La communauté de famille a existé dans le monde entier, aux époques

primitives. C'est le {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER

EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER

OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER FINAL SIGMA~} des Grecs, la _gens_

romaine, la _cognatio_ des Germains dont parle César (_De Bello

Gallico_, VI, 22); c'est encore le _lignage_ des communes du moyen âge.

Ce sont des zadrugas qui ont bâti, en Amérique, ces constructions

colossales divisées en cellules, qu'on nomme _pueblos_ et qui sont

semblables aux alvéoles des ruches d'abeilles. Les communautés de

famille ont existé jusqu'à la Révolution dans tout le centre de la

France, avec des caractères juridiques identiques à ceux qu'on rencontre

aujourd'hui chez les Slaves du Sud. Dans les zadrugas françaises, le

starechina s'appelait le mayor, le maistre de communauté ou le chef du

«chanteau», c'est-à-dire du pain. Nous arrivons au village de Siroko-

Polje. Comme c'est dimanche, hommes et femmes portent leur costume des

jours de fête. Pendant la semaine, les femmes ont pour tout vêtement une

longue chemise, brodée aux manches et à l'ouverture du cou, avec un

tablier de couleurs vives, et sur la tête un mouchoir rouge ou des

fleurs. Elles marchent pieds nus; même quand elles vont aux champs ou

qu'elles gardent les troupeaux, elles fixent dans la ceinture la tige de

la quenouille et elles filent la laine ou l'étoupe de lin ou de chanvre,

en faisant tourner entre les doigts le fil auquel est suspendu le

fuseau. Elles préparent ainsi la chaîne et la trame du linge, des

étoffes et des tapis qu'elles tissent elles-mêmes l'hiver. Leur chemise

est en très grosse toile de chanvre. Elle retombe en plis sculpturaux,

comme la longue tunique des statues drapées de Tanagra. Elle est

entièrement semblable à celle des jeunes Athéniennes qui marchent aux

panathénées, sous la conduite du maître des choeurs, dans la frise du

Parthénon. Depuis l'antiquité la plus reculée, ce costume si simple et

si noble est resté le même. Nul ne se prête mieux à la statuaire. C'est

le premier vêtement qu'a dû imaginer la pudeur à la sortie de l'état de

nature. Les cheveux des jeunes filles retombent sur le dos en longues

nattes, tressées avec des fleurs ou des rubans. Ceux des femmes mariées

sont relevés derrière la tête. Les hommes sont aussi vêtus tout de

blanc, d'une large chemise et d'un pantalon en étoffe de laine ou de

toile, mais qui ne flotte pas en larges plis, comme un jupon, à la mode

hongroise. Le dimanche, les hommes et les femmes portent une veste

brodée où l'art décoratif a fait merveille. Les motifs semblent

empruntés aux arabesques des tapis turcs, mais il est probable qu'ils

sont nés spontanément de cet instinct esthétique qui porte partout

l'homme à imiter les dessins et les couleurs qu'offrent les corolles des

fleurs, le plumage des oiseaux et surtout les ailes des papillons. Les

mêmes motifs se retrouvent sur les vases polychromes des époques les

plus anciennes, depuis l'Inde jusque dans les monuments mystérieux de

l'Amérique préhistorique. Ces broderies sont formées de petits morceaux

de drap ou de cuir, de couleurs très vives, fixés sur l'étoffe du fond

au moyen de piqûres faites en gros fil de tons tranchants. Dans les

vestes des femmes on met parfois des fragments de miroir, et les piqûres

sont en fil d'or. Les ceintures sont aussi brodées et piquées de la même

façon. La chaussure est la sandale à lanières de cuir, l'_opanka_, qui

est propre au Jougo-Slave, depuis Trieste jusqu'aux portes de

Constantinople. Je vois ici à quelques élégantes des bas de filoselle et

des bottines en étoffe à bouts de cuir laqué; sous l'ancien costume

national, cela est d'un effet hideux. Autour de la tête, du cou et de la

ceinture, les femmes portent des pièces de monnaie d'or et d'argent

percées et enfilées. Les plus riches en ont deux ou trois rangs, tout un

trésor de métaux précieux.

L'arrivée de l'évêque a mis tous les habitants du village sur pied.

