle par la hauteur du fût des
arbres et l'aspect plantureux de leur frondaison.
Le chemin qui réunit la gare à la ville de Brod est si mal entretenu,
que l'omnibus marche au pas, crainte de casser ses ressorts. Avis à
l'administration communale. L'hôtel _Gelbes Haus_ est un vaste bâtiment
à prétentions architecturales, avec de grands escaliers, de bonnes
chambres bien aérées, et une immense salle au rez-de-chaussée, où l'on
ne dîne pas mal du tout et à l'autrichienne. Il y a deux Brod en face
l'une de l'autre, des deux côtés de la Save: le Brod-Slavon, forteresse
importante, comme base d'opération des armées autrichiennes qui ont
occupé les nouvelles provinces, et Bosna-Brod, le Brod bosniaque, qui
appartenait à la Turquie.
Le Brod slavonien est une petite ville régulière, avec des rues droites,
bordées de maisons blanches, sans aucun caractère distinctif.
Bosna-Brod, au contraire, est une véritable bourgade turque. Nulle part,
je n'ai vu le contraste entre l'Occident et l'Orient aussi frappant.
Deux civilisations, deux religions, deux façons de vivre et de penser
complètement différentes sont ici en présence, séparées par une rivière.
Il est vrai que pendant quatre siècles cette rivière a séparé en réalité
l'Europe de l'Asie. Mais le caractère musulman disparaîtra rapidement
sous l'influence de l'Autriche. Un grand pont de fer à trois arches
franchit la Save et met Sarajewo en communication directe avec Vienne et
ainsi avec l'Occident. En vingt heures, on arrive de Vienne à Brod, et
le lendemain soir on est au coeur de la Bosnie, dans un autre monde.
Au moment où je traverse le pont, le soleil couchant teint en rouge les
remous des eaux jaunâtres. La Save est large comme quatre fois la Seine
à Paris. L'aspect en est grand et mélancolique. Les rives sont plates;
le courant mine librement les berges d'argile. La végétation manque:
sauf quelques hauts peupliers et sur les bords du fleuve un groupe de
saules dont les racines ont été mises à nu par les glaces et qu'une crue
prochaine emportera vers la mer Noire. Dans une petite anse, sur l'eau
qui tourne en rond, flotte la charogne d'un buffle au ventre ballonné,
que les corbeaux dépècent et se disputent. Des deux côtés, s'étendent de
vastes plaines vertes, inondées à la fonte des neiges. A droite, on
aperçoit vers le couchant le profil bleuâtre des montagnes de la
Croatie, à gauche, les sommets plus élevés qui dominent Banjaluka. Sur
le fleuve, qui forme une admirable artère commerciale, nulle apparence
de navigation, nul bruit, sauf le coassement d'innombrables légions de
grenouilles, qui entonnent en choeur leur chant du soir.
Bosna-Brod est formé d'une seule grande rue, le long de laquelle les
maisons sont bâties sur des pilotis ou sur des levées pour échapper aux
inondations de la Save. Voici d'abord la mosquée au milieu de quelques
peupliers. Elle est toute en bois. Le minaret est peint de couleurs
vives: rouge, jaune, vert. Le muezzin est monté dans la petite galerie;
il adresse à Dieu le dernier hommage de la journée. Il appelle à la
prière de l'_Aksham_ ou du crépuscule. Sa voix, d'un timbre aigu, porte
jusque dans les campagnes voisines. Ses paroles sont belles; même en me
rappelant l'ode de Schiller, _die Glocke_, je la préfère aux sons
uniformes des cloches: «Dieu est élevé et tout-puissant. Il n'y a pas
d'autre Dieu que lui et point d'autre prophète que Mahomet.
Rassemblez-vous dans le royaume de Dieu, dans le lieu de la justice.
Venez dans la demeure de la félicité.»
