démontré la nécessité pour la Croatie d'avoir une université, et, à cet
effet, il mit 150,000 francs à la disposition de son pays. Au mois de
septembre 1866, le jour où l'on célébrait le trois centième anniversaire
du Léonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il prononça un discours
qui, répandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur
d'une oeuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientôt
à un demi-million, et l'université fut inaugurée le 19 octobre 1874. Les
fêtes furent, pour le noble initiateur de tant d'oeuvres utiles, plus
qu'un triomphe; ce fut une apothéose, et jamais il n'y en eut de plus
méritée. Le ban ou gouverneur général, qui présida à la cérémonie, était
Ivan Maruvanitch, le meilleur poète épique de la Croatie. Les délégués
des autres universités, et surtout ceux des sociétés littéraires ou
politiques des Slaves autrichiens et même transdanubiens, étaient
accourus en grand nombre à Agram. La ville était pavoisée, une foule
énorme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: «Saluons le
grand évêque! Vive le père de la patrie!» Dans nos pays, où les centres
d'instruction abondent, nous avons peine à comprendre combien est
importante la création d'une université; mais pour toutes les
populations jougo-slaves, si longtemps comprimées, c'était une
solennelle affirmation de l'idée nationale et pour l'avenir une
garantie de leur développement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe siècle,
la Réforme s'est empressée de fonder des universités en Allemagne, en
Hollande, en Écosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence à
Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache
de l'Espagne, profitèrent de quelques mois de liberté pour créer des
cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos
professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement supérieur est
le foyer d'où rayonne l'activité intellectuelle des peuples.
En religion, Strossmayer est un chrétien selon l'évangile, adversaire de
l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, du progrès sous toutes
ses formes, entièrement dévoué à son peuple et surtout aux malheureux.
On n'a pas oublié avec quelle énergie et quelle éloquence il a combattu
le nouveau dogme, l'infaillibilité du pape. Dans les dernières années,
il s'est efforcé d'amener une réconciliation entre le rite oriental et
le rite occidental. Il a consacré à développer ses vues à ce sujet ses
deux derniers mandements de carême (1881 et 1882). C'est certainement
sous son inspiration que le Vatican a récemment exalté les deux grands
apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, que l'Église
orientale vénère tout particulièrement. On admire réunies en lui les
vertus d'un saint et les goûts d'un artiste. Tout sentiment personnel
est extirpé: ni égoïsme ni ambition. Sa vie est un dévouement de chaque
jour; pas une de ses pensées qui ne soit tournée vers le bien de ses
semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour
le réveil d'une nationalité, et avec autant de perspicacité et
d'efficacité? Parmi les nobles figures qui, en ce siècle, font honneur à
l'humanité, je n'en connais pas qui lui soient supérieures. La Croatie
peut être fière de lui avoir donné le jour.
Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une
immense galerie remplie d'un bout à l'autre de caisses à tableaux. J'en
demande l'explication à l'évêque. «Vous savez, dit-il, que nous avons
fondé un musée à Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,
j'ai acheté, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que
je destinais à ce musée, qui est un des rêves de ma vie. Ce rêve va
prendre corps. Mais voyez la misère et la contradiction des choses
humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puéril
peut-être, mais réel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me coûte
rien. La fortune de l'évêché est le patrimoine des pauvres, je
l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de
rien, car de besoins personnels je n'en ai guère; mais mes tableaux, mes
chers tableaux, il m'est dur de m'en séparer. Je les connais tous, je me
rappelle où je les ai achetés, je les aime; mes regards s'y reposent
volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les goûts de
l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos
jeunes élèves de l'Académie les attendent pour les copier et pour s'en
inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une
nationalité est incomplète. Nous avons une université, nous aurons la
science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.
