Au mois d'avril 1867, au sein de la diète d'Agram, Strossmayer avait

démontré la nécessité pour la Croatie d'avoir une université, et, à cet

effet, il mit 150,000 francs à la disposition de son pays. Au mois de

septembre 1866, le jour où l'on célébrait le trois centième anniversaire

du Léonidas croate, le ban Nikolas Zrinyski, il prononça un discours

qui, répandu partout, souleva un enthousiasme indescriptible en faveur

d'une oeuvre essentiellement scientifique. La souscription monta bientôt

à un demi-million, et l'université fut inaugurée le 19 octobre 1874. Les

fêtes furent, pour le noble initiateur de tant d'oeuvres utiles, plus

qu'un triomphe; ce fut une apothéose, et jamais il n'y en eut de plus

méritée. Le ban ou gouverneur général, qui présida à la cérémonie, était

Ivan Maruvanitch, le meilleur poète épique de la Croatie. Les délégués

des autres universités, et surtout ceux des sociétés littéraires ou

politiques des Slaves autrichiens et même transdanubiens, étaient

accourus en grand nombre à Agram. La ville était pavoisée, une foule

énorme remplissait les rues. Un cri unanime se fit entendre: «Saluons le

grand évêque! Vive le père de la patrie!» Dans nos pays, où les centres

d'instruction abondent, nous avons peine à comprendre combien est

importante la création d'une université; mais pour toutes les

populations jougo-slaves, si longtemps comprimées, c'était une

solennelle affirmation de l'idée nationale et pour l'avenir une

garantie de leur développement spirituel. C'est ainsi qu'au XVIe siècle,

la Réforme s'est empressée de fonder des universités en Allemagne, en

Hollande, en Écosse. Tandis qu'elle luttait encore pour son existence à

Gand, les protestants flamands, le cou, pour ainsi dire, sous la hache

de l'Espagne, profitèrent de quelques mois de liberté pour créer des

cours universitaires, ainsi que vient de le montrer un de nos

professeurs d'histoire, M. Paul Fredericq. L'enseignement supérieur est

le foyer d'où rayonne l'activité intellectuelle des peuples.

En religion, Strossmayer est un chrétien selon l'évangile, adversaire de

l'intolérance, ami de la liberté, des lumières, du progrès sous toutes

ses formes, entièrement dévoué à son peuple et surtout aux malheureux.

On n'a pas oublié avec quelle énergie et quelle éloquence il a combattu

le nouveau dogme, l'infaillibilité du pape. Dans les dernières années,

il s'est efforcé d'amener une réconciliation entre le rite oriental et

le rite occidental. Il a consacré à développer ses vues à ce sujet ses

deux derniers mandements de carême (1881 et 1882). C'est certainement

sous son inspiration que le Vatican a récemment exalté les deux grands

apôtres des Slaves, les saints Cyrille et Méthode, que l'Église

orientale vénère tout particulièrement. On admire réunies en lui les

vertus d'un saint et les goûts d'un artiste. Tout sentiment personnel

est extirpé: ni égoïsme ni ambition. Sa vie est un dévouement de chaque

jour; pas une de ses pensées qui ne soit tournée vers le bien de ses

semblables et l'avenir de son pays. Qui a jamais fait plus que lui pour

le réveil d'une nationalité, et avec autant de perspicacité et

d'efficacité? Parmi les nobles figures qui, en ce siècle, font honneur à

l'humanité, je n'en connais pas qui lui soient supérieures. La Croatie

peut être fière de lui avoir donné le jour.

