résister aux incursions des Turcs, qui occupaient naguère encore l'autre
bord de la Save à dix lieues d'ici. L'évêque me montre sa vacherie, «sa
suisserie,» _Schweizerei_, comme il l'appelle. C'est une innovation. Il
a fait venir des vaches de race suisse, qui, bien nourries à l'étable,
donnent beaucoup de lait et de beurre. Je me permets de dire que c'est
de ce côté que devraient se tourner ici les efforts de l'agronome: «Le
prix du froment baisse, celui du beurre et de la viande reste toujours
très élevé. Votre terre se couvre spontanément d'une herbe très
nourrissante. Vous pourriez facilement, grâce aux chemins de fer,
expédier sur nos marchés occidentaux le produit de vos étables. Vous
avez des légions de porcs dans vos forêts. Imitez les Américains;
améliorez la race, engraissez avec du maïs qui vient ici comme nulle
part ailleurs, et envoyez-nous des jambons et du lard. On ne les
repoussera pas sous prétexte de trichines.»
Nous allons visiter, à deux lieues de Djakovo, le grand parc aux daims.
Deux victorias, attelées chacune de quatre chevaux gris, nous y
conduisent. Je me trouve avec l'évêque. Il me fait admirer sa belle
allée de peupliers d'Italie: «J'aime cet arbre, dit-il, non seulement
parce qu'il me rappelle un pays qui m'est cher, mais parce qu'il est, à
mes yeux, un indice de civilisation. Quiconque le plante est mû par un
sentiment esthétique. Apprécier le beau dans la nature, puis dans l'art,
est un grand élément de culture.»--Nous causons de la question
politico-religieuse. Sachant combien ce sujet est délicat et peut-être
pénible pour lui, je ne fais que l'effleurer. Je lui demande comment il
lui avait été donné au concile de parler le latin de façon à émerveiller
la haute et docte assemblée et à mériter l'éloge qu'elle lui accorda
d'être le _primus orator christianitatis_. «Je l'ai parlé avec facilité,
me répond-il, et rien de plus. Autrefois j'ai enseigné en latin, comme
professeur de théologie. Pour éviter les rivalités des langues
nationales, le latin était notre langue officielle jusqu'en 1848. En me
rendant au concile, j'ai relu mon Cicéron, et ainsi les expressions
latines, pour exprimer ma pensée, se présentaient à mon esprit, avec une
abondance dont j'ai été moi-même très surpris. Le fait est que le latin
est encore la langue où je dis le plus clairement ce que je veux dire.»
Strossmayer a fini récemment par accepter le nouveau dogme de
l'infaillibilité papale, qu'il avait combattu à Rome avec tant
d'éloquence; mais il parle avec une égale bienveillance de Dupanloup qui
s'est soumis, et de Döllinger qui résiste encore.--«Quand un homme,
dit-il, obéit à sa conscience et au devoir, en sacrifiant ses intérêts
temporels et en manifestant ainsi la supériorité de la nature humaine,
nous ne pouvons que nous incliner. Il appartient à Dieu seul de
prononcer le jugement final.»--Il exprime aussi la plus vive sympathie
pour lord Acton, qui a fait avec lui la campagne anti-infaillibiliste.
«Il était avec nous à Rome, dit-il. J'ai vu de près les angoisses de
cette noble âme, au moment où les décisions du concile étaient en
balance. Nul peut-être ne connaît plus à fond l'histoire ecclésiastique;
c'est un père de l'Église.»--J'avais rencontré lord Acton à Menton, en
janvier 1879, et j'avais été, en effet, confondu de sa prodigieuse
érudition et de son aptitude à tout lire. Ainsi, quoiqu'il ne s'occupât
qu'en passant d'économie politique, je trouvai sur sa table, lus et
annotés, les principaux ouvrages publiés sur cette matière en français,
en anglais, en allemand et en italien. Lord Acton est certes le plus
instruit et le plus éminent des catholiques libéraux anglais, mais sa
position m'a paru singulièrement difficile et même douloureuse.
