cultivaient en commun le domaine patrimonial. On se soutenait, on
s'entr'aidait. L'un des fils était-il appelé à l'armée, les autres
travaillaient pour lui, et comme il savait que la place à la table
commune l'attendait toujours, il y revenait le plus tôt possible.
Aujourd'hui, quand la zadruga est détruite et que nos jeunes gens
partent, ils restent dans les grands villes. Le foyer, avec ses veillées
en commun, avec ses chansons et ses fêtes, ne les rappelle plus. Les
petits ménages, qui vivent seuls, ne peuvent pas résister à une maladie,
à une mauvaise année, maintenant surtout que les impôts sont si lourds.
Arrive un accident, ils s'endettent et les voilà dans la misère. Ce sont
les jeunes femmes et le luxe qui sont la perte de nos vieilles et sages
institutions. Elles veulent avoir des bijoux, des étoffes, des souliers
qui sont apportés par les colporteurs; pour en acheter, il leur faut de
l'argent; elles se fâchent si le mari, travaillant pour la communauté,
fait plus que les autres. S'il gardait tout pour lui, nous serions plus
riches, pense-t-elle. De là des comptes, des reproches, des querelles.
La vie de famille devient un enfer; on se sépare. Il faut alors pour
chacun un feu, une marmite, une cour, un gardien pour les animaux. Puis,
les soirs d'hiver, c'est l'isolement. Le mari s'ennuie et commence à
aller au cabaret. La femme, laissée seule, se dérange aussi parfois. Et
puis, monsieur, si vous saviez quelles saletés les marchands nous
vendent si cher! De laids bijoux en verre de couleur et en cuivre doré,
qui ne valent pas deux kreutzers, tandis que les colliers de pièces d'or
et d'argent, que nous portions autrefois, conservaient leur valeur et
nous allaient beaucoup mieux. A force d'épargner, les jeunes filles de
mon temps, avec le produit de leurs broderies et des tapis qu'elles
faisaient, arrivaient à se former une belle dot en sequins et en thalers
de Marie-Thérèse, qu'elles portaient sur la tête, au cou, à la ceinture
et qui reluisaient au soleil, de sorte que les maris ne manquaient pas à
celles qui étaient adroites, laborieuses et économes. Au lieu de nos
bonnes et solides chemises en grosse toile inusable, si jolies à voir,
avec leurs broderies de laine bleue, rouge et noire, on nous apporte
maintenant des chemises de coton, fines, glacées, brillantes comme de la
soie, mais qui sont en trous et en loques après deux lavages. Vous
connaissez notre chaussure nationale, l'opanka: un solide morceau de
cuir de buffle, bien épais, rattaché au pied par des courroies de cuir
lacées; nous la faisons nous-mêmes; cela tient au pied et dure
longtemps. Nos jeunesses commencent à porter des bottines de Vienne; on
sort, il pleut, notre terre alors devient tenace comme du mortier; les
bottines y restent ou sont perdues. Au-dessus de nos chemises, le
dimanche ou l'hiver, nous portons une veste en grosse laine ou en peau
de mouton, toison en dedans, que nous ornons de dessins faits de petits
morceaux de cuir de couleurs très voyantes, piqués à l'aiguille, avec
des fils d'argent ou d'or. Rien ne me paraît plus beau, et cela passe
d'une génération à l'autre. Aujourd'hui, celles qui veulent faire les
fières et imiter les Autrichiennes portent du coton, de la soie ou du
velours, des articles de pacotille, que le soleil déteint, que la pluie
défraîchit et que le moindre usage troue aux coudes et dans le dos. Tout
cela paraît bon marché, car, pour faire un de nos vêtements, il fallait
travailler des mois et des mois. Mais je prétends que cela coûte très
cher, car l'argent sort de nos poches et les objets, à peine achetés,
sont déjà usés. Et puis nos soirées d'hiver, qu'en fera-t-on à l'avenir?
