définitivement l'Herzégovine à la Bosnie vers l'an 1300.
Sous le ban Stephan IV, l'empereur des Serbes, le grand Douchan, occupa
la Bosnie; mais elle reconquit bientôt son indépendance (1355), et, sous
Stephan Tvartko, qui prend le titre de roi, le pays jouit, une dernière
fois, d'une période de paix et de prospérité. On peut s'en faire une
idée par les splendeurs du couronnement de Tvartko au couvent grec de
Milosevo, près de Priepolje, au milieu d'une nombreuse réunion de
prélats des deux rites et des magnats bosniaques et dalmates. Il prend
le titre de roi de Serbie, parce qu'il en a conquis une partie, et il
annexe aussi la Rascie, c'est-à-dire le Sandjak actuel de Novi-Bazar,
qui est resté depuis lors réuni à la Bosnie. Il fonde la capitale
actuelle, Sarajewo. Il introduit le code de lois de Douchan, fait régner
l'ordre et la justice. Malgré les instances des papes, des missionnaires
et du roi de Hongrie, Louis le Grand, il se refuse à persécuter les
bogomiles. Les trois confessions jouissent d'une égale tolérance; mais
déjà, avant sa mort, les Turcs apparaissent aux frontières. A la
mémorable et décisive bataille de Kossovo, qui leur livre la Serbie,
30,000 Bosniaques prennent part et parviennent, en se retirant, à
arrêter le vainqueur. Sous le second roi Tvartko II, qui est bogomile,
la Bosnie jouit de quelques années de paix (1326-1443). Succède un
sanglant intermède de guerre civile. Son successeur Stephan Thomas, pour
obtenir l'appui du pape et de la Hongrie, abjure la foi bogomile et
entreprend d'extirper complètement les hérétiques. Ce fut une
persécution atroce. Partout des égorgements en masse et des villes
livrées aux flammes. La diète de Konjitcha, en 1446, adopte des édits
dictés par le grand inquisiteur Zarai, si sévères que 40,000 bogomiles
quittent le pays. C'est la révocation de l'édit de Nantes de la Bosnie.
Ces mesures cruelles soulèvent une insurrection formidable, à la tête de
laquelle se mettent un grand nombre de magnats et même
d'ecclésiastiques. Le roi Thomas est soutenu par les Hongrois. Une
effroyable guerre civile dévaste le pays, dont elle prépare
l'asservissement. Le fils de Thomas égorge son père et sa veuve, et
appelle les Turcs. Mahomet II, qui venait de prendre Constantinople
(1453), s'avance avec une armée formidable de 150,000 hommes, à laquelle
rien ne résiste. Le pays est dévasté: 30,000 jeunes gens sont circoncis
et enrôlés parmi les janissaires; 200,000 prisonniers sont emmenés en
esclavage. Les villes qui résistent sont brûlées; les églises converties
en mosquées et la terre confisquée au profit des conquérants (1463). Au
milieu de ces horreurs se produit un fait extraordinaire. Le prieur du
couvent des franciscains de Fojnitcha, Angèle Zwisdovitch, se présente
au farouche sultan dans son camp de Milodras, et obtient un «atname» qui
accorde à son ordre protection et sécurité complète pour les personnes
et pour les biens.
De 1463 jusqu'à la conquête définitive en 1527, s'écoule une période de
luttes terribles. Quelques places fortes, et entre autres celle de
Jaitche, avaient résisté. Les Hongrois et les bandes croates parvinrent
souvent à vaincre les bandes turques, surtout quand elles étaient
guidées par ces héros légendaires Mathias et Jean Corvin. Mais les Turcs
avançaient systématiquement. Quand ils voulaient prendre une place
forte, ils dévastaient le pays, l'hiver, brûlaient tout et chassaient et
emmenaient les habitants en esclavage, et, l'été, ils commençaient le
siège. Faute de subsistances au milieu d'un district devenu absolument
désert, la place était forcée de se rendre. Quand la bataille de Mohacz
(29 août 1526) eut livré la Hongrie aux Ottomans, le dernier rempart de
la Bosnie, dont la défense donne lieu à des actes de bravoure
légendaire, Jaitche tombe à son tour en 1527. Un fait inouï facilita la
conquête musulmane. La plupart des magnats, pour conserver leurs biens,
et presque tous les bogomiles, exaspérés par les cruelles persécutions
dont ils avaient été l'objet, se convertirent à l'islamisme. Ils
devinrent dès lors les adeptes les plus ardents du mahométisme, tout en
conservant la langue et les noms de leurs ancêtres. Ils combattirent
partout au premier rang dans les batailles qui assurèrent la Hongrie aux
Turcs. De temps en temps, leurs bandes passaient la Save et allaient
ravager l'Istrie, la Carniole et menacer les terres de Venise. Après la
mémorable défaite des Turcs devant Vienne, leur puissance est brisée.