Je ne voulus pas demander à l'évêque ce qu'il pensait du pouvoir
temporel, mais il m'a semblé qu'il ne le regardait nullement comme
indispensable à la mission spirituelle de son Église. «Les ennemis de la
papauté, dit-il, ont voulu lui porter un coup mortel en lui enlevant ses
États. Ils se sont trompés. Plus l'homme est dégagé des intérêts
matériels, plus il est libre et puissant. On a dit que le pape espère
qu'une guerre étrangère lui rendra son royaume. N'en croyez rien:
n'est-il pas le successeur de celui qui a dit: Mon royaume n'est pas de
ce monde. Il ne peut vouloir ni de Rome, ni du monde entier, s'il doit
l'acheter au prix du sang.»
Nous arrivons au parc aux daims. C'est une partie de la forêt antique,
soustraite à la hache des défricheurs et des marchands de bois; elle est
entourée de hautes palissades pour la défendre des loups, qui sont
encore très nombreux dans cette contrée. Les grands chênes y réunissent
en dôme leurs ramures puissantes, semblables à des arceaux de
cathédrale. Dans les clairières vertes passent les daims, qui vont boire
à la source cachée sous les grandes feuilles des tussilages. L'homme
respecte ce sanctuaire, où la nature apparaît dans sa majesté et dans sa
grâce primitives. Tandis que nous y errons à l'aventure, à l'ombre des
grands arbres, l'évêque me dit: «L'homme que je désire le plus
rencontrer, c'est Gladstone. Nous avons à plusieurs reprises échangé des
lettres. Il souhaite le succès de l'oeuvre que je poursuis ici, mais je
n'ai jamais eu le temps d'aller jusqu'en Angleterre. Ce que j'admire et
vénère en Gladstone, c'est que, dans toute sa politique, il est guidé
par l'amour de l'humanité et de la justice, par le respect du droit,
même chez les faibles. Quand il a bravé l'opinion de l'Angleterre,
toujours favorable aux Turcs, pour défendre, avec la plus entraînante
éloquence, la cause de nos pauvres frères de Bulgarie, nous l'avons béni
du fond du coeur. Cette politique est celle que dicte le christianisme.
Gladstone est un vrai chrétien. Oh! si tous les ministres l'étaient,
quel radieux avenir de paix et d'harmonie s'ouvrirait pour notre
malheureuse espèce!»
Je confirme ce que dit Strossmayer, en rappelant un discours que j'ai
entendu prononcer par M. Gladstone en 1870. C'était au banquet annuel
du _Cobden Club_, à Greenwich. Invité étranger, j'étais assis à côté de
M. Gladstone, qui présidait. La guerre entre la France et l'Allemagne
venait d'être déclarée. Il me dit que cette affreuse nouvelle l'avait
privé du sommeil et qu'elle lui avait fait le même effet que si la mort
était suspendue sur la tête de sa fille. Quand il se leva pour porter le
toast de rigueur, sa voix était solennelle, profondément triste et comme
trempée de larmes contenues. Il parla de cet horrible drame qui allait
se dérouler devant l'Europe consternée, de cette lutte fratricide entre
les deux peuples qui représentaient à un si haut degré la civilisation;
des cruelles déceptions qu'éprouvaient les amis de Cobden, qui
pensaient, avec lui, que les facilités du commerce, faisant sentir la
solidarité des peuples, empêcheraient la guerre. Ses paroles émues, que
le sentiment religieux emportait dans les plus hautes régions,
rappelaient celles de Bossuet et de Massillon. C'était l'éloquence de la
chaire dans sa forme la plus pure, mais appliquée aux affaires et aux
intérêts des sociétés humaines. L'émotion des auditeurs était si vive,
qu'elle se traduisit non par des applaudissements, mais par ce silence
qui accueille l'adieu aux morts prononcé au bord d'une tombe. Tout en
partageant ce sentiment, qui nous mettait à tous une larme à la
paupière, je pensais à ce mot terrible du «coeur léger», prononcé
quelques jours auparavant à la tribune française. Sans doute, la langue
avait trahi la pensée; mais si le ministre français avait éprouvé, en
quelque mesure, l'amère tristesse qui accablait l'homme d'État anglais,
jamais cette méprise n'aurait eu lieu.