Je suis vieux; je n'ai plus longtemps à vivre; je croyais les garder
jusqu'à ma mort, mais c'est une pensée égoïste dont je me repens. L'an
prochain, si vous allez à Agram, vous les y verrez. Voici précisément
venir M. Krsujavi, professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à
l'université d'Agram. Il est aussi directeur de notre musée et d'une
école d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi
pour emballer avec soin toutes ces toiles qui désormais sont confiées à
sa garde.»
Nous regardons les tableaux qui sont encore à leur place. Il y en a deux
cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des
Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Véronèse, de fra
Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Dürer, d'Andréa
Schiavone, «le Slave», qui était Croate et s'appelait Murilitch, de
Carpaccio, ou plutôt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils
valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des
artistes croates, représentent des sujets de l'histoire nationale. Les
meilleurs se trouvent dans la chambre à coucher et dans le bureau de
travail de l'évêque.
Après avoir traversé une enfilade de beaux et grands salons de
réception, solennels comme ceux des ministères de Vienne, parquet très
brillant, tentures de soie et, tout autour, une rangée de chaises et de
fauteuils dans le style de l'empire français, nous prenons place à la
table du souper, dans la salle à manger. C'est une grande chambre avec
des murs blanchis à la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes
gravures représentant des sujets de piété. Les convives de l'évêque
sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prêtres attachés
à l'évêché ou au séminaire. Nous sommes servis par les pandours à
grandes moustaches, en uniforme de hussard. Après que l'évêque a dit le
_Benedicite_, l'un des prêtres lit en latin, avant chaque repas, un
chapitre de l'évangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation
s'engage. Elle est toujours intéressante, grâce à la verve, à l'esprit,
à l'érudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des
paysans. Je rappelle que j'ai vu précédemment à Sissek, un dimanche, au
sortir de la messe, les paysannes vêtues de chemises brodées en laine de
couleurs vives, qui étaient des merveilles: «Nous faisons tous nos
efforts, répond l'évêque, pour maintenir ce goût traditionnel. A cet
effet, nous avons établi à Agram un petit musée, où nous collectionnons
des types de tous les objets d'ameublement et de vêtement confectionnés
dans nos campagnes. Nous tâchons ensuite de répandre les meilleurs
modèles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre académie
des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spécialement et il prépare des
publications à ce sujet». «Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,
c'est que ces broderies, où se révèle toujours une entente parfaite de
l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais
chefs-d'oeuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,
sans modèle. C'est une sorte de talent inné chez nos paysannes: il se
forme peut-être par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles
ne copient pas cependant. Il en est de même pour la confection des
tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mêmes n'ont fait que reproduire,
en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les
décorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont
plus géométriques, plus sévères, moins «fleuries». Cela rappelle le goût
de la Grèce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et
jusqu'en Russie. «N'oublions pas, reprit l'évêque, que cette contrée où
nous sommes et où ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous
fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a
été, à deux reprises différentes, le siège d'une haute et brillante
culture littéraire et artistique. Dans l'antiquité, Sirmium était une
grande ville où florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.
Nos fouilles mettent au jour, à chaque instant, des restes de cette
époque. Puis, au moyen âge, seconde période de splendeur: une véritable
renaissance, comme vous allez vous en convaincre à l'instant. Plus tard
sont venus les Turcs. Ils ont tout brûlé, tout anéanti, et, sans le
christianisme, ils nous auraient ramenés aux temps de la barbarie
primitive.»