Se tourner les pouces et cracher dans le foyer! Et nos anciennes
chansons, qu'on chantait dans les veillées en travaillant toutes
ensemble, autour d'un grand feu, elles seront oubliées; déjà les
enfants, qui en apprennent d'autres à l'école, les trouvent bêtes et
n'en veulent plus. Les savants comme vous, monsieur, disent que tout va
de mieux en mieux. Moi, je ne suis qu'une ignorante; seulement je vois
ce que je vois. Il y a maintenant dans nos villages des pauvres, des
ivrognes et de mauvaises femmes, ce qu'on ne connaissait pas jadis. Nous
payons deux fois plus d'impôts qu'autrefois, et cependant nos vaches ne
donnent toujours qu'un veau et la tige de maïs qu'un ou deux épis. M'est
avis que tout va de mal en pis.
--Mais, lui dis-je, vous-même, vous portez le costume étranger que vous
blâmez avec tant de raison.
--C'est vrai, monsieur, mais quand on a la joie et l'honneur d'avoir un
fils prêtre, il faut bien renoncer à s'habiller comme une paysanne.»
Après que nous eûmes pris une rasade d'un petit vin rose et douceâtre,
que l'aimable vieille femme récoltait dans sa vigne et qu'elle nous
offrit de bon coeur, nous remontâmes en voiture, et je dis à l'abbé:
«Votre mère a raison. Les costumes et les usages locaux adaptés aux
conditions particulières des diverses populations avaient beaucoup de
bon. Je regrette leur disparition, non seulement comme artiste, mais
comme économiste. On les abandonne pour prendre ceux de l'Occident,
parce que ceux-ci représentent la civilisation et le comme il faut.
C'est le motif qui a porté votre mère à quitter son costume national. Ce
que l'on nomme le progrès est une puissante locomotive qui, dans sa
marche irrésistible, broie tous les usages anciens, et qui est en train
de faire de l'humanité une masse uniforme, dont toutes les unités seront
semblables les unes aux autres, de Paris à Calcutta et de Londres à
Honolulu. Avec le costume national et traditionnel, rien ne se perd;
tandis que les changements continuels du goût ruinent les industriels,
mettent sans cesse au rebut une foule de marchandises et surexcitent les
recherches luxueuses et les dépenses. Un économiste renommé, J.-B. Say,
a dit parfaitement: «La rapidité successive des modes appauvrit un État
de ce qu'il consomme et de ce qu'il ne consomme pas.»--Mgr Strossmayer,
répond l'abbé, fait tout ce qu'il peut pour soutenir nos industries
domestiques. Certainement il vous parlera de ce qu'il a tenté pour
cela.»
Entre Siroko-Polje et Djakovo, nous franchissons une très légère montée:
c'est le faîte de partage presque imperceptible de la Sirmie, entre la
Drave, au nord, et la Save, au sud. Sur un certain espace, les belles
cultures de froment sont remplacées par un terrain boisé. Seulement, il
ne reste que des broussailles. Les gros arbres jonchent le sol, et on
les débite en douves, hélas! La fertilité du sol se révèle par
l'abondance de l'herbe qui pousse entre les souches. Un troupeau de
boeufs et de chevaux y paît.
La route s'engage bientôt entre deux rangées de magnifiques peupliers
d'Italie, hauts comme des flèches de cathédrale. A droite, un bois de
grands arbres entouré de hautes palissades: c'est le parc aux daims.
Nous approchons de la résidence épiscopale. Nous voici à Djakovo (en
hongrois, la terminaison _vo_ devient _var_). Chez nous, ce serait un
gros village. Ici, c'est un bourg, un lieu de marché, _Marktflecken_,
comme disent les Allemands. Il y a environ quatre mille habitants, tous
Croates, y compris quelques centaines d'israélites, qui sont les
richards de l'endroit.--«Ce sont eux, me dit l'abbé, qui font tout le
commerce, celui des marchandises au détail, et aussi celui de l'achat en
gros des denrées agricoles, du bois, de la laine, des animaux
domestiques, de tout enfin, jusqu'aux volailles et aux oeufs. Le crédit
et l'argent sont entre leurs mains. Ils font la petite et la grosse
banque. Ces maisons, solidement construites, que vous voyez dans la rue
principale que nous traversons, ces boutiques d'épiceries, d'étoffes, de
quincaillerie, de modes, la plupart de ces boucheries, notre unique
hôtel, tout cela est occupé par eux. Sur seize boutiques que nous avons
à Djakovo, deux seulement appartiennent à des chrétiens. Il faut bien
l'avouer, les juifs sont plus actifs que nous. Et aussi, ils ne pensent
qu'à gagner de l'argent.--Mais, lui répondis-je, les chrétiens, chez
nous, ne cherchent pas à en perdre, et j'imagine qu'il en est de même en
Croatie.»