«Pour moi aussi, reprend l'évêque, la guerre de 1870 a été un objet de
cruelles angoisses. Quand j'ai vu qu'elle continuait après Sedan, quand
j'ai entrevu la source de conflits futurs que les conditions de la paix
préparaient à l'Europe, j'ai oublié la réserve que m'imposait ma
position; je ne me suis souvenu que de Jésus, qui nous fait un devoir de
tout tenter pour arrêter l'effusion du sang. J'allai trouver
l'ambassadeur de Russie, que je connaissais, et je lui dis: «Tout dépend
du Tsar. Il lui suffit d'un mot pour mettre fin à la lutte et pour
obtenir une paix qui ne soit pas à l'avenir une cause certaine de
guerres nouvelles. Je voudrais pouvoir me jeter aux genoux de votre
empereur, qui est un homme de bien et un ami de l'humanité».
L'ambassadeur me répondit: «Nous regrettons, comme tout homme sensible,
la continuation de cette guerre, mais c'est trop exiger de la Russie que
de lui demander de se brouiller avec l'Allemagne pour se priver de
l'avantage de trouver, le cas échéant, un allié certain et dévoué dans
la France». Si je me permets de reproduire ce mot, c'est parce que cette
manière de voir de la Russie n'est pas un secret. Je l'ai exposée dans
la _Revue des Deux Mondes_, en rendant compte d'un écrit très
remarquable du général Fadéef[9], qui est mort récemment à Odessa.
[Note 9: Voyez, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 15 novembre 1871,
_la Politique nouvelle de la Russie._]
Au souper, on s'entretient de l'origine du mouvement national en Croatie
et en Serbie, et spécialement du littérateur patriote Danitchitch.
«N'est-il pas honorable, dit l'évêque, que le réveil littéraire a ici,
comme partout, précédé le réveil politique? En réalité, tout sort de
l'esprit. Au début, nous autres, Serbo-Croates, nous n'avions plus même
de langue: rien que des patois méprisés, ignorés. Les souvenirs de notre
ancienne civilisation et de l'empire de Douchan étaient effacés; ce qui
survivait, c'étaient les chants héroïques et les _lieder_ nationaux dans
la mémoire du peuple. Il a fallu d'abord reconstituer notre langue,
comme Luther l'a fait pour l'Allemagne. C'est là le grand mérite de
Danitchitch. Il est mort récemment, le 4 novembre 1882. Les Croates et
les Serbes se sont unis pour le pleurer. A Belgrade, où son corps avait
été amené d'Agram, on lui a fait des funérailles magnifiques aux frais
de l'État. Le roi Milan a assisté à la cérémonie des obsèques. La bière
était ensevelie sous les couronnes envoyées par toutes nos associations
et par toutes nos villes. Sur l'une d'elles on lisait: _Nada_
(Espérance). Ç'a été une imposante manifestation de la puissance du
sentiment national. Djouro Danitchitch était né en 1825, parmi les
Serbes autrichiens, à Neusatz, dans le Banat, en Hongrie. Son vrai nom
était Popovitch, ce qui signifie fils de pope, car cette terminaison
_itch_, qui caractérise presque tous les noms propres serbes et croates,
signifie «fils de», ou «le petit», comme _son_ dans Jackson, Philipson,
Johnson en anglais et dans les autres langues germaniques. Le nom
littéraire qu'il avait adopté vient de _Danitcha_ (Aurore). Il s'appela
«fils de l'Aurore» pour marquer qu'il se dévouerait entièrement au
réveil de sa nationalité. A l'âge de vingt ans, il rencontra à Vienne
Vuk Karadzitch, qui s'occupait de reconstituer notre langue nationale.
Il s'associa à ces travaux, et c'est dans cette voie qu'il nous a rendu
des services inappréciables. Ce qu'il a accompli est prodigieux; c'était
un travailleur sans pareil; il s'est tué à la peine, mais son oeuvre a
été accomplie: la langue serbo-croate est créée. En 1849, il fut nommé à
la chaire de philologie slave, à l'académie de Belgrade, et, en 1866, je
suis parvenu à le faire nommer à l'académie d'Agram, où il s'occupait à
achever son grand _Dictionnaire de la langue slave_, quand la mort est
venue lui apporter le repos qu'il n'avait jamais goûté. Voici un
incident de sa vie peu connu: Ayant déplu à un des ministres serbes, il
fut relégué dans une place subalterne au télégraphe. Il l'accepta sans
se plaindre et continua ses admirables travaux. Je fis dire au prince
Michel, qui avait confiance en moi, que Danitchitch ferait honneur aux
premières académies du monde et qu'il était digne d'occuper les plus
hautes fonctions, mais qu'il fallait surtout lui procurer des loisirs.