Les cafés turcs ont portes et fenêtres ouvertes; pas un meuble, sauf
tout autour des bancs en bois où sont assis les Bosniaques musulmans,
les jambes croisées, fumant la pipe. Dans une niche de la cheminée, sur
des braises allumées, se prépare successivement, une à une, chaque tasse
de café, à mesure que les consommateurs en demandent. Le cafidji met
dans une très petite cafetière en cuivre une mesure de café moulu, une
autre de sucre; il ajoute de l'eau, place le récipient sur les braises
pendant une minute à peine et verse le café chaud avec le marc dans une
tasse semblable à un coquetier. Dans toute la péninsule balkanique, le
voyageur indigène emporte à sa ceinture un petit moulin à café très
ingénieusement construit, en forme de tube. Deux choses me frappent ici:
d'abord, la puissance de transformation du mahométisme, qui a fait de
ces Slaves, aux bords de la Save, n'ayant d'autre langue que le croate,
des Turcs ou plutôt des musulmans complètement semblables à ceux qu'on
voit à Constantinople, au Caire, à Tanger et aux Indes; ensuite,
l'extrême simplicité des moyens qui procurent aux fils de l'islam tant
d'heures de félicité. Tout ce que contient ce café, en fait de mobilier
et d'ustensiles, ne vaut pas vingt francs. Le client, qui apporte son
tapis, dépensera pendant sa soirée trente centimes de tabac et de café,
et il aura été heureux. Les salles magnifiques avec peintures, dorures,
tentures partout, qu'on construira plus tard ici, offriront-elles plus
de satisfaction à leurs clients riches et affairés? En voyant pratiquer
ici, d'une façon si pittoresque et si consciencieuse, la tempérance
commandée par le Koran, je songe d'abord à ces palais de l'alcoolisme, à
ces _Gin palaces_ de Londres, où l'ouvrier et l'_outcast_ viennent
chercher l'abrutissement, au milieu des glaces énormes et des cuivres
polis, reluisant sous les mille feux du gaz et de l'électricité; je
pense ensuite à cette vie de l'_upper ten thousands_, si compliquée et
rendue si coûteuse par toutes les richesses de la toilette et de la
table que vient de décrire si bien lady John Manners, et je me demande
si c'est aux raffinements du luxe qu'il faut mesurer le degré de
civilisation des peuples. M. Renan parlant, je crois, de Jean le
Baptiste, a écrit à ce sujet une belle page. Le précurseur vivant au
désert de sauterelles, à peine vêtu d'une étoffe grossière de poils de
chameau, annonçant la venue du royaume et le triomphe prochain de la
justice, ne nous présente-t-il pas le modèle le plus élevé de la vie
humaine? Certes, il est un excès de dénûment qui dégrade et animalise,
mais cela est moins vrai en Orient que dans nos rudes climats et surtout
dans nos grandes agglomérations d'êtres humains.
Je trouve déjà, à Bosna-Brod, la boutique et la maison turques, telles
qu'on les rencontre dans toute la Péninsule. La boutique est une échoppe
entièrement ouverte le jour; elle se ferme la nuit, au moyen de deux
grands volets horizontaux. Celui d'en haut, relevé, sert d'auvent; celui
d'en bas retombe et devient le comptoir où sont étalées les marchandises
et où se tient assis le marchand, les jambes croisées. Les maisons
turques ici sont ordinairement carrées, couvertes de planchettes de
chêne. Un rez-de-chaussée bas sert de commun, de magasin ou même
parfois d'étable. Le cadre et les cloisons de la construction sont
toujours en solives; les parois sont en planches ou, dans les demeures
pauvres, en torchis. Le premier étage débordant le soubassement, le
surplomb est soutenu par des corbeaux en bois, ce qui produit des effets
de saillies et de lumières très pittoresques. Seulement, il ne faut pas
oublier qu'en Bosnie les musulmans forment la classe aisée; ils sont
marchands, boutiquiers, artisans, propriétaires, très rarement simples
cultivateurs ou ouvriers. L'habitation est divisée en deux parties ayant
chacune son entrée distincte: d'un côté, le harem, pour les femmes; de
l'autre, le selamlik, pour les hommes. Quoique le musulman bosniaque
n'ait qu'une femme, il tient aux usages mahométans bien plus que les
vrais Turcs. Les fenêtres, du côté des femmes, sont garnies d'un
grillage en bois ou en papier découpé. J'aperçois un numéro de la _Neue
freie Presse_ transformé en _muchebak_ ou moucharabie. Du côté des
hommes, s'étend un balcon-véranda, où le maître de la maison est assis,
fumant sa pipe.