Nous entrons dans la cour du palais de l'évêque. Je ne puis me défendre
d'une vive émotion en revoyant ce noble vieillard,--le grand apôtre des
Jougo-Slaves.--Il me serre affectueusement dans ses bras et me dit: «Ami
et frère, soyez le bienvenu. Vous êtes ici parmi des amis et des
frères.»--Il me conduit dans ma chambre et m'engage à me reposer,
jusqu'au souper, des fatigues de ma nuit passée en chemin de fer. La
chambre que j'occupe est très grande, et les meubles, tables, sophas,
commodes en noyer style de Vienne, sont très grands aussi. Par la
fenêtre ouverte, je vois un parc tout rempli d'arbres magnifiques:
chênes, hêtres, épicéas. Un grand acacia tout couvert de ses grappes
blanches remplit l'atmosphère d'un parfum pénétrant. Devant une vaste
serre sont rangées toute espèce de plantes exotiques, auxquelles les
jardiniers donnent l'arrosage du soir. Rien ne me rappelle que je suis
au fond de la Slavonie. Je profite de ces deux heures de repos, les
premières depuis mon départ, pour résumer tout ce que j'ai appris
concernant mon illustre hôte.
La première fois que je suis venu en Croatie, son nom m'était inconnu.
Je trouvais son portrait partout, aux vitrines des libraires d'Agram et
de Carlstadt, dans toutes les auberges, dans la demeure des paysans, et
jusque dans les petits villages des confins militaires. Quand on me
raconta tout ce qu'il faisait pour favoriser le développement de
l'instruction, de la littérature et des arts, parmi les Jougo-Slaves,
j'en fus émerveillé. Inconnu, sans lettre d'introduction, je n'osai
aller le voir; mais, depuis lors, l'un de mes voeux les plus ardents
était de le rencontrer. J'eus cette bonne fortune, non en Croatie, mais
à Rome. En décembre 1878, il était venu entretenir le pape du règlement
des affaires ecclésiastiques de la Bosnie. M. Minghetti m'invita à
déjeuner avec lui. Quand je lui fus présenté, Strossmayer me dit: «J'ai
lu ce que vous avez écrit sur mon pays, dans la _Revue des Deux Mondes_.
Vous êtes un ami des Slaves; vous êtes donc le mien. Venez me voir à
Djakovo; nous causerons.» L'impression que me fit cet homme
extraordinaire fut profonde. Je reproduis quelques détails de cette
entrevue, parce que le programme de Strossmayer est celui des patriotes
éclairés de son pays. Il m'apparut comme un saint du moyen âge, peint
par fra Angelico, dans les cellules de Saint-Marc à Florence. Sa figure
est fine, maigre, ascétique; des cheveux cendrés et relevés entourent sa
tête d'une auréole. Ses yeux gris sont clairs, lumineux, inspirés. Une
flamme en jaillit, vive et douce, reflet d'une grande intelligence et
d'un grand coeur. Sa parole est abondante, colorée, pleine d'images;
mais, quoiqu'il parle également bien, outre les langues slaves, le
français, l'allemand, l'italien et le latin, aucun de ces idiomes ne lui
fournit de termes assez expressifs pour rendre complètement sa pensée,
et ainsi il les emploie tour à tour. Il emprunte à chacun d'eux le mot,
l'épithète dont il a besoin, ou bien il accumule les synonymes que tous
lui fournissent. C'est quand il arrive enfin au latin, que la phrase se
déroule avec une ampleur et une puissance sans pareille. Il dit
nettement ce qu'il pense, sans réticences, sans réserves diplomatiques,
avec l'abandon d'un enfant et la profondeur de vues du génie. Absolument
dévoué à sa patrie, ne désirant rien pour lui-même, il ne craint
personne ici-bas. Comme il ne poursuit que ce qu'il croit bien, juste
et vrai, il n'a rien à cacher.