En 1689 et 1697, les troupes croates envahissent la Bosnie. Le traité
de Carlovitz de 1689 et celui de Passarovitz de 1718 rejetèrent
définitivement les Turcs au delà du Danube et de la Save.
Pour bien faire comprendre les résistances que l'Autriche peut
rencontrer de la part des Bosniaques musulmans, il faut rappeler que
ceux-ci se sont soulevés, les armes à la main, contre toutes les
réformes que l'Europe arrachait à la Porte au nom des principes
modernes. Après la destruction des janissaires et les réformes de
Mahamoud, ils s'insurgent et chassent le gouverneur. Le capétan de
Gradachatch, Hussein, se met à la tête des begs révoltés, qui, unis aux
Albanais, s'emparent des villes de Prisren, Ipek, Sophia et Nich,
pillent la Bulgarie et veulent détrôner le sultan vendu aux giaours.
L'insurrection n'est vaincue en Bosnie qu'en 1831. En 1836, 1837 et
1839, nouveaux soulèvements. Le hattischerif de Gulhané, qui proclamait
l'égalité entre musulmans et chrétiens, provoqua une insurrection plus
formidable que les précédentes. Omer-Pacha, après l'avoir comprimée,
brisa définitivement la puissance des begs, en leur enlevant tous leurs
privilèges. Ce qui montre combien les temps sont changés, c'est que les
troubles de 1874, qui ont amené la situation actuelle et l'occupation de
l'Autriche, provenaient non pas des begs, mais des rayas, qui
jusqu'alors s'étaient laissé rançonner et maltraiter sans résistance,
tant ils étaient brisés et matés. De ce court résumé du passé de la
Bosnie, on peut tirer quelques conclusions utiles.
Premièrement, l'histoire, la race et les nécessités géographiques
commandent la réunion de la Dalmatie et de la Bosnie. Cet infortuné
pays a connu trois périodes de prospérité, d'abord sous les Romains,
puis sous le grand ban Kulin et enfin sous le roi Tvartko. Le commerce
et la civilisation pénétraient à l'intérieur par le littoral dalmate.
Seconde conclusion: l'intolérance et les persécutions religieuses ont
perdu le pays et provoqué la haine du nom hongrois. Il faut donc à
l'avenir traiter les trois confessions sur le pied d'une complète
égalité. Troisième conclusion: les musulmans forment un élément
d'opposition et de réaction dangereuse et difficilement assimilable. Il
faut donc les ménager, mais diminuer leur puissance, autant que
possible, et surtout ne pas les retenir quand ils veulent quitter le
pays.
Le bonheur de la Serbie, de la Bulgarie et de la Roumélie est que les
musulmans, étant Turcs, sont partis ou s'en vont. Ici, étant Slaves, ils
restent pour la plupart. De là de grandes difficultés de plus d'une
sorte.
Pour me rendre de Brod à Sarajewo, je n'ai pas à refaire le voyage
accidenté décrit par les voyageurs précédents. Le chemin de fer, achevé
maintenant, je pars à six heures du matin et j'arrive, vers onze heures,
de la façon la plus agréable. Comme la voie est très étroite, le train
marche lentement et s'arrête longtemps à toutes les gares. Mais le pays
est très beau et ses habitants d'une couleur locale très accentuée. Je
ne me plains donc nullement de ne pas rouler en express. Il me semble
voyager en voiturin, comme autrefois en Italie. J'observe tant que je
peux, j'interroge de même mes compagnons de wagon et je prends des
notes. Précisément, j'ai à côté de moi un _Finanz-Rath_, un conseiller
des finances, c'est-à-dire un employé supérieur du fisc, qui revient
d'un tour d'inspection. Il connaît, à merveille l'agriculture du pays,
son régime agraire et ses conditions économiques. Je l'avais pris
d'abord pour un officier de cavalerie en petite tenue. Il porte la
casquette militaire, un veston court, brun clair, avec des étoiles au
collet indiquant le grade, des poches nombreuses par devant, un pantalon
collant et des bottes hongroises, plus un grand sabre. Les magistrats,
les chefs de district, les gardes forestiers, les gardes du train et de
la police, tous les fonctionnaires ont cet uniforme, identique de coupe,
mais différent de couleur d'après la branche de l'administration à
laquelle ils appartiennent; excellent costume, commode pour voyager, et
qui inspire le respect aux populations de ce pays à peine pacifié.
