Paul de Brebir, _banus Croatorum et Bosniæ dominus_, ajoute

définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.

Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa

la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous

Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière

fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une

idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de

Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de

prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend

le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il

annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,

qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale

actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner

l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires

et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les

bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais

déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la

mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,

30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à

arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,

la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un

sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour

obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et

entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une

persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes

livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits

dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles

quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie.

Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de

laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même

d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une

effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare

l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et

appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople

(1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle

rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis

et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en

esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties

en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au

milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du

couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente

au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui

accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes

et pour les biens.

De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de

luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de

Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent

souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient

guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs

avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place

forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et

emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le

siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument

désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz

(29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de

la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure

légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la

conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,

et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions

dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils

devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en

conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent

partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux

Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient

ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la

mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée.

En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité

de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent

définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.

Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut

rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que

ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les

réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes

modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de

Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de

Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux

Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,

pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours.

L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et

1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait

l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus

formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée,

brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs

privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les

troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de

l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui

jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance,

tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la

Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.

Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques

commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné

pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains,

puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce

et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate.

Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont

perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à

l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète

égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément

d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il

faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que

possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le

pays.

Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les

musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils

restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une

sorte.

Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage

accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé

maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,

de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train

marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays

est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je

ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble

voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je

peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des

notes. Précisément, j'ai à côté de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller

des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient

d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays,

son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris

d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la

casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au

collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon

collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,

les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de

la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,

mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à

laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et

qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.

Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de

grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la

hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la

Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous

remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros

village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu

recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite

oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant

la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir

la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un

jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac,

où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être

prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.

Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un

soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois;

c'est là qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propriétaires

musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans

leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de

l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque

tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le

gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un

demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu

d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes,

forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait

aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavés sont

défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de

laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et

l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois,

sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de

sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité.

Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit.

Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de

nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques

fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant

la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car

à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où,

entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des

pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille

pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais

comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même

étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce

fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme

d'une malédiction les plus beaux pays du monde.

A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un

verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers

(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la

vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la

ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été

coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues,

entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de

buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle

n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers

formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser.

Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les

sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent

encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les

campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles

récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont

en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un

peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce

moment--premiers jours de juin--pour semer le maïs. La charrue est

lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le

fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de

notre Occident. Quatre boeufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans

une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite

d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de

chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la

tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs

de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son

énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et

d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et

d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs

cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe

blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière

moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.

Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,

l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou

propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une

vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou

quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une

flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant

la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante,

partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,

sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.

Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,

qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.

Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province,

arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans

les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est

ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes

et la distinction des manières des officiers autrichiens.

Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine

médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1

florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en

produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec

leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline

assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et

verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand

nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du

dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une

silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté

s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises

n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est

supérieur.

A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons

italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres

d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque

du marbre.

La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de

Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des

déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées.

J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui

semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux

troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,

parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un noeud

autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles

maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le

site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le

flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la

forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien

nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la

porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène

la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la

rivière, du haut de ces rochers.

Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est

extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de

l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque

du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher

notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques

qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance.

Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel.

Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du

train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne

route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument

leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des

étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite

partout où arrivera le chemin de fer.

Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé,

mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de

près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent

ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques.

Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,

le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale

de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce

sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt

à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages

arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,

on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi

belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'écrient mes compagnons

de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est

venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à

Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris

d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,

que je ne trouve plus place dans le _Grand Hôtel de l'Europe_. C'est à

peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge,

_Austria_, qui est en même temps un café-billard. Le _Grand Hôtel_ ne

serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de

Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des

cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au

rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales,

peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et

revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'_Hôtel Continental_. Rien de

pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut

maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au

centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.

Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais

l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la

mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je

suis la grande rue, qu'on a appelée _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur

de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de

possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre

coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est

badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la

cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les

cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi

musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus

haut que les mosquées.

La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale:

libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais

bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand

espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.

Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et

en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100

francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin

jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en

demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore

voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les

bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue

d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme

antique. A côté, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les

jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois

races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on

rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des

Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été

fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués

à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions

qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses

fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et

qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à

un objet d'utilité générale.

J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,

pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une

longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout

un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où

s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle.

L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du

public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus

nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre,

parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui

se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,

les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner

à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;

les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et

ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des

tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.

La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve

d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes

basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours

brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure

nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,

qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des

niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des

courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à

plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,

richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs.

C'est encore une des particularités du costume national.

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 12 / 26 段