Pendant ce séjour à Rome, il était tout occupé de l'avenir de la
Bosnie.--«Vous avez eu raison, me dit-il, de soutenir, contrairement à
l'avis de vos amis les libéraux anglais, que l'annexion des provinces
bosniaques est une nécessité; mais le point de savoir si c'est un
avantage pour l'Autriche dépendra de la politique qu'on y suivra. Si
Vienne ou plutôt Pest entend gouverner les nouvelles provinces par des
Hongrois ou des Allemands et à leur profit, les Autrichiens finiront par
être plus détestés que les Turcs. Ce sont des populations exclusivement
slaves; il faut entretenir et élever leur esprit national. Les journaux
magyares et allemands disent que je suis l'ami de la Russie, l'ennemi de
l'Autriche, c'est une calomnie. Pour notre chère vieille Autriche, je
donnerais ma vie à l'instant. C'est dans son sein que nous devons, nous
Slaves occidentaux, vivre, grandir, arriver à l'accomplissement de nos
destinées. On a voulu autrefois nous germaniser. Aujourd'hui on rêve de
nous magyariser; cela n'est pas moins impossible! A une race nombreuse,
assise sur un grand territoire contigu, où il y a place pour trente,
pour quarante millions d'hommes, à un peuple qui a une histoire, des
souvenirs dont il est fier, on ne peut enlever sa langue, sa
nationalité. Ceux qui le tenteraient ou qui voudraient entraver notre
légitime développement, ceux-là seuls travailleraient au profit de la
Russie. Les Hongrois sont une race héroïque. Ils ont l'esprit politique.
Pour reconquérir leur autonomie, ils ont déployé une constance
admirable; maintenant ils gouvernent en réalité l'empire; mais leur
hostilité contre les Slaves et leur chauvinisme magyare les aveuglent
parfois complètement. Ils doivent s'appuyer franchement sur nous, sinon
ils seront noyés dans l'océan panslave.»
Je lui rappelai que, lors de mon premier séjour à Agram, j'avais trouvé
les patriotes croates, revenant de la fameuse exposition ethnographique
de Moscou, tout enflammés, et ne cachant nullement leurs sympathies pour
la Russie.--«C'est vrai, reprit l'évêque, à cette époque le compromis
Deak, qui nous abandonnait complètement à la merci des Hongrois, avait
surexcité au plus haut degré les appréhensions des Croates. Mais, depuis
lors, cet engouement en faveur de la Russie a disparu. Seulement il se
reproduira, chaque fois que l'Autriche-Hongrie, soit aux bords de la
Save et de la Bosna, soit au delà du Danube, voudra s'opposer au
légitime développement des races slaves. Si on pousse celles-ci à bout,
il est inévitable qu'elles diront unanimement: «Plutôt Russes que
Magyares!» Ecoutez, mon ami, il y a en Europe deux grandes questions: la
question des nationalités et la question sociale. Il faut relever les
populations arriérées et les classes déshéritées. Le christianisme
apporte la solution, car il nous ordonne de venir en aide aux humbles et
aux pauvres. Nous sommes tous frères. Mais il faut que la fraternité
cesse d'être un mot et devienne un fait.»
Après que Strossmayer nous eut quittés, Minghetti me dit: «J'ai eu
l'occasion de voir de près tous les hommes éminents de notre temps. Il y
en a deux qui m'ont donné l'impression qu'ils étaient d'une autre
espèce que nous, ce sont Bismarck et Strossmayer.» Voici quelques
détails sur ce grand évêque, qui a tant fait pour l'avenir des
Jougo-Slaves. Chose étrange, on m'a affirmé que sa biographie n'est pas
encore écrite, sauf peut-être en croate.