Mgr Strossmayer vient me prendre pour le souper. Nous traversons une

immense galerie remplie d'un bout à l'autre de caisses à tableaux. J'en

demande l'explication à l'évêque. «Vous savez, dit-il, que nous avons

fondé un musée à Agram. Depuis que j'ai eu un peu d'argent disponible,

j'ai acheté, chaque fois que j'allais en Italie, quelques tableaux que

je destinais à ce musée, qui est un des rêves de ma vie. Ce rêve va

prendre corps. Mais voyez la misère et la contradiction des choses

humaines, ceci devient pour moi la cause d'un vrai chagrin, puéril

peut-être, mais réel, je dois l'avouer. Donner mes revenus ne me coûte

rien. La fortune de l'évêché est le patrimoine des pauvres, je

l'administre et je l'emploie le mieux que je peux; je ne me prive de

rien, car de besoins personnels je n'en ai guère; mais mes tableaux, mes

chers tableaux, il m'est dur de m'en séparer. Je les connais tous, je me

rappelle où je les ai achetés, je les aime; mes regards s'y reposent

volontiers, car j'ai beaucoup, et trop sans doute, les goûts de

l'artiste, et maintenant ils partent, ils doivent partir. A Agram, nos

jeunes élèves de l'Académie les attendent pour les copier et pour s'en

inspirer. Ils en ont besoin. Sans l'efflorescence des beaux-arts, une

nationalité est incomplète. Nous avons une université, nous aurons la

science; il nous faut aussi l'architecture, la peinture et la sculpture.

Je suis vieux; je n'ai plus longtemps à vivre; je croyais les garder

jusqu'à ma mort, mais c'est une pensée égoïste dont je me repens. L'an

prochain, si vous allez à Agram, vous les y verrez. Voici précisément

venir M. Krsujavi, professeur d'esthétique et d'histoire de l'art à

l'université d'Agram. Il est aussi directeur de notre musée et d'une

école d'art industriel que nous venons de fonder. Il est venu chez moi

pour emballer avec soin toutes ces toiles qui désormais sont confiées à

sa garde.»

Nous regardons les tableaux qui sont encore à leur place. Il y en a deux

cent quatre-vingt-quatre, dont plusieurs excellents, du Titien, des

Carrache, de Guido Reni, de Sasso Ferrato, de Paul Véronèse, de fra

Angelico, de Ghirlandajo, de fra Bartolommeo, de Dürer, d'Andréa

Schiavone, «le Slave», qui était Croate et s'appelait Murilitch, de

Carpaccio, ou plutôt de Karpatch, un autre slave. On estime qu'ils

valent un demi-million. Quelques toiles modernes, peintes par des

artistes croates, représentent des sujets de l'histoire nationale. Les

meilleurs se trouvent dans la chambre à coucher et dans le bureau de

travail de l'évêque.