Au départ, la voie suit la Save à quelque distance. Elle traverse de
grandes plaines abandonnées, quoique très fertiles, à en juger par la
hauteur de l'herbe et la pousse vigoureuse des arbres. Mais c'est la
Marche, où se livraient naguère encore les combats de frontières. Nous
remontons un petit affluent de la Save, l'Ukrina, jusqu'à Dervent, gros
village où, non loin de la mosquée en bois, avec son minaret aigu
recouvert de zinc brillant au soleil, s'élève une chapelle du rite
oriental, aussi toute en bois, avec un petit campanile séparé protégeant
la cloche. A partir d'ici, la voie fait de grands lacets pour franchir
la crête de partage qui nous sépare du bassin de la Bosna. Il faudra un
jour continuer la ligne de Sarajewo sans quitter la Bosna jusqu'à Samac,
où déjà aboutit un embranchement allant à Vrpolje et qui devrait être
prolongé en ligne droite sur Essek par Djakovo.
Par-ci par-là, on voit des chaumières faites en clayonnage sur un
soubassement de pierres sèches et couvertes de planchettes de bois;
c'est là qu'habitent les tenanciers, les _kmets_. Les propriétaires
musulmans vivent groupés dans les villes et dans les bourgs ou dans
leurs environs. Deux constructions en torchis s'élèvent à côté de
l'habitation du colon. L'une est une étable très petite, car presque
tous les animaux de la ferme restent en plein air; l'autre est le
gerbier pour le maïs. Chaque ferme a son verger aux pruniers d'un
demi-hectare environ. C'est ce qui, avec la volaille, procure un peu
d'argent comptant. Ces prunes bleues, très belles et très abondantes,
forment, séchées, un article important de l'exportation. On en fait
aussi de l'eau-de-vie, la _slivovitza_. Les champs emblavés sont
défendus par des haies de branches mortes, ce qui révèle l'habitude de
laisser vaguer les troupeaux. Tout indique le défaut de soin et
l'extrême misère. Les rares fenêtres des habitations, deux ou trois,
sont très petites et n'ont pas de vitres. Des volets les ferment, de
sorte qu'il faut choisir entre deux maux: ou le froid ou l'obscurité.
Pas de cheminée, la fumée s'échappe par les joints des planches du toit.
Rien n'est entretenu. Les alentours de l'habitation sont à l'état de
nature. En fait de légumes, quelques touffes d'ail, mais quelques
fleurs, car les femmes aiment à s'en mettre dans les cheveux. Cependant
la nature du sol se prêterait parfaitement à la culture maraîchère, car
à Vélika, j'ai vu un charmant jardinet arrangé par le chef de gare où,
entre des bordures de plantes d'agrément, croissaient à souhait des
pois, des carottes, des oignons, des salades, des radis. Chaque famille
pourrait ainsi, avec un sol si fertile, avoir son petit potager. Mais
comment le raya aurait-il songé à cela, quand son avoir et sa vie même
étaient à la merci de ses maîtres? Je vois ici partout les effets de ce
fléau maudit, l'arbitraire, qui a ruiné l'empire turc et frappé comme
d'une malédiction les plus beaux pays du monde.
A la gare de Kotorsko, je prends un bouillon avec un petit pain et un
verre d'eau-de-vie de prunes pour faire un grog, et je paye 16 kreutzers
(40 centimes). On ne peut pas dire qu'on rançonne le voyageur. Ici, la
vallée de la Bosna est très belle, mais l'homme a tout fait pour la
ravager et rien pour l'embellir ou l'utiliser. Les grands arbres ont été
coupés. Des deux côtés de la rivière s'étendent des pâturages vagues,
entrecoupés de broussailles et de maquis. Des troupeaux de moutons et de
buffles y errent à l'aventure. Quoique la Bosna ait beaucoup d'eau, elle
n'est pas navigable, elle s'étale sur des bas-fonds et des rochers
formant par endroits des rapides. Il aurait été facile de la canaliser.