L'évêque fait apporter des vases sacrés en or et en argent. Ils
proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps où il en était encore
le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui
datent du Xe au XIVe siècle et qui sont admirables. Voici un calice en
émail cloisonné, style byzantin; un autre avec des ciselures et des
gravures pur roman; un troisième fait penser aux décorations normandes
de l'Italie méridionale; un quatrième est en filigrane sur fond d'or
plat, comme certains bijoux étrusques. La Bosnie, avant l'invasion
turque, n'était pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En
communication constante et facile, par la côte de la Dalmatie, avec la
Grèce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses
artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces
deux centres de civilisation.--«Aujourd'hui encore, reprend l'évêque, il
y a à Sarajewo des orfèvres qui n'ont jamais appris à dessiner, mais qui
font des chefs-d'oeuvre. Ainsi, voyez cette croix épiscopale en argent
et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans
l'exécution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en
ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis
un grand but: rattacher le présent au passé, à ce glorieux passé de
notre race, dont je vous parlais tantôt; réveiller, entretenir,
développer la part d'originalité que Dieu a départie aux Jougo-Slaves,
briser la croûte épaisse d'ignorance sous laquelle notre génie national
s'est trouvé étouffé pendant tant de siècles d'oppression, et faire en
sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermède, une sorte
de cauchemar que l'aurore de notre résurrection aura définitivement
dissipé.»
Le lendemain matin, un gai soleil de juin me réveille de bonne heure.
J'ouvre ma fenêtre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et
l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de
Sorrente. Les parfums réveillent des souvenirs précis, non moins que les
sons. A huit heures, le domestique m'apporte le déjeuner à la viennoise.
Excellent café, crème et petits pains de farine de Pest, la meilleure du
monde. Je parcours seul le palais épiscopal. C'est un très grand
bâtiment à un étage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du
dernier siècle. Il forme les deux côtés d'une grande cour centrale
carrée, dont le côté du fond est fermé par des dépendances et un vieux
mur, et le quatrième par l'église. Le premier étage seul est occupé par
les appartements de maître; le rez-de-chaussée l'est par les cuisines,
buanderies, magasins, état domestique, etc., suivant la coutume des pays
méridionaux. Le plan est très simple: c'est celui des cloîtres. Donnant
sur la cour, se prolonge une galerie, où s'ouvrent toutes les chambres,
qui se succèdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.
L'évêque vient me prendre pour visiter sa cathédrale, qui est une des
choses où il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait
satisfaction aux rêves et aux sentiments du chrétien, du patriote et de
l'artiste. Il s'en est occupé pendant seize années. Cette église lui a
coûté plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une
population cinq à six fois plus considérable que celle du Djakovo
actuel, mais son fondateur espère qu'elle durera assez pour ne pas
pouvoir contenir les fidèles du Djakovo de l'avenir. Elle est bâtie en
briques de premier choix, d'un grain très fin et d'un rouge vif, comme
celles de l'époque romaine. Les encadrements des fenêtres et les
moulures sont en pierre calcaire apportée d'Illyrie. Les marbres de
l'intérieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a dû coûter le
transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a dû se faire par chariot.
Le style de l'édifice est italo-lombard très pur. Tout l'intérieur est
polychrome et peint à fresque par les Seitz père et fils. Les sujets
sont empruntés à l'histoire sainte et à celle de l'évangélisation des
pays slaves. Christianisme et nationalité, c'est la préoccupation
constante de Strossmayer. Le maître-autel est surtout très bien conçu.
Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'élève, comme dans les
basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes
monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des
chapiteaux en bronze. Tout est d'un goût sévère: ni oripeaux, ni statues
habillées comme des poupées, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe
siècle, bien avant que les jésuites aient matérialisé et paganisé le
culte catholique.
L'évêque me conduit dans la crypte. Des niches ont été réservées dans
l'épaisseur du mur; il y a transporté les restes de trois de ses
prédécesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrième
dalle n'a pas d'inscription: «C'est là ma place, me dit-il; ici
seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup à faire; mais il y
a trente-trois ans que je suis évêque, et l'homme, comme l'humanité, ne
peut jamais espérer d'achever son oeuvre». Les paroles de Strossmayer me
rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du
Taciturne, l'un des fondateurs de la république des Provinces-Unies,
Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un
vieux mur crénelé envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de
l'ancien château fort, brûlé et rasé par les Turcs. Quand on trouve
ainsi à chaque pas les traces des dévastations commises par les bandes
musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au coeur des populations
slaves.