C'est un ravissant spectacle que la réunion de ces femmes en costumes si

bien faits pour charmer l'oeil du peintre. Cet assemblage de vives

couleurs, où rien ne détonne, fait l'effet d'un tapis d'Orient à fond

clair. Quand les voitures s'arrêtent devant la maison de la zadruga, que

nous visitons d'abord, le starechina s'avance vers l'évêque pour nous

recevoir. C'est un vieillard, mais très vigoureux encore; de longs

cheveux blancs tombent sur ses épaules. Il a les traits caractéristiques

de la race croate: le nez fin, aquilin, aux narines relevées; des yeux

gris, très brillants et rapprochés; la bouche petite, les lèvres minces,

ombragées d'une longue moustache de hussard. Il baise la main de Mgr

Strossmayer avec déférence, mais sans servilité, comme on baisait jadis

la main des dames. Il nous adresse ensuite un compliment de bienvenue

que me traduit mon collègue d'Agram. Le petit speech est très bien

tourné. L'habitude qu'ont ici les paysans de débattre leurs affaires, au

sein des communautés et dans les assemblées de village, leur apprend le

maniement de la parole. Les starechinas sont presque tous orateurs. La

maison de la zadruga est plus élevée et beaucoup plus grande que celle

des familles isolées. Sur la façade vers la route, elle a huit fenêtres,

mais pas de porte. Après qu'on a franchi la grille qui ferme la cour,

on trouve sur la façade antérieure une galerie couverte en véranda, sur

laquelle s'ouvre la porte d'entrée. Nous sommes reçus dans une vaste

pièce où se prennent les repas en commun. Le mobilier se compose d'une

table, de chaises, de bancs, et d'une armoire en bois naturel. Sur les

murs, toujours parfaitement blanchis, des gravures coloriées

représentent des sujets de piété. A gauche, on entre dans une grande

chambre presque complètement vide. C'est là que couchent, l'hiver,

toutes les personnes formant la famille patriarcale, afin de profiter de

la chaleur du poêle placé dans le mur séparant les deux pièces, qui sont

ainsi chauffées en même temps. L'été, les couples occupent chacun une

petite chambre séparée.

J'ai noté en Hongrie un autre usage plus étrange encore. En visitant une

grande exploitation du comte Eugène Zichy, je remarquai un grand

bâtiment où habitaient ensemble les femmes des ouvriers, des bouviers et

des valets de ferme avec leurs enfants. Chaque mère de famille avait sa

chambre séparée. Dans la cuisine commune, sur un vaste fourneau, chacune

d'elles préparait isolément le repas des siens. Mais les maris n'étaient

pas admis dans ce gynécée. Ils couchaient dans les écuries, dans les

étables et dans les granges. Les enfants, cependant, ne manquaient pas.

Le poêle que je trouve ici dans la maison de cette zadruga est une

innovation moderne, de même que ces murs et ces plafonds blanchis.

Jadis, comme encore dans quelques maisons anciennes, même à

Siroko-Polje, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée

s'échappait à travers la charpente visible, et par un bout de cheminée

formée de planchettes, au-dessus de laquelle une large planche inclinée

était posée sur quatre montants, afin d'empêcher la pluie et la neige de

tomber dans le foyer. Toutes les parois de l'habitation se couvraient de

suie; mais les jambons étaient mieux fumés. Le nouveau poêle est,

dit-on, emprunté aux Bosniaques. Il est particulier aux contrées

transdanubiennes. Je l'ai rencontré jusque dans les jolis salons du

consul de France à Sarajewo. Il donne, dit-on, beaucoup de chaleur et la

conserve longtemps. Il est rond, formé d'argile durcie, dans laquelle on

incruste des disques en poterie verte et vernissée, tout à fait

semblables à des fonds de bouteille.

Le starechina nous fait boire de son vin. Seul des siens, il s'assied à

table avec nous et nous adresse des toasts auxquels répond l'évêque.

Dans le fond de la chambre se presse toute la famille: au premier plan

les nombreux enfants, puis les jeunes filles aux belles chemises

brodées. J'apprends que la communauté se compose de trente-quatre

personnes de tout âge, quatre couples mariés et deux veuves, dont les

maris sont morts dans la guerre en Bosnie. La zadruga continue à les

nourrir avec leurs enfants. Le domaine collectif a plus de cent jochs de

terre arable; il entretient deux cents moutons, six chevaux, une

trentaine de bêtes à cornes et un grand nombre de porcs. Les nombreuses

volailles de toute espèce qui se promènent dans la cour permettent de

réaliser ici le voeu de Henri IV et de mettre souvent la poule au pot.