Joseph-George Strossmayer est né, le 4 février 1815, à Essek, d'une
famille peu aisée, qui était venue de Linz vers 1700. Celle-ci était
donc allemande, comme son nom l'indique; mais elle s'était croatisée au
point de ne plus parler que le croate. On a fait un grief aux
Jougo-Slaves d'avoir eu besoin d'un Allemand pour patronner leur
mouvement national. Il en est souvent ainsi. Le plus éclatant
représentant du magyarisme, Kossuth, est de sang slave; Rieger, le
principal promoteur du mouvement tchèque, est d'origine allemande;
Conscience, le plus éminent initiateur du mouvement flamand, est né d'un
père français. Strossmayer fit ses études humanitaires au gymnase
d'Essek, de la façon la plus brillante, et ses études théologiques,
d'abord au séminaire de Djakovo, puis à l'université de Pest, où il
passa ses examens avec un éclat tout à fait exceptionnel. Dans l'épreuve
sur la dogmatique, il déploya tant de savoir et une telle force de
dialectique, que le président du jury d'interrogation dit à ses
collègues: _Aut primus hereticus soeculi, aut prima columna catholicoe
ecclesioe_. Il n'a pas dépendu de Pie IX et du concile du Vatican que ce
ne fût la première partie de la prophétie qui se réalisât. En 1837, il
est nommé vicaire à Peterwardein. Trois ans après, il est placé à
l'école supérieure de théologie, l'Augustineum de Vienne, où il obtient
la dignité de docteur, aux applaudissements des examinateurs «qui ne
trouvent point de mots pour exprimer leur admiration». Après avoir
rempli pendant peu de temps les fonctions de professeur au lycée
épiscopal de son pays natal, il est appelé, en 1847, à diriger
l'Augustineum, et il est nommé en même temps prédicateur de la cour.
C'était une très haute position pour son âge: il avait à peine trente
ans. Depuis plusieurs années, il suivait avec la plus ardente sympathie
le réveil de la nationalité croate. C'est pendant son séjour à Vienne
qu'il commença à écrire pour défendre cette cause à laquelle il avait
dès lors voué sa vie. En 1849, l'évêque de Djakovo, Kukovitch, se
retira; l'empereur appela Strossmayer pour le remplacer. La cour
impériale était alors encore tout entière à sa reconnaissance envers les
Croates, qui avaient versé pour elle des flots de sang sur les champs de
bataille de l'Italie et de la Hongrie. Les deux défenseurs les plus
influents des droits de la Croatie, le baron Metellus Ozegovitch et le
ban Jellachitch avaient vivement appuyé Strossmayer, dont ils
connaissaient le dévouement à leur commune patrie. Détail assez curieux,
sept ans auparavant, le jeune prêtre avait annoncé à son évêque, dans un
écrit qui est encore conservé à Djakovo, qu'il lui succéderait.
Les dix premières années de son épiscopat s'écoulèrent sous le ministère
Bach. Un grand effort se fit alors pour unifier l'empire et pour en
germaniser les différentes races. Strossmayer comprit admirablement, et
c'est là ce qui fait sa gloire, que, pour rendre vaine toute tentative
pareille, il faut éveiller et fortifier le sentiment national par la
culture intellectuelle, par le développement de la littérature et par
un retour aux sources historiques de la nation. La devise qu'il avait
choisie et qui est, non en latin, suivant l'usage, mais en croate,
résume l'oeuvre de sa vie: «_Sve za vjeru i domovinu_: Tout pour la foi
et pour la patrie.» Sa vie entière a été consacrée à la traduire en
actes utiles à son pays. Tout d'abord, il donne des sommes importantes
pour fonder des bourses, afin de permettre aux jeunes gens pauvres de
faire des études humanitaires; il dote ainsi presque tous les gymnases
croates, et entre autres ceux d'Essek, de Varasdin, de Fiume, de
Vinkovce, de Seny, de Gospitch, et plus tard l'université d'Agram; à
Djakovo même, ses largesses en faveur de l'instruction sont incessantes
et considérables. Il y crée un gymnase, une école supérieure de filles,
une école normale de filles, un séminaire pour les Bosniaques, et tout
cela est entretenu à ses frais. Plus tard, il y organise une école
normale d'instituteurs, et cela seul lui coûte 200,000 francs de premier
établissement. Il ne ménage rien pour contribuer au développement des
différentes littératures jougo-slaves. Il patronne et de toute façon les
créateurs de la langue serbe officielle Vuk Karadzitch et Danichitch,
puis les deux frères Miladinovci, qui, accueillis dans sa demeure, y
travaillent à leur édition des chansons populaires bulgares, un des
premiers livres parus en cette langue, et qui préparait le réveil de
cette jeune nationalité. Dans son séminaire épiscopal, il fonde et dote
une chaire pour l'étude des anciennes langues slaves. En même temps, il
commence à former cette vaste bibliothèque qu'il compte laisser aux
différentes écoles de Djakovo et le musée de tableaux qu'il destine à
Agram. Enthousiaste de l'art, il va en Italie pour en admirer les
merveilles et en rapporter quelques spécimens, chaque fois que sa santé
exige quelque repos. Toutes les institutions, toutes les publications,
tous les hommes de lettres qui se sont occupés de la Croatie ont reçu de
lui un généreux appui.