Au dîner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement
national en Dalmatie. «J'ai reçu la nouvelle, dit l'évêque, qu'aux
élections récentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont
emporté sur les Italiens. Il devait en être ainsi; le mouvement des
nationalités est partout irrésistible, parce qu'il est favorisé par la
diffusion de l'instruction. Naguère les Italiens dominaient à Zara, à
Spalato, à Sebenico, à Raguse. Ils représentaient la bourgeoisie, mais
le fond de la population est complètement slave. Tant qu'elle a été
ignorante et comprimée, elle n'avait rien à dire; mais dès qu'elle a eu
quelque culture intellectuelle, elle a revendiqué le pouvoir politique,
qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que
souvent, par crainte du progrès du slavisme, on favorisait les Italiens,
dont une partie au moins est acquise à l'irrédentisme! Le ministère
actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'espérer.
Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la côte
dalmate jusqu'au Timok et à Pirot, c'est-à-dire jusqu'aux confins de la
Bulgarie, la même langue est parlée par les Serbes, les Croates, les
Dalmates, les Bosniaques, les Monténégrins, et même par les Slaves de
Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la côte dalmate sont pour la
plupart les descendants de familles slaves italianisées sous la
domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cité des doges
et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous
les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien
que la langue nationale, la langue de la majorité de la population
l'emporte.»
Les convives citent à l'envie des faits pour démontrer les éminentes
qualités de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,
l'autre l'énergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Monténégrins
toutes ces vertus sont portées à l'extrême, parce que, seuls, ils ont
su conserver toujours leur liberté et se préserver du contact corrupteur
d'un maître. L'un des jeunes prêtres, qui a résidé et voyagé le long de
la côte dalmate, affirme qu'au Monténégro on n'admet pas qu'une femme
puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une façon terrible. La
femme mariée qui s'en rend coupable était autrefois lapidée, ou bien le
mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse séduire est
impitoyablement chassée; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses
frères ne manquent pas de tuer le séducteur, ce qui donne lieu à des
vendettas et à des guerres de famille qui durent des années. M. von
Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernière guerre, un
Turc nommé Mehmed-pacha s'était emparé, dans une razzia, d'une jeune
Monténégrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux
soldats le spectacle de sa honte. On était dans la montagne. Ils
s'écartent; la jeune fille voit que le sentier longe un précipice, elle
se laisse tomber à terre, vaincue par l'émotion. Mehmed la saisit dans
ses bras. Elle lui rend son étreinte, elle s'attache à lui, puis tout à
coup se renverse et entraîne son vainqueur au delà d'un rocher à pic, et
tous deux tombent dans l'abîme, où l'on retrouva leurs cadavres mutilés.
L'action héroïque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout récent.
Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village
de la frontière étaient partis pour rejoindre le gros de l'armée. Les
Turcs arrivent et pénètrent dans le village. Les femmes se réfugient
dans une vieille tour et s'y défendent comme des amazones; mais elles
n'ont que quelques vieux fusils. La tour va être prise d'assaut. «Il
faut nous faire sauter,» dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils
de poudre; les femmes et les enfants se réunissent en groupe pour les
cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se
précipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroyés et ensevelis
sous les ruines. Au Monténégro, quand une fille est née, la mère lui
dit: «Je ne te souhaite pas la beauté, mais la bravoure; l'héroïsme seul
fait aimer des hommes.» Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les
jeunes filles: «Grandis, mon bien-aimé; et quand tu seras devenu grand
et fort, et que tu viendras demander ma main à mon père, apporte-moi
alors, comme don du matin, des têtes de Turcs fichées sur ton yatagan.»