Après avoir traversé une enfilade de beaux et grands salons de

réception, solennels comme ceux des ministères de Vienne, parquet très

brillant, tentures de soie et, tout autour, une rangée de chaises et de

fauteuils dans le style de l'empire français, nous prenons place à la

table du souper, dans la salle à manger. C'est une grande chambre avec

des murs blanchis à la chaux, auxquels sont pendues quelques bonnes

gravures représentant des sujets de piété. Les convives de l'évêque

sont, outre le professeur Krsujavi, sept ou huit jeunes prêtres attachés

à l'évêché ou au séminaire. Nous sommes servis par les pandours à

grandes moustaches, en uniforme de hussard. Après que l'évêque a dit le

_Benedicite_, l'un des prêtres lit en latin, avant chaque repas, un

chapitre de l'évangile et un autre de l'_Imitation_. La conversation

s'engage. Elle est toujours intéressante, grâce à la verve, à l'esprit,

à l'érudition de Mgr Strossmayer. Je parle des industries locales des

paysans. Je rappelle que j'ai vu précédemment à Sissek, un dimanche, au

sortir de la messe, les paysannes vêtues de chemises brodées en laine de

couleurs vives, qui étaient des merveilles: «Nous faisons tous nos

efforts, répond l'évêque, pour maintenir ce goût traditionnel. A cet

effet, nous avons établi à Agram un petit musée, où nous collectionnons

des types de tous les objets d'ameublement et de vêtement confectionnés

dans nos campagnes. Nous tâchons ensuite de répandre les meilleurs

modèles. Ce sera une des branches de l'enseignement dans notre académie

des beaux-arts. M. Krsujavi s'en occupe spécialement et il prépare des

publications à ce sujet». «Ce qui est extraordinaire, dit M. Krsujavi,

c'est que ces broderies, où se révèle toujours une entente parfaite de

l'harmonie et du contraste des couleurs, et qui sont parfois de vrais

chefs-d'oeuvre d'ornementation, sont faites d'instinct, sans dessin,

sans modèle. C'est une sorte de talent inné chez nos paysannes: il se

forme peut-être par la vue de ce qu'elles ont sous les yeux, mais elles

ne copient pas cependant. Il en est de même pour la confection des

tapis. Cela vient-il des Turcs, qui eux-mêmes n'ont fait que reproduire,

en tons plus voyants, les dessins de l'art persan? J'en doute; car les

décorations slaves sont plus sobres de couleur et les dispositions sont

plus géométriques, plus sévères, moins «fleuries». Cela rappelle le goût

de la Grèce antique et on les retrouve chez tous nos Slaves du Midi et

jusqu'en Russie. «N'oublions pas, reprit l'évêque, que cette contrée où

nous sommes et où ne survit plus en fait d'arts que celui qui nous

fournit le pain et le vin, je veux dire l'agriculture, la Slavonie, a

été, à deux reprises différentes, le siège d'une haute et brillante

culture littéraire et artistique. Dans l'antiquité, Sirmium était une

grande ville où florissait dans toute sa gloire la civilisation romaine.

Nos fouilles mettent au jour, à chaque instant, des restes de cette

époque. Puis, au moyen âge, seconde période de splendeur: une véritable

renaissance, comme vous allez vous en convaincre à l'instant. Plus tard

sont venus les Turcs. Ils ont tout brûlé, tout anéanti, et, sans le

christianisme, ils nous auraient ramenés aux temps de la barbarie

primitive.»

L'évêque fait apporter des vases sacrés en or et en argent. Ils

proviennent de la Bosnie, qu'il visitait au temps où il en était encore

le vicaire apostolique. Il y a des crosses, des croix, des calices qui

datent du Xe au XIVe siècle et qui sont admirables. Voici un calice en

émail cloisonné, style byzantin; un autre avec des ciselures et des

gravures pur roman; un troisième fait penser aux décorations normandes

de l'Italie méridionale; un quatrième est en filigrane sur fond d'or

plat, comme certains bijoux étrusques. La Bosnie, avant l'invasion

turque, n'était pas le pays sauvage qu'elle est devenue depuis. En

communication constante et facile, par la côte de la Dalmatie, avec la

Grèce et Constantinople d'une part, avec l'Italie d'autre part, ses

artistes se maintenaient au niveau des productions de l'art dans ces

deux centres de civilisation.--«Aujourd'hui encore, reprend l'évêque, il

y a à Sarajewo des orfèvres qui n'ont jamais appris à dessiner, mais qui

font des chefs-d'oeuvre. Ainsi, voyez cette croix épiscopale en argent

et ivoire: Agram a fourni le dessin, mais quelle perfection dans

l'exécution! Ne croyez pas que je sois collectionneur. Sans doute, j'en

ai l'instinct comme un autre; mais avec mes faibles moyens, je poursuis

un grand but: rattacher le présent au passé, à ce glorieux passé de

notre race, dont je vous parlais tantôt; réveiller, entretenir,

développer la part d'originalité que Dieu a départie aux Jougo-Slaves,

briser la croûte épaisse d'ignorance sous laquelle notre génie national

s'est trouvé étouffé pendant tant de siècles d'oppression, et faire en

sorte que la domination turque ne soit plus qu'un intermède, une sorte

de cauchemar que l'aurore de notre résurrection aura définitivement

dissipé.»

Le lendemain matin, un gai soleil de juin me réveille de bonne heure.

J'ouvre ma fenêtre. Les oiseaux chantent dans les arbres du parc et

l'odeur enivrante des acacias me transporte parmi les orangers de

Sorrente. Les parfums réveillent des souvenirs précis, non moins que les

sons. A huit heures, le domestique m'apporte le déjeuner à la viennoise.

Excellent café, crème et petits pains de farine de Pest, la meilleure du

monde. Je parcours seul le palais épiscopal. C'est un très grand

bâtiment à un étage, qui date, dans sa forme actuelle, du milieu du

dernier siècle. Il forme les deux côtés d'une grande cour centrale

carrée, dont le côté du fond est fermé par des dépendances et un vieux

mur, et le quatrième par l'église. Le premier étage seul est occupé par

les appartements de maître; le rez-de-chaussée l'est par les cuisines,

buanderies, magasins, état domestique, etc., suivant la coutume des pays

méridionaux. Le plan est très simple: c'est celui des cloîtres. Donnant

sur la cour, se prolonge une galerie, où s'ouvrent toutes les chambres,

qui se succèdent en enfilade, comme les cellules d'un couvent.