Peu de temps après, il fut nommé membre correspondant de l'académie de
Saint-Pétersbourg. Il avait appris le serbe à la comtesse Hunyadi, la
femme du prince Michel de Serbie».
J'ajoute ici quelques autres détails relatifs au grand philologue
jougo-slave. Ils m'ont été communiqués par M. Vavasseur, attaché au
ministère des affaires étrangères à Belgrade. Au moyen âge, les Serbes
parlaient le vieux slave, qui n'était guère écrit que dans les livres
liturgiques. Au XVIIIe siècle, quand on commença à imprimer le serbe
chez les Serbes de Hongrie, cette langue n'était autre que le slovène
avec une certaine addition de mots étrangers. C'est à Danitchitch que
revient surtout l'honneur d'avoir reconstitué la langue officielle de
la Serbie telle qu'elle se parle, s'écrit, s'imprime et s'enseigne
aujourd'hui depuis qu'elle a été officiellement adoptée par le ministre
Tzernobaratz en 1868. Il en a déterminé et épuré le vocabulaire et fixé
les règles grammaticales dans des livres devenus classiques: _la Langue
et l'Alphabet serbes_ (1849); _la Syntaxe serbe_ (1858); _la Formation
des mots_ (1878), et enfin dans son grand _Dictionnaire_. Il a beaucoup
fait aussi pour répandre la connaissance des anciennes traditions
nationales. A cet effet, il a publié à Agram, en croate, de 1866 à 1875,
_les Proverbes et les Chants de Mavro Vetranitch-Savcitch_, et _la Vie
des rois et archevêques serbes_. (Belgrade et Agram, 1866.) Comme
Luther, il a voulu que la langue nouvellement constituée servît de
véhicule au culte national, et il publia _les Récits de l'Ancien et du
Nouveau Testament_ et _les Psaumes_. L'évêque de Schabatz, en les lisant
pour la première fois, trouva cette traduction si supérieure à
l'ancienne qu'il ne voulut plus se servir du vieux psautier. Le service
rendu par Danitchitch est énorme, car il a donné à la nationalité serbe
cette base indispensable: une langue littéraire. Professeur de
philologie slave tour à tour à Agram et à Belgrade, il a été le trait
d'union entré la Serbie et la Croatie, car il était également populaire
dans les deux pays.
Je n'ai entendu émettre au sujet de la fixation de la langue serbe que
les deux regrets suivants: D'abord, il est fâcheux que l'on y ait
conservé les anciens caractères orientaux au lieu de les remplacer par
l'alphabet latin, comme l'ont fait les Croates. Dans l'intérêt de la
fédération future des Jougo-Slaves, il faut supprimer autant que
possible tout ce qui les divise, surtout ce qui, en même temps, les
éloigne de l'Occident. En second lieu, il est regrettable aussi que l'on
ait accentué les différences qui distinguent le serbo-croate du slovène,
dont le centre d'action est à Laybach et qui est la langue littéraire de
la Carniole et des districts slaves environnants. Le slovène est,
d'après Miklositch, l'une des principales autorités en cette matière, le
plus ancien dialecte jougo-slave. Il était parlé, aux premiers siècles
du moyen âge, par toutes les tribus slaves, depuis les Alpes du Tyrol
jusqu'aux abords de Constantinople, depuis l'Adriatique jusqu'à la mer
Noire. Vers le milieu du siècle, les Croato-Serbes, descendant des
Karpathes, et les Bulgares, de race finnoise, s'établissant encore plus
à l'est, le modifièrent, chaque groupe à sa façon. Toutefois, dit-on,
l'antique idiome, le slovène, et le croate sont si rapprochés qu'il
n'eût pas été impossible de les fusionner en une langue identique.
Slovènes et Croates se comprennent parfaitement; mieux encore que les
Suédois et les Norvégiens.
Le dimanche matin, Mgr Strossmayer vient me prendre pour assister à la
messe dans sa cathédrale. L'évêque n'officie pas. L'épître et l'évangile
sont plus en langue vulgaire, me semble-t-il. Les chants liturgiques,
accompagnés par les sons d'un orgue excellent, sont bien conduits.