Un convive prétend que les Croates ne sont pas moins braves que les
Monténégrins. Ils l'ont bien prouvé, dit-il, sous Marie-Thérèse, dans
les guerres contre Napoléon, et sur les champs de bataille italiens en
1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauvé
l'Autriche, après la révolution de mars; sans leur résistance, les
Hongrois prenaient Vienne avant même que les Russes eussent songé à
intervenir. L'Anglais Paton, qui a écrit l'un des meilleurs ouvrages qui
aient été faits sur ces contrées, raconte que, se trouvant à Carlstadt
en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort
héroïque du baron de Trenck. Pour récompenser François de Trenck qui,
avec ses Croates, avait vaillamment combattu au siège de Vienne,
l'empereur lui avait donné d'immenses domaines en Croatie. Son
descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procès, se fait
mettre en prison par le roi Frédéric II, s'échappe, écrit ses fameux
Mémoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient
enfin se fixer à Paris; pour s'abreuver de première main à la source de
la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrêté et accusé d'être
l'espion des tyrans parce qu'il suit les réunions des clubs. Il se
défend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de
Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impératrice
Marie-Thérèse. Fouquier-Tinville l'interrompt: «Prenez garde, dit-il, ne
faites pas l'éloge d'une tête couronnée dans le sanctuaire de la
justice.» Trenck relève fièrement la tête: «Je répète: Après la mort de
mon illustre souveraine Marie-Thérèse, je suis venu à Paris pour
m'occuper d'oeuvres utiles à l'humanité.» C'en était trop. Il est
condamné et exécuté le soir même. La bravoure un peu sauvage des
Pandours était proverbiale au XVIIIe siècle. Au commencement de la
Terreur, l'impératrice Catherine écrit: «Six mille Croates suffiraient
pour en finir de la révolution. Que les princes rentrent dans le pays,
ils y feront ce qu'ils voudront.» Je cite ces faits pour montrer comment
le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les
Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.
L'après-midi, nous visitons la ferme qui dépend directement de la
résidence épiscopale, _die oekonomie_, comme on l'appelle en allemand.
Le mot est juste. Comme le montrent _les Économiques_ de Xénophon, les
Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds
rural. L'intendant, qui est aussi un prêtre, me donne quelques détails:
«Les terres de l'évêché, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57
ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en
culture. Les contributions sont énormes: elles montent à 32,000
florins[8]. Autrefois, ce domaine était beaucoup plus étendu; mais,
après 1848, lors de l'émancipation des paysans à qui on a attribué, en
propriété, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers à
corvée, l'évêque a donné l'ordre de faire le partage de la façon la plus
avantageuse pour les cultivateurs. En réalité, les conditions de culture
sont peu favorables ici. La main-d'oeuvre est chère, nous payons un
journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu élevé, car
il est grevé de frais de transport énormes jusqu'aux marchés
consommateurs. Chez vous, c'est l'opposé. La terre, chère chez vous, est
à bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipitça environ
1,000 florins; un bel étalon vaut 1,400 à 1,500 florins, une bonne vache
100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6 à 7
florins le joch. Mais le domaine épiscopal est presque complètement
exploité en régie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de
capitaux, ne sont guère disposés à louer. Il faudrait concéder nos
fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par
le faire-valoir direct.»--L'évêque intervient: «Ne disons pas de mal des
juifs, ce sont eux qui achètent tous mes produits et à de bons prix.
J'ai voulu vendre aux marchands chrétiens; je recevais le tiers ou le
quart en moins. Comme j'emploie mon revenu à des oeuvres utiles, je ne
puis faire à celles-ci un tort aussi considérable pour obéir à un
préjugé. J'ai construit un moulin à vapeur pour moudre mon grain sans
être à la merci des meuniers israélites, mais je dois avouer que ces
messieurs s'y entendent mieux que nous.»--On m'a dit, depuis, que le
revenu de l'évêché de Djakovo s'élève, bon an mal an, à 150,000 florins.
A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de
l'évêque d'Agram qui montent à 250,000 florins ou de ceux de l'évêque de
Gran primat de Hongrie, qui dépassent 500,000 florins.
[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,
avec le cours forcé du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre
2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]