La rue se remplit des types les plus divers. Des pâtres à peine vêtus
d'une grosse étoffe blanche en lambeau, avec un chiffon autour de la
tête en forme de turban, ramènent du pâturage des troupeaux de buffles
et de chèvres, qui soulèvent une poussière épaisse, dorée par le soleil
couchant. Ces pauvres gens représentent le raya, la race opprimée et
rançonnée; ce sont des chrétiens. Quelques femmes, la figure cachée sous
le yaschmak et tout le corps sous ce domino qu'on appelle feredje,
marchent comme des oies, et semblables à des ballots mouvants rentrent
chez elles. Des enfants, filles et garçons, avec de larges pantalons
roses ou verts et de petites calottes rouges, jouent dans le sable; ils
ont le teint clair et de beaux yeux noirs très ouverts. Des marchands
juifs s'avancent lentement, enveloppés d'un grand cafetan garni de
fourrure,--en juin; avec leur longue barbe en pointe, leur nez d'Arabe
et leur grand turban, ils sont admirables de dignité et de noblesse.
Bida devrait être ici. Ce sont les patriarches de la terre de Canaan.
Des maçons italiens, à la culotte de velours de coton jaune et toute
maculée de mortier, la veste jetée sur l'épaule droite, quittent
l'ouvrage en chantant. C'est le travail européen qui arrive: des maisons
occidentales s'élèvent. Un grand café à la viennoise se construit à côté
des petites auberges en planches en face de la gare. Déjà dans une
cantine, où l'on vend du _Pilsener bier_, dite bière de Pilsen, on joue
au billard. Ceci est l'avenir: activité dans la production, imprévoyance
ou insanité dans la consommation. Enfin, passent fièrement à cheval ou
en voiture découverte des officiers élégants et d'une tenue ravissante:
c'est l'occupation et l'Autriche.
En repassant le pont de la Save, je me rappelle que c'est d'ici que
partit le prince Eugène pour sa mémorable expédition de 1697. Il n'avait
que cinq régiments de cavalerie et 2,500 fantassins. Suivant la route
qui longe la Bosna, il s'empara rapidement de toutes les places d'Oboj,
Maglay, Zeptche, même du château fort de Vranduk, et il parut devant la
capitale Sarajewo. Il espérait que tous les chrétiens se lèveraient à
son appel. Hélas! écrasés par une trop longue et trop cruelle
oppression, ils n'osèrent pas remuer. Le pacha Delta-ban-Mustapha se
défendit avec énergie. Eugène manquait d'artillerie de siège. C'était le
11 septembre, l'hiver approchait. Le hardi capitaine dut battre en
retraite, mais il regagna Brod, presque sans perte. L'expédition avait
duré vingt jours en tout. Le résultat matériel fut nul; mais l'effet
moral très grand partout. Il révéla la faiblesse de cette formidable
puissance qui, la veille encore, assiégeait Vienne et faisait trembler
toute l'Europe. L'heure de la décadence avait sonné. Cependant,
récemment encore, les begs musulmans de la Bosnie traversaient la Save
et venaient faire des razzias en Croatie. Le long de la rive
autrichienne s'élèvent sur quatre hauts pilotis, afin de les mettre à
l'abri des inondations et d'étendre le rayon d'observation, des maisons
de garde où les régiments-frontières devaient entretenir des vedettes.