L'évêque vient me prendre pour visiter sa cathédrale, qui est une des

choses où il a pris le plus de plaisir, parce qu'il y donnait

satisfaction aux rêves et aux sentiments du chrétien, du patriote et de

l'artiste. Il s'en est occupé pendant seize années. Cette église lui a

coûté plus de 3 millions de francs. Elle est assez grande pour une

population cinq à six fois plus considérable que celle du Djakovo

actuel, mais son fondateur espère qu'elle durera assez pour ne pas

pouvoir contenir les fidèles du Djakovo de l'avenir. Elle est bâtie en

briques de premier choix, d'un grain très fin et d'un rouge vif, comme

celles de l'époque romaine. Les encadrements des fenêtres et les

moulures sont en pierre calcaire apportée d'Illyrie. Les marbres de

l'intérieur viennent de la Dalmatie. On devine ce qu'a dû coûter le

transport, qui, depuis le Danube ou la Save, a dû se faire par chariot.

Le style de l'édifice est italo-lombard très pur. Tout l'intérieur est

polychrome et peint à fresque par les Seitz père et fils. Les sujets

sont empruntés à l'histoire sainte et à celle de l'évangélisation des

pays slaves. Christianisme et nationalité, c'est la préoccupation

constante de Strossmayer. Le maître-autel est surtout très bien conçu.

Il est en forme de sarcophage. Au-dessus s'élève, comme dans les

basiliques de Rome, une sorte de baldaquin, soutenu par quatre colonnes

monolithes d'un beau marbre de l'Adriatique, avec des bases et des

chapiteaux en bronze. Tout est d'un goût sévère: ni oripeaux, ni statues

habillées comme des poupées, ni vierges miraculeuses. On est au XIIe

siècle, bien avant que les jésuites aient matérialisé et paganisé le

culte catholique.

L'évêque me conduit dans la crypte. Des niches ont été réservées dans

l'épaisseur du mur; il y a transporté les restes de trois de ses

prédécesseurs. Sur la pierre, rien qu'une croix et un nom; une quatrième

dalle n'a pas d'inscription: «C'est là ma place, me dit-il; ici

seulement je trouverai du repos. J'ai encore beaucoup à faire; mais il y

a trente-trois ans que je suis évêque, et l'homme, comme l'humanité, ne

peut jamais espérer d'achever son oeuvre». Les paroles de Strossmayer me

rappellent la sublime devise d'un autre grand patriote, l'ami du

Taciturne, l'un des fondateurs de la république des Provinces-Unies,

Marnix de Sainte-Aldegonde: _Repos ailleurs_. En sortant, je remarque un

vieux mur crénelé envahi par le lierre. C'est tout ce qui reste de

l'ancien château fort, brûlé et rasé par les Turcs. Quand on trouve

ainsi à chaque pas les traces des dévastations commises par les bandes

musulmanes, on comprend la haine qui subsiste au coeur des populations

slaves.

Au dîner, qui a eu lieu au milieu du jour, on parle du mouvement

national en Dalmatie. «J'ai reçu la nouvelle, dit l'évêque, qu'aux

élections récentes des villes dalmates, les candidats slaves l'ont

emporté sur les Italiens. Il devait en être ainsi; le mouvement des

nationalités est partout irrésistible, parce qu'il est favorisé par la

diffusion de l'instruction. Naguère les Italiens dominaient à Zara, à

Spalato, à Sebenico, à Raguse. Ils représentaient la bourgeoisie, mais

le fond de la population est complètement slave. Tant qu'elle a été

ignorante et comprimée, elle n'avait rien à dire; mais dès qu'elle a eu

quelque culture intellectuelle, elle a revendiqué le pouvoir politique,

qui de droit lui revenait. Elle l'obtient aujourd'hui. Et dire que

souvent, par crainte du progrès du slavisme, on favorisait les Italiens,

dont une partie au moins est acquise à l'irrédentisme! Le ministère

actuel revient de cette erreur et pour toujours, il faut l'espérer.

Remarquez bien que d'ici jusqu'aux bouches de Cattaro, et de la côte

dalmate jusqu'au Timok et à Pirot, c'est-à-dire jusqu'aux confins de la

Bulgarie, la même langue est parlée par les Serbes, les Croates, les

Dalmates, les Bosniaques, les Monténégrins, et même par les Slaves de

Trieste et de la Carniole. Les Italiens de la côte dalmate sont pour la

plupart les descendants de familles slaves italianisées sous la

domination de Venise, mais en tout cas, la gloire de la cité des doges

et de sa noble civilisation rejaillit sur eux. Nous les respectons, nous

les aimons; on ne proscrira pas la langue italienne; mais il faut bien

que la langue nationale, la langue de la majorité de la population

l'emporte.»