Vers le sud, trois étages de montagnes bleuâtres se superposent; les
sommets plus élevés de la Velyna-Planina et de la Vrana-Planina portent
encore de la neige, qui s'enlève vivement sur le ciel bleu. Les
campagnes sont très mal cultivées. Quel contraste avec les belles
récoltes des environs de Djakovo! Les quatre cinquièmes des champs sont
en jachères. On ne voit presque pas de froment: toujours du maïs et un
peu d'avoine. Des cultivateurs en retard labourent encore en ce
moment--premiers jours de juin--pour semer le maïs. La charrue est
lourde et grossière, avec deux manches et un très petit soc en fer. Le
fer est épargné partout ici; il est rare et cher. C'est l'opposé de
notre Occident. Quatre boeufs maigres ouvrent avec peine le sillon dans
une bonne terre de franche argile. Une femme les conduit et les excite
d'une voix rauque. Elle porte, comme en Slavonie, la longue chemise de
chanvre épais; mais elle a une veste et une ceinture noires, et sur la
tête un mouchoir rouge, disposé comme le font les paysannes des environs
de Rome. L'homme qui conduit la charrue est vêtu de bure blanche. Son
énorme ceinture de cuir peut contenir tout un arsenal d'armes et
d'ustensiles, mais il n'a ni yatagan ni pistolet. C'est un raya, et
d'ailleurs porter des armes est aujourd'hui défendu à tous. De longs
cheveux jaunâtres s'échappent d'un fez rouge, qu'entoure une étoffe
blanche roulée en turban. Sous un nez aquilin se dessine une fière
moustache. Il représente le type blond, assez fréquent ici.
Voici Doboj. C'est, le type des petites villes de Bosnie. A distance,
l'aspect en est très pittoresque. Les maisons blanches des agas, ou
propriétaires musulmans, s'étagent sur la colline, parmi les arbres. Une
vieille forteresse, qui a soutenu bien des sièges, les domine. Trois ou
quatre mosquées, dont une en ruines, chose rare ici, dressent comme une
flèche d'arbalète leurs minarets aigus. On arrive à Doboj en traversant
la Bosna par un pont, une rareté en ce pays. Une route importante,
partant d'ici, mène en Serbie par Tuzla et Zwornik. Des musulmans,
sombres et fiers sous leurs turbans rouges, arrivent prendre le train.
Ils enlèvent et emportent leurs selles du dos des chevaux des paysans,
qu'ils ont loués au prix habituel de 1 florin (2 fr. 10 c.) par jour.
Grand émoi: le général d'Appel, gouverneur militaire de la province,
arrive avec son état-major, après avoir fait un tour d'inspection dans
les provinces de l'Est. On le salue avec le plus profond respect. Il est
ici le vice-roi. J'admire la tournure élégante, les charmants uniformes
et la distinction des manières des officiers autrichiens.
Le train s'arrête à Maglaj, pour le dîner des voyageurs. Cuisine
médiocre; mais il y a de quoi se nourrir, et l'écot est peu élevé: 1
florin, y compris le vin, qui vient de l'Herzégovine. La Bosnie n'en
produit pas. Maglaj est plus important que Doboj: les maisons, avec
leurs façades et leurs balcons en bois noirci, escaladent une colline
assez raide, coupée en deux par une petite vallée profonde et
verdoyante: dans les jardins, cerisiers et poiriers magnifiques. Grand
nombre de mosquées, dont une avec le dôme typique. La ligne convexe du
dôme et la ligne verticale du minaret me paraissent offrir une
silhouette admirable d'élégance et de simplicité, surtout si à côté
s'élève un bel arbre, un palmier ou un platane. Le profil de nos églises
n'est pas aussi beau; c'est à peine si celui du temple grec lui est
supérieur.
A la gare de Zeptche, comme à presque toutes les autres, des maçons
italiens travaillent. Des Piémontais extrayent des carrières des pierres
d'un calcaire très dur et d'une belle nuance jaune dorée; c'est presque
du marbre.