Ce n'était pas une précaution inutile. De 1831 à 1835, le général
autrichien Waldstättten lutta contre les begs bosniaques et il fut amené
ainsi à bombarder et à brûler Vakuf, Avale, Terzac et Gross-Kladuseh,
sur le territoire ottoman, le tout sans protestation de la Porte. Même
en 1839, Jellachitch eut à repousser les incursions des begs, qui
traversaient la Save, brûlant les maisons, égorgeant les hommes,
emmenant les troupeaux et les femmes. Ces razzias, dans les quinze
dernières années où elles ont eu lieu, occasionnèrent pour près de 40
millions de francs de dommage aux districts croates limitrophes. C'est
hier encore et en pleine Europe que se passaient ces scènes de barbarie
que la France n'a pu tolérer à Tunis, ni la Russie dans les khanats de
l'Asie centrale.
Avant de m'engager en Bosnie, je veux connaître son histoire. Je
m'arrête quelques jours à Brod, pour étudier les documents et les livres
qu'on a bien voulu me donner et parmi lesquels les suivants m'ont été
particulièrement utiles: G. Thoemmel, _Das Vilayet Bosnien_; Roskiewitz,
_Studien über Bosnien und Herzegovina_; von Schweiger-Lerchenfeldt,
_Bosnien_, et enfin un ouvrage excellent: Adolf Strausz, _Bosnien_,
_Land und Leute_. Voici un résumé succinct de ces lectures, qui paraît
indispensable pour comprendre la situation actuelle et les difficultés
que rencontre l'Autriche.
Sur notre infortunée planète, aucun pays n'a été plus souvent ravagé,
aucune terre aussi fréquemment, abreuvée du sang de ses populations. A
l'aube des temps historiques, la Bosnie fait partie de l'Illyrie. Elle
est peuplée déjà, affirme-t-on, par des tribus slaves. Rome se soumet
toute cette région jusqu'au Danube et l'annexe à la Dalmatie. Deux
provinces sont formées: la _Dalmatia maritima_ et la _Dalmatia interna_
ou _Illyris barbara_. L'ordre règne, et comme l'intérieur est réuni à la
côte, tout le pays fleurit. Sur le littoral se développent des ports
importants, Zara, Scardona, Salona, Narona, Makarska, Cattaro, et à
l'intérieur des colonies, des postes militaires et entre autres un grand
emporium, Dalminium, dont il ne reste plus trace. Peu de restes de la
civilisation romaine ont échappé aux dévastations successives: des bains
à Banjaluka, des bains et les ruines d'un temple à Novi-bazar, un pont à
Mostar, un autre pont près de Sarajewo et quelques inscriptions.
A la chute de l'empire, arrivent les Goths, puis les Avares, qui,
pendant deux siècles, brûlent et massacrent, et font du pays un désert.
Sous l'empereur Héraclius, les Avares assiègent Constantinople. Il les
repousse, et, pour les dompter définitivement, il appelle des tribus
slaves habitant la Pannonie au delà du Danube. En 630, les Croates
viennent occuper la Croatie actuelle, la Slavonie et le nord de la
Bosnie, et en 640, les Serbes, de même sang et de même langue,
exterminent les Avares et peuplent la Serbie, la Bosnie méridionale, le
Monténégro et la Dalmatie. De cette époque date la situation ethnique de
cette région, qui existe encore aujourd'hui.
Au début, la suzeraineté de Byzance est reconnue. Mais la conversion de
ces tribus, identiquement de même race, à deux rites différents du
christianisme, crée un antagonisme religieux qui dure encore. Les
Croates sont convertis d'abord par des missionnaires venus de Rome; ils
adoptent ainsi les lettres et le rite latins. Au contraire, les Serbes,
et, par conséquent, une partie des habitants de la Bosnie, sont amenés
au christianisme par Cyrille et Méthode, qui, partis de Thessalonique,
leur apportent les caractères et les rites de l'Église orientale. Vers
860, Cyrille traduit la Bible en slave, en créant l'alphabet qui porte
son nom et qui est encore en usage. C'est donc à lui que remontent les
origines de la littérature jougo-slave écrite.