Le verger donne des poires et des pommes, et une grande plantation de

pruniers, de quoi faire la slivovitza, l'eau-de-vie de prunes, qu'aime

le Jougo-Slave.

Derrière la grande maison commune, et en équerre avec celle-ci, se

trouve un bâtiment plus bas, mais long, aussi précédé d'une véranda,

dont le sol est planchéié. Sur cette galerie couverte s'ouvrent autant

de cellules qu'il y a de couples et de veuves: si un mariage crée un

nouveau ménage au sein de la grande famille, le bâtiment s'allonge d'une

nouvelle cellule. L'une des femmes nous montre la sienne; elle est

complètement bondée de meubles et d'objets d'habillement; au fond, un

grand lit avec trois gros matelas, superposés, des draps de lin garnis

de broderies et de dentelles, et comme courtepointe un fin tapis de

laine aux couleurs éclatantes; contre le mur, un divan recouvert aussi

d'un tapis du même genre, et à terre, sur le plancher, de petits tapis

en laine bouclée aux teintes sombres, noir, bleu foncé et rouge brun. Le

long des murs, des planches où s'étalent les chaussures et, entre

autres, les bottes hongroises du mari pour les jours où il se rend à la

ville. Deux grandes armoires remplies de vêtements, puis trois immenses

caisses contiennent des chemises et du linge brodés. Il y en a des

mètres cubes qui représentent une belle somme. La jeune femme nous les

étale avec orgueil: c'est l'oeuvre de ses mains et sa fortune

personnelle. Pour les décrire, il faudrait épuiser le vocabulaire des

lingères. Je remarque surtout certaines chemises faites en une sorte de

bourre de soie légèrement crêpelée et ornée de dessins en fils et en

paillettes d'or. C'est ravissant de goût et de délicatesse. Les couples

associés doivent à la communauté tout le temps qu'exigent les travaux

ordinaires de l'exploitation, mais ce qu'ils font aux heures perdues

leur appartient en propre. Ils peuvent se constituer ainsi un pécule,

qui consiste en linge, en vêtements, en bijoux, en argent, en armes et

en objets mobiliers de différente nature. Il en est de même dans les

_family-communities_ de l'Inde.

Au fond de la cour s'élève la grange, qui est aussi «le grenier

d'abondance». Tout autour, à l'intérieur, sont disposés des réservoirs

en bois, remplis de grains: froment, maïs et avoine. Nous approchons du

moment de la récolte, et ils sont encore plus qu'à moitié pleins. La

zadruga est prévoyante comme la fourmi; elle tient à avoir une réserve

de provisions pour au moins une année, en prévision d'une mauvaise

récolte ou d'une incursion de l'ennemi. A côté, dans un bâtiment isolé,

sont réunis des pressoirs et des fûts pour faire le vin et l'eau-de-vie

de prunes. Le starechina nous montre avec satisfaction toute une rangée

de tonneaux pleins de slivovitza qu'on laisse vieillir avant de la

vendre. C'est le capital-épargne de la communauté.