L'assistance présente un aspect très particulier: elle occupe à peine un
quart de la nef centrale, tant l'étendue de la cathédrale est hors de
proportion avec le nombre actuel des habitants. Je ne vois que des
paysans en costume de fête, les hommes debout avec leurs dolmans bruns
soutachés, les femmes avec leurs belles chemises brodées, assises à
terre sur des tapis, qu'elles apportent avec elles, à l'imitation des
Turcs dans les mosquées. Tous suivent l'office avec la plus attentive
componction; mais aucun n'a de livre de prières. Pas un costume
bourgeois ne vient faire tache dans cette assemblée, où tous, laïques et
ecclésiastiques, portent les vêtements traditionnels d'il y a mille ans.
Personne de la classe «bourgeoise», parce que celle-ci, étant juive, a
été, la veille, à la synagogue. L'impression est complète. Absolument
rien ne rappelle l'Europe occidentale.
Au sortir de l'église, l'évêque me conduit visiter l'école supérieure
pour filles et l'hôpital, qu'il a également fondés. Les classes, au
nombre de huit, sont grandes, bien aérées, garnies de cartes et de
gravures pour l'enseignement. On y apprend aussi les ouvrages de main
dans le genre de ceux qu'exécutent les paysannes. On y forme des
institutrices pour les écoles primaires. A l'hôpital, il n'y a que cinq
personnes, trois vieilles femmes très âgées, mais nullement indisposées,
un vieillard de cent quatre ans, très fier de lire encore sans lunettes,
et un Tzigane qui souffre d'une bronchite. Les familles patriarcales de
la campagne gardent leurs malades. Grâce aux zadrugas, personne n'est
isolé et abandonné. L'évêque se rend auprès de la supérieure des soeurs
de charité qui desservent l'hôpital.--«Elle est de la Suisse française,
me dit-il, vous pourrez causer avec elle; mais elle est en grand danger.
Elle doit aller à Vienne pour subir une grave opération; j'ai obtenu
qu'elle soit faite par le fameux professeur Billroth. Nous la
transporterons par le Danube, mais je crains même qu'elle ne puisse plus
partir.»--Et, en effet, ses pommettes rouges, enflammées par la fièvre,
ses yeux cerclés de noir, son visage émacié, ne laissent point de doute
sur la gravité de la maladie. «Croyez-vous, monseigneur, dit la
supérieure, que je puisse revenir de Vienne?--Je l'espère, ma fille,
répond l'évêque de sa voix grave et douce, mais vous savez comme moi que
notre vraie patrie n'est pas ici-bas. Que nous restions quelques jours
de plus ou de moins sur cette terre importe peu, car qu'est-ce que nos
années auprès de l'éternité qui nous attend? C'est après la mort que
commence la véritable vie... C'est au delà qu'il faut fixer nos yeux et
placer notre espérance; alors, nous serons toujours prêts à partir quand
Dieu nous appellera.» Cet appel à la foi réconforta la malade; elle
reprit courage, ses yeux brillèrent d'un éclat plus vif: «Que la volonté
de Dieu se fasse! répondit elle; je me remets en ses
mains!...»--Décidément, le christianisme apporte aux malades et aux
mourants des consolations que ne peut offrir l'agnostime. Qu'aurait dit
ici le positiviste? Il aurait parlé de résignation sans doute. Mais cela
est inutile à dire, car à l'inévitable on se résigne toujours d'une
façon ou d'une autre. Seulement, la résignation de l'agnostique est
sombre et morne; celle du chrétien est confiante, joyeuse même, puisque
les perspectives d'une félicité parfaite s'ouvrent devant lui.
Mgr Strossmayer me montre l'emplacement où il bâtira le gymnase et la
bibliothèque. Au gymnase, les jeunes gens apprendront les langues
anciennes et les sciences, études préparatoires à l'université et au
séminaire. A la bibliothèque, il placera l'immense collection de livres
qu'il réunit depuis quarante ans, et ainsi les professeurs trouveront ce
qu'il leur faut pour leurs études et leurs recherches. Toutes les
institutions publiques que réclament les besoins et les progrès de
l'humanité sont ici fondées et entretenues par l'évêque, au lieu de
l'être par la municipalité. Il veut aussi rebâtir l'école communale, et
il y consacrera une centaine de mille francs. Du grand revenu des terres
épiscopales, rien n'est gaspillé en objets de luxe ou en jouissances
personnelles. Supposez ce domaine aux mains d'un grand seigneur laïque:
quelle différence! Le produit net du sol, au lieu de créer, sur place,
un centre de civilisation, serait dépensé à Pest ou à Vienne, en
plaisirs mondains, en dîners, en bals, en équipages, en riches
toilettes, peut-être au jeu ou en distractions plus condamnables encore.