Les convives citent à l'envie des faits pour démontrer les éminentes

qualités de la race illyrienne: l'un vante la bravoure de ses soldats,

l'autre l'énergie de ses femmes. Mais, dit-on, chez les Monténégrins

toutes ces vertus sont portées à l'extrême, parce que, seuls, ils ont

su conserver toujours leur liberté et se préserver du contact corrupteur

d'un maître. L'un des jeunes prêtres, qui a résidé et voyagé le long de

la côte dalmate, affirme qu'au Monténégro on n'admet pas qu'une femme

puisse faillir; aussi toute faute est punie d'une façon terrible. La

femme mariée qui s'en rend coupable était autrefois lapidée, ou bien le

mari lui coupait le nez. La jeune fille qui se laisse séduire est

impitoyablement chassée; aussi d'ordinaire elle se suicide, et ses

frères ne manquent pas de tuer le séducteur, ce qui donne lieu à des

vendettas et à des guerres de famille qui durent des années. M. von

Stein-Nordheim, de Weimar, raconte que, pendant la dernière guerre, un

Turc nommé Mehmed-pacha s'était emparé, dans une razzia, d'une jeune

Monténégrine, la belle Joke. Elle le supplie de ne pas donner aux

soldats le spectacle de sa honte. On était dans la montagne. Ils

s'écartent; la jeune fille voit que le sentier longe un précipice, elle

se laisse tomber à terre, vaincue par l'émotion. Mehmed la saisit dans

ses bras. Elle lui rend son étreinte, elle s'attache à lui, puis tout à

coup se renverse et entraîne son vainqueur au delà d'un rocher à pic, et

tous deux tombent dans l'abîme, où l'on retrouva leurs cadavres mutilés.

L'action héroïque de Joke fait l'objet d'un chant populaire tout récent.

Autre fait du temps de la guerre de 1879. Tous les hommes d'un village

de la frontière étaient partis pour rejoindre le gros de l'armée. Les

Turcs arrivent et pénètrent dans le village. Les femmes se réfugient

dans une vieille tour et s'y défendent comme des amazones; mais elles

n'ont que quelques vieux fusils. La tour va être prise d'assaut. «Il

faut nous faire sauter,» dit Yela Marunow. On met en tas tous les barils

de poudre; les femmes et les enfants se réunissent en groupe pour les

cacher; on ouvre la porte, plus de cinq cents Turcs entrent et se

précipitent. Yela met le feu, et tous meurent foudroyés et ensevelis

sous les ruines. Au Monténégro, quand une fille est née, la mère lui

dit: «Je ne te souhaite pas la beauté, mais la bravoure; l'héroïsme seul

fait aimer des hommes.» Voici une strophe d'un _lied_ que chantent les

jeunes filles: «Grandis, mon bien-aimé; et quand tu seras devenu grand

et fort, et que tu viendras demander ma main à mon père, apporte-moi

alors, comme don du matin, des têtes de Turcs fichées sur ton yatagan.»