Je m'étonne de n'apercevoir ni grandes étables, ni bétail, ni fumier. On

m'explique qu'ils se trouvent dans des bâtiments placés au milieu des

champs cultivés. C'est un usage que j'avais déjà remarqué en Hongrie,

dans les grandes exploitations. Il est excellent; on évite ainsi le

transport des fourrages et du fumier. Les animaux de trait sont sur

place pour exécuter les labours et pour y accumuler l'engrais. En même

temps, la famille, résidant dans le village, jouit des avantages de la

vie sociale. Les jeunes gens se relayent, pour soigner le bétail. Dans

une autre zadruga que nous visitons, je trouve les mêmes dispositions,

les mêmes costumes et le même bien-être; mais la réception est encore

plus brillante: tandis que nous prenons un verre de vin avec le

starechina, en présence de toute la nombreuse famille debout, les

habitants du village se sont groupés devant les fenêtres ouvertes. Le

maître d'école s'avance et adresse un discours à l'évêque en croate,

mais il parle aussi facilement l'italien, et il me raconte qu'étant

soldat, il a résidé en Lombardie et qu'il s'est battu à Custozza en

1866. Il me vante avec l'éloquence la plus convaincue les avantages de

la zadruga. A ma demande, les jeunes filles chantent quelques chants

nationaux. Elles paraissent gaies; leurs traits sont fins; plusieurs

sont jolies. En somme, la race est belle. Les cheveux noirs, si

fréquents en Hongrie, sont très rares ici; on en voit de blonds, mais le

châtain domine. Les deux types très marqués, noir et blond, se trouvent

à la Fois chez les Slaves occidentaux et méridionaux. Les Slovaques de

la Hongrie sont, en majorité, blond-filasse. Les Monténégrins ont les

cheveux très foncés. A une grande foire à Carlstadt, en Croatie, j'ai vu

des paysans venant des districts méridionaux de la province et

appartenant au rite grec orthodoxe; ils avaient d'une façon très marquée

les cheveux et les yeux noirs, le teint bilieux, basané ou mat, et

d'autres cultivateurs, Croates aussi, mais du rite grec uni à Rome,

étaient la plupart blonds, avec la peau claire et des yeux gris. La race

slave pure est certainement blonde. Si quelques tribus ont les cheveux

bruns ou noirs, cela doit provenir de la proportion plus ou moins grande

d'autochtones que les Slaves se sont assimilés quand ils ont occupé les

différentes régions où ils dominent aujourd'hui. Ma visite des zadrugas

confirme l'opinion favorable que je m'en était formée précédemment et

augmente mes regrets de les voir disparaître. Ces communautés ont plus

de bien-être que leurs voisins; elles cultivent mieux, parce qu'elles

ont, même relativement, plus de bétail et plus de capital.

En raison de leur caractère coopératif, elles combinent les avantages de

la petite propriété et de la grande culture. Elles empêchent le

morcellement excessif; elles préviennent le paupérisme rural; elles

rendent inutiles les bureaux de bienfaisance publique. Par le contrôle

réciproque, elles empêchent le relâchement des moeurs et l'accroissement

des délits. De même que les conseils municipaux sont l'école primaire du

régime représentatif, ainsi elles servent d'initiation à l'exercice de

l'autonomie communale, parce que des délibérations, sous la présidence

du starechina, précèdent toute résolution importante. Elles

entretiennent et fortifient le sentiment familial, d'où elles bannissent

les cupidités malsaines qu'éveillent les espoirs de succession. Quand

les couples associés se séparent, par la dissolution de la communauté,

souvent ils vendent leurs biens et tombent dans la misère. Mais,

dira-t-on, si les zadrugas réunissent tant d'avantages, d'où vient que

leur nombre diminue sans cesse? L'idée que toute innovation est un

progrès s'est tellement emparée de nos esprits, que nous sommes portés à

condamner tout ce qui disparaît. J'en suis revenu. Est-ce l'âge ou

l'étude qui me transforme en _laudator temporis acti_? En tout cas, ce

qui tue les zadrugas, c'est l'amour du changement, le goût du luxe,

l'esprit d'insubordination, le souffle de l'individualisme et les

législations dites «progressives» qui s'en sont inspirées. J'ai quelque

peine à voir en tout ceci un véritable progrès.