Au dîner du milieu du jour assistent les dix chanoines que j'avais vus
le matin à la cathédrale. Ce sont des prêtres âgés, dont l'évêque paye
la pension. Tous parlent parfaitement l'allemand, mais peu le français.
La conversation est animée, gaie et instructive. On boit des vins du
pays, qui sont parfumés et agréables, et au dessert on verse le vin de
France. Je note quelques faits intéressants. On cite les Bulgares comme
des travailleurs hors ligne et d'une sobriété vraiment inouïe. Aux
environs d'Essek, ils louent un joch de terre 50 florins, ce qui est le
triple de sa valeur locative ordinaire, et ils trouvent moyen, en y
cultivant des légumes, d'y gagner encore 200 florins, dont ils
rapportent la plus grande partie à leur famille, restée en Bulgarie.
Ils font la même chose autour de toutes les grandes villes du Danube,
jusqu'à Agram et jusqu'à Pest. Sans eux, les marchés ne seraient pas
fournis de légumes; les gens du pays ne songent pas à en produire. L'un
des prêtres, qui est Dalmate, affirme que dans son pays les ministères
autrichiens ont longtemps voulu étouffer la nationalité slave. Dans
l'Istrie, qui est complètement slave, on avait un évêque
dalmate-italien, qui ne savait pas un mot de l'idiome national. Aux
cures vacantes il nommait des prêtres italiens qui n'étaient pas compris
des fidèles. Ceux-ci devaient se confesser par interprète. Nul pays
n'est plus exclusivement slave que le centre de l'Istrie. Il s'y trouve
un district où on dit la messe en langue vulgaire, c'est-à-dire en vieux
slovène. On commence à comprendre partout, sauf peut-être à Pest, que le
vrai remède contre l'irrédentisme est le développement du slavisme.
Avant de faire la promenade habituelle de l'après-midi, chacun se retire
dans sa chambre pour se reposer. L'évêque m'envoie des revues et des
journaux, entre autres, le _Journal des Économistes_, la _Revue des Deux
Mondes_, _le Temps_, la _Nuova Antologia_ et la _Rassegna nazionale_. Je
dois avouer que le choix n'est pas mauvais, et que même à Djakovo, on
peut suivre la marche des idées de notre Occident. Vers quatre heures,
quand la chaleur est moins forte, deux victorias à quatre chevaux nous
attendent et nous partons pour visiter les zadrugas de Siroko-Polje. Ces
associations agraires--le mot _zadruga_ signifie association,--sont des
familles patriarcales, vivant sur un domaine collectif et indivisible.
La zadruga constitue une personne civile, comme une fondation. Elle a
une durée perpétuelle. Elle peut agir en justice. Ses membres associés
n'ont pas le droit de demander le partage du patrimoine, ni d'en vendre
ou d'en hypothéquer une part indivise. Au sein de ces communautés de
famille, le droit de succession n'existe pas plus que dans les
communautés religieuses. A la mort du père ou de la mère, les enfants
n'héritent pas, sauf de quelques objets mobiliers. Ils continuent à
avoir leur part des produits du domaine collectif, mais en vertu de leur
droit individuel et comme membres de la famille perpétuelle. Autrefois,
rien ne pouvait détruire la zadruga, sauf la mort de tous ceux qui en
faisaient partie. La fille qui se marie reçoit une dot; mais elle ne
peut réclamer une part du bien commun. Celui qui quitte sans esprit de
retour perd ses droits. L'administration, tant pour les affaires
intérieures que pour les relations extérieures, est confiée à un chef
élu, qui est ordinairement le plus âgé ou le plus capable. On l'appelle
_gospodar_, seigneur, ou _starechina_, l'ancien. Le ménage est dirigé
par une matrone, investie d'une autorité despotique pour ce qui la
concerne: c'est la _domatchika_. Le starechina règle l'ordre des travaux
agricoles, vend et achète; il remplit exactement le rôle du directeur
d'une société anonyme, ou plutôt encore d'une société corporative; car
les zadrugas sont de tout point des sociétés corporatives agricoles,
ayant pour lien, au lieu de l'intérêt pécuniaire, les coutumes
séculaires et les affections de famille.