Un convive prétend que les Croates ne sont pas moins braves que les

Monténégrins. Ils l'ont bien prouvé, dit-il, sous Marie-Thérèse, dans

les guerres contre Napoléon, et sur les champs de bataille italiens en

1848, 1859 et 1866. Ce sont eux qui, sous le ban Jellachitch, ont sauvé

l'Autriche, après la révolution de mars; sans leur résistance, les

Hongrois prenaient Vienne avant même que les Russes eussent songé à

intervenir. L'Anglais Paton, qui a écrit l'un des meilleurs ouvrages qui

aient été faits sur ces contrées, raconte que, se trouvant à Carlstadt

en Croatie, le gouverneur, le baron Baumgarten, lui raconta la mort

héroïque du baron de Trenck. Pour récompenser François de Trenck qui,

avec ses Croates, avait vaillamment combattu au siège de Vienne,

l'empereur lui avait donné d'immenses domaines en Croatie. Son

descendant, le baron Frederick de Trenck, se ruine en procès, se fait

mettre en prison par le roi Frédéric II, s'échappe, écrit ses fameux

Mémoires qui, comme dit Grimm, font une sensation prodigieuse, et vient

enfin se fixer à Paris; pour s'abreuver de première main à la source de

la philosophie. Pendant la Terreur, il est arrêté et accusé d'être

l'espion des tyrans parce qu'il suit les réunions des clubs. Il se

défend en montrant la trace des fers du roi de Prusse et les lettres de

Franklin. Mais il parle avec respect de la grande impératrice

Marie-Thérèse. Fouquier-Tinville l'interrompt: «Prenez garde, dit-il, ne

faites pas l'éloge d'une tête couronnée dans le sanctuaire de la

justice.» Trenck relève fièrement la tête: «Je répète: Après la mort de

mon illustre souveraine Marie-Thérèse, je suis venu à Paris pour

m'occuper d'oeuvres utiles à l'humanité.» C'en était trop. Il est

condamné et exécuté le soir même. La bravoure un peu sauvage des

Pandours était proverbiale au XVIIIe siècle. Au commencement de la

Terreur, l'impératrice Catherine écrit: «Six mille Croates suffiraient

pour en finir de la révolution. Que les princes rentrent dans le pays,

ils y feront ce qu'ils voudront.» Je cite ces faits pour montrer comment

le souvenir des exploits guerriers de leur race entretient parmi les

Croates un patriotisme ardent, exigeant et ombrageux.

L'après-midi, nous visitons la ferme qui dépend directement de la

résidence épiscopale, _die oekonomie_, comme on l'appelle en allemand.

Le mot est juste. Comme le montrent _les Économiques_ de Xénophon, les

Grecs entendaient principalement par ce mot l'administration d'un fonds

rural. L'intendant, qui est aussi un prêtre, me donne quelques détails:

«Les terres de l'évêché, dit-il, mesurent encore 27,000 jochs de 57

ares 55 centiares, dont 19,000 en bois, 200 en vignes et le reste en

culture. Les contributions sont énormes: elles montent à 32,000

florins[8]. Autrefois, ce domaine était beaucoup plus étendu; mais,

après 1848, lors de l'émancipation des paysans à qui on a attribué, en

propriété, une partie du sol qu'ils cultivaient comme tenanciers à

corvée, l'évêque a donné l'ordre de faire le partage de la façon la plus

avantageuse pour les cultivateurs. En réalité, les conditions de culture

sont peu favorables ici. La main-d'oeuvre est chère, nous payons un

journalier 1 florin 1/2, et le prix de nos produits est peu élevé, car

il est grevé de frais de transport énormes jusqu'aux marchés

consommateurs. Chez vous, c'est l'opposé. La terre, chère chez vous, est

à bas prix ici. Nous vendons nos chevaux de la race de Lipitça environ

1,000 florins; un bel étalon vaut 1,400 à 1,500 florins, une bonne vache

100 florins, un porc de trois mois 9 florins. La terre se loue 6 à 7

florins le joch. Mais le domaine épiscopal est presque complètement

exploité en régie. Les paysans, ayant tous des terres et peu de

capitaux, ne sont guère disposés à louer. Il faudrait concéder nos

fermes aux juifs, qui ne nous donneraient pas ce que nous obtenons par

le faire-valoir direct.»--L'évêque intervient: «Ne disons pas de mal des

juifs, ce sont eux qui achètent tous mes produits et à de bons prix.

J'ai voulu vendre aux marchands chrétiens; je recevais le tiers ou le

quart en moins. Comme j'emploie mon revenu à des oeuvres utiles, je ne

puis faire à celles-ci un tort aussi considérable pour obéir à un

préjugé. J'ai construit un moulin à vapeur pour moudre mon grain sans

être à la merci des meuniers israélites, mais je dois avouer que ces

messieurs s'y entendent mieux que nous.»--On m'a dit, depuis, que le

revenu de l'évêché de Djakovo s'élève, bon an mal an, à 150,000 florins.

A nos yeux, c'est beaucoup, mais c'est peu en comparaison des revenus de

l'évêque d'Agram qui montent à 250,000 florins ou de ceux de l'évêque de

Gran primat de Hongrie, qui dépassent 500,000 florins.

[Note 8: Le florin autrichien argent vaut au pair 2 fr. 50 c.; mais,

avec le cours forcé du papier-monnaie, sa valeur varie chaque jour entre

2 fr. 10 c. et 2 fr. 15 c.]

La Péninsule Des Balkans — Tome I Vienne, Croatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie, Roumélie, Turquie, Roumanie · 第 8 / 26 段