La voie traverse un magnifique défilé, que défend le château fort de
Vranduk. Il n'y a place que pour la Bosna. Nous la côtoyons, avec des
déclivités très raides à notre gauche. Elles sont complètement boisées.
J'y remarque, parmi les chênes, les hêtres et les frênes, des noyers qui
semblent venus spontanément, ce qui est exceptionnel en Europe. De beaux
troncs d'arbres gisent à terre, pourrissant sur place. Bois surabondant,
parce que la population et les chemins manquent. La Bosna fait un noeud
autour du rocher à pic sur lequel se trouve Vranduk. Les vieilles
maisons de bois sont accrochées aux reliefs des escarpements; c'est le
site le plus romantique qu'on puisse voir. La route, coupée dans le
flanc de la montagne, passe à travers la porte crénelée de la
forteresse. On formait la garnison de janissaires en retraite. L'ancien
nom slave de ce bourg, Vratnik, signifie «porte». C'était, en effet, la
porte de la haute Bosnie et de Sarajewo. Les grenadiers du prince Eugène
la prirent d'assaut, et les Turcs, en fuyant, se jetèrent dans la
rivière, du haut de ces rochers.
Bientôt nous entrons dans la belle plaine de Zenitcha. Elle est
extrêmement fertile et assez bien cultivée. Bourg important, et qui a de
l'avenir; car, tout à côté de la gare, on extrait de la houille presque
du sous-sol. Ce n'est guère que du lignite, cependant il fait marcher
notre locomotive et il pourra donc servir de combustible aux fabriques
qui surgiront plus tard. La ville musulmane est à quelque distance.
Déjà, le long de la voie, s'élèvent des maisons en pierres et un hôtel.
Des dames, en fraîches toilettes d'été, sont venues voir l'arrivée du
train. La malle-poste autrichienne arrive de Travnik par une bonne
route, nouvellement remise en état. N'étaient quelques begs, qui fument
leurs tchibouks, immobiles et sombres à l'aspect des nouveautés et des
étrangers, on se croirait en Occident. La transformation se fera vite
partout où arrivera le chemin de fer.
Pour atteindre Vioka, on traverse un nouveau défilé, moins étranglé,
mais plus étrange que celui de Vranduk. De hautes montagnes enserrent de
près la Bosna des deux côtés. Les escarpements de grès qui les composent
ont pris, sous l'action de l'érosion, les formes les plus fantastiques.
Ici, on dirait des géants debout, comme les fameux rochers de Hanseilig,
le long de l'Eger, près de Carlsbad. Plus loin, c'est une tête colossale
de dragon ou de lion qui apparaît au milieu des chênes. Ailleurs, ce
sont de grandes tables suspendues en équilibre sur un mince support prêt
à s'écrouler. Puis, encore, des champignons gigantesques ou des fromages
arrondis et superposés. Dans le haut Missouri et dans la Suisse saxonne,
on trouve des formations semblables. J'ai rarement vu une gorge aussi
belle et aussi pittoresque. _Hoch romantisch_! s'écrient mes compagnons
de voyage. Quand nous débouchons dans la haute Bosnie, la nuit est
venue, et il est onze heures et demie avant que nous arrivions à
Sarajewo. Les fiacres à deux chevaux ne manquent pas, mais ils sont pris
d'assaut par les officiers et les nombreux voyageurs. Il y en a tant,
que je ne trouve plus place dans le _Grand Hôtel de l'Europe_. C'est à
peine si je parviens à obtenir un lit dans une petite auberge,
_Austria_, qui est en même temps un café-billard. Le _Grand Hôtel_ ne
serait pas déplacé sur le Ring à Vienne ou dans la _Radiaal Strasse_ de
Pesth. Majestueux bâtiment à trois étages, avec une corniche, des
cordons, des encadrements de fenêtres d'effet monumental. Au
rez-de-chaussée, un café-restaurant fermé de glaces colossales,
peintures au plafond, lambris dorés; des billards en ébène, journaux et
revues: on se croirait rue de Rivoli, à l'_Hôtel Continental_. Rien de
pareil à Constantinople. C'est grâce à l'occupation, qu'on peut
maintenant arriver et s'installer de la façon la plus confortable au
centre de ce pays, naguère encore si peu abordable.