Au retour, j'admire de nouveau la beauté des récoltes. Les froments sont

superbes. Presque pas de mauvaises herbes: ni bluets, ni coquelicots, ni

sinapis. Le maïs, intercalé dans l'assolement, nettoie bien la terre,

parce qu'il exige deux binages. Je ne vois dans les environs du village

rien qui annonce qu'on s'y livre à des jeux, et je le regrette. La

Suisse est sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, un modèle à

imiter, surtout parmi des populations comme celles-ci, dont les moeurs

simples ont tant de rapports avec celles des montagnards des cantons

alpestres. Voyez l'importance qu'on attache en Suisse aux tirs à la

carabine, aux luttes, aux jeux athlétiques de toute sorte. C'est comme

dans la Grèce antique. Ainsi faisaient nos vaillants communiers flamands

du moyen âge, imitant les chevaliers, contre lesquels ils apprirent de

cette façon à lutter sur les champs de bataille. Ces exercices de force

et d'adresse forment les peuples libres. Il faudrait les introduire ici

partout, en offrant des prix pour les concours. C'est aux jeux auxquels

s'adonne la jeunesse d'Angleterre qu'elle doit sa force, son audace, sa

confiance en elle-même, ces vertus héroïques qui lui font occuper tant

de place sur notre globe. Récemment, le ministre de l'instruction

publique de Prusse a fait une circulaire que je voudrais voir reproduite

en lettres d'or dans toutes nos écoles, pour recommander qu'on pousse

les enfants et les jeunes gens à se livrer à des jeux et à des

exercices, où se développent les muscles, en même temps que le

sang-froid, la rapidité du coup d'oeil, la décision, l'énergie, la

persévérance, toutes les mâles qualités du corps et de l'esprit. Il ne

faut plus faire des gladiateurs comme en Grèce, mais des hommes forts,

bien portants, décidés, et capables, au besoin, de mettre un bras

vigoureux au service d'une cause juste. Les dimanches et les jours de

fêtes, les campagnards dansent ici le _kolo_ avec entrain, mais cela ne

suffit pas.

En rentrant à Djakovo, je demande à l'évêque comment va le séminaire

qu'il avait fondé en 1857 pour le clergé catholique bosniaque, avec le

concours et sous le patronage de l'empereur. Je venais d'en lire un

grand éloge dans le livre du capitaine G. Thoemel sur la Bosnie. Le

visage de Mgr Strossmayer s'assombrit. Pour la première fois, ses

paroles trahissent une profonde amertume. «En 1876, on l'a transporté à

Gran, me dit-il. Je ne m'en plains pas pour moi; plus on m'ôte de

responsabilité devant Dieu, plus on diminue mes soucis et mes soins, qui

déjà dépassent mes forces, mais quelle injustifiable mesure! Voilà de

jeunes prêtres, d'origine slave, destinés à vivre au milieu de

populations slaves, et pour faire leurs études, on les place à Gran, au

centre de la Hongrie, où ils n'entendront pas un mot de leur langue

nationale, la seule qu'ils parleront jamais, et celle qu'ils devraient

cultiver avant toute autre. Que veut-on à Pesth? Espère-t-on magyariser

la Bosnie? Mais les malheureux Bosniaques n'ont pu rester à Gran; ils se

sont enfuis. Il est vraiment étrange combien, même les Hongrois qui ont

le consciencieux désir de se montrer justes envers nous, ont de la

peine à l'être. En voici un exemple. Je rencontrai, par hasard, Kossuth

à l'Exposition universelle de Paris, en 1867. Il venait démontrer, dans

des discours et des brochures, que le salut de la Hongrie exigeait qu'on

respectât l'autonomie et les droits de toutes les nationalités,

_Gleichberechtigung_, comme disent les Allemands. C'était aussi mon

avis. Il fallait oublier les querelles de 1848 et se tendre une main

fraternelle. Mais, par malheur, je prononçai le nom de Fiume. Fiume est,

en réalité, une ville slave. Son nom est Rieka, mot croate signifiant

«rivière», et dont Fiume est la traduction en italien; c'est l'unique

port de la Croatie; d'ailleurs, la géographie même s'oppose à ce qu'elle

soit rattachée à la Hongrie, dont elle est séparée par toute l'étendue

de la Croatie. Les yeux de Kossuth s'enflammèrent d'indignation. «Fiume,

s'écria-t-il, est une ville hongroise, c'est le _littus Hungaricum_:

jamais nous ne la céderons aux Slaves.»

«J'avoue, dis-je à l'évêque, que je comprends peu l'acharnement des

Hongrois et des Croates à se disputer Fiume. Accordez à la ville une

pleine autonomie, et comme le port sera ouvert au trafic de tous, il

appartiendra à tous.

--Autonomie complète, voilà, en effet, la solution, répondit l'évêque.

Nous ne demandons rien de plus pour notre pays.»

Le soir, au souper, on parla du clergé transdanubien appartenant au rite

grec. Je demande si son ignorance est aussi grande qu'on le prétend.