En 874, Budimir, premier roi chrétien de Bosnie, de Croatie et de
Dalmatie, réunit, sur la plaine de Dalminium, une diète où il s'efforce
de créer une organisation régulière. C'est vers ce temps qu'apparaît,
pour la première fois, le nom de Bosnie. Il vient, dit-on, d'une tribu
slave originaire de la Thrace. En 905, nous voyons Brisimir, roi de
Serbie, y annexer la Croatie et la Bosnie; mais cette réunion n'est pas
durable. Après l'an 1,000, la suzeraineté de Byzance cesse dans ces
régions. Elle est acquise par Ladislas, roi de Hongrie, vers 1091. En
1103, le roi de Hongrie, Coloman, ajoute à ses titres celui de _Rex
Ramæ_ (Herzégovine), puis de _Rex Bosniæ_. Depuis lors, la Bosnie a
toujours été une dépendance de la couronne de Saint-Étienne. Ainsi, le
dixième ban de Bosnie, dont le long règne de trente-six ans (1168-1204)
fut si glorieux, qui, le premier ici, fit battre monnaie à son effigie,
qui assura à son pays une prospérité inconnue depuis l'époque romaine,
le fameux Kulin, s'appelle _Fiduciarius Regni Hungariæ_.
Vers ce temps, arrivent en Bosnie des albigeois qui convertissent à
leurs doctrines une grande partie de la population appelée Catare, en
allemand _Patavener_; ils reçurent et acceptèrent en Bosnie le nom de
bogomiles, qui signifie «aimant Dieu». Rien de plus tragique que
l'histoire de cette hérésie. Elle naît en Syrie, au VIIe siècle. Ses
adeptes sont nommés pauliciens, parce qu'ils invoquent la doctrine de
Paul, et ils empruntent en même temps au manicthéisme le dualisme des
deux principes éternels, le bien et le mal. Mais ce qui fait leur
succès, ce sont leurs théories sociales. Ils prêchent les doctrines des
apôtres, l'égalité, la charité, l'austérité de la vie, et ils s'élèvent
avec la plus grande violence contre la richesse et la corruption du
clergé. Ce sont les socialistes chrétiens de l'époque. Les empereurs de
Byzance les massacrent par centaines de mille, surtout après qu'ils ont
forcé Basile le Macédonien à leur accorder la paix et la tolérance.
Chassés et dispersés, ils transportent leurs croyances, d'une part, chez
les Bulgares, d'un autre côté, dans le midi de la France. Les Vaudois
actuels, les hussites, et, par conséquent, la Réforme viennent
certainement d'eux. Ils sont devenus en Bosnie un des facteurs
principaux de l'histoire et de la situation actuelle de ce pays. Le
grand ban Kulin se fit bogomile. Ses successeurs et ses magnats
bosniaques soutinrent constamment cette hérésie, parce qu'ils espéraient
ainsi créer une Église nationale et s'affranchir de l'influence de Rome
et de la Hongrie. Les rois de Hongrie, obéissant à la voix du pape,
s'efforcèrent sans relâche de l'extirper, et les guerres d'extermination
qu'ils entreprirent fréquemment firent détester les madgyars au delà de
la Save.
Vers 1230, apparaissent sur la scène les franciscains, qui ont aussi
joué un rôle très important en politique et en religion. C'est à eux que
le catholicisme doit d'avoir survécu jusqu'à nos jours, en face des
orthodoxes, d'une part, et des bogomiles devenus musulmans, d'autre
part. En 1238, première grande croisade organisée par le roi de Hongrie,
Bela IV, à la voix de Grégoire VII. Tout le pays est dévasté, et les
bogomiles massacrés en masse; mais un grand nombre échappent dans les
forêts et dans les montagnes. En 1245, l'évêque hongrois de Kalocsa
conduit lui-même en Bosnie une seconde croisade. En 1280, troisième
croisade entreprise par le roi de Hongrie Ladislas IV, afin de regagner
la faveur du pape. Les bogomiles, ayant à leur tête le ban détrôné
Ninoslav et beaucoup de magnats, se défendent avec une bravoure
désespérée. Ils sont vaincus et un très grand nombre égorgés; mais la
nature du pays ne permet pas une extermination complète, comme celle qui
en avait fini définitivement avec les albigeois.