Le matin, je me lance au hasard. Le soleil de juin chauffe fort, mais
l'air est vif, car Sarajewo est à 1,750 pieds au-dessus du niveau de la
mer, c'est-à-dire presque à la même altitude que Genève ou Zurich. Je
suis la grande rue, qu'on a appelée _Franz-Joseph Strasse_, en l'honneur
de l'empereur d'Autriche. Ceci semble bien indiquer déjà une prise de
possession définitive. Voici d'abord une grande église avec quatre
coupoles surélevées, dans le style de celles de Moscou. Elle est
badigeonnée en blanc et bleu clair. L'aspect en est imposant, c'est la
cathédrale du culte orthodoxe oriental. La tour qui doit contenir les
cloches est inachevée. Le gouverneur turc avait invoqué une ancienne loi
musulmane qui défend aux chrétiens d'élever leurs constructions plus
haut que les mosquées.
La rue est d'abord garnie de maisons et de boutiques à l'occidentale:
libraires, épiciers, photographes, marchandes de modes, coiffeurs; mais
bientôt on arrive au quartier musulman. Au centre de la ville, un grand
espace est couvert de ruines: c'est la suite de l'incendie de 1878.
Mais déjà on bâtit, de tous les côtés, de bonnes maisons en pierres et
en briques. Seulement, me dit-on, le terrain est très cher: 70 à 100
francs le mètre. A droite, une fontaine. Le filet d'eau cristallin
jaillit d'une grande plaque de marbre blanc, où sont gravés, en
demi-relief, des versets du Koran. Une jeune fille musulmane, non encore
voilée, à large pantalon jaune; une servante autrichienne, blonde, les
bras nus, tablier blanc sur une robe rose, et une tzigane, à peine vêtue
d'une chemise entr'ouverte, viennent remplir des vases d'une forme
antique. A côté, de vigoureux portefaix, des _hamals_, sont assis, les
jambes croisées. Ils sont vêtus comme ceux de Constantinople. Les trois
races sont bien accusées: c'est un tableau achevé. Ces fontaines, qu'on
rencontre partout dans la Péninsule jusqu'au haut des passages des
Balkans, sont une des institutions admirables de l'islam. Elles ont été
fondées et elles sont entretenues sur le revenu des biens vakoufs légués
à cet effet, afin de permettre aux croyants de faire les ablutions
qu'impose le rituel. L'islamisme, comme le christianisme, inspire à ses
fidèles cet utile sentiment qu'ils accomplissent un devoir de piété et
qu'ils plaisent à Dieu en prélevant sur leurs biens de quoi pourvoir à
un objet d'utilité générale.
J'arrive à la Tchartsia: c'est le quartier marchand. Je n'ai rien vu,
pas même au Caire, d'un aspect plus complètement oriental. Sur une
longue place, où s'élèvent une fontaine et un café turc, débouchent tout
un réseau de petites rues avec des échoppes complètement ouvertes, où
s'exercent les différents métiers. Chaque métier occupe une ruelle.
L'artisan est en même temps marchand, et il travaille à la vue du
public. Les batteurs de cuivre sont les plus intéressants et les plus
nombreux. En Bosnie, chrétiens et musulmans veulent des vases en cuivre,
parce qu'ils ne se cassent pas. Ce sont seulement les plus pauvres qui
se servent de poterie. Quelques objets ont un cachet artistique; ainsi,
les vastes plateaux, à dessins gravés, sur lesquels on apporte le dîner
à la turque et qui servent aussi de table pour huit ou dix personnes;
les cafetières à forme arabe; les vases de toute grandeur, unis et
ouvragés, d'un contour très pur, certainement empruntés à la Grèce; des
tasses, des cruches, des moulins à café en forme de tubes.
La ruelle des cordonniers est aussi très intéressante. On y trouve
d'abord toute la collection habituelle des chaussures orientales: bottes
basses en cuir jaune, en cuir rouge, pantoufles de dames en velours
brodé d'or, mais surtout une infinie variété d'opankas, la chaussure
nationale des Jougo-Slaves. Il y en a de toutes petites pour enfants,
qui sont ravissantes. Les savetiers travaillent accroupis dans des
niches basses, au-dessous de l'étalage. Les mégissiers offrent des
courroies, des brides, et principalement des ceintures très larges, à
plusieurs étages: les unes, tout unies, pour les rayas; d'autres,
richement brodées et piquées en soie, de couleurs vives, pour les begs.
C'est encore une des particularités du costume national.