«Elle est grande, en effet, répond Strossmayer, mais on ne peut la lui

reprocher. Les évêques grecs, nommés par le Phanar de Constantinople,

étaient hostiles au développement de la culture nationale. Les popes

étaient si pauvres qu'ils devaient cultiver la terre de leurs mains et

ils ne recevaient aucune instruction. Maintenant que les populations

sont affranchies du double joug des Turcs et des évêques grecs, et

qu'elles ont un clergé national, celui-ci pourra se relever. J'ai dit,

j'ai surtout fait dire qu'il fallait avant tout créer de bons

séminaires. Dans ces jeunes États, c'est le prêtre instruit qui doit

être le missionnaire de la civilisation. Songez bien à ceci: d'un côté,

par ses études théologiques, il touche aux hautes sphères de la

philosophie, de la morale, de l'histoire religieuse, et, d'un autre

côté, il parle à tous et pénètre jusque dans la plus humble chaumière.

Je vois avec la plus vive satisfaction les gouvernements de la Serbie,

de la Bulgarie et de la Roumélie faire de grands sacrifices pour

multiplier les écoles; mais qu'ils ne l'oublient pas, rien ne remplace

de bons séminaires.»

Ces paroles prouvent que, quand il s'agit de favoriser les progrès des

Jougo-Slaves, Strossmayer est prêt à s'associer aux efforts du clergé du

rite oriental, sans s'arrêter aux différences dogmatiques qui l'en

séparent. Ce clergé lui a cependant vivement reproché le passage suivant

de sa lettre pastorale écrite pour commenter l'encyclique du pape

_Grande munus_, du 30 septembre 1880, concernant les saints Cyrille et

Méthode. «O Slaves, mes frères, vous êtes évidemment destinés à

accomplir de grandes choses en Asie et en Europe. Vous êtes appelés

aussi à régénérer par votre influence les sociétés de l'Occident, où le

sentiment moral s'affaiblit, à leur communiquer plus de coeur, plus de

charité, plus de foi, et plus d'amour pour la justice, pour la vertu et

pour la paix. Mais vous ne parviendrez à remplir cette mission, à

l'avantage des autres peuples et de vous-mêmes, vous ne mettrez fin aux

dissentiments qui vous divisent entre vous que si vous vous réconciliez

avec l'Église occidentale, en concluant un accord avec elle.» Cette

dernière phrase provoqua des répliques très vives, dont on trouvera des

échantillons dans le _Messager chrétien_, que publie en serbe le pope

Alexa Ilitch (livraison de juillet 1881). L'évêque du rite orthodoxe

oriental Stefan, de Zara, répondit à Strossmayer dans sa lettre

pastorale datée de la Pentecôte 1881: «Que cherchent, dit-il, parmi

notre peuple orthodoxe, ces gens qui s'adressent à lui sans y être

appelés? Le plus connu d'entre eux nous fait savoir «que le saint-père

le pape n'exclut pas de son amour ses frères de l'Église d'Orient et

qu'il désire de tout son coeur l'unité dans la foi, qui leur assurera la

force et la vraie liberté», et il souhaite «qu'à l'occasion de la

canonisation des saints Cyrille et Méthode, un grand nombre d'entre eux

aillent à Rome se prosterner aux pieds du pape, pour lui présenter leurs

remercîments». L'évêque de Zara continue en s'élevant vivement contre

les prétentions de l'Église de Rome, et, certes, il est dans son droit,

mais il doit admettre qu'un évêque catholique s'efforce de ramener à ce

qu'il considère comme la vérité des frères, d'après lui, égarés. La

propagande doit être permise, pourvu que la tolérance et la charité

n'aient pas à en souffrir; toutefois, ces rivalités religieuses sont

très regrettables et elles peuvent longtemps mettre obstacle à l'union

des Jougo-Slaves. Dans la lettre que m'écrivit lord Edmond

Fitz-Maurice, au moment où je partis pour l'Orient, il résume la

situation en un mot: «L'avenir des Slaves méridionaux dépend en grande

partie de la question de savoir si le sentiment national l'emportera

chez eux sur les différences en fait de religion, et la solution de ce

problème est, pour une large part, entre les mains du célèbre évêque de

Djakovo.» Je ne crois pas qu'il soit possible ni désirable que sa

propagande en faveur de Rome réussisse; mais l'oeuvre à laquelle il a

consacré sa vie, la reconstitution de la nationalité croate, est

désormais assez forte pour résister à toutes les attaques et à toutes

les épreuves.

CHAPITRE IV.

LA BOSNIE, HISTOIRE ET ÉCONOMIE RURALE.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 10 / 26 段