Quoique toujours prêt à défendre les droits de son pays, ce grand
patriote n'est entré dans l'arène politique que pour obéir à un devoir
qu'on lui imposait. Après la chute du ministère Bach, quand s'ouvrit à
Vienne l'ère constitutionnelle, Strossmayer fut appelé par l'empereur
dans le «Reichstag renforcé», avec le baron Wranicanji. Ils y
réclamèrent, en toutes circonstances, avec la plus grande énergie,
l'autonomie complète de la Croatie. J'ai toujours pensé qu'on aurait pu
alors établir en Autriche un régime rationnel et durable, reposant sur
l'indépendance historique des différents états, mais avec un parlement
central pour les affaires communes, comme en Suisse et aux États-Unis.
On laissa passer le moment opportun, et après Sadowa, il fallut subir
l'_Ausgleich_ et le dualisme imposé par la Hongrie. L'empire fut coupé
en deux et la Croatie livrée à Pest. Lorsque s'engagèrent les
négociations pour régler les rapports entre la Hongrie et la Croatie, on
crut nécessaire d'écarter Strossmayer, qui ne voulait à aucun prix
sacrifier l'autonomie de son pays, fondée sur les traditions de
l'histoire. Il passa le temps de son exil à Paris, où il se livra à une
étude spéciale des grands écrivains français. Depuis son retour à
Djakovo, pendant les quinze dernières années, il s'est abstenu
scrupuleusement de toute action politique; il ne veut même pas siéger à
la diète de la Croatie, pour qu'on ne puisse pas l'accuser d'apporter
l'appui de ses sympathies à l'agitation et à l'opposition qui fermentent
dans le pays. On sait à Vienne et à Pest qu'il déplore le mode actuel
d'union entre la Croatie et la Hongrie. On dit que sa manière de voir
est celle du «parti des indépendants» (_neodvisne stranke_), dont les
principaux chefs sont des hommes très estimés dans leur pays et même
dans toute l'Autriche, le président de l'Académie, Racki et le comte
Vojnoritch; mais l'évêque de Djakovo reste à l'écart. Il croit assurer
l'avenir de sa nation surtout en y suscitant la vie intellectuelle et
scientifique. Ce qui est l'oeuvre de l'esprit est inattaquable et
survit. Dans ce domaine, la force est impuissante. «En marchant dans
cette voie, a-t-il dit quelque part, rien, non, rien au monde ne pourra
nous empêcher d'accomplir la mission à laquelle la Providence semble
nous appeler parmi nos frères de sang de la péninsule balkanique.»
Dès 1860, Strossmayer avait démontré la nécessité de fonder à Agram une
académie des sciences et des arts, et il avait ouvert la souscription
publique par un don de 200,000 francs, qu'il augmenta encore
notablement. Depuis lors, le pays tout entier répondit à son appel: plus
de 800,000 francs furent réunis, et le 28 juillet 1867, fut inauguré le
nouvel établissement dont la Croatie est justement fière. Le grand
évêque y prononça un discours resté célèbre, où il vante, en termes
d'une magnifique éloquence, le génie de Bossuet et de Pascal. L'Académie
a publié soixante-sept volumes de ses annales, intitulées _Rad_,
«Travail», et spécialement consacrées à l'histoire de la Croatie, et
elle a commencé la publication d'un grand dictionnaire de la langue
croate, sur le modèle de ceux de Grimm et de Littré.